semaine 43
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Jana et JS tombent le masque.

Le 29 septembre 2019

Dans le petit monde du street art, les pochoirs de Jana et JS étonnent et détonnent. Etonnent par leur maîtrise technique. Détonnent par leurs sujets.

Dans deux billets précédents [1], j’avais dit mon intérêt, que dis-je mon intérêt, ma profonde sympathie pour la famille virtuelle qu’ils peignaient sur nos murs et sur leurs toiles.

Bien souvent, nos deux artistes cachaient leurs visages derrière leur appareil photo car nos pochoiristes sont d’abord photographes. Ils prenaient de nous, chalands et badauds, des clichés, des images et nous les regardions en train de nous regarder.

Un jeu de miroir, une mise en abime, qui renvoyaient aussi au cœur de leur projet artistique : des artistes, des photographes, procèdent à des arrêts sur image, à des instantanés, pour nous dévoiler leur vie de famille.

Jana et JS étaient en quelque sorte les sujets de leurs regards croisés. Nous découvrions alors JS, l’homme du couple à la scène et à la ville, Jana, la femme. Et d’autres personnages qu’avec le temps nous avons vu grandir. Leur fille peut-être, blonde et jolie. Les personnages dissimulaient leur identité. Les angles de « prises de vue » sont révélateurs : des ¾ arrière, de dos, les visages cachés. Spectateurs, nous pénétrions dans l’intimité d’une famille, somme toute ben ordinaire, papa, maman, les gosses, la maison, les balades dans la nature, les vacances peut-être. Une centration sur la peinture des personnages, une harmonie douce des couleurs. Un monde d’amour et d’harmonie, dans tous les sens du terme.

Les éléments de décor étaient peu nombreux. Souvent une représentation de grands immeubles modernes d’habitation comme on en voit dans tous les pays d’Asie. Parfois, quelques vues de la maison, quelques éléments de contexte (par exemple : intérieur, extérieur). Le rapport des surfaces est éloquent : ce sont les personnages, voire les personnes, qui sont au centre (parfois même au centre géométrique des œuvres) des représentations.

Nous voyons, non pas une galerie de personnages (comme par exemple, les beaux portraits de C 215) mais nous retrouvons d’œuvre en œuvre des personnages récurrents dont nous savons que ce sont des représentations des artistes eux-mêmes.

C’est ce trait particulier qui m’avait amené à titrer un des deux articles dédiés au couple, « un album de famille ». Un album avec des photos traduites en œuvres peintes. Un album dont le classement des clichés est chronologique. Ainsi, nous avons vu les personnages changer, grandir les enfants, vieillir les parents, le chat etc. Un album de famille dont les pages sont feuilletées avec distance pour préserver l’intimité. Les postures, les scènes sont tendres et douces comme les couleurs de la palette. Nul voyeurisme, nul exhibitionnisme, nulle provocation, de la retenue. De la pudeur. Des images d’un bonheur simple offert en partage.

Avec le temps (tout s’en va, je sais !), apparaissent les traits du visage dans un jeu passionnant de « je montre, je cache ». Après cette phase de transition, les identités se révèlent.

Nous avions des hypothèses sur qui était qui, là des artistes se montrent, eux et ceux qu’ils aiment. Les masques tombent.

Certes les happy few connaissaient leur histoire mais le jeu des apparences prend fin. Explicitement, « aux yeux de la ville et du monde », Jana et JS se représentent tels qu’ils sont (plus précisément, ils donnent d’eux une image qu’ils pensent être la leur). Les personnages ont changé, la gamine est maintenant une belle jeune fille, mais les scènes sont relativement semblables : des portraits, des postures mettant en valeur la beauté des corps, des saynètes à plusieurs personnages.

C’est sans doute paradoxal de mettre en scène dans l’espace public l’intimité d’une famille. Choisir un sujet, un cliché pour peindre un pochoir c’est s’exposer, se donner à voir, dévoiler ce qui d’ordinaire échappe aux regards des autres et à la représentation artistique pourrait-on penser. Trop vite dit. Une longue tradition représente les « travaux et les jours », la vie de famille. Ce qui est nouveau, c’est la représentation de l’intime dans un lieu qui est son contraire, la rue. Nouveau et intéressant également, cette relation entre « celui qui voit » et la succession dans le temps des œuvres. Spectateurs, nous sommes associés à ces images d’une vie douce et tranquille, dominée par la force des liens entre les personnages.

Le projet artistique de Jana et JS est à la fois la condition et l’expression de leur bonheur. Ils sont eux-mêmes la matière de leur œuvre photographique et peinte.

 

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