semaine 39
Portrait de Yolande Valois
Décodage EXPRESS

Ivoire, os ou chryséléphantine?

Le 01 avril 2022

Depuis quelques années, l’ivoire fait face à de nombreuses difficultés d’écoulement. Les associations de protection des espèces en voie de disparition, en ont freiné la vente, en imposant aux gouvernements des règlements bien précis en ce qui concerne la date de fabrication des objets présentés.

Dépassée la mode coloniale des altières défenses d’éléphants exposées tristement dans le salon, sur la cheminée et les vitrines des ex-coloniaux.

L’ivoire, autrefois, qu’il s’agisse de l’ivoire africain, indien, ou fossile quand il s’agit du mammouth, de l’hippo ou du narval, était doté de propriétés extraordinaires: il rendait le poison inoffensif.

Une des premières statuettes en ivoire venues du paléolithique jusqu’à nous, est cette tête de fillette, provenant de Bassemproy, dans les Landes.

Tout autour du bassin méditerranéen, depuis le sixième siècle avant J.C. le travail de l’ivoire s’est affiné rapidement en Grèce et en Égypte. On parle encore de l’extraordinaire statue de Zeus sculptée par Phidias vers 436 avant notre ère. Haute de 13 m, elle imposait sa présence à Olympe. Merveille d’ivoire pour le torse et le visage surmonté d’un ruissellement d’or, pour les cheveux et la tiare ainsi que pour le drapé installé sur le trône de la divinité. C’est la première réalisation d’une statue chryséléphantine, considérée avant sa disparition, comme la troisième merveille du monde.

Elle était donc réalisée en or (Chrysos) et en ivoire ( Elephantinos).

Les Romains ont hérité des Étrusques l’usage des diptyques, ces tablettes sculptées offertes par les consuls à l’empereur.

La période carolingienne se consacre avec bonheur aux sarcophages et objets religieux. Elle fut suivie d’un glissement vers l’art profane.

Venise, au Moyen-Âge, prend sa place de plaque tournante pour le commerce de l’ivoire et sa diffusion en Europe. Mais Paris s’est toujours approvisionnée à Dieppe et à Rouen. Coffrets et râpes à tabac ont acquis rapidement, une renommée internationale.

Au dix-septième siècle, l’esprit baroque triomphant donne naissance à une production explosive de crucifix expressifs et de hanaps de grande dimension tout à fait remarquables.

Ensuite Anvers, Hambourg, Amsterdam et Nuremberg prennent avec brio le relais comme centres de commerce et de production d’ivoires de première qualité avant un déplacement de ces activités vers Londres, au dix-neuvième siècle.

L’art Déco va donner une place de choix à la statuaire chryséléphantine. Toujours très recherchée dans les ventes actuelles. En fait, il s’agit la plupart du temps de l’insertion, non pas d’or mais de bronze coloré dans de charmantes figurines d’ivoire.

Le plus connu des sculpteurs de ces œuvres exquises de féminité est Demeter Chiparus qui exerçait à Paris entre 1914 et 1933. Venu de Roumanie, il se spécialise dans des sculptures d’inspiration exotique de danseuses assises ou debout, de créatures en mouvement comme “Le lanceur de javelot “ ou les “ Dolly Sisters” hommage à la féminité et à la grâce innée. Très recherchée actuellement encore, sa production atteint des prix élevés et, comme toujours, a été copiée, très habilement d’ailleurs, c’est pourquoi il est nécessaire d’avoir une bonne expertise ou de bons conseils d’experts, avant achat.

L’ivoire, matière lisse, aristocratique, a, de tous temps, été convoitée par les collectionneurs. Les admirables figurines chinoises, ainsi que les boules transparentes tellement elles sont ajourées, les petits animaux africains taillés au “Congo belge” de façon artisanale, et qui sont à nouveau en vogue, les Netsuke ces contrepoids japonais destinés à retenir dans la ceinture les objets de la vie courante; quand ils sont signés par l’artiste, peuvent atteindre de fortes cotes. Certaines signatures sont même célèbres. Par contre, comme ce petit objet plait beaucoup par son originalité, il est fabriqué de façon industrielle à Hong Kong, en résine et reste à la mode.

Parmi les ivoires recherchés, il y a les indo-portugais de Goa. Introduits par les Jésuites, les Saints, les Vierges ont été produits et interprétés par des artistes locaux, qui, tout naturellement, ont “indianisé” les visages. Ce qui les rend beaucoup plus intéressants. Et beaucoup plus coûteux !

Également en hausse : les corps féminins sculptés en petit format, présentés par les médecins aux femmes en souffrance pour qu’elles puissent indiquer avec pudeur sur quelle partie du corps il conviendrait de se pencher afin d’améliorer leur état.

Enfin, méfions-nous des ventes d’ivoire à prix cassé. Si la matière est rugueuse, légère, sans traces de lignes parallèles c’est sans doute de l’os ou de la résine. Et celle-ci, piquée avec une aiguille chauffée, peut fondre en un instant !

Aujourd’hui encore l’ivoire reste une matière noble, lisse et recherchée qui a inspiré de grands sculpteurs, particulièrement en Chine, au dix-huitième siècle pour la demande impériale.

Et, bien entendu, ce sont ces pièces-là que les Chinois contemporains récupèrent dans les ventes internationales de prestige.

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Le livre “Chiparus: Master Of Art Deco” est signé Shayo Alberto.

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