semaine 49
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Le « home staging » du Loft du 34, Marko93, octobre 2016, Paris.

Le 21 octobre 2016

La galerie « Le loft du 34 », sise rue du Dragon à Paris, a récemment exposé les œuvres de 6 artistes « incontournables » de la scène graffiti parisienne, Astro, Da Cruz, Katre, Marko Ventura, Shaka, Xare et une jeune artiste au talent prometteur, Maïté Sant. Ces 7 artistes présentaient deux œuvres  au rez de chaussée de la galerie et dans un appartement du 3ème étage, une réalisation collective exceptionnelle. Nos protagonistes se sont appropriés les espaces et, chacun à sa manière, transformé un appartement ancien, qui sera très prochainement rénové, en œuvre d’art. Faute de pouvoir tout dire et tout montrer, j’ai choisi de vous présenter deux pièces et une installation. Les pièces ont été peintes par Marko93 (Marko Ventura) et Da Cruz. Ce choix a été guidé par mon goût certes mais également par ma familiarité avec les travaux de ces deux artistes.

La pièce de Marko est une brillante illustration de toutes les facettes de son talent. Toutes les surfaces de la pièce ont servi de supports à son expression : les murs bien sûr, mais aussi le parquet et le plafond. Une cheminée,  au centre du mur le plus long,  organise l’espace, structuré aussi par deux fenêtres. Une représentation de guépard surplombe la cheminée ancienne. Nous retrouvons une nouvelle déclinaison de son thème des fauves. Les calligraphismes, les coulures, les projections donnent une grande force au sujet qui se détache sur un fond bleu « Klein ». Dans la semi-pénombre de cette pièce, les couleurs éclatent, éclaboussent, vibrent. Le dessin du fauve sans être accessoire, est le prétexte à une expression abstraite. Cette peinture dont les traces témoignent du mouvement de l’artiste est un spectacle en soi et non une énième représentation d’un guépard.

Les murs sont peints de calligraphes disposés en colonnes, comme ceux de l’écriture chinoise. Les formes qui ont beaucoup emprunté à la calligraphie arabe,  dans un premier mouvement du travail plastique de Marko, progressivement s’en éloignent, intégrant les formes d’autres alphabets, réels ou imaginaires. Les formes ne sont pas copiées des abécédaires ; elles témoignent des sources mais s’en affranchissent. Là-aussi, la trace, le trait, sont des témoins du mouvement et de l’acte créateur. Marko ne fait pas de croquis préparatoires avant de peindre ses calligraphes : il s’isole du monde en écoutant de la musique et semble animé par une « transe ». Le terme est excessif certes,  mais comment traduire par des mots cet élan qui le pousse à peindre non en fonction d’un projet initial précis mais en fonction de ce qu’il vient de faire et une projection approximative de l’œuvre finale. Cette spontanéité, cette création « vivante », a à voir avec la musique. Comme elle, elle privilégie l’instant, l’invention, la variation sur un thème. Comment ne pas penser au « live painting ». Ces « performances » pendant lesquelles un peintre, en musique, dans une durée limitée, en public, peint. L’œuvre finale n’est pas le « spectacle » attendu. Ce que le public vient voir,  c’est la naissance d’une œuvre, le plus souvent ex-nihilo. Alors que l’acte de peindre pendant des siècles a été considéré comme un artisanat s’effectuant dans le secret de l’atelier, aujourd’hui dans une fusion entre musique hip-hop et peinture, le public assiste à la gestation de l’œuvre, comme un défi, une gageure, une compétition.

L’œuvre finale est un témoignage de ce qui a eu lieu. Elle appartient déjà au passé. Peut-être est-ce là un élément qui explique le désintérêt relatif des street artists pour leurs œuvres. Le passé est mort, l’important c’est demain.

 

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