semaine 33

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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12 août 2018

Levalet raconte des histoires!

Jules Ferrand sort sa montre de son gousset. Dix heures viennent de sonner au clocher de Saint-Eustache annonçant la fermeture du marché des B.O.F. Les beurre-œuf-fromage ont acheté leur marchandise, fait le tour des caisses des mandataires pour payer, ramasser les achats, chargé les camions place Beaubourg. Il a un petit sourire aux bords des lèvres : c'est une bonne journée qui s'annonce. Il a trouvé une belle meule de gruyère extra, un vieux Salers et tout ça sans facture. C'est toujours ça que le percepteur n'aura pas. Et puis, avec ses copains, les crémiers de la rue Montorgueil, ils ont cassé la croûte dans leur resto attitré. Germaine, la patronne, elle avait fait griller des andouillettes de Vire. Une andouille bien dorée avec un Bourgueil 47, une bonne année. Un régal. Pour se rassurer, il met la main dans la poche intérieure de sa veste de velours ; son portefeuille est là, bien gonflé par les billets. Il a le temps d'aller voir la Simone.

Simone, il l'aime bien. Ce n’est peut-être pas la plus belle mais elle fait bien son boulot. "Content ou remboursé" qu'elle dit pour plaisanter avec les clients. Il l'a à la bonne, la Simone. Pour ainsi dire, il a le béguin pour elle. Elle sourit tout le temps, elle. C'est pas comme Yvonne, sa femme. Bonne commerçante, elle sert bien le client. Elle sait écouler les rogatons et met un peu coup de pouce sur la balance. C'est pour payer le papier, qu'elle dit. Comme toutes les semaines, bras dessus, bras de dessous, avec la Simone au bras, il va chez Lucien, un pays. Il tient un hôtel de passe au coin de la rue Rambuteau.

Le Lucien, il prend l'air devant sa porte. Il voit son pays au coin de la rue de la Grande Truanderie. Faut pas lui faire prendre son temps. Il lui tient la porte. Il prendra sa serviette en passant et mettra un petit billet pour la chambre, dans le tiroir du bureau, au premier étage. En patois, avec un sourire en coin, il lui dit qu'il s'est encore trompé de porte : l'église est juste à côté. Alors Jules et son pays rient, comme toutes les semaines à la même plaisanterie.

Image: 

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30 juillet 2018

S7TH VIXI, vaincre ses démons.

Prendre pour blaze, pour nom d’artiste, S7TH VIXI, avouons-le n’est pas banal. Au-delà de l’originalité, Aurélien Ramboz est trop cultivé pour avoir laissé le hasard jouer aux dés. S7TH se prononce comme le chiffre 7 mais son orthographe le distingue d’un autre street artist auquel j’ai déjà consacré un billet : SETH, comme le dieu égyptien du désert, de l’orage, des oasis, des étrangers et protecteur de la barque solaire.

Confondre sa personne avec le chiffre 7, chiffre sacré s’il en est, a une signification. L’homme qui « est » 7 est « le chercheur de vérité. Il a une idée claire et convaincante de lui-même en tant qu’être spirituel. En conséquence, son objectif est consacré aux enquêtes dans l’inconnu, et à trouver des réponses aux mystères de la vie. »

La seconde partie du blaze pose également question. On s’attendait à « vici », mais c’est bien de « vixi » qu’il s’agit. Tout bien considéré, je crois que ce « vixi » -là, n’a rien à voir avec le « Veni,vidi, vici » de César  et tout à voir avec le poème d’Hugo publié dans « Les contemplations ». La première strophe donne le sujet et le ton :

« J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleur

Je marche sans trouver de bras qui me secourent,

Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ; »

Alors qu’un autre poème d’Hugo, « Demain, dès l’aube… » était un pèlerinage sur la tombe de sa fille Léopoldine, « Veni, vidi, vixi » traduit le désespoir profond du père qui, jamais ne se consolera de la noyade de sa fille préférée.

Vixi est la troisième personne au parfait du verbe vivre qu’on pourrait traduire par « J’ai vécu », dans le sens, ma vie est terminée. Une vie de joie et d’amour ; mon existence est une vallée de larmes. Pas gai certes mais je crains que ce soit ce sentiment qui anime S7TH et les images qu’il crée en sont une traduction.

Le parcours de S7TH commence par des études au lycée, par une école d’art en Belgique, par un boulot de peintre de décor de théâtre. Sa culture picturale s’est enrichie des apports de la littérature de science-fiction, d’un amour immodéré pour les films noirs de la Hammer, des super-héros de Marvel et de DC Comics. Un mix de références classiques, d’images de polars des années cinquante et de films de série B post apocalyptiques. Un univers plastique singulier dans lequel évoluent hommes et machines.

Lors de la rencontre avec l’artiste, j’ai d’abord été frappé par le soin qu’il apportait à sa réalisation. Il s’est montré très attentif à la matière du mur, au grain de son crépi, il apporte beaucoup de soin à ses fonds. Il les peint « savamment », ne laissant rien au hasard ; une complémentarité subtile entre les couleurs du sujet principal et le chromatisme du décor, des dégradés, des coulures, des superpositions de couches qui laissent apparaître, comme filtrée, la couleur des couches inférieures.

 La même attention est apportée aux personnages. Les formes sont cernées par de forts traits noirs et la recherche chromatique étonne par son raffinement. Des motifs géométriques réguliers sont peints au pochoir (en fait, un textile tissé comme une résille). Le trait est puissant. La palette surprend par sa complexité. Les noirs, les gris, les terre de Sienne, les ocres, les bruns forment une harmonie sombre et riche. Seul un signe de couleur vive, le plus souvent rouge, tranche en ajoutant au mystère de la représentation.Lors de ma rencontre avec S7TH dans son atelier, à Montreuil, j’ai été frappé par non pas la ressemblance entre les travaux dans la rue et ceux d’atelier, mais par leur similarité. Même sujet, même traitement plastique, même mélange des techniques.

 En fait, j’ai compris que S7TH n’est pas un street artist mais un artiste-peintre qui peint les murs comme des toiles.

Plus surprenant encore est l’extrême importance accordée par l’artiste au support. Ce que j’avais observé dans la rue se retrouve à l’atelier. Le choix du support est associé aux thématiques développées par S7TH VIXI. Les improbables créatures technologiques sont peintes sur des supports métalliques. Les portraits qui expriment la force brute, quasi animale (ou technologique, comme d’étranges cyborgs, sont peints sur du carton brut de « décoffrage »,  soulignant la brutalité d’un monde post apocalyptique. Pas de toiles tendues sur des châssis, mais des matériaux de récupération vestiges oubliés du monde d’avant. S7TH VIXI , historien du futur, donne naissance aux traces d’un univers né de la folie des Hommes ;  un univers dans lequel cyborgs, robots, machines ont réussi leur fusion avec le vivant, un univers dans lequel des hommes qui ont dépassé les limites de l’humanité survivent. Un nouveau monde de bruit et de fureur. Un monde à la Mad Max régit par la force. Une force brute qui, seule, peut assurer la survie.

Les influences de S7TH VIXI sont à trouver dans la bande dessinée (on pense à Druillet) et également dans la littérature (Cormac McCarthy, Stephen King, Robert Kirkman, Richard Mateson, Hugh Howey, Margaret Atwood etc.) Contrairement à ces écrivains, l’artiste plasticien n’a pas le projet d’imaginer de nouvelles sociétés, de nouvelles civilisations, régies par d’autres règles et confrontées à la survie, il en extrait des personnages.

Ce point mérite un détour. Les personnages de S7TH VIXI sont des hommes. Pas de femmes, d’enfants, d’animaux. Pas de décor de villes, d’infrastructures ruinées, d’incendies meurtriers. En fait, ce sont des portraits d’hommes, limités à leur visage.

Les visages d’hommes peints par S7TH depuis plusieurs années se ressemblent. Des hommes chauves, aux traits coupés à coups de serpe, à la posture hiératique. Ils nous regardent le plus souvent yeux dans les yeux et leurs regards traduisent la distance entre eux et nous. Ce sont des hommes en dehors de tout contexte social ou géographique. Dans leurs regards n’affleurent nul sentiment. Pas de sourire, de signes d’empathie, de joie, de souffrance. Des visages d’hommes déshumanisés.

Examinant les productions anciennes et les plus récentes de S7TH VIXI, je me suis interrogé sur l’identité de cet homme, décliné si souvent et si longtemps. N’est-il pas déshumanisé, au-delà de l’humaine condition, parce qu’il a été frappé d’un grand malheur. Comme Victor Hugo par la mort de sa fille. La déshumanisation, l’hiératisme, ne sont-ils pas des réponses au malheur ? Pour ne plus souffrir, excluons de notre vie tout sentiment. Un homme sans émotions, sans affects, ressemble à un androïde. Se transformer en machine, se métamorphoser, sont alors des nécessités pour continuer à exister quand vivre est devenu impossible.

Je ne suis pas le seul à penser que le sujet de l’artiste est d’abord lui-même. Non une banale représentation de son corps et de ses drames. Un jeu des apparences dans lequel l’artiste se cache, sans toujours savoir qu’il est présent et constamment présent dans son œuvre.

La peinture mais également tous les arts, et c’est peut-être leur fonction première, sont des subterfuges de l’imaginaire pour se présenter aux autres. « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre » écrivait mon maître et très cher Michel Eyquem de Montaigne dans son « Avis aux lecteurs ». Le portrait d’un homme est (presque) le sujet unique de S7TH VIXI. Trop présent, trop récurrent, depuis trop de temps pour être le fruit d’un heureux hasard. De plus, en creux, il « manque » des choses dans le travail de l’artiste : des visages de femmes, d’enfants, de vieillards, de Blancs, de Noirs etc., des animaux, la nature, des constructions humaines etc. Sous la plume, façon de dire, de S7TH, le visage d’homme, s’impose de lui-même. Décliné à l’envi, ce visage masque quelque chose d’extrêmement douloureux, un quelque chose qui ressemble à la mort.

Foin des spéculations psychologisantes qui alourdissent le commentaire des œuvres sans les expliquer, je garde en mémoire le beau talent de dessinateur d’Aurélien Ramboz, son souci d’associer support et représentation, l’authenticité de sa démarche.
Demeure une interrogation. D’où vient cette fascination pour les super-héros sans âme ? Pour les robots humanoïdes ? Pour les cyborgs ? Les androïdes ? Sommes-nous attirés, comme les papillons par la lumière, par un futur sans sensibilité, sans émotion ? En supprimant l’âme, la conscience, supprimerons-nous la douleur ? Au risque d’être un homme-machine ?

Image: 

S7TH VIXI devant sa fresque peinte lors de Black lines 2, rue d'Aubervilliers à Paris, juillet 2018.

Un personnage marqué du chiffre 7.

Homme/machine

Robot humanoïde, beau et terrifiant.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Oeuvre ancienne.

Oeuvre ancienne.

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05 juillet 2018

Banksy à Paris : ça fait du bien de rire !

Le monde va mal, comme d’habitude (un lecteur attentif et sympa pourrait-il me dire quand notre monde allait bien !) Le grand mystère qui agite toutes les rédactions est de savoir si les pochoirs trouvés par quelques badauds curieux sont de Banksy, mais où sont donc les pochoirs ? Qui se cache derrière le nom de Banksy ? Que signifie les pochoirs de l’artiste anglais ? Est-ce vraiment Banksy qui les a faits ? etc.

Voilà un florilège de quelques titres de presse/

« Banksy à Paris, les adresses des œuvres ! »

« Banksy revendique des œuvres réalisées à Paris. »

« Que faire des pochoirs de Banksy à Paris ? »

« Banksy prend Paris pour cible et comme terrain de jeu.

Depuis le 20 juin, des pochoirs apparus dans la capitale semblent être l’œuvre du street artiste britannique. »

« La délirante traque des pochoirs de Banksy à Paris

Depuis mercredi 20 juin, une véritable frénésie a envahi la capitale française : Banksy est chez nous ! En tout sept pochoirs dont l’auteur serait l’un des anonymes les plus recherchés de la planète ont surgi… En l’espace de quelques heures deux œuvres ont déjà été vandalisées. Quadrillons la ville à la recherche de ce qu’il reste du street artist de Bristol. »

Je me permets de rappeler aux lecteurs, heureusement peu nombreux, qui ne liraient pas régulièrement mes chroniques, qu’un pochoir est constitué le plus souvent de plusieurs « slices » (une par couleur) et qu’après avoir découpé dans un carton un peu fort le sujet en évidant les parties à peindre, il suffit d’un geste de haut en bas sur la buse d’une bombe aérosol pour projeter un « spray » qui colore le support en « épargnant » les parties pleines.

De la susdite description de la technique du pochoir découle la savante conclusion que quiconque peut, muni des « layers » d’un pochoir, appuyer sur la buse. Ajoutons que la création des « layers » est facilitée par les logiciels de traitement de l’image qui réduisent le nombre des couleurs formant des aplats et qu’il suffit d’un peu d’adresse et de temps pour découper des slices simples (comme des rats par exemple). La conclusion de ces prolégomènes conduit à penser que nombreux sont les artistes qui pourraient faire des pochoirs « à la Banksy » et que rien ne garantit que ce soit Banksy qui ait appuyé sur la buse.

Ce serait drôle si nous apprenions que l’auteur des « œuvres » était un très jeune artiste émergent ayant monté un canular pour faire parler de lui !

Les pochoirs ne sont pas signés et le seraient-ils que cela ne changerait rien. D’abord Banksy ne signe jamais ses œuvres. Si une œuvre était signée, à coup sûr, ce serait un faux. Mais que signifie un « faux » quand l’artiste utilise une technique qui permet la reproduction des œuvres ? C’est même pour cela qu’on l’a inventée !

Et si, soyons fous, Banksy demandait aux petites mains qui travaillent dans son atelier de faire un pochoir et si (et seulement si) ces petites mains bombaient des pochoirs un peu partout ? Seraient-ils tous des Banksy ?

Et si, soyons iconoclaste, Banksy n’était pas le nom de l’artiste mais qu’on découvre que c’est le nom d’un collectif d’artistes ou le nom d’un atelier dont les patrons Mr Smith et Wesson faisaient « exécuter » par des artisans payés à la tâche en Chine des layers dont la simplicité est directement proportionnelle à la qualification d’une main d’œuvre sous-qualifiée ? Un peu comme Koons, vous voyez ? Dans ce cas de figure, les Banksy auraient-ils la cote ?

Pourquoi faut-il toujours parler gros sous alors qu’on parle Art ? Pour une raison qui n’a pas échappé à Banksy, c’est que ces cadeaux offerts aux Parisiens ne sont pas vraiment gratuits. Le très sérieux et très à droite Figaro dans un récent article s’en fait l’écho : « Une collection d'œuvres de l'énigmatique roi du graffiti, Banksy, va être mise en vente le mois prochain à Los Angeles et pourrait rapporter plus de 500.000 dollars, a affirmé mercredi 30 mars la maison de vente Julien's.

 

Parmi plusieurs œuvres reproduisent sur papier des peintures murales réalisées dans la rue, avec notamment Happy Choppers, une image réalisée en 2002 d'hélicoptères militaires enrobés d'un nœud rose taguée au pochoir sur un mur d'un marché de Londres, et qui selon les organisateurs pourrait s'adjuger à 150.000 dollars. »

Je reconnais à Banksy (si un homme de ce nom, ou d’un autre, existe !) un certain talent à poser une problématique grave avec un simple dessin. Dans le genre, je préfère Plantu. question d'opinion. Mais il n’en demeure pas moins vrai que l’artiste est intégré dans un marché de l’art et que ses œuvres « politiques » lui rapportent, aussi, beaucoup d’argent. C’est du dernier chic d’avoir dans son salon de la rue de la Pompe, entre un Picasso de la période bleue et un Rothko, une œuvre non signée (c’est une garantie a dit le galériste !) de Banksy représentant des migrants s’échouant sur les côtes d’Angleterre, avec en guise de décor, les blanches falaises de Douvres.

Pour ne rien vous cacher le « mystère » Banksy et les sommes folles atteintes par les enchères, esquissent sur mon visage innocent comme l’amorce d’un sourire.

Là où je suis mort de rire, c’est de voir mes compatriotes pianoter sur leur clavier d’ordinateur pour connaître la localisation des « œuvres ». Que cherchent-ils ? Faire une photo. Oui, la photo qu’on voit partout, à la télé, dans tous les magazines, le couple de rats, Napoléon empêtré dans sa cape etc. La photo sera leur photo. Genre ménagère apportant à la fin du repas un clafoutis aux cerises et l’accompagnant d’un « C’est moi qui l’ai fait ». Revenons à nos œuvres banksiennes, les happy few qui les auront trouvées, montrant sur l’écran de leur smartphone, un cliché de médiocre qualité, ajouteront sur le ton de la confidence : « J’ai toute la série des Banksy à Paris, C’est dingue, non ? »

 

A vrai dire, j’ai vu encore plus dingue. Des gens, comme vous et moi avec un putain de matos, boitier 24x36, téléobjectif de 1300mn F/8-16, partir en voyage dans un pays (très) lointain (genre Nouvelle-Zélande, Chine etc.) pour photographier exactement la même chose que le cliché qui illustre la rubrique « tourisme » du Guide du Routard. Les photos sont prises du même endroit, l’angle est le même, la lumière…tout pareil ! J’ai même vu en vacances des touristes qui regardaient des cartes postales sur un tourniquet devant la devanture d’un libraire et se proposaient d’aller sur les lieux pour prendre la photo. Même syndrome du « C’est moi qui l’ai fait !

Vous parlerai-je des bons moments que j’ai passés sur l’esplanade du Trocadéro à regarder les touristes qui se photographient (ou plutôt qui se selfisent) devant la Tour Eiffel, histoire de prouver aux autres, ceux qui n’ont pas les moyens de voyager aussi loin, qu’ils étaient là et que cette photo en est l’indiscutable preuve !

Des histoires comme ça, j’en ai cent, j’en ai mille ! Et vous-aussi, surement. C’est drôle et réconfortant de penser qu’il y a plus bête que soit. A moins d’avoir un sourire en coin et se régaler de la quête des Banksy, moderne quête du Graal, des moutons de Panurge du tourisme de masse, des Hommes tels qu’ils sont.

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Pochoir peint devant un centre d'accueil des migrants à Paris.

Pochoir "attribué" à Banksy.

Le rat de Banksy fait florès.

Après l'humiliation de Waterloo, la perfide Albion, se moque de notre Napoléon national.

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28 juin 2018

Mahn Kloix, le dessin arme fatale ?

Il y a toutes sortes de rencontres, certaines fortuites changent votre vie. D’autres sont dispensables. D’autres sont inespérées et savoureuses comme un demi de bière bu à l’ombre à la terrasse d’un café. Ma rencontre avec Mahn Kloix est du troisième type. Lui le marseillais, moi le parisien, nous nous sommes rencontrés rue Ordener. A l’invitation d’Itvan Kebadian, Mahn Kloix était venu participer à Black lines 1. Le crew TWE, Itvan K. et Lask, dans sa version parisienne, a décidé de poursuivre la réalisation de fresques politiques, dans Paris intramuros, dans des lieux très fréquentés, au vu et au su de tous. La peinture de chaque fresque Black lines est un événement. Les artistes ayant une sensibilité voisine de celle de TWE s’associent pour porter un message fort, un message d’adhésion à des luttes sociales et politiques.

Black lines 1, rue Ordener, dans le 18ème arrondissement de Paris, au nord de la Goutte d’Or, était un « hommage » à Mai 68 et un soutien aux luttes anticapitalistes et anti-impérialistes. Mahn Kloix a peint un Anonymus reconnaissable à son masque et une pancarte sur laquelle était écrit « Rêve général ». Le slogan en démarque un autre, « Grève générale », utilisé lors des manifestations sous forme de stickers et de banderoles. J’ai d’abord été étonné par le soin apporté à la fresque. Mahn Kloix avait dessiné très précisément son Anonymus et, avant de peindre, traçait au crayon des lignes de construction et des repères pour le transfert de son croquis sur le mur. De la même manière, la mise en peinture faite à la bombe aérosol, était faite avec une grande attention. Autant d’éléments qui m’ont invité à entamer une conversation avec un artiste, grand dessinateur devant l’Eternel, et militant, serviteur de causes qui honorent ceux qui les mènent.

La liste de ces causes interpelle. Qu’on en juge.

-Lutte contre l’homophobie (portrait de Shaza et Jimena, deux amoureuses de Dubaï, victimes de la répression et contraintes à l’exil)

-Lutte pour l’accueil des migrants.

-Lutte pour les droits de femmes.

-Soutien des zadistes du Plateau à Marseille.

-Soutien de Julian Assange, fondateur de Wikileaks.

-Soutien d’Edward Snowden, lanceur d’alertes.

-Hommage à Hamada B.A., chanteur tunisien ayant milité en 2011 pour le départ du président-dictateur Ben Ali.

-Soutien aux Grecs victimes des contraintes budgétaires imposées par le FMI et L’Union européenne.

-Soutien au Printemps arabe de Tunisie.

-Soutien aux Indignés de Madrid.

-Soutien à Occupy Oakland et Occupy Wall Street.

Une liste non exhaustive qui nous renvoie aux drames absolus que sont « la crise des migrants », les « printemps arabes », les revendications pour des droits à l’égalité, aux luttes anticapitalistes.

« Droits-de-l’hommiste », gauchiste égaré dans le street art, me direz-vous ! La prudence commande d’approfondir la démarche.

Mahn Kloix identifie une origine à son engagement : « Istanbul, juillet 2014… Gaz lacrymogènes étouffants, groupes de jeunes qui détalent dans les rues. Le besoin de protestation passe de bouche en bouche. Une jeunesse en ébullition, portée par un large pan de la société refuse de se laisser dominer par un conservatisme rétrograde qui contamine la classe politique, l’espace public ainsi que la sphère médiatique. Le courage et la détermination de ces femmes et de ces hommes à faire valoir leurs droits me touche et m’inspire. À leur contact, l’envie me prend de dessiner leurs contours, les liens qui les unissent, leurs visages. Observer, rencontrer, témoigner et rendre hommage à ces résistants ordinaires, engagés dans des luttes extraordinaires. » Au départ donc, une situation et une émotion. Un projet artistique aussi.

Les engagements de Mahn Kloix prennent leur origine dans l’émotion mais ses positions ne doivent rien au sentiment. Spectateur attentif de l’actualité, ému par une situation, il fait un très remarquable travail de documentation comparable au travail d’investigation du journaliste. Il lit des ouvrages consacrés à la problématique qu’il étudie, entre en contact avec les acteurs, les rencontrant à plusieurs reprises. Après cette phase d’information, les acteurs et lui élaborent une « campagne ». J’entends par « campagne », comme « campagne électorale », une démarche participative dans laquelle les productions plastiques de Mahn Kloix vont jouer un rôle. Les collages sont un des moyens de lutte, coordonnés à d’autres moyens. Au cours de ces rencontres sont définis l’ensemble des initiatives, les lieux, les dates, les acteurs etc. En fonction des « sujets », la campagne peut être locale, nationale ou internationale. Les interventions dans le champ public doivent être médiatisées pour être efficace : il s’agit de participer à la prise de conscience des spectateurs de l’importance de la cause défendue et d’inviter à l’action.

L’artiste dans ces conditions, devient non seulement le témoin des luttes (ce que nous sommes tous), mais un acteur, un « compagnon de route ». Encore faut-il bien choisir ses combats !

Si Mahn Kloix « creuse » ses dossiers, s’il rencontre le plus souvent les protagonistes, il intervient certes comme un militant, mais surtout comme un artiste. Les images qu’ils créent sont des « œuvres ». D’abord. Il utilise plusieurs techniques : la bombe aérosol, le collage, le « paper cut ». Leur dénominateur commun est le dessin.

Revenons sur les aspects techniques de sa création. Supra, j’ai décrit comment Mahn Kloix a peint son Anonymus. Un dessin réalisé à l’atelier, un report au crayon sur le mur, une mise en peinture à la bombe. Les collages ont la même origine : le dessin. Le dessin est imprimé sur des « affiches » dont les dimensions varient en fonction des objectifs. Le « paper cut » est chez cet artiste un découpage des traits de son dessin imprimé. Avec une infinie patience l’artiste découpe le « fond », ne gardant que les traits du dessin. Le « paper cut » ressemble alors à une immense toile d’araignée. Contrairement au pochoir dont les lacunes laissent passer la peinture, le paper cut laisse apparaître la couleur et la matière du mur dans les lacunes des traits découpés. Cette technique originale a l’avantage d’être adaptée à des formats divers ; de l’affiche à l’œuvre ayant des formats comparables à ceux des toiles.

Mahn Kloix est intrinsèquement un dessinateur. Son dessin va à l’essentiel ne retenant que les « traits pertinents » du sujet. Son trait, avec force, saisit un geste, une posture, avec dirais-je une grande économie. C’est certainement ce caractère, un trait puissant éliminant le « superflu », c’est-à-dire ce qui n’est pas significatif, qui l’apparente au meilleur de la ligne claire belge. Ce choix fondamental (quels traits reproduire ?) sert l’objectif à atteindre. Il ne s’agit pas de faire de la « déco », de faire beau, mais de faire passer par le dessin un message.

Le dessin dont la polysémie a été réduite, le plus souvent, se suffit à lui-même. Dans la « campagne » des FEMEN, il est écrit sur le ventre des femmes en lutte pour leurs droits parce qu’elles utilisent ce moyen pour médiatiser leurs actions. Elles « portent » leur message. Mahn Kloix reprend cette idée en la déclinant.

Le travail de Mahn Kloix est, pour l’heure, un travail de combat. Il s’inscrit dans une tradition du street art qui perdure. Je me dis que cet art est peut-être, aujourd’hui l’arme des Opprimés. Les Autres disposent en France (c’est pire dans d’autres pays !) de pratiquement toute la presse écrite et audiovisuelle. Force est de constater que les fortes mobilisations populaires qui s’expriment par la grève et la manifestation ont des effets relativement peu importants sur un exécutif globalement soutenu par une « majorité silencieuse.

Une arme qui ne touche que certaines catégories de la population. Essentiellement des jeunes. Des jeunes possédant les références suffisantes pour décoder les messages.

Il est réconfortant de penser que les jeunes gens de notre pays ont, encore, des espaces d’expression. Pour les ainés, les œuvres des jeunes pour les jeunes sont des clés pour comprendre leur désarroi, leurs revendications, leurs espoirs.

Image: 

Black lines 1, rue Ordener.

Black lines, ensemble des artistes ayant été associé à l'événement.

L'Anonymus de M.Kloix.

Collages en soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN (près de la mosquée de Paris).

Collage soutien à la lutte contre l'homophobie.

Mur Oberkampf, Paris.

Collage soutien aux zadistes du Plateau à Marseille

Paper cut

Travail d'atelier.

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22 juin 2018

Que du bonheur ! Le village aux 100 fresques.

La pratique du street art, dans sa version « in the street », est une activité saisonnière. Comme la cueillette des cerises, le ramassage des betteraves ou la récolte du raisin. Dans nos pays de froid et de pluie, il y a des jours, et ils sont nombreux, où on ne peut pas décemment mettre un street artist au pied du mur. Le retour des hirondelles, l’allongement des jours, sont autant de signes annonciateurs d’une nouvelle saison. Les graffs, les fresques partent à la conquête des murs. Les places sont chères ; certaines œuvres ont des durées bien courtes. Certaines ne passent pas la nuit ! A croire que les villes manquent de murs ! Les murs « autorisés » sont pris littéralement d’assaut. On se bat pour avoir sa place au soleil (printanier). Les fresques vandales poussent toujours plus loin le bouchon. Pas vus, pas pris. Bref, les beaux jours annoncent chaque année une nouvelle conquête de l’espace.

Loin de moi l’idée que seul le beau temps explique le succès grandissant du street art. Nombreux sont les édiles qui ont compris l’intérêt bien compris de leurs villes d’accueillir les murs de leurs villes des œuvres d’art qui rencontrent un public de plus en plus large. Ceux qui pendant des décennies ont fait la chasse aux actes de vandalisme et traduit devant des tribunaux leurs auteurs, organisent des festivals dédiés à cet « art », accueillent en résidence ces « artistes », exposent les œuvres, voire font du street art un atout touristique qui peut rapporter gros.

Je prédis que bientôt la concurrence sera rude entre les grandes villes riches du monde globalisé pour avoir un musée du street art. Surtout ne pas rater le coche. Au risque d’apparaître comme une ville tournée vers son passé, la conservation du patrimoine et pire que tout une ville vieille dans sa tête, enkystée, endormie, engoncée, ayant ratée le train de la modernité. Même l’Education nationale saute dans le wagon de queue. Dans les écoles, les collèges, les lycées fleurissent les ateliers de street art. Ajoutons les ateliers périscolaires qui ont au moins la vertu de donner du travail à bon nombre de street artists.

Les galeries éclosent comme de précoces crocus et le « marché » se porte bien (ce qui signifie en langage codé que les cotes des artistes déjà célèbres explosent les compteurs, que les enchères chez Art Curial, chez Sotheby’s, chez Christie’s atteignent des sommets aiguillonnés par la spéculation).

Résumons-nous, en moins de 30 ans, l’expression d’une contre-culture, d’une culture underground, d’une culture hip-hop est devenue un produit de luxe, comme un autre, inscrite dans un marché régi par les mécanismes financiers des économies libérales. Etonnant non !

Parallèlement à cette résistible ascension, dans nos campagnes, dans nos villages, des traductions modestes de ces courants puissants voient le jour. Je prendrais l’exemple d’un village que je connais bien puisque j’y passe mes étés depuis une vingtaine d’années. Il s’agit du village d’Err, situé sur le plateau de Cerdagne, étagé entre 1100 mètres d’altitude et 1300, au pied d’une montagne, le Puigmal, à 3 heures de marche de la frontière espagnole. Un vieux village occupé depuis des millénaires construit dans une vallée creusé par un torrent de montagne. Il comptait en 2014, 638 habitants. Trois commerces survivent : le café-restaurant, le boucher-charcutier-traiteur, le boulanger-pâtissier. Le village est pauvre ; seules 5 fermes poursuivent leurs activités d’élevage. Et dans ce bout du monde, connu seulement de quelques barcelonais, 100 fresques murales peintes par une artiste locale, Mme Cathy Lemaire ! Impossible d’y échapper, elles sont partout ; sur tous les espaces appartenant à la commune (les abris qui protègent des intempéries les poubelles, les transformateurs électriques, les murs des fontaines, etc.). Pour vous donner une petite idée, 100 fresques pour environ 200 maisons !

Certes, me direz-vous, rien à voir avec le street art. Quoique. Ces peintures sont récentes et ne doivent rien aux traditions catalanes. C’est la mairie qui a commandé ces œuvres qui ont été bien reçues par la population, les Catalans du nord et ceux du sud. Ce qu’elles montrent ne manquent pas d’intérêt.

Les petites surfaces représentent la faune sauvage. On y trouve tout un bestiaire montagnard : la truite, l’aigle, la buse, le renard, l’isard, la marmotte, l’écureuil etc. Les grandes surfaces évoquent des scènes de la vie quotidienne : la récolte des poires, le berger conduisant ses moutons vers la bergerie, le paysan fauchant son blé, la lessive au bassin municipal. Un reflet des activités du village au tournant du siècle. Un village de montagne vivant d’une agriculture de subsistance, autosuffisant, où chaque famille avait un cochon, quelques moutons, un jardin, un verger. Un village où les hommes allaient à la pêche dans la rivière, à la chasse dans la montagne, chassant le faisan, le chamois, l’écureuil, le sanglier. Une vie traditionnelle illustrée par de bons moments : la rencontre des femmes pour laver le linge, les sardanes dansées sur la place, la cueillette « collective » des poires, une des très rares sources de revenus des familles, cueillette faite par les femmes qui se réunissaient pour cueillir plus vite les fruits mûrs, avec leurs enfants jouant dans les vergers. Un art de vivre décliné en 100 tableaux.

Tableaux rêvés d’un passé dont on ne conserve que les bons moments. Rien bien sûr concernant la saignée de la guerre de 14-18, de la grippe espagnole, du froid de l’hiver dans des maisons chauffées par la cheminée de la pièce servant de cuisine, salle à manger, salon etc., des femmes mortes en couches, des Républicains espagnols passés par la montagne pour échapper au massacre des franquistes, de l’extrême pauvreté des habitants.

« Du passé, faisons table rase », eh bah non camarade ! Réécrivons plutôt l’Histoire. Pour enchanter le présent, réenchantons le passé.

Ceux qui ont connu Err au début du 20ème siècle ne sont plus là pour témoigner de ces heurs et malheurs. La municipalité se comporte assez naturellement comme un syndicat d’initiatives. La fonction des peintures murales est de donner aux habitants et aux résidents une image souriante du village. Un village où il fait bon vivre et ancrer cette image dans un passé recomposé.

La mémoire est « oublieuse » comme disait Supervielle, elle est surtout sélective. Sous les belles couleurs d’une mythologie rassurante se cache des réalités occultées : la misère a chassé les forces vives du village et continue à le faire. L’exode rural se poursuit inexorablement et les Pyrénées-Orientales sont le département de France comptant le plus grand nombre de chômeurs. Les riches barcelonais en Porsche Cayenne compensent les départs des jeunes vers les villes-métropoles et les bassins d’emploi. Ils achètent tout, font grimper les prix des maisons, rajoutant une couche, une grosse couche, aux difficultés des jeunes qui veulent rester au pays. Au pays où il fait si bon vivre !

Je sais qu’on ne décore pas des murs avec des scènes de misère. Le malheur et la misère, passé et présente, ont un lieu dédié, sous le tapis.

Les 100 peintures murales participent, innocemment, d’une « dysneylandisation » du village. Quitte à renoncer à la vérité de l’Histoire. Quitte à essayer de trouver un hypothétique salut en « montant en gamme ». Le village et son passé sont des produits comme les autres. A vendre.

Image: 

Bestiaire de la chasse : les perdrix.

Isard (chamois dans les Alpes)

Renard et renardeau.

Aigle (cette variété est américaine)

Chouette.

Colvert. Le paysage est bien davantage un paysage d'étangs que de montagne.

Truite. Un paysage apparaît; il s'inspire de la réalité du village aujourd'hui.

Un faisan (bestiaire de la chasse)

Marmotte. Elle était chassée au début du XXème siècle. C'est un animal facile à observer et sympathique.

Évocation du retour du troupeau.

Évocation de la récolte des poires.

Évocation de la lessive au lavoir municipal.

Évocation de la moisson.

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15 juin 2018

Yola, mettre en scène notre culture picturale.

Pour la troisième année, la galerie The Wall 51, l’association DAM et la mairie du 19ème arrondissement de Paris ont organisé, en juin, le Festiwall. Le « line-in » était impressionnant, qu’on en juge ! Basto, Crey 132, Daco, JBC, Jérôme Mesnager, Jo Di Bona, Joachim Romain, Justin Person, Kashink, Madame Moustache, Philippe Hérard, Stew, Tea, Ymas.

Heureux coup du sort, j’habite depuis plus de 45 ans sur les bords du canal de l’Ourcq, dans un quartier qui en deux décennies est devenu un spot de street art. Deux festivals y sont organisés en juin tous les ans : le plus ancien est Ourcq Living Colors et le petit nouveau, Festiwall. Ainsi, en juin, ce sont plus de 35 artistes qui interviennent et proposent le plus souvent des œuvres de qualité et d’intéressantes collaborations. Le cru 2018 de Festiwall a apporté des confirmations (Kashink, JBC, J.Romain, P. Hérard, Jo Di Bona) et une surprise Yola.

L’œuvre de Yola est, en effet, surprenante. C’est un collage de photographies représentant un groupe de personnes manifestant une grande frayeur. Au centre de la composition, une femme au pull rouge, semble crier en voyant ce que nous ne voyons pas. En effet, les regards de nombreux personnages convergent vers un point situé en dehors de la scène. De part et d’autre de la femme au pull rouge, des hommes, des femmes, des jeunes, des Anciens traduisent par leurs postures et les traits de leur visage une peur violente. Les manifestations d’effroi prennent des formes différentes mais tous les personnages fuient un danger qui les terrifie. Une scène de terreur en somme.

Tout dans les personnages attestent leur modernité : leur vêtement, leur coiffure etc. Résumons-nous le collage de Yola représente un groupe important d’hommes et de femmes qui, saisis de panique, cherchent le salut dans la fuite. Si les collages sont des œuvres assez courantes dans la production actuelle, la représentation de scènes composées de photographies est, à ma connaissance, originale. De plus, la technique utilisée par l’artiste est innovante : des photocopieuses spéciales impriment les photographies sur des lais qui se collent comme du papier peint. Cette technique offre au collage de nouvelles possibilités : rien (ou pas grand-chose) ne peut limiter la surface des fresques.

Mon entretien avec Yole a été l’occasion d’établir le lien entre cette œuvre et celle, immense, qu’elle a réalisée sur la façade d’un immeuble en déshérence donnant sur le boulevard de Rochechouard. Du métro aérien, j’ai entraperçu l’œuvre de Yole sans savoir que c’était un collage.

Confusément, ces scènes titillaient mes cellules grises encore en activité et, contre toute apparence, elles me rappelaient quelque chose. Intrigué, je pris contact avec Yole et suivis les liens qu’elle m’avait envoyés. Je regardai toutes ses œuvres et lu ses interviews. Dans une entrevue, Yole donne des clés pour comprendre non seulement ses images mais sa démarche. « C’est la Renaissance qui a déclenché ma réflexion sur la peinture et je ne crois pas que c’était un accident. Je pense que beaucoup de jeunes artistes sont tombés amoureux de la Renaissance. C’est là qu’ils ont découvert la perspective, appris la composition. La seconde période qui a été pour moi la plus importante est l’Art Nouveau, Schiele, et la peinture au tournant du 21ème siècle. En peinture, peindre des icônes et des symboles dans un contexte contemporain n’est pas une chose nouvelle. » « J’ai choisi de peindre des œuvres de telle manière que les personnes qui ont une connaissance moyenne de l’histoire de l’art puissent identifier l’original et comprendre le dialogue entre mon travail et l’original. »

Bon sang, mais c’est bien sûr ! Dans ma bibliothèque d’images, coincées entre quelques axones moribonds et des cellules gliales pas fraîches, des images de tableaux de la Renaissance étaient restées stockées dans un petit coin de ma mémoire à long terme. Les images de Yole ont activé mes vieux neurones qui, tout en se sentant en terrain connu, sont toujours incapables de dire quels sont précisément les œuvres originales dont les collages de Yola sont l’écho contemporain. Mes connaissances en histoire de l’art s’avèrent insuffisantes pour identifier l’oeuvre-source. Bien sûr, je pense aux scènes de guerre d’un Rubens mais ma préférence va aux tableaux du Tintoret représentant des foules effrayées par une lumière émanant des cieux ; une figure classique de la divinité. Classique également l’idée que la vue de Dieu provoque la terreur ; elle marque la différence de nature entre la divinité et sa création.

Restent de ma recherche des questions sans réponses. Yola a t-elle voulu illustrer la modernité des regards que les peintres de la Renaissance ont porté sur les relations entre l’Homme et son Dieu ? Au contraire de ma première impression, la « foule » fuit-elle ou se dirige-t-elle vers le point, non de fuite, mais vers l’appel d’un mystère qui effraie et attire en même temps ? Yola, jeune artiste polonaise, aurait-elle le culot de donner à voir une scène religieuse, dans la rue, dans le cadre d’un festival de street art ?

Lors de notre conversation, Yola n’a pas répondu à ma question sur la signification de son œuvre. Elle m’a dit que c’était à chacun d’en fabriquer une. Elle a sans doute raison. Elle aurait pu titrer son collage et, de cette manière, semer de petits cailloux blancs dans notre construction du sens. Pourquoi le ferait-elle ? Pour nous imposer sa « vision » des choses, ses idées, voire sa foi.

J’aime les œuvres qui ne mâchent pas le travail de « celui qui voit », qui laissent ouvertes les interprétations, qui nous prennent pour des Grands capables grâce à leur culture de fabriquer du sens.

Yola explore les images avec intelligence et talent. Les images qui sont dans nos têtes et celles que nous voyons. Les images du passé et celles du présent qui se raboutent et/se télescopent. Les images que nous avons créés et celles créées par les autres. Son travail sur l’image séduit par sa profondeur et son audace.

Jola Kudela aka Yola grâce à des mises en scène interrogent les grands mythes fondateurs de notre culture. Dans ce va-et-vient entre présent et passé, elle questionne en tant que plasticienne la permanence et les ruptures.

 

 

 

Image: 

Fresque de Yola, quai de la Loire, Festiwall, Paris, juin 2018.

La femme au pull rouge, une figure de la terreur.

Une scène dynamique.

Des expressions différentes de l'horreur.

Une figure du chaos.

Mur de La Chapelle

Détail du mur de La Chapelle

Les références religieuses sont, ici, évidentes.

Une grande scène à la Michel-Ange.

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07 juin 2018

Le graffiti politique, Mickaël Péronard.

TWE crew à sa façon a voulu fêter,à Paris, Mai 68. Itvan Kebadiann et Lask, deux membres actifs du crew, amis et complices, ont invité les street artists qui le voulaient à s’associer à leur événement, la réalisation de 3 grandes fresques politiques à Paris.

La première a été peinte rue Ordener dans le 18ème arrondissement. La rue qui relie la mairie de l’arrondissement à la rue Marx Dormy est une rue très passante. Des milliers de personnes, en voiture, en bus, à pied, passent quotidiennement devant le mur nord de l’ancien dépôt SNCF aujourd’hui désaffecté. Le mur est un mur « autorisé » et c’est depuis plusieurs années un des spots de street art de Paris. Nombreux sont les artistes du nord de la capitale et des banlieues proches a y avoir peint des œuvres au demeurant de qualité et de nature très diverses. Des graffs d’apprentis artistes côtoient des fresques peintes par des artistes dont la réputation a dépassé le cadre de l’hexagone. Les crews assez sereinement se répartissent le mur long de plusieurs centaines de mètres ; autrement dit, il y en a pour tout le monde !

TWE, a peint , l’année dernière, une très grande fresque politique sur ce mur. Longue de plusieurs dizaines de mètres et haute de plus de 3 mètres, Itlan K. et Lask dénonçaient,en noir et blanc pour Itvan, et en couleurs pour Lask, les rapports de consanguinité entre les guerres et le capitalisme globalisé. Elle s’inscrivait dans ce qui ressemble à un cycle : une fresque quai de Jemmapes faisait un procès sans complaisance de la violence policière, deux autres rue Noguères prolongeaient ce procès et invitaient à l’insurrection populaire.

Le projet de TWE n’est pas une commémoration, un énième dépôt de gerbes sur la tombe d’une révolution avortée mais un appel à la révolte prenant appui sur l’actualité la plus brûlante. Itvan K. l’a appelé Black lines. Lines, comme lignes, traits. Black comme black blocs. C’est, en quelque sorte, la traduction plastique de la lutte des blacks blocs qui lors d’une grande manifestation à Paris en soutien aux mouvements sociaux (SNCF., EPAD, hôpitaux, Air France etc.) ont fait une démonstration de force remarquée.

La première fresque a eu pour thème la répression policière, la seconde, la convergence des luttes et la troisième ( à l’heure où j’écris encore en projet), le soutien à Adama Traoré, un jeune black de 24 ans mort lors de son interpellation par la police.

A l’invitation sur Internet de TWE, Mickaël Péronard s’est associé à Black lines 1 et 2. Sa fresque peinte en noir et en gris sur fond blanc répondant au code couleur de Black lines ( au sens littéral : les lignes noires) est d’une grande violence. Des personnages sont dominés par une immense vague, un tsunami de colère. Des soldats israéliens dans un char d’assaut vise un Palestinien désarmé. Sur un panneau, le sigle ZAD a été peint.

Les références avec l’actualité sont explicites : la répression de Tsahal des Vendredis de la colère secouent l’opinion publique et l’évacuation des zadistes de Notre-Dame des Landes est encore dans tous les esprits. L’artiste établit un parallèle entre le conflit entre Israël et les Palestiniens et l’éradication par l’État d’une alternative sociétale. Pour lui, les Pouvoirs des états sont responsables des guerres et agissent pour empêcher tout changement. Sa fresque porte deux messages forts : la colère des peuples va emporter le capitalisme triomphant et ses traductions politiques ; l’objet des luttes est la destruction des Pouvoirs. S’ancrant dans une actualité brûlante, Mickaël Péronard, porte une parole anticapitaliste et anarchiste. Black lines 2 véhicule dans une forme différente une critique assez semblable du capitalisme.

Pour dire vrai, il est rare que le street art véhicule une critique aussi acerbe du libéralisme et invite « ceux qui voient » à l’insurrection : la guerre des exploités contre les nantis et les politiques complices.

J’ai souhaité rencontrer l’artiste dans son atelier pour deux raisons : la première est la forme originale de la fresque qui tient davantage du dessin de presse et la seconde est l’actualité des thèmes politiques dans le street art français, en prenant Mickaël Péronard comme exemple.

Michaël Péronard avec beaucoup de gentillesse et de courtoisie m’a reçu à deux reprises. Lors de ma première visite dans son atelier de Montreuil, il m’a montré ses travaux. Tout d’abord de très remarquables paysages urbains dessinés (peints) à l’encre de Chine. Les lieux choisis sont des immeubles récents et déjà vétustes, des chantiers, des ateliers, des terrains vagues, des tours de grande hauteur émergeant du chaos de la ville. L’artiste « peint sur le motif ». Contrairement à une pratique ancienne et courante, il ne part de photographies mais après avoir repéré un endroit qui « l’intéresse » (l’espace choisi ne le séduit pas, mais capte son attention), dessine à l’encre de Chine sur des feuilles de carton. A l’atelier, Mickaël Péronard, peaufine son dessin et découpe le paysage en bandes, soit en bandes horizontales, soit en bandes verticales. Les bandes, peu nombreuses, de trois à cinq, sont dans un deuxième temps disposées l’une à côté de l’autre mais dans un ordre qui ne correspond pas à l’ordre « naturel ».

Le choix des sujets étonne. Ce n’est pas la « beauté » des paysages qui est recherchée mais leur intérêt graphique. Ils sont en rupture avec les paysages traditionnels, soleils couchants sur la mer, marines, champs de blé et coquelicots etc. Mickaël dessine, peint (difficile de trancher car si le dessin domine, des aplats et des ombres sont peintes au pinceau) l’environnement dans lequel il vit et est sensible, parfois à son ordre, son ordonnance, parfois l’inverse, le désordre, l’impression de chaos. De la même manière, il est sensible à ces objets cyclopéens qui dépassent l’Homme : les tours et les barres, les machines. Il élargit la notion de paysage aux quais et aux couloirs du métro. Là aussi, il y trouve matière (non à réflexion!), mais matière à construction graphique.

Le découpage en bandes introduit une notion de jeu. L’artiste joue avec le Réel qu’il dessine, respectant ses formes et ses volumes, mais en découpant l’espace en rompant les cohérences et les continuités. « Celui qui voit » doit alors reconstruire des espaces tronqués pour, mentalement, « voir » l’espace dessiné. Un double jeu, de l’artiste et de « celui qui voit », de déconstruction/reconstruction. Un jeu qui donne au « spectateur » la coresponsabilité de la création de l’œuvre.

Le travail en peinture a des points communs avec ses œuvres dessinées. Les sujets sont pour le moins originaux : engins de chantier dans des environnements techniques. Au-delà de l’opposition entre la faiblesse de l’Homme face aux forces mécaniques qu’il a créées, c’est la géométrie qui suscite l’intérêt, bien davantage que la couleur.

Entre Torpe, son blaze quand il peint dans la rue, et Mickaël Péronard, artiste peintre, quels rapports ? Fort peu. On notera certes dans certaines gravures des ressemblances formelles avec sa peinture dans la rue. A part ça...rien à voir. La rue est le lieu où il milite et l’atelier est son laboratoire. Le changement de nom symbolise cette rupture.

Mickaël Péronard est fils d’un réfugié chilien chassé par la répression de Pinochet. Arrivé en France encore gamin, il y a fréquenté nos écoles et sa culture est française. Son engagement politique n’est pas la conséquence de son origine chilienne mais, clairement, cela a à voir. Une profonde culture historique et politique renforce et structure son action. Il n’a pas la faiblesse de penser que seul le dessin dans la rue peut participer à la conscientisation et à l’engagement militant. Plus modestement, il considère que ses œuvres dans la rue peuvent renforcer une opinion déjà présente en montrant que le badaud qui regarde n’est pas le seul à penser qu’il faut en finir avec l’oppression des Pouvoirs et les injustices sociales.

Une vie coupée en deux parties distinctes, le temps du militantisme et celui des expériences graphiques. En effet, bien que sollicité pour ses talents de dessinateur, Mickaël Péronard ne vit pas de son travail à l’atelier. Il vend son savoir en donnant des cours de dessin et ses œuvres, belles, stimulantes pour l’esprit, restent confidentielles. Pourtant, qui mieux que lui est capable en observant un paysage d’en faire émerger les lignes de forces, les structures cachées, les formes secrètes. Il renouvelle un art du paysage qui est apparu assez tard dans l’histoire de la peinture. Nous savons que la Renaissance italienne en faisait un élément de décor contrairement aux Flamands qui en faisaient le sujet de leurs toiles.

Sous le street artist anar sur les bords se cache un artiste de grand talent, un dessinateur qui ne se satisfait pas des commodités modernes de la représentation mais fouille de ses yeux et de sa vive intelligence nos lieux délaissés par l’Art.

Je ressens après mes heures d’entretien avec Mickaël un malaise : comment une production plastique de cette qualité peut-elle être le violon d’Ingres d’un tel artiste ? Qui reconnaîtra son talent ? Qui lui permettra de vivre dignement de son travail ? Somme toute, je comprends et partage la colère de Mickaël, exclu de facto du marché de l’Art, repoussé dans ses limbes ne lui laissant que les petites miettes d’un (très) gros gâteau.

Image: 

Black lines 1, rue Ordener, mai 2018.

Black lines 1, détail.

Torpe peignant sa fresque (Black lines 1.)

Fresque Black lines 2, rue D'aubervilliers, Paris, mai 2018.

Dessin de M.Péronard.

Dessin, paysage urbain.

Gravure de M.Péronard peinte à l'atelier. Le "trait" rappelle la peinture de Torpe, dans la rue.

Portrait de Mickaël Péronard. Photographie R.Tassart.

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30 mai 2018

Léo Mordac, « Moi/les autres »

Une drôle de rencontre pour une œuvre atypique. Léo Mordac1 qui habite Saint-Claude a lu des billets de mon blog prend contact avec moi, souhaitant me parler de son travail. Il m’apprend qu’il écrit des hashtags sur des murs et peint des toiles. J’avoue que dit comme ça je reste ...en questionnement !

Une rencontre à Paris et une correspondance vont éclairer ma très obscure lanterne et me faire pénétrer dans un monde inconnu celui des réseaux sociaux.

Léo écrit sur des murs de courtes phrases précédées d’un hashtag. Des phrases comme Ceci n’est plus un tag/atlantis/peaceforParis/débattre/debout/ debout/keepaneyeonme/laisserune trace quelque part/Iambaack. Ces phrases sont parfois écrites isolément, parfois elles couvrent des murs entiers. « Celui qui voit » est alors « invité » par l’artiste a écrire sur son smartphone, sa tablette, son ordinateur le hashtag et il pénètre de cette manière dans un réseau, sous-réseau de fait, d’un réseau social plus étendu et, à la limite, d’une extension infinie. Ce faisant, il entre en relation avec le créateur du hashtag, Léo Mordac en l’occurrence, et tous ceux qui auront fait la même chose que lui/elle. Ainsi se créent des réseaux thématiques qui sont autant de lieu d’échanges.

Le mur sur lequel sont écrits les hashtags a son équivalent virtuel : le mur du réseau. Les hashtags lancés par Léo comme des bouteilles à la mer affichés sur un mur virtuel deviennent des espaces de discussion coopératifs. L’artiste, c’est celui qui jette la bouteille. Le reste, la nature des échanges, les images postées sur le site, la « modération » lui échappent. Le réseau est « libertaire » ; il ne peut être contrôlé par les pouvoirs et ses « membres » ont le même statut, la liberté de dire, d’écrire, et son corollaire, la responsabilité.

Pour comprendre la genèse de cette idée et le lien entre les hashtags et l’œuvre peinte, il nous faut convoquer la biographie de l’artiste. « Premières œuvres sur mur…des mots laissés à la craie. Des messages éphémères jetés à l’océan. Puis la découverte du # comme véhicule et outil de partage de mes messages. Grâce au #, j’ai réalisé que mes messages pourraient à la fois s’écrire sur les murs des rues mais aussi sur les murs des réseaux sociaux. Là, débute le jeu du partage à plus grande échelle. Les tags sur les murs circulent sur le net grâce aux passants qui les prennent en photos. »

Une idée somme toute poétique qui a surgi dans un parcours singulier. « Mon parcours artistique est atypique. J’ai été tout autant formé par mes cours d’esthétique à la fac que par mes rencontres avec les peintres aussi divers et variés qu’Alechinsky, Rustin, Weisbuch, Aeschbasher, Rero ou M.Chat, ou encore par mes années de jeunesse à arpenter les rues avec mon skate. Mon parcours est sinueux, non étiquetable et toujours en mouvement. C’est aussi ma manière de me positionner dans l’univers artistique. Tous les raccourcis de raisonnement, les lignes droites toute tracées et les clichés simplificateurs m’ennuient. »

C’est après avoir rencontré Léo Mordac que j’ai compris que sa démarche n’avait rien à voir avec les tags des graffeurs. Les tags s’inscrivent dans le « game » des crews, dans une perspective de marquage du territoire, identifier un territoire donné comme celui « réservé » à un crew, rivaliser avec d’autres crews selon différents critères ( bomber les noms des membres du crew dans un endroit difficile d’accès/interdit d’accès, graffer le nom du crew le plus grand nombre de fois dans une ville, un quartier, sur un itinéraire donné etc.) Les règles du « game » sont le plus souvent ignorées de « ceux qui voient ». Les « gamers », par contre, les connaissent, car, par définition, sans règles partagées, il n’y a pas de « game » . Appropriation d’un territoire, « lutte » pour la suprématie, dit autrement, pour mériter la reconnaissance par les autres crews de la suprématie. Un jeu de pouvoir donc. Les hashtags de Léo Mordac sans être le contraire des tags, sont tout autre chose.

Reste à expliquer le lien entre ce « chantier de travail » et la peinture « dans la rue » et à l’atelier. Mordac auprès de moi s’en explique : « Les # font le lien entre le mur de la rue et le mur virtuel. Sur ma toile, je dépose de manière abstraite tout ce que j’ai pu trouver, absorber et assimiler sur les réseaux sociaux. C’est une autre manière de revenir à la réalité. Les motifs et les formes abstraites qui se trouvent sur toile sont la synthèse de ma culture artistique et de ma culture numérique, une manière de réécrire ma propre version/partition de l’art. Avec le # je m’adresse uniquement à l’esprit du spectateur. Souvent ceux qui prennent les # en photo comprennent mes double-sens ou les jeux de mots que j’ai choisis ces #. Il y a souvent proximité intellectuelle. Ceux qui apprécient mes toiles entre dans un univers plus grand. Le numérique est présent évidemment mais c’est une proximité plus psychologique et personnelle qui s’opère. Ça, c’est la théorie car souvent les personnes qui aiment mes toiles les aiment pour des raisons qui m’échappent complètement;) ! Une certaine idée du beau, je suppose. »

Il est vrai que le lien existe mais est « subtil », comme on parle d’un parfum subtil. En comparant les toiles de Mordac et ses interventions urbaines, insensiblement, les éléments figuratifs disparaissent. Les toiles les plus anciennes combinent éléments abstraits et éléments figuratifs ( souvent des motifs qui évoquent le végétal). Le temps semble épurer les œuvres. Elles glissent pas à pas vers une complète abstraction et une recherche toujours plus grande des harmonies chromatiques. L’abstraction de Mordac est une accumulation de signes. Bizarrement peints en plusieurs couches comme trois matriochkas ; sauf que les couches ne se recouvrent pas, elles se complètent. Comme un premier tableau auquel on ajoute un second (un second qui conservent sa réalité) ; première et deuxième couche complétées par une troisième. Il ne s’agit pas d’une décantation mais plutôt du contraire. Les superpositions partielles jouent l’une par rapport à l’autre et, plan par plan, le tableau se crée. Mordac lève alors son pinceau, toujours attentif à la quasi superposition des couches et à l’organisation de l’espace.

Léo Mordac refuse l’hermétisme. Hashtag et peinture sont des vecteurs de communication. L’art est ce qui relie l’artiste et « celui qui voit ». Sa peinture est une offrande : il nous donne à voir de la beauté, cette esthétique qui est au début de sa carrière et qui en est également une finalité. Léo n’a ni renoncé au dialogue avec les Autres, à l’échange des points de vue, au partage du savoir et de l’expérience, ni à l’éternelle quête du Beau.

Dans notre monde qui est ce qu’il est, il propose de paisibles oasis de paix, dans une abstraction pleine de couleurs qui caressent nos sens.

1Exposition galerie Couteron, Paris, à patir du 2 juin 2018.

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17 mai 2018

Jo Di Bona et le pop graffiti.

Parisien, amoureux fou de ma ville, j’aime en parcourir sans but les rues, fuyant les vernissages des expositions. La découverte des œuvres au hasard des promenades, la visite régulière des spots de street art, les rencontres avec les artistes, sont devenues en quelques années des repères dans mon temps personnel.

Ma première rencontre avec une fresque de Jo Di Bona date de décembre 2015. Paris en janvier de la même année, après l’attentat de la rédaction de Charlie-Hebdo, m’avait paru bien triste. Sur les murs, les street artists fustigeaient le fanatisme religieux et revendiquaient la liberté d’expression. C215 donnaient des pochoirs « Je suis Charlie » et les murs reprenaient cette antienne qui condensait en trois mots la douleur ressentie par chacun et la fierté d’être le citoyen du pays des Droits de l’Homme.

Les attentats du 13 novembre 2015, au Bataclan, au stade de France, aux terrasses, eurent un effet dévastateur sur les Parisiens. Nous réalisions que les caricaturistes n’étaient pas les seules cibles des djihadistes, que le massacre de la rédaction de Charlie-Heddo n’était pas dans le droit fil de l’affaire des caricatures de Mahomet, mais que nous étions tous des cibles potentielles. Les kouffars et les autres. Odda, ma jeune amie musulmane, d’origine tunisienne fêtait le 13 novembre son 35ème anniversaire à la terrasse d’un bistrot avec sa sœur et mon pote burkinabé Hyacinthe. Une rafale de kalach les faucha. A la peur et la douleur collective s’ajoutait le deuil de deux amis.

Le 12 décembre, des street artists créèrent « le mur de l’amour », un mur situé rue Alibert dans le Xème arrondissement, à deux pas du Petit Cambodge. Jo Di Bona se joignit à l’initiative. La veille, il déclarait : « « J'avais déjà réalisé une fresque en hommage à Cabu. Cette fois, je vais utiliser les mots de la devise républicaine — liberté, égalité, fraternité — et la Liberté de Delacroix. Ce sera forcément plus sobre que mes fresques habituelles. » Sa fresque de 6 mètres de large sur 3 mètres de hauteur, était une réinterprétation du très fameux tableau de Delacroix : « La liberté guidant le peuple ». La toile a été peinte en 1830 après les Trois Glorieuses, les trois journées insurrectionnelles du 27, 28 et 29 juillet qui entrainèrent la chute de Charles X et l’accession au pouvoir de Louis-Philippe. Si le contexte politique est oublié par beaucoup, alors que la colonne de la Bastille devrait le leur rappeler, l’œuvre peinte dans l’urgence par Delacroix est devenue au fil du temps une image symbolique d’une Liberté conquérante. Les Français se reconnaissent dans cette figure allégorique de femme, la poitrine nue, offerte aux balles, la tête coiffée du bonnet phrygien, franchissant sous le feu ennemi une barricade tenant dans sa main droite le drapeau national et de l’autre main, un fusil. Un Gavroche à sa droite, un bourgeois à sa gauche, les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, ils symbolisent le peuple de Paris rassemblé pour lutter contre l’arbitraire. Cette image fait écho aux « Marches Républicaines » du 10 et 11 janvier 2015. Les Français raffolent de ces rares moments d’union nationale. Pendant un temps, quelques jours tout au plus, on fait « comme si » la Nation une et indivisible existait.

C’est dans cette mythologie que Jo Di Bona puise. L’emprunt est consensuel. C’est la réponse que l’artiste donne à la barbarie. La fresque est un exemple rare de fresque patriotique. Le fond est décliné par une forme originale qui éclate l’image à partir d’un centre situé aux pieds de La Liberté, recadre le tableau de Delacroix sur les 3 personnages centraux « peints » en noir et blanc, répartit le sujet en trois zones de couleur représentant le drapeau bleu, blanc, rouge.

J’ai été séduit par cette œuvre pour deux raisons : sur un mur de l’Amour, répondre aux djihadistes par la revendication de la liberté est un message humaniste qui me va bien, la forme cassait les codes des fresques peintes à la bombe aérosol. C’était une raison suffisante pour mieux connaître l’artiste.

Les œuvres de Jo Di Bona ont certes des sujets différents, variant en fonction des commandes et des événements, mais elles ont de très nombreux traits communs quant à la forme. On peut parler, à ce titre, de style. Di Bona le nomme le « pop graffiti ».

Dans un entretien récent, l’artiste décrit sa façon de faire : « D'abord je fais un graffiti à l’aérosol, j'y intègre du tag, du lettrage et des codes pop-art, ensuite je colle une photo par-dessus et puis je viens lacérer le collage pour laisser apparaître le graffiti en dessous. Il y a un grand travail dans le choix des photos que je sample. J'aime quand la photo est un vecteur d'émotion, j'aime les regards et l'histoire des personnages que je colle."

Si le style se confond ici avec une technique, les sujets récurrents sont des portraits. Toutes les représentations viennent de photographies. En ce qui concerne les personnages publics, ce sont des photographies « cultes », iconiques, diraient certains. Elles sont connues et reconnues de tous et servent de références culturelles.

L’exemple de la fresque que Jo Di Bona consacre au 50ème anniversaire de Mai 68 est, à ce titre, illustratif. On y voit, organisée autour d’une photo d’un étudiant tenant un porte-voix, des visages de jeunes gens et des fragments d’affiches. Les portraits viennent de photographies des événements de la période et les affiches ont les mêmes sources. C’est, en quelque sorte, un montage mosaïque d’images des manifestations étudiantes.

Le fait de déchirer des fragments d’ « affiches » apportent de la couleur et une dynamique qui « colle » avec le fond ( la jeunesse, le mouvement, le changement). On peut bien sûr pinailler pour savoir si l’image de Jo Di Bona « représente » tout Mai 68. Faut-il rendre compte de la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste exacerbée par la guerre du Viêt-Nam, du refus de l’autorité, de toutes les autorités, des avancées féministes, de la grève générale, des Accords de Grenelle, de l’espoir naissant d’un monde nouveau, du rejet de De Gaulle par la jeunesse et du régime des partis etc. ? Choisir l’image marquante de ce qui déclencha les « événements », la révolte étudiante, est un choix qui a sa pertinence.

Ce qui parait au premier regard le plus novateur dans les fresques de Di Bona est le fait de déchirer des « affiches ». Pourtant, Jo Di Bona n’a pas inventé la technique. Elle fut inaugurée par Raymond Hains en 1947 qui réalisait des compositions avec des morceaux d’affiches déchirées dans la rue. Mais c’est Jacques Villeglé qui développa cette recherche en privilégiant l’expression spontanée à travers des performances publiques. Hains et Villeglé ont donné le nom de « non-action painting » à leurs travaux. De street artists contemporains sont des héritiers plus ou moins directs de ces précurseurs (Je pense en particulier à Thom-Thom à qui j’ai consacré un article lors de sa prestation sur les façades du Ministère de la Culture à Paris en 2015).[1]

Jo Di Bona « récupère » la technique de Villeglé en l’adaptant comme, très pratiquement, il « récupère » des photographies sur Internet. Il complète avec des figures issues du graffiti et donne ainsi naissance à un mélange original et séduisant.

Jo Di Bona, à partir d’éléments existants, a créé un style, voire un courant, dont il est le seul représentant. Ses œuvres colorées qui empruntent les images basiques de notre culture de l’image séduisent un large public qui apprécie la clarté du message et l’originalité de la forme, fut-elle un syncrétisme.

Image: 

La liberté, rue Alibert, Paris.

Détail de la fresque. Bourgeois et ouvriers.

La figure populaire de Gavroche.

Détail. La Liberté traduite en noir et blanc s'oppose au bleu, blanc, rouge des trois espaces de la fresque.

Portrait de Martin Luther King devant le musée de l'immigration à Paris.

Fresque "commémorative" de Mai 68 (mai 2018)

Détail.

Détail.

Détail.

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11 mai 2018

Ma rencontre avec Max Tétar.

Mardi 8 mai, jour de commémoration nationale, un soleil d’été qui invite à la promenade. 15h30, la bonne heure pour photographier le mur de la rue des Cascades à Ménilmontant. Je regroupe la smala, c’est-à-dire, ma femme et Darling, mon caniche et hop nous voilà partis « en reportage » dans un Paris déserté par ses habitants, tandis que les touristes investissent le centre muséal de « la plus belle ville du monde ».

Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, rue des Cascades. Je confie à chaque membre du commando sa mission : ma femme doit rester dans la voiture à l’affut d’éventuelle contractuelle en quête de verbalisation ; Darling, caniche toy de son état, 3kg500 toute mouillée, est chargée de la protection physique du véhicule. Armé de mon appareil photo, un grand angle car la rue est étroite, j’aperçois l’objectif. Et surprise, l’artiste en train de terminer sa fresque. Bel endroit pour une rencontre. Pour quelques minutes d’échanges avec Max Tétar, avec un rouleau étroit dans la main droite et un pot de peinture dans la gauche. Après quelques phrases d’introduction pour me présenter et dire mon intérêt pour son travail, nous entrons « dans le dur », la genèse de sa fresque. Le dialogue in situ avec Max Tétar est aisé et permet de comprendre ce qui me passionne depuis des lustres, la création artistique en train de se faire.

Max Tétar m’explique avec une incroyable gentillesse et une infinie patience comment il procède. En amont de l’exécution de la fresque il doit connaître le support, sa surface bien sûr, mais aussi la matière dont il est fait. En fonction de ces informations, il choisit deux couleurs : une pour le fond, une pour le trait. Ces deux couleurs doivent être certes différentes pour que le trait ressorte mais pas trop. Max est bien davantage amateur de l’harmonie, du camaïeu, que des couleurs qui éclaboussent, les couleurs vives et a fortiori les couleurs fluorescentes ou phosphorescentes. Aujourd’hui, il a choisi deux couleurs on ne peut plus sobres : le noir pour le fond et un gris assez soutenu pour le trait. Il a également choisi ses outils : un rouleur large pour le fond et un rouleau plus étroit pour le trait. Somme toute, une grande économie de moyens : deux pots de peinture, deux rouleaux. D’autant plus que contrairement à de nombreux street artists, Max ne fait pas de croquis préalable (de sketch disent les happy few).

Max arrive donc « au pied du mur » et après avoir peint le fond, commence à peindre les « traits » en partant d’un axe de symétrie central. Central, à vue de nez. Il ne s’agit pas de savants (et inutiles) traits de construction. Il trace des traits donc en partant d’un « à peu près centre » et, dans un premier temps, reproduit les traits de manière symétrique. Les traits droits succèdent à des courbes, parfois liés, parfois discontinus. Dans ce « dessin », pas de préméditation, pas de volonté de reproduire un objet du réel. Pas de plan d’ensemble non plus. Max laisse s’installer le dialogue entre lui et le support. Les formes qu’il trace sont des éléments de réponse au questionnement du support, des compléments aux formes proches. Parfois il ménage des continuités dans le trait, comme la vue de dessus d’un savant labyrinthe, parfois il rompt la continuité, casse le « chemin », enchaîne sur des motifs abstraits en opposition graphique. La fresque s’étend de part et d’autre de son centre et plus on tend vers les bords (haut/bas, droite/gauche) plus des éléments asymétriques surgissent.

Comme de nombreux objets possèdent des axes de symétrie centraux, on croit reconnaître là une tête de fauve, ailleurs la forme stylisée d’un oiseau. Ce ne sont pas des illusions, mais des projections individuelles de notre bibliothèque de formes. En fait, Max Tétar ne stylise rien, il ne reproduit rien. Il peint.

Dire que l’œuvre de Max Tétar est abstraite, c’est un truisme. Cela n’explique rien. Tâchons d’aller un peu plus loin, un peu plus profond.

D’abord un indice, Tétar n’est pas son nom de famille. C’est son blaze. Un nom d’artiste qui n’a pas été choisi pour la forme de ses lettres comme pour certains artistes ni pour sa consonance. Tétar vient du « têtard ». Tétar, c’est un têtard sans queue. Pas de confusion, je ne dis pas que Max…Non, le têtard sans queue est un têtard qui est en pleine métamorphose et qui devient une grenouille. Max a choisi ce mot générique pour affirme son acceptation du changement. Je ne suis pas sans savoir (euphémisme !) que certains artistes font toute leur carrière en se répétant, en bafouillant. D’aucuns diront que c’est ça le style : la reconnaissance de traits communs dans un ensemble de productions. Max accueille le changement, se laisse pousser par les alysés du hasard (Ah là, j’ai fait fort !) Max se moque comme de l’an 40 du style, de la carrière etc. Il sait d’où il est parti, du tag. Il est passé par le graff, à Paris d’abord, à Rennes, à Toulouse, à Paris aujourd’hui. Il peint et dessine de superbes compositions habité par le désir de faire de belles choses et de les partager. On comprend mieux la définition qu’il fait de son travail (pourquoi toujours chercher à définir une œuvre ? J’ai déjà dit tout le mal que je pensais de ce vilain défaut des critiques et des galeristes de ranger une œuvre dans une boite avec une étiquette).

"Mon travail se situe entre la peinture et l'écriture, le tag, l'art brut, l'écriture automatique, l'expressionnisme abstrait, la peinture gestuelle, l'art primitif, l'art aborigène, etc. Je recrée des rituels de peintures, des gestes d'écritures ou de peintures non réfléchis et spontanés, guidés par la gestuelle du corps qui trace et de la surface qui reçoit."

Bref, définir par des « entre » et des « etc. », par ce que ça n’est pas et par ce que ça pourrait être est…vague. Ce n’est pas la réponse qui est insuffisante mais la question ; c’est une question qui ne se pose pas. Dire qu’on peut voir dans le travail de Max Tétar des influences, des filiations, c’est certain, personne ne part de rien. Max a fait de solides études de graphisme. Il connait la peinture, aussi bien les techniques que son histoire. Ses connaissances théoriques et pratiques ont été intégrées non comme les pièces d’un puzzle (le puzzle terminé les pièces qui le constitue restent inchangées) mais plutôt comme un cocktail délicat dont on reconnait le goût sans être capable d’en identifier les éléments constitutifs. Ses études, son expérience de plus de 20 ans (il est né en 1977) forment un « fonds » dans lequel Max puise, en laissant l’aléatoire, le hasard, la nécessité, la contingence, l’air du temps, son humeur, le support, la peinture décider. Il compare son travail assez volontiers à l’écriture automatique chère aux dadaïstes et, il est vrai, même si comparaison n’est pas raison, que les démarches sont cousines : pour écrire automatiquement encore faut-il savoir écrire, se laisser pénétrer par l’inattendu, le hasard, conçus comme des vecteur de la créativité.

 

L’Oulipo a été une traduction littéraire du dadaïsme en peinture jusqu’à faire de la recherche du hasard la source de la création. Pour sortir des idées toutes faites, des stéréotypes, des « prêts à penser », pour inventer quelque chose qui n’a encore jamais existé, il convient de casser nos cadres de pensée et laisser entrer l’inconnu et ainsi, peut-être « Le cadavre exquis boira le vin nouveau ». Max Tétar avec une grande modestie emprunte un chemin qu’il invente à chaque pas. Bravo l’artiste !

 

PS/ les oeuvres de Max Tétar sont diffusées par la galerie "Le cabinet d'amateur", Paris.

 

 

 

Image: 

Le mur rue des Cascades, Ménilmontant.

Détail du motif central.

Symétrie et rythmes colorés/

Max Tétar devant sa fresque.

La fresque de M.Tétar qui a précédé la fresque en noir et gris.

Détail.

Traits, courbes, espaces clos.

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