semaine 46

Avec Carmela Locatore, au 21 rue des Roses

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 21 septembre 2019

Au Petit Théâtre de la Ruelle, à Lodelinsart, le public a applaudi longtemps Carmela Locantore. Elle entame une pirouette en tragédienne pour se rétablir en mode commedia dell arte, transfigurée par le souffle du récit qu'elle a écrit, mis en scène et interprète. La comédienne maîtrise son art, sans que la technique l'emporte sur une énergie vitale dingue. Photo © Marcel Leroy.

Elle entre en scène. Le décor est sobre. Pas de musique, peu de lumière. Juste une femme emballée dans une robe large. Carela Locantore entame un monologue où elle remonte à ses racines. Au cours de ce voyage dans le temps, elle parle d'aujourd'hui. C'est l'histoire d'une femme qui saute à pieds joints sur le cliché de la femme qui prépare des pâtes fraîches sans accéder à ses rêves, pour se libérer d'une image trop sainte, trop lisse, fausse.  Ses mots, Carmela les a tracés de sa main sur le papier. D'où cette musicalité, cette énergie, ces assemblages de sons qui créent la musique d'un monologue qui donnerait le vertige. Un tourbillon d'émotions, d'amour, de colère, de défi. Une terrible soif de vivre. Des chants a capella, bouleversants, ironiques, cinglants, chargés de souvenirs. On ressent le rythme de "Marina" qui galvanise la salle. Tout cela, pêle-mêle,  la comédienne qui a grandi à la cité de la Grande Chenevière, à Marcinelle, dans les années qui suivent la catastrophe de 1956, le partage avec un public qui vibre, rit, réfléchit, se retrouve en elle, quand elle change d'habits comme de peau. La vamp se défroque, rugit, sort des rails des convenances.

Bien sûr, Son papa était mineur. Sa mère était la fille d'une pleureuse de la région de Naples. D'où la capacité de tragédienne de Carmela? Elle assène "Tout le monde aime Sophia Loren". Son paternel était fasciné par la Loren, archétype de la femme du sud. Il aimait aussi les westerns. Le monologue d'une heure et demie -qui passe comme une seconde...-démarre dans un langage du 19e siècle pour basculer dans un torrent de souvenirs truffés d'éclats de textes éclairants. Socrate, Shakespeare, Valéry, Hugo, des chansons populaires, révolutionnaires, sentimentales.  Tout défile, avec des fulgurances en technicolor. "Le Christ s'est arrêté à Eboli", avant d'être un grand film, est un roman de Carlo Levi. Dans "Rivière sans retour", la Monroe aurait pu être remplacée par la Loren. Les références se bousculent, on en perd la boule. Mitchum, Wayne, à la recousse! Carmela assume un côté sauvage, use de toutes les techniques d'un métier, funambule préservant comme par miracle son équilibre. La petite fille qui écoutait les grands a tant grandi...  

Elle devient sa mère, entre dans sa tête, cherche à la comprendre,  tandis qu'elle prépare les orechiettes. A la fin, les pâtes sont prêtes, elle les emballe dans un beau mouchoir et les offre, au hasard, à un spectateur heureux. Les mains dans la farine, le regard étincelant, du rire à ce qui pourrait se faire rugissement ou larmes, Locantore occupe l'espace comme personne d'autre. Elle a un charme dingue, fait d'humour, d'intelligence, de dérision, de provocation et de tendresse. Au fond de lui-même, quand le spectateur se lève, il se dit qu'il lui faudra revenir voir ce spectacle où l'on passe du français à la langue napolitaine et au wallon, avec des accents d'une vérité qui va droit au coeur. La vérité d'une vie dans une cité, avec ses ragots et ses arcs-en-ciel. Bref, on s'en voudrait de s'emporter mais il faut bien le dire: il faut aller au "21 rue des Roses". C'est un sacré voyage dans notre culture métisse, avec tout ce que cette idée implique. Une réflexion sur la vie d'émigré, le racisme, la xénophobie, la condition de la femme. La liberté de penser par soi-même et de se forger une destinée.         

-Le Petit Théâtre de la Ruelle se trouve à Lodelinsart, à 5 minutes en voiture du centre de Charleroi. Il est porté à bout de bras par la troupe des Molières et Mocassins. Le spectacle de Carela Locantore sera donné jusqu'au 6 octobre. Réservations et renseignements au 0474/388032 

-Tout le matériel de scène de Carmela Locantore tient dans une valise à roulettes. Hommage à la valoche souvent vide que les mineurs arrivant par le train où ils étaient montés à Milan-Central rêvaient de ramener pleine à craquer. "21 rue des Roses" en était à sa 50e représentation, vendredi passé. 

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Commentaires

Portrait de André SEMPO
Un commentaire à la hauteur de ce spectacle; excellent!

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