semaine 21
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Chambre 42

Le 17 mars 2019

C’est l’heure où les visiteurs de la maison de retraite retournent dans leur foyer, satisfaits et fiers d’avoir accompli leur bonne action de l’année : rendre visite au vieillard de la famille et avoir amorcé une conversation : Tu manges bien ? Tu t’es fait un ami ? Il te manque quelque chose ? Laura, donne un baiser à ton grand-père. Regarde, la petite t’a fait un dessin. C’est l’heure étrange où chacun se prépare pour la nuit. Les amoureux de la chambre 39 vont se coucher ensemble dans leur grand lit et se serrer l’un contre l’autre. A leur âge, plus rien de sexuel, juste une habitude ou un refuge contre la peur. L’homme de la chambre 40 va remettre son casque sur les oreilles et écouter pour la cinquantième fois aujourd’hui les bruits de l’usine dans laquelle il a travaillé toute sa vie. C’est un ancien collègue qui lui a fait l’enregistrement quand le vieil homme lui a annoncé que ce qui lui manquait le plus c’était les bruits de l’usine en pleine activité. Il ne s’est jamais vraiment remis de la faillite et du silence qui a suivi. Chambre 41, la femme seule est heureuse de n’avoir pas reçu de visite aujourd’hui. Trop douloureux de se montrer aussi vieille et délabrée à des gens qui l’ont connu jeune et vibrante. Elle préfère se cacher.

Chambre 42, l’homme est en train de mourir.

Rien de surprenant dans une maison de retraite, me dire-vous mais l’homme est en train de crever parce qu’une femme lui a profondément enfoncé un couteau de cuisine dans la gorge. Une femme aux cheveux noirs qu’il a bien connue mais qu’il a eu du mal à reconnaître. Le temps passe pour tout le monde. Cet homme, personne ne vient jamais le visiter. Ni femme, ni enfant, pas un frère ni une sœur, personne. En lui plantant le couteau dans la gorge., pour seule explication, la femme a dit qu’il avait détruit sa vie. C’est vrai qu’il l’a abandonnée avec trois enfants en bas âge, il y a quarante ans. Il sent sa vie qui s’en va comme le sang poisseux qui coule abondamment sur sa poitrine et dans son lit. Sa mission accomplie, la femme au couteau est sortie tout naturellement dans la rue avec les autres visiteurs.

Devant lui, à quelques centimètres, pend la sonnette pour appeler l’infirmière de garde. Il tente de s’en emparer une fois, deux fois, trois fois. Non, il n’y parviendra pas. Son bras retombe lourdement sur le lit. Quand même, quarante ans ! Cette femme, quel entêtement et quelle obstination dans la vengeance. Quarante ans qu’elle pense à lui ! Et il meurt dans un sourire.

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Commentaires

Portrait de Anne G
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Portrait de Niko
Très bien écrit Thierry! Court, simple et efficace. J'adore.
Portrait de anonyme
Merci Niko
Portrait de Jacqueline
Triste comme la solitude.

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