semaine 21

Alain Pierre et ses synthés "attrape-rêves"

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 20 janvier 2022

Alain Pierre parle de musiques et de films avec Gérard Desmaele, qui a enregistré un disque de banjo chez lui... Photo © M.Leroy

L'homme-orchestre travaille tous les jours dans son studio. Photo © M.Leroy

A l'étage de la maison basse, Alain Pierre laisse filer ses mains sur le clavier de ses synthés. Deux pièces remplies de machines à sons. On se croirait dans le cockpit d'un 747. Le musicien, avec son tee-shirt et son pantalon noirs, ses cheveux longs et sa silhouette de rocker, raconte ses histoires. Et les notes qu'il éveille, démultipliées par l'électronique, libèrent des pluies d'images. Une histoire se construit. Comme dans les films - des centaines, longs , moyens et courts métrages - dont il a signé la bande-son. Il y en a tellement qu'on vous conseille d'aller voir sur son site internet (alainpierre.be). De Spielberg à Paul Verhoeven, le maître du studio fait preuve d'une créativité hors-normes.  Il a vécu l'aventure de "Coeur de loup" avec Philippe Lafontaine. Il était un grand ami de Jacques Brel. Il a connu Simenon, Dario Moreno, je ne sais qui. Il y en a trop. Une galerie de persnnages du XXe siècle et de celui-ci.

Gérard Desmaele écoute, attentif. C'est lui, le grand joueur de banjo, ami de Derroll Adams, qui m'a emmené chez Alain, à Corbais. Et j'ai lu dans le Soir Magazine le portrait rédigé par Bernard Meeus. Alain Pierre a des tas de choses à dire mais avertit: "Hé, je ne suis pas un mythomane". Il ne tire pas gloriole de son parcours. Il a  perdu son studio bruxellois mais a repris pied. Fier  de ses trois filles et présent pour ses petits-enfants, il dit que ce qui compte c'est d'avancer. Il bosse dur sur ses claviers, jour après jour, nuit après nuit. Depuis ses cinq ans c'est sa manière d'être en musique.

Enfant il a été chanteur dans la chorale du collège St Michel. Il a voyagé tout en apprenant à lire et à écrire et aussi le solfège. A six ans, soliste, il savait que la voix est un muscle qu'il faut développer. Une école de vie. Le gamin aura  vu du pays par le hublot des DC3 et DC6. Sa voix mue. Fini? Au contraire! A l'Expo 58 il a dix ans et découvre la table de mixage d'André Bosman, qui captait des sons partout sur le site de l'expo. "Avec ses micros, il réalisait ce que j'avais appris à chanter..." A la Belgique Joyeuse il a éprouvé le choc de son premier film en cinérama. De quoi prolonger ses découvertes du Wolu, du Brrazil et du Métro, les cinoches de quartier de Woluwé-St-Lambert où il habitait. Trois écrans, 70 mm et huit pistes, miracle de la stéréo. Il se dit, "C'est cela que je veux faire". Des sons collés à des images pour libérer des histoires. Dire des histoires avec des fragments de musiques. 

Plus tard il croise Nino Rota, le musicien des films de Fellini, puis Ennio Morricone. Il se tait quand plane la musique de "Il était une fois dans l'Ouest". Réfléchit un moment, lâche, "Le 20e siècle c'est la musique de films..." Il s'inscrira à l'académie, au conservatoire, jouera dans des groupes de rock, sera prof à l'Insas et à l'IAD. On lui consacrera au moins une ou deux thèses. Il jouera en première partie de Johnny Halliday en 1970. Des synthés, il dit qu'ils sont des "lutheries électroniques". A l'être qui en joue de libérer des imaginaires.

Dans son salon, des rayonnages sont remplis des bandes enregistrées de ses compositions, dont "Messe pour le temps futur" de Béjart. Ingénieur son, musicien? Les deux se confondent. Il a donné des tas de concerts, bossé aux USA, où encore? Partout. "Sur scène, j'improvise. je sens le public. Toujours je reste dans une description cinématographique grâce aux sons". Il n'oubliera jamais Brel. Il conduisait ses Jaguar. Etait avec lui en studio à Paris pour son  dernier disque, celui des Marquises. "Il l'a fait en une prise, fatigué, si fatigué. L'orchestre s'est levé pour le saluer". Alain a fignolé la bande-son de "Far West", le western tourné à Liège, à la Petite-Bacnure. Regrettera toujours que le montage ait éliminé tout ce qui était de Belgique. 

Pour les Flamands il est de Wallonie et pour les Wallons de Flandre. C'est peut-être son problème, il est hors des rails, ouvert. Méprise les balises pour traverser des mondes, théâtre, cinéma, cirque, chanson. Il est rock'n'roll. "Tu vas au bout de ce que tu fais sinon tu es un tricheur...", "Tu tapes dans l'imagination pour que les gens puissent voir quelque chose...". Il a quelque chose d'un poète, ce gars-là. On boit une tasse de café noir. Il parle.  Il montre, entre les blocs des synthés, une guitare. "Je l'ai depuis 1962. Une Telecaster..." L'instrument lui a été donné par Flore Parijs, la soeur de Théo. Le magasin connu de tous les musiciens se trouvait à  la rue du Midi, à Bruxelles. La dame avait vu que le gamin de 14 ans avait besoin de l'instrument pour capter ses rêves. Gérard Desmaele a acheté deux banjos là-bas. Le bassiste des Cousins aussi. Et mille autres. Alors qu'Alain fait signe au revoir, sur le pas de sa porte, me revient une  scène  de "Jeremiah Johnson", le film de Sidney Pollack, avec Redford. Le trappeur traverse un cimetière indien où sur des mâts flottent des filets étranges. Des attrape-rêves. C'est à cela que conduisent les musiques d'Alain Pierre. Au coeur de nos rêves. 

 

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