semaine 14
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Breaking news : le singe descend de l’Homme !

Le 17 décembre 2020

N’ayez aucune crainte cher lecteur, je ne me risquerais pas sur les chemins ô combien abrupts du darwinisme et de la théorie de l’évolution. Pour être tout à fait clair, je n’ai pas tout compris. Loin s’en faut ! J’ai dû sauter des pages des œuvres complètes de Darwin, à moins et c’est le plus probable, que mon cerveau soit resté en rade dans la longue histoire de l’évolution des espèces.

Quand je dis que le singe descend de l’Homme, il faut comprendre que l’image du singe a été construite et continue à l’être par la culture. A n’en pas douter, notre imaginaire du singe et des singes en général, nos représentations mentales ont une histoire qui s’inscrit dans la longue durée, comme disait mon maître, Fernand Braudel. La figure du singe au moyen-âge a certes des traits communs avec la figure du singe aujourd’hui mais les différences sont nombreuses autant que les stéréotypes sont différents. Par ailleurs, les stéréotypes des occidentaux de nos jours sont fondamentalement différents des sociétés dans laquelle la viande de singe est un mets de choix. Sans aller chercher des exemples dans des pays lointains, mes idées sur la gent simiesque sont sensiblement différentes de celles des Africains de Château-Rouge[1] qui parviennent à trouver de la viande de brousse dans les réserves des épiceries.

A travers les œuvres des street artistes diffusées sur les réseaux sociaux, il est possible de recenser quelques-uns de ces stéréotypes, stéréotypes qui en disent davantage sur les occidentaux que sur les singes.

Il convient ; tout d’abord, de prendre en compte le fait que les images des œuvres qui nous parviennent via l’Internet s’inscrivent dans une culture occidentale. Et cela pour plusieurs raisons : la première est que l’accès aux réseaux sociaux tels qu’Instagram ou Facebook n’est guère possible dans nombre de pays ; la seconde est que le street art est une forme d’expression étroitement corrélée à la culture occidentale. Enfin, des pays interdisent le street art. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces pays sont nombreux et leurs interdits reposent sur les fondements différents. Des régimes autoritaires qui limitent toutes les libertés, des pays dans lesquels l’image est strictement encadrée pour des raisons religieuses.

Si on y regarde de près, les œuvres de street art sont un gigantesque bestiaire. Mais certains animaux sont davantage représentés que d’autres. Les oiseaux et les poissons pour l’exubérance de leurs couleurs. Les animaux qui suscitent la crainte voire la peur : les félins, les serpents. Ceux qui dépassent l’échelle humaine, les baleines, les éléphants, les girafes etc. Et tant d’autres pour d’autres raisons.

Dans cet immense bestiaire le singe a un statut singulier. Tout d’abord par la fréquence de sa représentation. Notons que seules trois espèces de singes sont représentées : des gorilles, des chimpanzés et des orangs-outangs.

Les gorilles sont toujours associés à l’idée de la force. Une force « inhumaine » qui provoque en retour la peur. Les artistes concentrent leurs représentations sur la tête du gorille, tête qui suffit à évoquer la force. Par ailleurs, dans tous les cas, la plus grande attention est apportée à la peinture des yeux. J’ai déjà consacré un article à la représentation des yeux en peinture. Rappelons quelques conclusions que valent aussi pour les singes. Quand nous regardons une œuvre, nos yeux « cherchent » les yeux du personnage représenté. C’est le vecteur principal de notre relation à l’œuvre peinte. Par les yeux s’expriment les émotions, du moins certaines. Masqués depuis des mois, nous en cernons les limites. La tête, le buste du gorille, son regard suffisent à traduire la puissance de l’animal.

Si les singes dans le bestiaire ont la primauté c’est précisément parce que leurs yeux sont « humains ». C’est de cette manière que nous les voyons. Les artistes rivalisent d’adresse pour rendre les yeux des singes encore plus humains qu’ils le sont. Ils savent que l’émotion du regardeur confronté à l’œuvre passe d’abord par la rencontre des regards. Pour vous en convaincre, changer d’animal ! Prenons une chèvre par exemple, son œil à la pupille fendue renvoie plutôt à nos imaginaires de Satan. Quant à l’œil du poisson, de l’oiseau, des insectes !

Oserais-je formuler l’hypothèse que nous nous sentons plus proches des animaux qui ont des yeux semblables aux nôtres.

Les chimpanzés dans l’imagier du street art ont une autre fonction. Les postures, leurs gestes, les relations qu’ils entretiennent avec leurs pairs créent un pont entre leur espèce et la nôtre. C’est pour ces raisons que les artistes peignent des « scènes de la vie domestique ». Un tendre épouillage, une guenon tenant dans ses bras son petit, un jeune armé d’une brindille s’exerçant à « pêcher » des termites. Avez-vous sourcillé quand j’ai employé le mot « bras » pour parler des pattes antérieures ? Nous nous surprenons à utiliser bras et jambes pour les singes. Une preuve par le langage que nos singes sont personnifiés, anthropologisés, qu’ils sont d’autres nous-mêmes. Bien sûr, on élaguera ce qui gêne : les comportements intrinsèquement animaux, certaines parties du corps. S’appliquent aux singes les règles humaines, celles de la bienséance voire de la moralité. Bref, on garde de nos cousins nos points communs à la lumière des bonnes mœurs.

Somme toute la peinture des singes dans le street art est tout sauf une peinture animalière.

Force du gorille, émotions des scènes de vie des chimpanzés et dernier trait qui a retenu mon attention, la représentation des bébés singes. Encore une fois, le langage trahit nos stéréotypes. Tout le monde comprend « bébé singe » alors que l’expression est impropre. Si j’étais plus savant, je dirais un singe « juvénile ». C’est la comparaison implicite avec le bébé humain qui amène l’utilisation de bébé pour le tout jeune singe. Ce petit animal sera mignon, attendrissant, drôle etc. Autant de qualificatifs couramment utilisés pour le nourrisson.

Bref, notre perception des singes et leur représentation dans la peinture est le fruit d’une longue histoire culturelle. Les occidentaux dans leur imaginaire du singe ont privilégié des traits et des comportements qui « naturellement » s’inscrivaient dans leur culture. Le singe des primatologues n’est pas le nôtre. Notre singe est un avatar de nous-mêmes créé de toutes pièces avec les matériaux que nous avons sous la main, des documentaires animaliers, des fictions, des récits. De ces histoires, de ces images, nous avons construit deux imaginaires ; celui de la bête et celui d’un autre nous-mêmes. A cet égard, le King Kong de 1933 est un bel exemple de cette dualité.


[1] Château-Rouge est le nom d’un quartier de Paris situé au nord de La Goutte d’Or dans lequel vit une importante communauté africaine.

Image: 

Marko 93

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