semaine 33

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

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16 août 2018

Les complots prévisibles

Jeudi 9 août

 Le Kremlin réagit à des sanctions économiques américaines résultant d’une lointaine affaire d’espionnage : « Les Etats-Unis sont un partenaire imprévisible ». « Imprévisible », vraiment ? Ah bon ! …

                                                           *

 La Chambre argentine avait voté de justesse la légalisation de l’avortement mais il fallait que le Sénat la suive pour que la loi soit promulguée. Entretemps, l’Église se mobilisa considérablement, appelant même le pape François - originaire il est vrai de ce pays – à son secours. On sentait la tendance basculer. Après une douzaine d’heures de débats, le vote advint : 38 contre, 31 pour, 2 abstentions. Les femmes d’Argentine mourront encore dans la clandestinité à cause d’une aiguille à tricoter mal orientée, ou bien elles iront en prison. Uniquement les femmes argentines pauvres ou à faible revenu bien entendu, car les riches viendront en Europe accomplir une escapade touristique de circonstance, comme autrefois les bourgeoises françaises, belges ou espagnoles qui allaient respirer l’air hollandais.  

                                                           *

Si le film My Lady de Richard Eyre évoque le refus de la transfusion sanguine chez les Témoins de Jéovah et le dilemme qu’il dégage entre conscience et morale chez ceux qui rendent la justice, on peut le voir aussi comme l’histoire d’un couple qui se délite malgré lui à cause d’une magistrate trop absorbée par ses dossiers. L’affiche annonce Une performance exceptionnelle d’Emma Thompson. Les critiques la relayent. On ne peut que confirmer.

Vendredi 10 août

 La monnaie turque va très mal et elle entraîne dans sa chute toute l’économie du pays. On comprend déjà pourquoi Erdogan avait souhaité avancer les élections d’un an afin de raffermir son pouvoir il y a quelques semaines. Il faut désormais s’attendre à ce qu’il crie au complot, comportement classique des autocrates en difficultés. « Enfin, les difficultés commencent ! » Cette phrase du député socialiste Bracke-Desrousseaux saluant la victoire du Front populaire en 1936 ne convient guère à la situation du sultan qui ne pourra que recourir à la force devant un peuple moins soumis à son autorité qu’on ne le perçoit parfois. L’histoire de la Turquie est là pour le démontrer.

                                                           *

 Plus de mille maires français ont démissionné de leurs fonctions, fatigués de ne plus être que des représentants administratifs tant le pouvoir central leur rogne des compétences. Á l’exception de l’état civil et des cimetières, on finira par les amputer de toute responsabilité. « On », c’est évidemment Macron, qui, imbus de sa personne, prend là un risque inconsidéré. Un phénomène à suivre et à creuser.

                                                           *

 Des savants annoncent que le réchauffement climatique pourrait bien, dans quelques décennies, provoquer l’engloutissement de la ville de Vancouver. « Toi qui pâlis au nom de Vancouver » chantait Marcel Thiry… Le poète est prophète. C’était en 1924… « Pour déserter tu fus toujours trop sage… »

samedi 11 août

 Encore des sanctions étatsuniennes contre l’Iran. Tout cela parce que le pays des ayatollahs est soupçonné (bien que les rapports de l’agence internationale contredisent les propos) de continuer son programme nucléaire militaire. Deux résultats immédiats sont perceptibles sur place : 1. Les citoyens sont navrés ou révulsés.  2. Le développement économique est freiné qui provoque une baisse de popularité du président Rohani, chef d’État modéré. Les conséquences de ces résultats coulent de source : l’anti-américanisme gagne du terrain ; les faucons se préparent à revenir au pouvoir. Mais l’effet que la Maison-Blanche savoure surtout, c’est la perte de contrats juteux pour les entreprises européennes qui avaient saisi l’accord avec la puissance perse sur l’utilisation de l’énergie nucléaire comme facteur de relance commerciale. Une économie européenne plus faible ne peut que réjouir les Américains. Á cette diplomatie de petit bras, on attend un geste gaullien de la part de l’UE. Que l’un de ses éminents représentants (Tusk, Juncker ?...) leur lance « Nuts ! » Trump ne comprendra pas mais un historien de son entourage pourra lui expliquer.

                                                           *

 « Les économistes sont présentement au volant de notre société alors qu’ils devraient être sur la banquette arrière. » Cette citation de John Maynard Keynes (1883 – 1946), le père de la macroéconomie, l’un des principaux protagonistes des accords de Bretton Woods a pris un peu d’âge mais comme le bon vin, elle a gagné en qualité donc en pertinence. Pour le plus grand malheur du politique.

Dimanche 12 août

 Embarquant 141 personnes recueillies au large de la Lybie, L’Aquarius est de nouveau à la recherche d’un port européen. Si le mouvement ne se veut pas perpétuel, il affirme néanmoins une certaine permanence. Comme on l’a vu pendant une décade à Glasgow et à Berlin, il y a peut-être dans cette embarcation un futur médaillé qui accomplira un tour d’honneur dans un stade olympique avec sur le dos le drapeau d’un des pays membres de l’UE…

                                                           *

 Raphaël Enthoven consacre une émission à Jean-Sébastien Bach et la clôt en précisant : « Nous avons cette chance d’être nés après lui ». Une belle parole de philosophe qui entraîne l’auditeur vers la pensée de Cioran (De l’inconvénient d’être né), lui qui déclarait : « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. » Ou encore : « Si seulement Dieu avait fait notre monde aussi parfait que Bach avait fait le sien divin ! »

Lundi 13 août

 Une photo de la famille Trump réunie autour du patriarche en compagnie de ses principaux collaborateurs et tout à coup survient une phrase de Camus que l’on n’imaginait plus enfouie dans la mémoire : « La hideuse aristocratie de la réussite. »

Mardi 14 août

  Canicule, suite. Il n’est pas trop tard ! Cette interjection optimiste ou, à tout le moins volontariste à propos du climat est répétée depuis de nombreuses années. Cette semaine c’est The Guardian qui insiste et mobilise en titrant de long en large Ne désespérons pas ! Soit. Deux questions demeurent latentes : 1. Il n’est pas trop tard, tant mieux, mais où est la limite, le moment où il serait trop tard ? 2. Et que veut dire cette alarme ? Qu’adviendrait-il s’il était trop tard ? Angoisse et curiosité. Curiosité angoissante. 

                                                           *

 Canicule, dernière retouche. « Comme il faisait une chaleur de 33°, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. » Ainsi commence Bouvard et Pécuchet, roman posthume de Flaubert publié en 1881, qui a dû être écrit durant la décennie 1870, voire plus tôt (puisqu’on le situe souvent dans la tranche de l’œuvre touchant aux idées reçues, entamée dès 1850). Maniaque de la précision, Flaubert n’aurait jamais exagéré une température en imaginant l’impossible. S’il mentionne 33 °, c’est qu’il y eut à Paris au moins une journée d’été où le thermomètre grimpa jusque là. Dont acte.

Mercredi 15 août

 Un viaduc autoroutier s’est écroulé au-dessus de Gênes. On dénombre plusieurs dizaines de victimes. L’heure est aux commentaires et plus particulièrement aux recherches de responsabilités. Le journaliste du Corriere della Serra, au micro de la RTBF : « L’Italie est un pays qui a cessé de projeter son futur. » Voilà un constat qui dépasse l’analyse de la catastrophe et qui pourrait en annoncer d’autres. Si on remplaçait le mot « Italie » par le mot « Europe », l’affirmation garderait-elle sa pertinence ?

                                                           *

 Sur la citadelle de Namur Les Misérables de Victor Hugo sont mis en scène par Jacques Neefs. C’est toujours une gageure de reproduire cette fresque littéraire en un spectacle vivant, surtout lorsque l’on ne dispose pas de moyens gigantesques. Neefs ne parvient pas trop mal à plonger le spectateur dans l’œuvre et à scander l’Histoire qu’elle reflète. Les puissantes phrases d’Hugo qui ponctuent les passages d’une scène à l’autre sont judicieusement choisies. Mais il a voulu forcer le trait de la vulgarité chez le couple Thénardier. Du coup leurs prestations deviennent burlesques. Le public rit. Dommage.

Image: 
Trump – Erdogan : ils jouent avec le feu. Photo © Yahoo.fr
14 août 2018

Instantané de Tunisie. A Sidi Bouzid, la danse contemporaine contre le désespoir


Lors d'un stage MOUVMA.

En Tunisie, prononcez le mot Sidi Bou Saïd et vous verrez les visages s'illuminer, la petite cité côtière aux portes bleues et cloutées suscitant l’enthousiasme. Par contre, si vous prononcez celui de Sidi Bouzid, vous verrez les mêmes visages s'éteindre. Comme si une seule syllabe faisait toute la différence. Sidi Bouzid, cité maudite? Pas du tout, même s'il faut admettre que ce gouvernorat du centre de la Tunisie paie un lourd tribut social à la révolution de janvier 2011. Mais il ne faut pas le limiter à sa misère économique, l'isoler dans sa pauvreté ou sa violence. Des choses s'y passent, de toute beauté et porteuses d’un espoir inouï. Dont des ateliers de danse contemporaine destinés à la population, mis en place par le chorégraphe Achref Hammouda sous le nom de MOUVMA et soutenus par le ministère des affaires culturelles.


                                       Lors d'un stage de MOUVMA.

De tous temps, Sidi Bouzid, qui  a donné son nom à la région qui l'entoure, souffre d'une situation d'enclavement géographique qui a limité son développement. Depuis le 17 décembre 2010, la ville de Sidi Bouzid a acquis une réputation internationale. Déjà marquée par un taux de chômage élevé, elle a en effet été le théâtre, ce jour-là,  d'affrontements entre des habitants et les forces de police suite au suicide, la veille, de Mohamed Bouazizi, un commerçant ambulant, chômeur, qui s'était immolé par le feu en réaction à la saisie de sa marchandise par les autorités - il mourra des suites de ses blessures le 4 janvier 2011. Ces manifestations de décembre 2010 marqueront le début de la révolution tunisienne, ce soulèvement populaire à dimension nationale qui provoqua la fuite, le 14 janvier 2011, du président Zine el-Abidine Ben Ali vers l'Arabie saoudite, après 23 ans de pouvoir particulièrement autoritaire.


                                       Lors d'un stage de MOUVMA.

A Sidi Bouzid, la situation économique ne s'est pas améliorée durant les sept dernières années, comme ailleurs dans le pays, et a considérablement noirci l'image de la région. Si la démocratie peine à s'installer en Tunisie, les régions pauvres se sont encore appauvries et les populations délaissées par les autorités ont glissé en partie vers la drogue et le terrorisme. Et c'est là que le formidable projet MOUVMA intervient. Il s'agit d'un programme de formation en danse contemporaine et en création chorégraphique long de cinq jours chaque fois. Il s'étend sur trois mois et se déroule dans huit municipalités du gouvernorat de Sidi Bouzid. Il a débuté de 2 juillet et se terminera le 30 septembre. "Nous travaillons dur pour sauver nos enfants", explique Achref Hammouda qui pilote ce projet, le premier du genre dans une région culturellement défavorisée. "Nous voulons leur montrer la bonne manière de vivre et les inciter à prendre de la distance par rapport à leurs problèmes."

Le projet MOUVMA vise à encourager ces populations marginalisées et culturellement défavorisées à investir dans  la danse contemporaine et à en faire une forme pacifique de défense de leur droit à l'expression et à la participation dans toutes les sphères de la vie. Le chorégraphe Achref Hammouda et les cinq membres de sa compagnie (Iheb Raddaoui, Assem Tlili, Mohamed Ghabri, Amir Kaddachy et Mazen Tahri) ont reçu le soutien du ministère des affaires culturelles.





                                       Lors d'un stage de MOUVMA.

Les quatre premiers stages de formation en danse contemporaine et en création de danse ont déjà eu lieu et donnent des résultats résolument positifs. Chaque semaine, un atelier MOUVMA se déroule dans un endroit différent du gouvernorat, durant cinq jours, à raison de huit heures de danse par jour. "Les participants sont entre 17 et 22 par atelier", précise le chorégraphe. "Ils ont entre 8 et 32 ans. On trouve des garçons, des filles et aussi des femmes mariées.
80 % des participants ne connaissent rien à la danse contemporaine et nous les y initions. L'objectif premier et fondamental est de créer de nouveaux noyaux de danse dans tout le gouvernorat de Sidi Bouzid. Chaque noyau met en place le club de danse dans sa localité. On veut attirer autant de jeunes que possible et les impliquer dans la vie culturelle. On veut combattre toutes les formes de terrorisme en créant une génération instruite. On veut apporter à ces jeunes talents un professionnalisme technique."



                                       Lors d'un stage de MOUVMA.

Achref Hammouda et son équipe, Iheb Raddaoui, Assem Tlili, Mohamed Ghabri, Amir Kaddachy et Mazen Tahri, organisent trois types d’ateliers, danse, talk show, atelier de vie.
"Lors du premier atelier", explique le danseur, "on leur enseigne comment libérer leur corps de l'emprise de l'esprit, comment faire passer ses idées et ses émotions par la danse.
Durant le deuxième atelier, quand ils sont danseurs, nous leur expliquons comment faire le test du professionnalisme. Comment contacter le ministère? Comment utiliser la danse comme un mode de vie?
Au troisième atelier, nous abordons les différences entre garçons et filles. Nous invitons les jeunes et les vieux à constituer une seule famille, sans haine, sans colère, sans racisme. Comme une vraie famille.
Dans nos ateliers, on rencontre aussi bien des personnes honnêtes malades du cancer que des illettrés qui ne sont jamais allés à l’école ou des gens fumant de la marijuana. Et nous travaillons énormément pour les sauver tous.
Les familles ont été terriblement heureuses de ce que nous faisions. Elles ont encouragé leurs enfants à participer aux ateliers. Et elles espèrent que nous allons organiser ces ateliers encore et encore.
A l'issue de chaque atelier, deux danseurs sont choisis."

Ces stages d’une semaine permettent à des personnes de créer de la culture dans les lieux où elles vivent. MOUVMA va clôturer ce programme courant sur trois mois par un spectacle de chorégraphie long d’une heure, qui sera dansé par 15 danseurs et danseuses de Sidi Bouzid, repérés dans les huit lieux des ateliers.

Pour voir des images du projet MOUVMA, c'est ici, ici,  ici et ici.
 

 

Pour suivre les activités de MOUVMA, c'est ici.

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Lors d'un stage MOUVMA.
12 août 2018

Levalet raconte des histoires!

Jules Ferrand sort sa montre de son gousset. Dix heures viennent de sonner au clocher de Saint-Eustache annonçant la fermeture du marché des B.O.F. Les beurre-œuf-fromage ont acheté leur marchandise, fait le tour des caisses des mandataires pour payer, ramasser les achats, chargé les camions place Beaubourg. Il a un petit sourire aux bords des lèvres : c'est une bonne journée qui s'annonce. Il a trouvé une belle meule de gruyère extra, un vieux Salers et tout ça sans facture. C'est toujours ça que le percepteur n'aura pas. Et puis, avec ses copains, les crémiers de la rue Montorgueil, ils ont cassé la croûte dans leur resto attitré. Germaine, la patronne, elle avait fait griller des andouillettes de Vire. Une andouille bien dorée avec un Bourgueil 47, une bonne année. Un régal. Pour se rassurer, il met la main dans la poche intérieure de sa veste de velours ; son portefeuille est là, bien gonflé par les billets. Il a le temps d'aller voir la Simone.

Simone, il l'aime bien. Ce n’est peut-être pas la plus belle mais elle fait bien son boulot. "Content ou remboursé" qu'elle dit pour plaisanter avec les clients. Il l'a à la bonne, la Simone. Pour ainsi dire, il a le béguin pour elle. Elle sourit tout le temps, elle. C'est pas comme Yvonne, sa femme. Bonne commerçante, elle sert bien le client. Elle sait écouler les rogatons et met un peu coup de pouce sur la balance. C'est pour payer le papier, qu'elle dit. Comme toutes les semaines, bras dessus, bras de dessous, avec la Simone au bras, il va chez Lucien, un pays. Il tient un hôtel de passe au coin de la rue Rambuteau.

Le Lucien, il prend l'air devant sa porte. Il voit son pays au coin de la rue de la Grande Truanderie. Faut pas lui faire prendre son temps. Il lui tient la porte. Il prendra sa serviette en passant et mettra un petit billet pour la chambre, dans le tiroir du bureau, au premier étage. En patois, avec un sourire en coin, il lui dit qu'il s'est encore trompé de porte : l'église est juste à côté. Alors Jules et son pays rient, comme toutes les semaines à la même plaisanterie.

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10 août 2018

Bella sème le trouble

&

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Bella sème le trouble

Hurle

Nouvelle sirène

Sur le tarmac

D'une mer urbaine

Bella Crie

Mariage forcé

Nuits agitées

Appels en absence

Absences

Dans la ville blessée

Une foule murmure

Le suspense monte

Bella Hurle

Blessures

Cuivres et percussions

Nuit de bush

Dans la ville blessée

Le suspense monte

Une voix d'ange

Subtile et ferme

Corde sensible

Dit Pile ou face

S'entendre ou s'ignorer

Bella entend

Fond dans le décor

Trouve la piste perdue

Dans la nuit géométrique

Un courant marin

La dépose sur l'invisible ligne

D'horizon

Valentin l'y attend

Il dit Assez

Assez crié

Assez

S'entendre ou s'ignorer

Pile ou face

Présence

Des ombres

Au regard dur

Se gardent à vue

Au coin de la rue

Les murmures cessent

Distance

Bella et Valentin

Se taisent

S'enlacent

Et disparaissent

Dans une mèche de cheveux

Dans la ville blessée

Silence

10 août 2018

Viktor Orbán made in Sweden

Appelés aux urnes en septembre, les électeurs suédois vont se trouver devant un dilemme inédit. Voter "globaliste" ou "nationaliste". Voilà qui change du choix droite ou gauche. Quoique. Peut-être pas. Le problème n'est pas que suédo-suédois...

Dans peu de temps, le 9 septembre 2018, le peuple suédois ira aux urnes. Renouvellement du Parlement et, probable, formation cauchemardesque d'un nouveau gouvernement, actuellement constitué par une association momentanée entre sociaux-démocrates et verts assez fragile puisque, avec une représentation de 138 députés sur 349, ce gouvernement minoritaire doit pour chaque politique trouver des appuis externes pour la concrétiser. Cela risque d'être encore plus acrobatique après les élections.

C'est que, dans le jeu de quilles, il y a désormais un trublion, un "affreux", sorte de version nordique de Viktor Orbán, le Dracula hongrois, fer de lance "populiste" de l'euro-alt-right: les quolibets ne manquent pas pour supprimer mentalement le phénomène politique.

Portrait de famille

Petit rappel tout de même autour de ce qui d'ordinaire ne mériterait que trois lignes à la rubrique des chiens écrasés (la Suède, c'est loin et on s'en fout), à savoir, à grands traits, son "paysage politique". Pendant plus de cinquante ans, à partir de 1936, le parti social-démocrate a connu un règne quasi ininterrompu, c'était le "bon temps" du "modèle suédois". État archisocial pépère. La rupture viendra en 1991, avec un premier gouvernement de droite, suivi par un second, en 2006. Ce sera barre à droite toute, y compris lors des intermèdes sociaux-démocrates 1994-2006 et, depuis 2014, avec l'équipe bancale minoritaire du Premier ministre actuel. Le mot "socialiste" a été viré du lexique. On se veut désormais - air connu - gestionnaire. On cherche à exceller dans le "public management".

Pour simplifier, en reprenant la grille d'analyse d'usage là-bas, on a d'un côté, à droite, les quatre partis dits "bourgeois" (conservateurs, libéraux et centristes ex-agraires auxquels s'ajoute, moins historique, le parti chrétien, qui risque de ne pas atteindre le seuil de 4% des suffrages nécessaires pour rester représenté au Parlement) et, à gauche, le vieux paquebot social-démocrate qui ne craint, dans son sillage, ni les petits Verts, ni le petit ex-parti communiste rebaptisé de Gauche. Sept partis, donc, que rien ne distingue radicalement. C'est le scénario de l'alternance vert-choux et choux-vert. Sauf que... En passe de devenir le premier parti de Suède, il va falloir compter avec les Démocrates de Suède, crédités de 23,4% dans un sondage du mois d'août 2018, contre 23% aux sociaux-démocrates et 18,5% aux conservateurs, en deuxième et troisième position. Sept contre un qu'une tactique du "cordon sanitaire", politique et médiatique, n'a en rien affaibli, que du contraire.

Vous avez dit populistes?

L'affaire n'est pas folklorique. Scénarios similaires en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Autriche, etc. En toile de fond, la "crise" des migrants (vis-à-vis desquels la Suède a été excessivement acceuillante), bien sûr, mais pas seulement. Les formations politiques porteuses de cette vague "populiste", pour utiliser un terme qui ne veut rien dire mais qui est d'usage courant dans le jargon politique, se posent, aussi, et peut-être avant tout, comme nationalistes, et "anti-système", et "anti-globalistes"... Ce qui ne manque pas d'être paradoxal.1

Le paradoxe, mis en évidence voici peu par le bloggueur suédois Knut Lindelöf (verbatim ici), est le suivant. D'un côté, en tant que militant de la "gauche classique", il lui faut constater que de nombreux commentateurs (plutôt de droite mais pas idiots pour autant) jugent que l'opposition traditionnelle entre gauche et droite a fait son temps et manque aujourd'hui son but2. Ce qui décrit bien mieux la situation, entend-on, serait l'opposition entre globalistes et nationalistes. Ceci aurait le mérite de clarifier l'affrontement électoral en cours: les sept partis "établis" sont tous, à très peu de choses près, globalistes. Tandis que l'outsider Démocrates de Suède, lui, est clairement et ouvertement nationaliste, c'est très largement son "fonds de commerce". Et Knut Lindelöf de supputer: on peut donc craindre que le Parlement sera demain constitué de "30% de nationalistes (antiglobalistes, avec les Démocrates de Suède comme premier parti du pays) opposés aux globalistes (les sept autres partis) dont aucun n'atteint même pas 20%". Toutes choses qui, effectivement, ressemble fort à un dynamitage en règle du clivage gauche-droite.

Paradoxalement vôtre

Mais, en apparence, peut-être, seulement. Car, d'un autre côté, le paradoxe tient au fait que, souligne Lindelöf, "la vague politique porteuse dans le monde associatif occidental (Suède incluse) tend vers une résistance de plus en plus large à la globalisation et ses effets, ainsi que vers une adhésion à celles et ceux qui souhaitent protéger la souveraineté et la démocratie de leur propre pays." Voilà, dit Lindelöf, qui "devrait inciter la gauche à approfondir la réflexion."

La question ne manque pas, en effet, "d'interpeller", comme on dit. Pour nourir le débat, j'ai cherché à l'amplifier par une intervention sur son blog (cfr. verbatim) que je reprends ici dans les grandes lignes. Et d'abord en rappelant que, déjà en 2014, l'écrivain et publiciste suédois Jan Myrdal avait pointé le fait que le Front national français a, sur bien des points, pillé le stock des revendications historiques de la gauche. (Jugeant ce texte important, je l'avais traduit en français.) Cela explique pour partie le fait assez gênant qu'une bonne part de la classe ouvrière se reconnaît dans le Front national. Même chose en Suède, d'ailleurs, où le quotidien de tendance social-démocrate Aftonbladet relevait le 11 juin 2018 que quelque 25% des membres du syndicat socialiste LO (comparable ici à la FGTB, environ 1,5 million d'affiliés) préfèrent les Démocrates de Suède à "leur" Premier ministre social-démocrate...

Une observation similaire avait été faite par le philosophe allemand Ernst Bloch en 1933. Le pouvoir de séduction de la machine de propagande nazie, notait-il, était le fruit d'un hold-up idéologique. D'abord, dit-il, ils ont volé "la couleur rouge". Ensuite, cela a été "la rue, la pression qu'elle exerce. (...) Ce que les combattants du Front Rouge avaient inauguré, la forêt de drapeaux, l'irruption dans la salle, c'est précisément cela que les nazis imitèrent." Ils ont tout pillé ou presque: "Seul le mot prolétaire n'est pas repris par les nazis, pas plus que le mot crise (...)"3. Alors comme maintenant, il y a comme un mystère: comment la gauche a-t-elle pu se ratatiner au point d'abandonner son agenda politique classique aux microcéphales de l'extrême droite?

Grattons un peu

Où en étions-nous, là? Ah, oui, à l'obsolescence d'une grille gauche-droite que remplacerait celle d'un clivage entre globalistes et nationalistes, ces derniers - micmac! - se retrouvant tant dans des formations d'extrême droite que dans des mouvements populaires dits "de base" (grassroots) qu'on imagine plutôt de gauche, enfin, plus ou moins.

Sur le sujet, il peut être intéressant de voir ce que Samir Amin apporte à la discussion. Né en 1931, ce marxiste égyptien a écrit énormément et servi de conseiller en économie planifiée à plusieurs gouvernements africains nouvellement formés après la vague d'indépendance dans les années soixante. De lui, on peut sans hésitation dire qu'il appartient à ce que Eisenstein nommait joliment "l'avant-garde de l'humanité pensante". À l'occasion du Forum social mondial tenu à Bamako en 2006, il a produit un texte sur les défis posés à la gauche en ces temps crépusculaire du capitalisme tardif et sénile. L'image qu'il en dresse n'est pas très encourageant (version intégrale).

Pour résumer au lance-pierres. C'est, d'abord, le constat, tel une évidence, que "le capitalisme réellement existant" n'est pas "viable", un fait au sujet duquel il importe de garder en mémoire qu'une "porte de sortie" à gauche n'est pas donnée: le "monde de demain", dit-il, ne sera pas "nécessairement meilleur; il pourrait également être pire. Les scénarios intéressants et utiles pour l’avancée de la réflexion sont donc ceux qui imaginent le pire et le meilleur et en identifient les conditions d’émergence." Là, on note en marge un point d'exclamation. (Soit dit en passant: inutile de préciser que Samir Amin reste fidèle à la grille gauche-droite.)

Il en vient à l'Union européenne. Là, abandonnez tout espoir. Elle est "en avance sur le reste du monde dans le grand bond en arrière" et "fonctionne dans les faits comme la région du monde la plus parfaitement «mondialisée» au sens le plus brutal du terme". Logique. L'UE est en quelque sorte le "volet européen du projet atlantiste placé sous l’hégémonie des États-Unis".

Il n'y a pas lieu de s'étonner dès lors si le discours dominant (presse, TV, etc.) émanant de cette sphère-là qualifie de "ringardise": "toute référence à l’héritage de la culture politique européenne", dont "la défense des intérêts de classes", dont "le respect du fait national (auquel on préfère les régionalismes impuissants face au capital, les communautarismes, voire les ethnocraties à la balte, croate, etc.)." La porte de sortie à gauche "exige à l’évidence la critique radicale de tous ces discours." C'est un préalable.

Le message, en caricaturant un peu, est que le "globalisme" s'inscrit dans la propagande des puissants, les multinationales et, pour reprendre l'expression de George Corm, leur armée de bureaucrates. Et, partant, à l'inverse, que le nationalisme4 (la lutte pour l'autodétermination, pour la démocratie) est "naturellement" de gauche.

Voilà qui devrait, histoire de refermer la boucle sur l'interrogation de Knut Lindelöf5, "inciter la gauche à approfondir la réflexion".

 

1Dans sa chronique hebdomadaire dans le Financial Times, intitulée ce 4 août 2018 "L'économie n'explique pas seule la montée des populismes", Gillian Tett définit ledit populisme comme un courant "anti-establishment" venant d'horizons aussi divers que de ceux, à droite, de Ronald Trump et Marine Le Pen et, à gauche, Jeremy Corbyn. Selon elle, le phénomène, bénéficiant d'une assise populaire estimée à 35% en Occident (contre 7% au début de la décennie), n'a pas encore atteint son "pic", ce dans un contexte où, aux États-Unis, l'économie connaît deux versants distincts: l'une en pleine croissance "bénéficiant aux riches, à coté d'une économie stagnante ou dépérissante où se trouvent piégés beaucoup de pauvres gens". Comme quoi, l'économie n'est pas à écarter de l'analyse...

2Préoccupation qu'on retrouve dans le magazine étatsunien Harper's, dont le numéro de juillet 2018, sous la plume de l'écrivaine Rebecca Solnit, brode sur l'acte de décès de la grille gauche-droite, ceci conduisant désormais à "d'étranges alliances" politiques et, pour la plupart, à des voies d'avenir menant vers des "rivages inconnus".

3Ernst Bloch, Erbschaft dieser Zeit, Suhrkamp, 1962, traduction française en 2017, Héritage de ce temps, chez Klincksieck.

4On jugera piquante l'observation de Gil Dalannoi dans son ouvrage "La nation contre le nationalisme" (PUF, 2018) selon laquelle les deux principales "forces mondialisées" qui "dotés de moyens non négligeables, témoignent aujourd'hui d'une ferme intention et de l'immense ambition de rayer de la carte la forme politique nationale" sont "le supposé marché mondial dans sa version globalisée et l'islamisme dans sa version fondamentaliste." No comment?

5Dans un texte publié sur son blog le 9 août 2018, il indique qu'il votera blanc. Ce après avoir fait le constat que, sur les cinq questions pour lui centrales, aucun des partis en lice ne réclame une sortie de l'UE assurant le maintien de la souveraienté de la Suède sur les choix qu'elle jugera fondamentaux, aucun ne s'oppose à une adhésion de la Suède à l'Otan, aucun ne se porte garant de la liberté d'expression et d'organisation, aucun ne plaide pour rendre à la Banque nationale son rôle exclusif de créateur de monnaie et aucun ne prône la suppression du réseau scolaire privatisé. Soit dit en passant.

Image: 
Statue d'August Strindberg, écrivain révolté, à Stockholm.

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09 août 2018

Le métissage embellit le monde

Mercredi 1er août

 Tel Zorro mais en toute sérénité, Jean-Pierre Bemba est arrivé à Kinshasa, provoquant un rassemblement immense. Bien qu’en liesse et pas du tout excitée, la foule fit quelque peu paniquer la police qui lâcha des gaz lacrymogènes. Bien protégé, le héros du jour ne semble pas prêt à soulever ses partisans. Il joue clairement la force tranquille. Un nouveau chapitre s’ouvre dans l’histoire de la République démocratique du Congo.

                                                           *

 Faire l’homme à son image, quel manque d’imagination !

Jeudi 2 août

 Il y a une affaire Benalla qui agite le microcosme et transforme Emmanuel Macron en homme politique ordinaire, mais elle ne crée pas le scandale d’Etat que l’on pouvait imaginer. La canicule n’explique pas tout. Le Canard enchaîné, par exemple, l’évoque et la commente sans tapage et surtout sans révélation qui accroîtrait le barouf. La presse étrangère traite davantage le sujet que la presse française. Étrange, donc.

                                                           *

 Jean-Paul II avait effleuré le sujet. Benoît XVI l’avait à son tour rendu quasiment exclu sans que des termes clairs ne soient utilisés. Il a fallu attendre François pour le catéchisme de l’Église catholique mentionne clairement que celle-ci est opposée à la peine de mort. On n’arrête pas le progrès. Ainsi soit-il.

                                                           *

 Le moment est vraiment bien choisi pour annoncer que l’été 2017 avait battu tous les records de chaleur. Prendre connaissance de cette information, c’est se dire automatiquement que l’été 2018 surpassera – et de loin – la performance de l’été 2017. Aussi, ce qui doit intéresser c’est le résultat des étés 2019, 2020 et les suivants… Car si l’évolution prend des allures exponentielles continues, autant savoir que s’y préparer consistera en une question de survie.

Vendredi 3 août

 La Justice étatsunienne est-elle indépendante ? Trump insiste au grand jour pour que l’enquête sur l’éventuelle immixtion russe dans la campagne électorale soit éteinte. Il presse son ministre de la Justice de limoger le procureur qui s’en occupe. Là-bas, on nage en plein Marx. Marx Brothers évidemment…

                                                           *

 Macron s’envole pour le fort de Brégançon où il recevra Theresa May afin de discuter de l’avenir du Brexit. En vacances pour travailler donc… Eh oui ! D’après Le Monde, il voudrait faire de Brégançon un « Élysée d’été ». Quelle belle trouvaille ! Á y penser, on se demande encore comment se serait déroulée la Révolution de ’89 si la Cour était restée aux Tuileries plutôt que d’émigrer à Versailles.

                                                           *

 L’Aquarius, ce bateau qui s’occupe des embarcations fragiles de migrants, pourrait bien devenir l’Exodus du XXIe siècle. Tandis que Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur italien qui se prend pour Mussolini continue de le repousser vers d’autres côtés voisines, une pétition se fait jour afin de soutenir son action humanitaire. Elle est signée d’une vingtaine de personnalités aux qualités très diverses, depuis Isabelle Autissier à Anne Sinclair en passant par Juliette Binoche, Enrico Letta ou Daniel Pennac. Il est certain qu’une liste beaucoup plus dense pourrait aisément s’étoffer.

                                                           *

 Gide : « J’appelle « journalisme » tout ce qui sera moins intéressant hier qu’aujourd’hui. Debray : « Si c’est un plaisir de lire les journaux, ne pas les relire nous en priverait d’un plus grand encore. »

Samedi 4 août

 Réunie à Säo Paulo, la convention du PT (Parti des Travailleurs) désigne officiellement Lula da Silva, qui purge une peine de prison de 12 ans, candidat à l’élection présidentielle d’octobre. De son lieu d’incarcération, à 400 km de là, celui qui présida le Brésil pendant huit ans adressa un message aux participants, suscitant une émotion intense dans une salle en délire. Un cas unique, et une campagne électorale inédite qui s’annonce. Et par delà l’événement propre au Brésil, une occasion de plus de penser la démocratie, plus particulièrement le suffrage universel.

                                                           *

 Donald Trump est fâché. Contrairement à ce qu’il avait prévu et annoncé, la Corée du Nord semble poursuivre son programme nucléaire. Sans blague ? Quelle surprise ! On ne peut se fier à personne. Même ces fichus asiatiques savent désormais pratiquer le système des fake news…

                                                           *

 Mission impossible – Fallout, de Chris Mc Quarrie. Pour la sixième fois, Tom Cruise a encore sauvé le monde. Á voir pour les cascades dans les rues et le ciel de Paris, une performance inouïe et inoubliable, surtout paraît-il pour les différents responsables des instances chargées de gérer la vie dans la capitale (préfecture, police, mairie…)

Dimanche 5 août

 En Italie aussi, le nombre de décès est supérieur au nombre des naissances. Cela signifie que si le pays reste une nation prospère, il le devra en partie aux enfants de migrants. La médaille Fields, appelée couramment « le prix Nobel des Mathématiques » a été attribué à Caucher Birkar, Kurde iranien naturalisé britannique. Qu’on le veuille ou non, la planète est déjà métissée.

                                                           *

 Et de trois ! Après L’origine du monde de Courbet, après La liberté guidant le peuple de Delacroix, Facebook censure La descente de croix de Rubens. La photographie d’Harvey Weinstein, elle, est toujours visible. Ces Américains n’ont pas de pudeur.

                                                           *

 En 1954, Bill Haley chantait Rock around the clock que l’on entend encore parfois aujourd’hui. Claude Moine avait douze ans et cette minute cinquante lui est passée des tympans au cerveau en aller-simple. Ce disque « a tout déclenché » dit-il. Ainsi naquit Eddy Mitchell.

Lundi 6 août

 Beaucoup de journalistes, surtout aux États-Unis, doivent tenir un journal afin de noter les bourdes et les mensonges de Trump. Des livres naîtront qui comporteront sans doute plusieurs volumes tant les sorties verbales du fantasque président sont multiples et diverses. Citoyen ordinaire s’abstenir et attendre les publications futures. Toutefois, de temps en temps, lorsque l’on a le sentiment qu’une étape est franchie qui pourrait conduire à une modification de son statut - et donc de l’équilibre du monde, pas moins… -, on a quand même envie de mentionner le fait. Ainsi, on apprend que Trump a reconnu que son fils avait rencontré une avocate russe pour obtenir des informations sur Hillary Clinton. « Bon. Chef, qu’est-ce qu’on fait avec ça ? » est une question que l’on aura dû prononcer dans bien des rédactions. Normal. Mais cette demande, soyons-en sûrs, ne retentit pas seulement dans les rédactions.

                                                           *

 Une statistique impressionnante : depuis le début du mois de juin, 1137 noyades ont été enregistrées en France ; 251 furent mortelles. C’est pas mal, mais les migrants ont fait mieux.

                                                           *

 Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

 La mort d’Arsène Tchakarian, le dernier survivant du groupe Manouchian, donne l’occasion de se souvenir de l’affiche rouge et du magnifique poème éponyme de Louis Aragon ; de se souvenir aussi que la France n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle vaut pour tous les hommes.

                                                           *

 En visitant le vaste domaine de la perfidie. En 1983, Françoise Giroud publia Le Bon plaisir, un roman où il est question d’un petit garçon, fils caché du président de la République. Elle fit paraître son livre aux éditions Mazarine. Le 10 mai 1941, Paul Claudel publia dans Le Figaro une ode au maréchal Pétain qu’il intitula Paroles au Maréchal. Le 23 décembre 1944, dans ce même Figaro, le grand chrétien publia un autre poème, à la gloire cette fois du général de Gaulle. Et puis, en 1947, Claudel tint à publier ces deux textes dans un même ensemble qu’il nomma Laudes. Il choisit les éditions de La Girouette à Bruxelles. L’ouvrage, jamais réédité, est désormais vendu très cher en antiquariat. Le livre de Giroud, toujours disponible en librairie, a donné naissance à un film de Francis Girod en 2002. Le film sur Paul Claudel reste à bâtir. Il y a matière… Une histoire de la perfidie demeure aussi à écrire.

Mardi 7 août

 Il paraît qu’Albert Thibaudet devient fort inconnu au bataillon des références. Quelle perte ! On  décèle pourtant au sein de ses chroniques - réunies notamment dans la collection Bouquins des éditions Laffont - tant d’enseignements et de perspectives bien tracées, cases laissées vides que le lecteur en happy few n’aura plus qu’à remplir. Thibaudet n’est pas un visionnaire, mais par ses analyses, il réussit à extraire le miel de ce qui comptera demain. Ce qui se vérifie dans ses observations et critiques littéraires vaut également pour la politique. Voyons par exemple le dernier article du genre publié dans la NRF. Il date du 1er janvier 1936 et se penche sur les manifestes des intellectuels qui furent publiés en octobre 1935, en cette décennie si tourmentée, annonciatrice d’une autre, infernale. Voici son entrée en matière : « Les trois manifestes d’intellectuels, en octobre, ont rappelé à plusieurs le temps de l’affaire Dreyfus. Il serait d’ailleurs naturel et normal que la République ait son affaire Dreyfus tous les trente ans environ, autrement dit que chaque génération eût droit à la sienne. Je vous souhaite de voir vers 1970 et vers 2000 si cette périodicité continue. » Oui, cher Albert, elle continue cette périodicité… Elle est même resserrée ; une triple décennie d’écart, c’était trop long. Le développement et la vitesse des communications obligent à la multiplication des événements. Notre affaire Dreyfus du moment se nomme Benalla, et l’image ayant supplanté l’écrit, l’objet délictueux n’est plus un bordereau mais un brassard de flic.

Mercredi 8 août

 Investi président de la Colombie, le conservateur Iván Duque rappelle qu’il va retoucher l’accord de paix que son prédécesseur avait laborieusement conclu avec l’ancienne guérilla des FARC. Démolir ce qui avait été réalisé avant son arrivée au pouvoir, voilà ce que les réactionnaires se plaisent à décréter dès leur accession, à l’image du président des États-Unis. C’est obsessionnel. L’élégance et le respect des institutions voudraient que l’héritage fût assumé. C’est trop demander à ces brutes qui mettent l’équilibre du monde en péril. Ainsi, en Colombie, à peine la cérémonie d’investiture achevée, des manifestations de réprobation naquirent dans une trentaine de villes afin de soutenir l’œuvre du président Juan Manuel Santos qui, soulignons-le n’était pas étiqueté gauchiste comme le Vénézuélien Maduro mais honnête gestionnaire de centre-droit.

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 Il s’appelle Bashir Abdi. Si la ville de Gand voulait lui bâtir une ode, elle n’aurait qu’à plagier Lily,  la chanson de Pierre Perret. Tout est réunit pour que les vers s’harmonisent : le nom, l’origine, le rythme… « Il arriva de Somalie Abdi… » Bashir Abdi vient de remporter la médaille d’argent du 10.000 mètres aux championnats d’Europe de Berlin, cette ville encore marquée par les Jeux Olympiques de 1936 où les Bashir Abdi étaient ravalés au bord des pistes, méprisés par les partisans de la race aryenne. Abdi exulte. Il s’est emparé du drapeau belge et arbore le symbole tricolore en un tour de piste interminable, sous les acclamations de la foule. Ses dents blanches tressent une couronne de joie en un visage où la transpiration pétille sur la peau noire lisse et dont la brillance des yeux témoigne d’un bonheur accompli. Bashir Abdi a 29 ans. C’était son dernier dix-mille. Il disputera encore le cinq-mille et puis il raccrochera ses crampons. Cette médaille, c’est donc son bâton de maréchal. Sur le podium, il est encore paré du drapeau belge. Il le tient encore sur le dos  comme un drap protecteur lorsqu’il se rend à la conférence de presse. Bashir Abdi est un réfugié somalien. Il est arrivé en Belgique à 13 ans. Heureux de son exploit, il déclare tout de go avant même qu’on ne lui pose une question : « J’ai toujours voulu rendre quelque chose à ce pays qui m’a donné ma chance. Sans lui, je ne sais pas si j’aurais encore été en vie aujourd’hui. Et j’espère que mon exemple incitera d’autres jeunes à rêver. » On pourrait aussi espérer que son exemple incitera monsieur Theo Francken, secrétaire d’État à l’Immigration, à rêver aussi en repensant sa mission mais ça, comme aurait dit Kipling, c’est une autre histoire…

Image: 
Bashir Abdi, en pleine course. Photo © atni.be

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