Avec la Croix-Rouge, Abed en quête de sa famille perdue (2/6)

Chemins de traverse

Par | Journaliste |
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Delphine De Bleeker dirige le service "Rétablissement des liens familiaux" (RLF) de la Croix-Rouge. Photos © Jean Frédéric Hanssens

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Abed a trouvé asile en Belgique. II a tout perdu sauf l’espoir de retrouver sa mère, ses trois soeurs et ses trois frères. C’est sa raison de survivre. Où sont-ils ? Cet espoir, il l’a confié à la Croix-Rouge de Belgique dont le service RLF remue ciel et terre pour rétablir les liens familiaux.

Avec le CICR et les 192 sociétés nationales

Chaussée de Stalle, Bruxelles, printemps, soleil pâle, immeuble de la Croix-Rouge. Delphine De Bleeker, qui dirige le service RLF, nous accueille dans un bureau où une grande affiche format cinéma montre une silhouette qui marche dans le désert sous un ciel implacablement bleu. Des mots marquent l’image. « The Missing. End the silence ».
Soit « Les disparus. Fin au silence ».

Mettre fin au silence c’est l’aventure humaine qui nous amène en ces lieux.

Avec l’accord de l’équipe, Delphine a accepté de nous guider. Le RLF doit être connu tout en gardant une certaine discrétion. J’évoque l’espoir d’Abed, car c’est son attente qui nous a conduits ici. Delphine demande si nous avons l’accord du jeune homme. Un mail d’Abed atteste de sa démarche. Cette prudence est emblématique du travail du RLF.

Delphine tape sur son ordinateur et aboutit au site internet Trace The Face. Des visages défilent par milliers sur l’écran. Les minutes passent et le visage d’Abed se dessine, portrait format carte d’identité sur fond neutre. Des détails de décor ne peuvent mener à une identification. « C’est lui ? » demande Delphine.

Sous la photo figure un numéro de dossier. Si quelque part dans le monde, sur le site, quelqu’un reconnaît un visage familier il doit s’adresser à la Croix-Rouge. Le RLF relaie l’information et c’est à la personne retrouvée d’apporter ou non une suite à la demande.

Tout commence par un entretien d’une heure et demie, au cours duquel les personnes qui recherchent un membre de leur famille confient leur espoir.

Delphine De Bleeker présente le site "Trace The Face"

Bénévoles et salariés, unis

Avec la clarté due à l’expérience, comme quand elle accueille une nouvelle personne dans le service ou s’adresse à un public pour donner à comprendre la démarche RLF, Delphine fait passer l’humanité d’une mission qui conjugue les efforts de bénévoles et salariés. Elle évoque ce principe, qui figure dans un livret d’information : « Organisation impartiale, neutre et indépendante, le Comité International de la Croix-Rouge a la mission exclusivement humanitaire de protéger la vie et la dignité des victimes de conflits armés et d’autres situations de violence, et de leur porter assistance. Il s’efforce également de prévenir la souffrance par la promotion et le renforcement du droit international humanitaire et des principes humanitaires universels. Créé en 1863, le CICR est à l’origine des conventions de Genève, du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge. Il dirige et coordonne les activités internationales du Mouvement dans les conflits armés et autres situations de violence »…

Sous la concision des termes apparaît le défi de l’altérité face aux ténèbres. Depuis la bataille de Solferino en 1859, durant laquelle Henri Dunant découvre l’horreur de la guerre, la Croix-Rouge accomplit un effort constant pour relier les familles. C’est dans le cadre des Conventions de Genève que le CICR a créé l’Agence Centrale de Recherche (ACR), intermédiaire neutre qui assiste les familles séparées par les conflits et œuvre à retrouver les personnes disparues. Le CICR mène ses enquêtes avec 550 spécialistes - gestionnaires de cas, analystes de données, experts forensiques, psychologues et juristes. Ils opèrent de concert avec les services RLF des 192 sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge. En Belgique francophone, en lien avec la Rode Kruis Vlaanderen , l’action repose sur l’équipe de Delphine , élément d’un large réseau mondial opérant par-delà les frontières et les lignes de front. Toute recherche commence par les unités nationales qui ouvrent un dossier. Pour nombre de cas, avant de contacter la Croix-Rouge, les demandeurs auront déjà entamé des recherches par eux-mêmes sur les réseaux sociaux, auprès des membres de leur communautés…

En 2022, au niveau mondial, chaque minute, le RLF aura aidé quatre familles séparées par des conflits, violences ou migrations, à s’appeler. Cette même année, 2. 244.559 appels téléphoniques ont été facilités, 201.763 messages collectés et la Croix-Rouge en a acheminé 167.151. En même temps, 55.057 personnes nouvelles étaient recherchées tandis que 5.364 enfants non accompagnés ou séparés étaient en quête de leurs proches. En tout, 12.519 personnes ont été localisées et 4.774 ont été réunies avec leurs familles.

Diverses méthodes sont utilisées : mises en contact par téléphone, annonces à la radio, messages manuscrits et, grâce à internet, le site Trace the Face « familylinks.icrc.org ».

Il faut retrouver la trace de personnes vulnérables, des détenus ou des enfants, et de dire à leurs familles où elles sont. D’enregistrer et suivre des personnes vulnérables pour prévenir leur disparition et permettre à leurs familles de les localiser. D’essayer de regrouper les familles. Intervenir aussi en tant qu’intermédiaire neutre entre les familles et les parties en conflit pour faire la lumière sur le sort des personnes disparues. Et veiller à ce que les besoins des familles de disparus soient pris en compte.

Collecter, gérer et transmettre des informations sur les personnes qui ont trouvé la mort dans les tragédies de notre époque est un autre axe du travail mené.

Delphine ne perd jamais de vue la nécessité d’humanité de la mission. C’est à sa demande qu’elle a été chargée du RLF. Juriste de formation, attentive à protéger les plus faibles, elle travaillait surtout dans le champ du Droit international humanitaire, c’est-à-dire le droit de la guerre. Dans la foulée de ce travail, elle a voulu être plus proche des gens, les entendre, les soutenir.

Revenant à l’espoir d’Abed, elle commente…

« Dans un cas tel celui d’Abed , des recherches sont menées en marge de l’itinéraire suivi avec sa famille, avec toutes les données auxquelles le réseau a accès».

Travailler en réseau

L’action est mise en œuvre au niveau international et local par les innombrables bénévoles et travailleurs de la Croix-Rouge qui opèrent en harmonie. Aucune vaine promesse ne sera formulée. Sur base d’enquêtes de terrain sera ouvert le dossier qui ne sera jamais communiqué à des autorités sans le consentement libre, spécifique, éclairé du requérant. Vérifier si la reprise de contact peut être réalisée sans effets collatéraux négatifs est la règle. Pour ceux qui restent des risques existent aussi. Il faut anticiper d’éventuels pièges. Chez nous, les centres Fedasil et leurs équipes, ceux de la Croix-Rouge de Belgique, des communautés et petites structures participent aux recherches. Un compagnonnage essentiel. « Ce sont eux, les acteurs-relais, qui nous contactent le plus souvent…» observe Delphine. Pour les entretiens initiaux et les suivants, à des fréquences dictées par les avancées, il faut des interprètes. Confier sa quête et sa souffrance exige un effort basé sur la confiance. Pour franchir cette étape, Abed a dû recouvrer un minimum d’énergie et avoir réussi à se situer dans sa nouvelle vie en Belgique. Il lui aura fallu maîtriser son anxiété, son impatience de recevoir des nouvelles. En étant prêt, aussi, à encaisser des informations insupportables à entendre. Delphine parle de la notion de « perte ambiguë », celle qui frappe la personne oscillant entre l’espoir et le désespoir quand aucune info ne perle. Cette situation psychologique il faut en avoir conscience pour essayer de la désamorcer un tant soit peu.

Polyvalente, avec des compétences qui se complètent et se renforcent, l’équipe est réduite mais opiniâtre. François , rentre d’une mission de trois mois au Niger où Nawal lui a succédé Marion Huot, que nous rencontrerons, assume en particulier ce qui est de l’ordre des « missing migrants », soit le sort des personnes décédées ou disparues sur les routes de l’exil. Et Astrida Rotsaert, après des années de terrain, réoriente son parcours. Nous l’écouterons, elle aussi. Comme d’autres, à Bruxelles et en Hainaut, pour transmettre le sens de leur engagement.

Delphine, revenant à la méthode, insiste sur le fait qu’après le premier entretien, le contact sera maintenu. Toujours une réponse sera recherchée, même après des années.

Fait marquant, parmi les milliers de personnes migrantes qui se noient en Méditerranée, moins de 15% des corps sont retrouvés et beaucoup ne seront pas identifiés. « Mais on cherchera à apporter des réponses » dit Delphine. Face aux cas non résolus, il faut s’acharner, c’est dur pour le moral quand rien ne bouge, mais le renoncement est exclu.

Il cherchait la tombe de son père

Delphine parle de l’intensité émotionnelle de ce travail qui consiste à aider des gens à accéder à une vérité déterminante pour leur existence. Jamais elle ne consulte Trace The Face sans imaginer les sentiments qui se dessinent derrière les pixels de cette mosaïque de visages. « La récompense de tous les efforts, c’est quand des êtres se retrouvent, au terme de recherches le plus souvent longues et angoissantes ».

Sur la carte du monde elle identifie les zones de conflits, retrace les routes des personnes livrées à elles-mêmes, cite les chemins majeurs comme les étapes d’un calvaire. Route des Balkans, route de la Méditerranée, route de l’Atlantique. Si les voyageurs sans bagages traversent la Belgique pour aller ailleurs, généralement en Grande-Bretagne, le royaume est aussi une destination. Où, après s’être posés les gens entament leurs recherches. Avec eux, en confiance, se trace un chemin balisé de sentiments à vif.

« Je me souviens de cet homme qui recherchait son père. Un militaire, au Maroc, porté disparu au Sahara. Il disposait d’un certificat de décès mais il ignorait où était inhumé le corps. Cet homme avait besoin d’identifier le lieu où aller se recueillir, pour être apaisé enfin ».

Au-delà de la présence physique, l’esprit est vital. Delphine a choisi le RLF pour cette raison, on le comprend en l’écoutant. Quand il s’agit d’êtres que l’on aime et qui sont loin de nous, connaître la vérité permet de poursuivre sa route, jamais il ne faut le perdre de vue, comme nous le rappelle Abed à chaque rencontre.

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Textes Marcel Leroy, photos et vidéos © Jean-Frédéric Hanssens
Reportage réalisé avec le soutien du Fonds pour le Journalisme de la fédération Wallonie-Bruxelles.


La semaine prochaine 3/6.
Marion Huot et Astrida Rotsaert témoignent de leur expérience et reviennent sur ce que leur a appris le « RLF ».

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