semaine 39
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Street art/humour.

Le 04 septembre 2020

Pour lutter contre le bordel ambiant, une seule méthode : ranger. Certes. Facile à dire, quasi impossible à faire quand il s’agit des œuvres de street art. Pourtant je n’ai guère ménagé mes efforts ! Je me suis, dans un premier temps interrogé sur ce qui distinguait les œuvres de street art de la peinture dite de chevalet.

Mettons à part le graffiti qui a son histoire, ses codes et une forte identité plastique. On retrouve dans le street art quelques-unes des catégories de la peinture : le portrait, les scènes de genre, les compositions abstraites. Manquent le paysage et les marines (qui sont somme toute des paysages marins).

Les portraits sont ceux des figures de la génération des peintres : portraits de chanteurs de rap, portraits d’hommes, de femmes, d’enfants, portraits d’animaux etc. Assez curieusement de nombreux portraits sont des hommages à des amis disparus ou à des personnages décédés ayant marqué la génération des artistes. A cet égard le nombre de portraits de Frida Kahlo est saisissant alors que sa production artistique reste mal connue. La mort de Stan Lee, le dessinateur de Marvel Comics, a été « célébrée » par ses « héritiers » putatifs. Ajoutons un nombre saisissant de portraits de Martin Luther King, de Rosa Parks, de Nelson Mandela, de George Floyd etc. Cette courte énumération montre à l’évidence la diversité des objectifs des artistes. Deux buts majeurs : la célébration et la représentation d’une figure incarnant un combat (combat pour l’égalité des Droits, pour la justice sociale, pour l’écologie, pour le droit des migrants etc.)

Dans la représentation des « grandes figures » la ressemblance est recherchée parce que nécessaire. Par contre, innombrables sont les portraits d’inconnus ; des hommes, des femmes, des enfants, toujours représentés de manière avantageuse. Ces portraits sont des fins en soi et ne renvoient pas à un individu dont les traits sont connus et reconnus. Souvent, les traits du visage sont un prétexte à diverses expressions esthétiques (les grands aplats de couleurs d’Alber, la division des espaces du visage pour exalter les rapports de couleurs-Hopare-). Il va de soi que dans ce type d’expression plastique, la recherche de la ressemblance n’a guère de sens. Ce n’est pas elle qui est recherchée (et pour cause !) car l’œuvre ne vise pas à être une imitation d’un modèle. Le projet artistique est fort différent : une variation se fondant sur la géométrie, un jeu sur les volumes, les couleurs et les nuances etc.

Les portraits d’animaux obéissent aux mêmes lois. Recherche pour certains artistes de la ressemblance allant jusqu’à l’hyperréalisme, jeu géométrique sur les traits spécifiques aux espèces.

Je ne cesse de m’étonner du nombre hallucinant des œuvres représentant des animaux. Une véritable arche de Noé ! On y trouve des chats, des chiens, des lions, des tigres, des panthères, des serpents, des araignées, des tortues, des pandas, des singes. Quant aux styles, ils varient entre l’hyperréalisme au calendrier des postes, privilégiant les animaux mignons qui ont la faveur des réseaux sociaux. En bref, les fresques kitschissimes l’emportent, et de loin, sur les expérimentations plastiques et les œuvres de qualité.

Résumons, les œuvres de street art reprennent en gros les catégories de la peinture de chevalet. Notons la place centrale occupée par le portrait. Le paysage n’apparait que comme un élément de décor de portraits mais est rarement le sujet des œuvres.

Les œuvres figuratives l’emportent sur les œuvres abstraites qui demeurent une « niche » du street art. Il conviendra de s’interroger sur ce constat.

Toujours à la recherche d’un classement plus exhaustif, je me suis interrogé sur les rapports entre le street art et l’humour. Les réponses sont loin d’être simples. Car certains artistes ont plusieurs cordes à leur arc et explorent en parallèle plusieurs genres. Prenons quelques exemples parlants : Banksy est certainement, de ce point de vue, le plus remarquable. Certaines œuvres sont des œuvres authentiquement politiques et ce sont celles-là qui ont construit le statut de l’artiste. Ce sont des œuvres de combat. Le récent affrétement du « Louise Michel » pour secourir les migrants en méditerranée est placé explicitement sous le signe de l’activisme anarchiste. D’autres œuvres pourtant sont plus légères voire attendrissantes comme « La petite fille au ballon », certaines sont drôles. Banksy n’est pas anar à plein temps. Reste le temps des émotions et de la rigolade.

J’avoue avoir un faible pour le travail de Philippe Hérard. Ses œuvres sont originales parce qu’elles parviennent avec brio à mêler tristesse, détresse, désespoir, folie, et drôlerie.

Comment ne pas rire de bon cœur en voyant les collages de Levalet. Il ne mêle pas des émotions mais alterne saynètes drôles et critique sociale.

 

Alors m’interrogea une petite voix intérieure existe-t-il des artistes dont l’unique but est de faire sou(rire) le regardeur ?

Ils sont, à ma connaissance qui est partielle sans aucun doute, peu nombreux. J’en ai trouvé pour l’heure 4 mais ne désespère pas d’en trouver davantage : Poulet, Toc Toc, David Sélor et Codex Urbanus.

J’ai dans ces colonnes consacré un billet au projet artistique de Codex Urbanus, je vous y renvoie.

Toc Toc a créé une galerie de personnages, les Duduss, qu’il met en situation. Les références à la bande-dessinée sont légion et les adjuvants des représentations des personnages de Toc Toc font référence à maintes reprises à notre imaginaire culturel, dirais-je. Clairement, ses dessins sans paroles, sont des bouffonneries qui font rire de nos travers ou de ceux des autres.

Poulet est le nom de l’artiste et celui de son personnage principal : un poulet. Dans un entretien, l’artiste nous raconte la naissance de son personnage récurrent : « J’ai commencé à faire des affiches que je collais dans ma ville. Très vite, j’ai voulu faire de la couleur, j’ai alors inventé un personnage naïf et dodu qui je voulais être un pingouin. Quand je l’ai montré à une amie, elle m’a dit qu’il ressemblait à un poulet. Je lui ai donc rajouté une crête et mon perso était né. » Dans ce même entretien, il explique l’objectif de son projet artistique : « Je n’ai pas une âme de donneur de leçon, je ne suis pas un moralisateur au discours Miss France. Hors de question qu’au travers de mon travail cela se ressente. La politique, les grandes causes sont pour moi des sujets personnels et privés. Je préfère être dans le registre de l’humour et de l’imaginaire. Mes dessins sont plus destinés aux enfants qu’aux adultes. En fait, ils sont surtout destinés à ceux qui ont gardé leur âme d’enfant. »

Poulet réussit le délicat challenge de mêler humour et poésie. C’est plutôt rare sur la scène street art. C’est d’autant plus précieux.

Bordelais comme Poulet David Sélor a également créé un personnage : Mimil. Mimil pense tout haut, philosophe au petit pied, jouant sur les mots, prenant nos expressions toutes faites au pied de la lettre, joue du décalage entre de fausses maximes et son illustration.

 

Il est temps de conclure !

Le street art, et c’est bien normal, a hérité de la peinture de chevalet. Pourtant, il a privilégié un genre aussi ancien que la peinture, le portrait. Il y a de puissantes raisons. Parmi celles-ci, les idées, les luttes pour être visibles doivent être incarnées. Le visage de Guevara est iconique et, le temps aidant, est devenu le symbole des luttes zapatistes. Marianne, la République etc. Les circonstances pour peindre un portrait ressemblant (nos street artistes savent le faire à merveille !) sont relativement peu nombreuses : hommages aux défunts, références explicites à des personnes ayant joué dans l’actualité un rôle déterminant.

La veine comique est essentiellement présente sous la forme de la caricature qui est un genre à part entière sur lequel nous reviendrons. Elle est, dans le meilleur des cas, imbriquée dans des projets artistiques plus généraux. Il n’en demeure pas moins que des artistes de grand talent, en créant des personnages et une mythologie, apportent au chaland quelques secondes de vrai bonheur.

Image: 

Okuda

L7M

Doudou'style

Alber

Alber

Ernesto Novo

Hopare

Hopare

Marko93

Banksy

Banksy

Codex Urbanus

Codex Urbanus

Philippe Hérard

Philippe Hérard

Philippe Hérard

Levalet

Levalet

Levalet

Levalet

M.Poulet

M.Poulet

M.Poulet

Toc Toc

Toc Toc

Toc Toc

Toc Toc

Toc Toc

David Selor

David Selor

David Selor

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