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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Mahn Kloix, le dessin arme fatale ?

Le 28 juin 2018

Il y a toutes sortes de rencontres, certaines fortuites changent votre vie. D’autres sont dispensables. D’autres sont inespérées et savoureuses comme un demi de bière bu à l’ombre à la terrasse d’un café. Ma rencontre avec Mahn Kloix est du troisième type. Lui le marseillais, moi le parisien, nous nous sommes rencontrés rue Ordener. A l’invitation d’Itvan Kebadian, Mahn Kloix était venu participer à Black lines 1. Le crew TWE, Itvan K. et Lask, dans sa version parisienne, a décidé de poursuivre la réalisation de fresques politiques, dans Paris intramuros, dans des lieux très fréquentés, au vu et au su de tous. La peinture de chaque fresque Black lines est un événement. Les artistes ayant une sensibilité voisine de celle de TWE s’associent pour porter un message fort, un message d’adhésion à des luttes sociales et politiques.

Black lines 1, rue Ordener, dans le 18ème arrondissement de Paris, au nord de la Goutte d’Or, était un « hommage » à Mai 68 et un soutien aux luttes anticapitalistes et anti-impérialistes. Mahn Kloix a peint un Anonymus reconnaissable à son masque et une pancarte sur laquelle était écrit « Rêve général ». Le slogan en démarque un autre, « Grève générale », utilisé lors des manifestations sous forme de stickers et de banderoles. J’ai d’abord été étonné par le soin apporté à la fresque. Mahn Kloix avait dessiné très précisément son Anonymus et, avant de peindre, traçait au crayon des lignes de construction et des repères pour le transfert de son croquis sur le mur. De la même manière, la mise en peinture faite à la bombe aérosol, était faite avec une grande attention. Autant d’éléments qui m’ont invité à entamer une conversation avec un artiste, grand dessinateur devant l’Eternel, et militant, serviteur de causes qui honorent ceux qui les mènent.

La liste de ces causes interpelle. Qu’on en juge.

-Lutte contre l’homophobie (portrait de Shaza et Jimena, deux amoureuses de Dubaï, victimes de la répression et contraintes à l’exil)

-Lutte pour l’accueil des migrants.

-Lutte pour les droits de femmes.

-Soutien des zadistes du Plateau à Marseille.

-Soutien de Julian Assange, fondateur de Wikileaks.

-Soutien d’Edward Snowden, lanceur d’alertes.

-Hommage à Hamada B.A., chanteur tunisien ayant milité en 2011 pour le départ du président-dictateur Ben Ali.

-Soutien aux Grecs victimes des contraintes budgétaires imposées par le FMI et L’Union européenne.

-Soutien au Printemps arabe de Tunisie.

-Soutien aux Indignés de Madrid.

-Soutien à Occupy Oakland et Occupy Wall Street.

Une liste non exhaustive qui nous renvoie aux drames absolus que sont « la crise des migrants », les « printemps arabes », les revendications pour des droits à l’égalité, aux luttes anticapitalistes.

« Droits-de-l’hommiste », gauchiste égaré dans le street art, me direz-vous ! La prudence commande d’approfondir la démarche.

Mahn Kloix identifie une origine à son engagement : « Istanbul, juillet 2014… Gaz lacrymogènes étouffants, groupes de jeunes qui détalent dans les rues. Le besoin de protestation passe de bouche en bouche. Une jeunesse en ébullition, portée par un large pan de la société refuse de se laisser dominer par un conservatisme rétrograde qui contamine la classe politique, l’espace public ainsi que la sphère médiatique. Le courage et la détermination de ces femmes et de ces hommes à faire valoir leurs droits me touche et m’inspire. À leur contact, l’envie me prend de dessiner leurs contours, les liens qui les unissent, leurs visages. Observer, rencontrer, témoigner et rendre hommage à ces résistants ordinaires, engagés dans des luttes extraordinaires. » Au départ donc, une situation et une émotion. Un projet artistique aussi.

Les engagements de Mahn Kloix prennent leur origine dans l’émotion mais ses positions ne doivent rien au sentiment. Spectateur attentif de l’actualité, ému par une situation, il fait un très remarquable travail de documentation comparable au travail d’investigation du journaliste. Il lit des ouvrages consacrés à la problématique qu’il étudie, entre en contact avec les acteurs, les rencontrant à plusieurs reprises. Après cette phase d’information, les acteurs et lui élaborent une « campagne ». J’entends par « campagne », comme « campagne électorale », une démarche participative dans laquelle les productions plastiques de Mahn Kloix vont jouer un rôle. Les collages sont un des moyens de lutte, coordonnés à d’autres moyens. Au cours de ces rencontres sont définis l’ensemble des initiatives, les lieux, les dates, les acteurs etc. En fonction des « sujets », la campagne peut être locale, nationale ou internationale. Les interventions dans le champ public doivent être médiatisées pour être efficace : il s’agit de participer à la prise de conscience des spectateurs de l’importance de la cause défendue et d’inviter à l’action.

L’artiste dans ces conditions, devient non seulement le témoin des luttes (ce que nous sommes tous), mais un acteur, un « compagnon de route ». Encore faut-il bien choisir ses combats !

Si Mahn Kloix « creuse » ses dossiers, s’il rencontre le plus souvent les protagonistes, il intervient certes comme un militant, mais surtout comme un artiste. Les images qu’ils créent sont des « œuvres ». D’abord. Il utilise plusieurs techniques : la bombe aérosol, le collage, le « paper cut ». Leur dénominateur commun est le dessin.

Revenons sur les aspects techniques de sa création. Supra, j’ai décrit comment Mahn Kloix a peint son Anonymus. Un dessin réalisé à l’atelier, un report au crayon sur le mur, une mise en peinture à la bombe. Les collages ont la même origine : le dessin. Le dessin est imprimé sur des « affiches » dont les dimensions varient en fonction des objectifs. Le « paper cut » est chez cet artiste un découpage des traits de son dessin imprimé. Avec une infinie patience l’artiste découpe le « fond », ne gardant que les traits du dessin. Le « paper cut » ressemble alors à une immense toile d’araignée. Contrairement au pochoir dont les lacunes laissent passer la peinture, le paper cut laisse apparaître la couleur et la matière du mur dans les lacunes des traits découpés. Cette technique originale a l’avantage d’être adaptée à des formats divers ; de l’affiche à l’œuvre ayant des formats comparables à ceux des toiles.

Mahn Kloix est intrinsèquement un dessinateur. Son dessin va à l’essentiel ne retenant que les « traits pertinents » du sujet. Son trait, avec force, saisit un geste, une posture, avec dirais-je une grande économie. C’est certainement ce caractère, un trait puissant éliminant le « superflu », c’est-à-dire ce qui n’est pas significatif, qui l’apparente au meilleur de la ligne claire belge. Ce choix fondamental (quels traits reproduire ?) sert l’objectif à atteindre. Il ne s’agit pas de faire de la « déco », de faire beau, mais de faire passer par le dessin un message.

Le dessin dont la polysémie a été réduite, le plus souvent, se suffit à lui-même. Dans la « campagne » des FEMEN, il est écrit sur le ventre des femmes en lutte pour leurs droits parce qu’elles utilisent ce moyen pour médiatiser leurs actions. Elles « portent » leur message. Mahn Kloix reprend cette idée en la déclinant.

Le travail de Mahn Kloix est, pour l’heure, un travail de combat. Il s’inscrit dans une tradition du street art qui perdure. Je me dis que cet art est peut-être, aujourd’hui l’arme des Opprimés. Les Autres disposent en France (c’est pire dans d’autres pays !) de pratiquement toute la presse écrite et audiovisuelle. Force est de constater que les fortes mobilisations populaires qui s’expriment par la grève et la manifestation ont des effets relativement peu importants sur un exécutif globalement soutenu par une « majorité silencieuse.

Une arme qui ne touche que certaines catégories de la population. Essentiellement des jeunes. Des jeunes possédant les références suffisantes pour décoder les messages.

Il est réconfortant de penser que les jeunes gens de notre pays ont, encore, des espaces d’expression. Pour les ainés, les œuvres des jeunes pour les jeunes sont des clés pour comprendre leur désarroi, leurs revendications, leurs espoirs.

Image: 

Black lines 1, rue Ordener.

Black lines, ensemble des artistes ayant été associé à l'événement.

L'Anonymus de M.Kloix.

Collages en soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN (près de la mosquée de Paris).

Collage soutien à la lutte contre l'homophobie.

Mur Oberkampf, Paris.

Collage soutien aux zadistes du Plateau à Marseille

Paper cut

Travail d'atelier.

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