semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

L'homme terrifié

Le 11 juin 2017

Tout le monde sait qu’à partir de quinze heures, je suis chez Pepe, un bar planté le long de la route qui longe tristement la côte, à quelques kilomètres de Malaga.

Le genre de bar qui fait restaurant dès qu’on le lui demande et qui a la particularité d’avoir une entrée sur la route et une autre sur la plage. Une opportunité quand on a quelque chose à se reprocher

Les gens qui, comme moi, boivent chez Pepe ne sont pas sans ignorer que j’installe des alarmes dans les maisons. Je vends des alarmes mais aussi des clôtures électrifiées, des portes blindées et même des armes quand c’est nécessaire. Les mauvaises langues disent que je me fais du fric sur la peur. Ce n’est pas totalement faux. Les journaux à sensation qui relatent les meurtres avec force détails me font de la publicité gratuite.

 

Quand le belge est entré chez Pepe, j’ai compris tout de suite que c’est moi qu’il cherchait. Personne ne le connait vraiment ce belge même s’il fait partie des habitués de chez « Pepe ». Il n’est pas le dernier à boire un coup et paie régulièrement sa tournée. Dans ce bar, il n’en faut pas plus pour être respecté. A la fin des années soixante, les quelques belges qui vivent dans le coin sont des franquistes convaincus ou d’anciens collaborateurs des nazis ou les deux mais le belge qui vient d’entrer chez Pepe n’affiche pas l’arrogance des franquistes ni l’hypocrite sourire des collabos. Le belge qui vient d’entrer a peur. Comme une bête aux aguets, il jette des regards effrayés à gauche et à droite avant de commander à boire. Voilà pourquoi je le classe dans une troisième catégorie : les malfrats qui fuient la justice de leur pays. Il m’a cherché des yeux, m’a trouvé et s’est assis à ma table avec une bière pour moi et pour lui.

L’homme n’a pas parlé. Il a chuchoté. Il m’a posé des questions sur mon boulot dans un espagnol laborieux. Je lui ai répondu oui pour les alarmes, oui pour les caméras, les écrans de contrôle et oui pour les clôtures électrifiées. Pour les armes, j’ai hésité quelques secondes. Cet homme pouvait tout aussi bien travailler pour les flics. Il a insisté. Finalement, j’ai marqué mon accord d’un hochement de tête. La conversation était peut-être enregistrée.

Finalement, on s’est mis d’accord pour un rendez-vous chez lui le lendemain afin d’établir un devis. Il m’a écrit son adresse au verso d’un sous-bock

- Le plus important, c’est la discrétion, a répété deux fois le belge

- Qu’est-ce que vous voulez dire par discret ?

L’homme a fait la moue.

- On m’avait dit que vous ne poseriez aucune question.

Je n’ai rien ajouté. Il est parti.

 

 

Mon client habitait au-dessus de Mijas. Un coin reculé d’Andalousie où seuls les chiens se répondent.

Dans ce quartier-là, les voisins ne se connaissent pas. Mieux, ils s’ignorent. J’ai dû répéter deux fois mon nom avant qu’il ne m’ouvre. Quand je me suis rendu compte que la porte d’entrée était déjà balayée par une caméra, je me suis dit que l’affaire ne serait pas aussi juteuse que je l’avais espéré. Il est sorti, accompagné de trois chiens, des bergers malinois. Mierda ! J’avais justement songé à lui en vendre, des chiens. Avant de me proposer d’entrer, il a vérifié que j’étais bien venu seul.

- Suivez-moi, il a dit. Je vais vous montrer ce que je projette.

Nous avons contourné la maison. A l’arrière s’étendait la colline pelée sur plusieurs kilomètres et puis, la mer.

Le belge m’a fixé de ses yeux clairs, tellement bleus, et m’a dit ce qu’il désirait.

  • Une clôture électrifiée à partir de ces épineux-là sur la gauche jusqu’aux rochers là-bas.

    - Vous vous rendez compte que votre clôture fera plusieurs centaines de mètres ?

    Il s’est brutalement tourné vers moi, inquiet : « C’est un problème ? »

    - Pas du tout, j’ai répondu en me rendant compte que, finalement, ce belge serait une bonne affaire.

    - Et tous les cinquante mètres, j’aimerais fixer une caméra infra-rouge sur la clôture, il a ajouté. On pourrait installer des écrans de surveillance à l’intérieur de la maison.

    Je lui ai répondu que je ferais tout ce qu’il voulait.

    - Et les armes ?

    - Pas d’inquiétude, vous les aurez.

    Je lui ai demandé quand il désirait commencer les travaux.

    - Le plus vite possible

    - Bon Dieu ! Mais de quoi avez-vous si peur ?

    - On avait dit : Pas de questions !

    On s’est mis d’accord pour commencer le lendemain. Je lui ai parlé de l’acompte à payer avant le début des travaux et du paiement cash des armes bien évidemment. Il a accepté tout ce que je demandais pourvu que les travaux soient terminés le plus vite possible. J’ai commencé à me demander si le belge n’avait pas des problèmes avec un baron de la drogue ou un trafiquant d’armes. On en trouve quelques-uns dans le coin à cause de la proximité de la côte et de l’Afrique.

    Je suis revenu le lendemain, à l’aube, avec le matériel et avec Carlos, l’ouvrier avec qui je travaille habituellement.

    Carlos, le belge s’en est méfié tout de suite. Il m’a posé mille questions à son propos. Si j’étais sûr de lui et depuis combien de temps je le connaissais. Je n’ai pas été capable de rassurer mon client car rien n’aurait pu le rassurer. Il a absolument voulu nous donner un coup de main pour édifier la clôture. Au début, j’ai pensé qu’il espérait diminuer le montant de la facture mais non, il désirait seulement que tout soit terminé au plus vite. Les travaux de terrassement ont duré cinq heures sous un soleil de plomb. Toutes les demi-heures, le belge observait le chemin sur la colline au moyen de jumelles afin de vérifier que personne n’approchait.

    Quand la clôture fut terminée et électrifiée, le belge s’est un peu détendu. Carlos et moi, on venait de terminer le câblage des écrans de surveillance quand le téléphone a sonné. Le belge a répondu en français oui deux fois à son interlocuteur. Quand il a raccroché, il était blanc comme un mort.

    - Ils m’ont retrouvé, ils arrivent.

    J’aurais bien voulu savoir de qui le belge parlait mais il paraissait si fragile et si perdu tout à coup que je n’ai pas osé lui poser la question. J’ai préféré lui servir un whisky dans un grand verre.

    Il a bu une gorgée et m’a demandé si je pouvais rester avec lui. Pour l’aider.

    - Je vous paierai, il a dit. Beaucoup. Vous pouvez renvoyer Carlos.

    - D’accord. Et les armes ?

    - Nous n‘en aurons pas besoin.

    J’ai songé à mon père qui disait : « Les armes seront inutiles chaque fois l’ennemi sera mieux armé que nous ». Mon père s’est battu pendant la guerre civile. Il savait de quoi il parlait.

    Le belge s’est assis devant les écrans de contrôle qu’il a allumés.

    Je lui ai fait remarquer que tout fonctionnait parfaitement. Il a approuvé d’un hochement de tête et m’a tendu une enveloppe avec du fric sans quitter les écrans des yeux.

    C’est alors que j’ai compris que mon travail n’avait servi à rien. La clôture, les caméras, les écrans, tout était inutile. Le belge avait encore peur. Toute sa vie, il aura peur.

    - Quand les armes ne rassurent pas, il vaut mieux crever, disait aussi mon père. Je voyais bien au visage terrifié du belge qu’il allait passer l’après-midi, probablement la nuit et tous les jours du reste de sa vie à surveiller les écrans de contrôle. Je suis sorti fumer une cigarette dans la rue et j’en ai profité pour prendre une arme dans mon coffre. On ne sait jamais.

    C’est au moment où je contournais la maison que je les ai aperçus. Ils venaient par le chemin exactement comme l’homme l’avait prévu. Le soleil brûlait dans leur dos. Ils étaient trois, une femme et deux enfants, une fille et un garçon d’environ sept et huit ans qu’elle tenait par la main. Les cheveux très noirs de la femme volaient dans le vent. J’ai couru vers la maison en criant : « Ils ne sont que trois et ils sont sans arme! » mais l’homme terrifié s’était déjà enfui.

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