semaine 43
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Woody Allen ne mourra jamais

Le 02 octobre 2019

Dimanche 22 septembre  

 En lisant le JDD (Le Journal du Dimanche).

  • Boris Cyrulnik signale qu’en Suède et en Finlande, 1% des enfants sont illettrés. En France, le pourcentage se situe entre 12 et 15 %. Autrefois, la Scandinavie était remarquée pour son système social, le fameux welfare ou état providence. Aujourd’hui, c’est l’instruction publique et ses résultats remarquables qui fait exemple. Peut-être que l’un ne va pas sans l’autre. Cela dit, le statut d’illettré fut naguère bien décrit par les sociologues lorsqu’ils parlaient d’ « analphabétisme de retour ». C’est-à-dire que les enfants ont pu lire, grâce à l’enseignement obligatoire, et qu’ils ont perdu l’usage de la lecture, à cause de la prédominance de l’image. Les textos, sms et courriels pourraient favoriser le langage des mots…
  •  Deux pages d’entretien avec Bill Gates. Le titre est choisi parmi ses paroles. On s’attend à ce qu’il déclare que l’argent ne fait pas le bonheur. Non ! Il lance : « Je suis optimiste pour le monde » Sans blague ? « … Il a vraiment frappé dans l’mille, le gros Bill !... » (Charles Trenet. « Le Gros Bill », 1975)
  •  L’attachant musée Marmottan Monet présente une grande rétrospective de Piet Mondrian (1872 – 1944) à voir jusqu’au 26 janvier. Marie-Anne Kleiber, l’auteure de l’article, insiste sur l’intérêt de découvrir de nombreuses œuvres antérieures à la période très connue des quadrilatères rouges, jaunes, bleus équilibrés par des blancs. Ainsi, « Le Moulin dans la clarté du soleil », célèbre toile annonciatrice peinte en 1908, sortira pour la dernière fois du musée de La Haye qui possède quelque 180 tableaux dont plus d’un tiers seront accrochés à Marmottan. Dans son analyse bien détaillée, Marie-Anne Kléber rappelle que l’artiste s’appelait Pieter Mondriaan, et qu’il changea son nom en supprimant un a en 1911, quand il vint s’installer à Paris. Cherchez la raison…

                                                                          *

« Jour de pluie à New York », le 53e film de Woody Allen, laisse éclater le génie du cinéaste. L’art du quiproquo savoureux, le chic des rencontres inappropriées, les erreurs d’appréciations font partie des histoires que l’ami Woody aime nous raconter. Même ce qui devient dramatique est charmant et si la fin n’est jamais désespérante, ce n’est pas non plus au profit d’un happy end ridicule comme Hollywood en a tellement produit. Les romances d’Allen sont des œuvres qui n’appartiennent à aucune école et qui ne pourront pas enfanter des disciples. Le talent de Woody Allen lui est propre, intransmissible ; son sens de la dérision quasiment inné ; ses réparties toujours savoureuses ; ses pensées tout à fait exclusives. Quant à son humour, il se nourrit de l’inattendu. La semaine dernière, L’Obs publia un long entretien qu’il accorda en toute détente à François Forestier, et qui se termine ainsi :

- Quand vous serez mort, continuerez-vous à faire des films ?

- Oui mais j’aurai plus de temps. Je serai allongé sur un nuage moelleux, j’écrirai mes dialogues avec une plume d’ange et je travaillerai avec des collaborateurs exceptionnels : Duke Ellington à la musique, Léonard de Vinci pour l’image, Hélène de Troie dans le rôle principal. Une sacrée bonne équipe. Et puis, je pourrai enfin tourner avec Marlon Brando.

- Il était impossible.

- Oui, mais je pense qu’il s’est radouci depuis qu’il est mort.

Et voilà pourquoi Woody Allen ne mourra jamais.

Lundi 23 septembre

 

                                                 Aujourd’hui, c’est l’automne

                                               Et je pleure souvent

                                               Aujourd’hui c’est l’automne

                                               Qu’il est loin le printemps

                                               Dans le parc où frissonnent

                                                Les feuilles au vent mauvais

                                                Sa robe tourbillonne

                                                Puis elle disparaît

         (Alain Barrière. « Elle était si jolie », 1963)

                                                                          *

 Á Eppe-Sauvage, dans le département du Nord, le Premier ministre Édouard Philippe est venu au Congrès des maires ruraux déposer 173 propositions pour redonner du pouvoir aux élus locaux. On ne sait trop ce qui se concrétisera réellement mais certaines de ses suggestions visent à permettre aussi à des villages un peu en perdition de recouvrer vie en encourageant le commerce. Ainsi, grâce à des facilités administratives (il serait question de « relancer la licence 4 »…), on espère doter des villages de nouveaux bistrots, là où la convivialité peut naître ou renaître. Voilà une superbe réforme bien française. « Á chaque village son troquet ! » serait sans doute un slogan que nul n’oserait avancer en campagne électorale, et pourtant, c’est là une manière judicieuse d’encourager la vie sociale, et donc d’éviter le repli individualiste qui se laisse séduire par des discours populistes.

                                                                          *                                                                          

     On aimerait bien voir en Cédric Kahn un nouveau Claude Sautet. Pour l’heure, il n’y est pas. Certes, il n’a pas la chance de compter sur des quatuors de grandes vedettes ; mais ses histoires sont trop alambiquées pour refléter le réel dans lequel on peut se reconnaître. « Fête de famille » est un film décevant. Bien sûr Catherine Deneuve est égale à elle-même, constante dans le jeu en lien ordonné ; bien sûr Emmanuelle Bercot réalise une prestation forte, difficile à soutenir, mais le rôle de la première est trop en retrait et celui de la seconde trop hystérique. Á oublier.   

Mardi 25 septembre

 Dans l’avion qui l’emmenait à l’assemblée générale de l’ONU réservée au Climat, Emmanuel Macron exprimait hier le souhait de voir les jeunes gens cibler leurs protestations plutôt que défiler le vendredi en faisant la grève des cours. Qu’ils aillent par exemple manifester en Pologne ! proposait-il, comme il y a un an, il suggérait à un chômeur de traverser la rue pour trouver du boulot… Si déjà ils allaient chahuter devant l’ambassade de Pologne, ou devant celle du Brésil, leurs cris de détresse feraient davantage sens. Quant au président, qu’il fasse attention de ne pas être pris au mot ! : la société actuelle manque d’actions collectives, certes, mais les Gilets jaunes n’en sont-ils pas l’exemple ? 

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 Tandis que la Cour suprême britannique juge, à l’unanimité, illégale la décision de Boris Johnson d’interrompre les travaux du Parlement, à Brighton, le congrès du part travailliste reste divisé sur la voie qu’il importe de choisir dans l’embrouillamini de l’après-Brexit. A shame !  Il n’y a plus que le groupe des libéraux-démocrates qui parle d’une même voix, une voix europhile qui pourrait bien engranger des sièges aux prochaines élections. 

Mercredi 25 septembre

 Les succès médiatiques de la jeune Greta Thunberg la conduisent à hausser le ton jusqu’à la suffisance verbale. Il n’y a pas lieu de lui en vouloir. Des adultes expérimentés à la harangue perdent aussi, parfois, l’équilibre de la délicatesse ou de la décence verbale. Jean-Luc Mélenchon, actuellement traduit en justice, en est l’exemple du moment. Cela dit, quand l’égérie du climat lance « Comment osez-vous ? » à tous les dirigeants de la planète réunis devant elle, lorsqu’elle décide d’intenter des actions en justice contre des pays démocratiques comme l’Allemagne ou la France, elle ne peut que déclencher des réactions en tous genres. Les voici qui alimentent les débats. Pour ou contre Greta Thunberg ? devient le sujet à la mode. Déjà, des maîtres de la prise de parole comme Alain Finkielkraut ou Michel Onfray se sont exprimés durement. D’autres éditorialistes, comme Laurent Joffrin, furent beaucoup plus nuancés. Mais il faut s’attendre à ce que les échanges se multiplient au point qu’une émission de télévision bâtie sur cette question ne soit bientôt programmée.

                                                                          *

 Même si le dossier préparé par les démocrates étatsuniens en vue de la destitution de Donald Trump est solide et très argumenté, on peut considérer que la procédure sera tellement longue qu’elle conduira aux élections primaires en vue du futur scrutin présidentiel. L’opération est donc surtout tactique et vise avant tout  empêcher le président fantasque de solliciter un second mandat.

Jeudi 26 septembre

 Macron pourra mettre cet après-midi ses plumes à l’épreuve afin de trouver les mots appropriés à l’hommage qu’il devra prononcer en l’honneur de Chirac Ce sera bien difficile pour lui d’être aussi olympien, imposant le respect que ne le fut le défunt de ce jour au soir du 8 janvier 1996 à l’endroit de François Mitterrand. Il est vrai que Macron et Chirac n’auront pas cohabité et/ou croisé le fer comme le firent le 4e et le 5e présidents de la Ve République. De toutes façons, les paroles à surveiller ce seront, dans la famille chiraquienne, celle du fidèle Jean-Louis Debré ; et dans la famille socialiste, celle de François Hollande, l’autre Corrézien que Chirac avait soutenu contre le traître Sarkozy. Tout le reste baignera dans la circonstance et l’hypocrisie naturelle.

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 Un mécène suédois et quelques partenaires avaient, in tempore non suspecto, demandé au jury Nobel de créer un prix pour l’Environnement. Comme ils essuyèrent un refus, ils se constituèrent en fondation, la Right Livelihood, qu’ils qualifièrent de « Nobel alternatif ». Cette fondation vient de décerner son prix à Greta Thunberg, ce qui semble tout à fait logique. Et du coup, le vedettariat de la jeune fille rejaillit sur la fondation elle-même. C’est du gagnant-gagnant. Cela dit, si le choix semble aller de soi, la mention qui le motive et l’explique mérite lecture : « … pour avoir inspiré et porté les revendications politiques en faveur d’une action climatique urgente conforme aux données scientifiques. » Les quatre derniers mots ont toute leur importance : « conforme aux données scientifiques ». C’est la première fois que l’on souligne un lien entre le comportement de Greta et la Science. L’utilisation de l’émotion, la sacralisation de cette jeune fille peuvent engendrer des doutes, voire mettre mal à l’aise. Si une communauté internationale de savants pouvait lui apporter un soutien attesté, sa personnalité autant que son action acquerraient une autre dimension.    

                                                                          *

 Toujours aussi digne d’intérêt, l’économiste américain Joseph Stiglitz poursuit son réquisitoire contre le néo-libéralisme et le système politique au service du capitalisme qu’il situe « à l’heure de l’exaspération sociale ». Et il commente : « Aujourd’hui, au sein du parti démocrate, les jeunes sont à deux contre un en faveur d’un agenda progressiste. C’est à mes yeux un grand signe d’espoir. » Se souvenir de ce constat lorsque s’ouvriront (vraiment) les débats préliminaires à la campagne proprement dite.

Vendredi 27 septembre

 C’est très souvent le ton du « oui mais », cette expression de pusillanimité, qui domine dans les appréciations, de plus en plus nombreuses, concernant Greta Thunberg. « Je suis d’accord avec son combat mais… » Et l’on devine que la réserve s’établit entre la matière et la manière. Et puis, il y a ceux qui l’inscrivent dans la comparaison, un peu comme si l’on plaidait dans le « elle ou le chaos », à l’instar du mathématicien Cédric Villani, député macroniste, candidat à la mairie de Paris : « Quand Greta Thunberg dit ‘écoutez la science’, c’est la voix du bon sens venant d’une génération qui un jour nous demandera des comptes. Et je préfère voir une jeune avec un excès d’émotion qu’un dirigeant américain avec un excès de cynisme. » Difficile d’être en désaccord avec cette alternative.

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 La commission européenne d’Ursula Von der Leyen n’est pas encore en ordre de marche. Le parlement, qui pratique les auditions, se montre de plus en plus sévère de cinq en cinq ans. La candidate roumaine et le Polonais pressenti ont déjà été recalés. La belle Ursula, elle-même, a déclenché une polémique en évoquant « la protection du mode de vie européen ». De toutes les tendances politiques apparaissent des volées de bois vert. Ces attitudes semblent dictées par des rancœurs subjectives. Comment ? N’y aurait-il pas un « mode de vie européen » ? Allons donc ! C’est même ce que le grand projet fédérateur tente de fortifier… Des démocraties libérales qui décident de se bâtir un destin commun en préservant leur diversité, n’est-ce pas une spécificité européenne ? Celle-ci répond d’ailleurs à une manière d’être que l’on nomme, dans certains pays-membres Laïcité.

Samedi 28 septembre  

 Époustouflant ! C’est ce que l’on disait au premier abord en découvrant le « Dictionnaire égoïste de la littérature française » de Charles Dantzig (éd. Grasset, 2005). Et puis, en le pénétrant, on découvrait quelques lacunes, quelques erreurs parfois grossières. On se taisait, estimant qu’il pouvait sembler un peu mesquin de les relever ; jusqu’à ce que dans la page qu’il consacrait à l’ouvrage dans Marianne (5-11 novembre 2005), Dominique Jamet en pointait d’autres en un post-scriptum un peu dérangeant pour l’érudit de Tarbes (« Mieux vaut Tarbes que Jamet » aurait souligné Frédéric Dard…). Dantzig élargit cette fois son horizon à l’échelle de la planète - c’est de saison -, et propose un « Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale » (éd. Grasset). On espère pour lui que cette brique n‘est point parsemée de faussetés ou de bourdes et pour vérifier, on plongera dans les pages qui concernent la Belgique. Lorsqu’il publia « Chambord-des-songes » (éd. Flammarion), il accorda un entretien à Cassy Morandi pour Le Soir (13 et 14 avril 2019) dans lequel il déclara : « Je pense que la Belgique n’a pas d’autre raison d’exister que d’être un songe de la Belgique. » On peut accepter cette réflexion. Mais afin de la bien comprendre, on voudrait un développement.   

Dimanche 29 septembre

 En 1968, sur les murs de Paris, on pouvait lire « L’ennui fleurit ». Aujourd’hui, l’ennui, on le revisite sous une autre forme, celle du souvenir. Ainsi, Patrick Modiano, parlant de son nouveau livre (« Encre sympathique », éd. Gallimard) au JDD : « Pour nombre des garçons de ma génération, les journées d’enfance s’écoulaient avec lenteur. Dans les pensionnats, je passais mon temps à lire et à rêver. Les longues heures d’ennui avaient un certain charme. La rêverie se développe. J’attendais. Dans la vie courante, un objet sans mystère peut devenir semblable à un secret. Il suffit de le fixer de manière hypnotique pour qu’il devienne énigmatique ». Il plairait à Flaubert de savoir que la bovarysation de la société s’accomplit dans toutes les époques. Mais n’en était-il pas déjà convaincu ? « Parler de moi ? Arrière la guenille ! » nous crie-t-il de son nuage.

Lundi 30 septembre

 La France vit une journée de deuil national en hommage à Jacques Chirac, disparu jeudi dernier. Déjeuner avec de la tête de veau arrosée d’une fraîche Corona, ce serait cela le bel hommage de chaque citoyen.

                                                                          *

 Il y a les faits : les contestations ne faiblissent pas à Hong Kong ; le dossier du procès en destitution de Trump enfle ; Boris Johnson perd de plus en plus de soutiens dans son propre parti ; les conservateurs autrichiens remportent les élections tandis que l’extrême droite s’effondre et que les sociaux-démocrates relèvent la tête ; le mondial de rugby enflamme le Japon ; etc. Il y a ce qui ne semble plus exister, enfoui dans l’oubli (l’oubli, le thème à développer aujourd’hui, comme hier l’ennui…) : que devient Lula dans sa prison ?; comment s’annonce le prochain scrutin espagnol ?; pourquoi ne surveille-t-on pas la renaissance des poches islamistes en Afrique ? ; où en est le Venezuela que Maduro conduit à la dérive ?; etc. Et puis il y a les informations qui dérangent, qui blessent parce qu’elles prennent le citoyen attentif à l’évolution du monde pour un pauvre imbécile. Aujourd’hui, la palme revient à l’agence Reuters. Elle diffuse en priorité le sentiment de l’impétueux prince saoudien Mohamed ben Salman. Ce brave pacifiste déclare craindre une escalade militaire de la part de l’Iran et plaide pour une solution politique.

 Il est temps de quitter les journaux pour retourner à la littérature, comme le conseillait jadis André Gide.     

 

Image: 
Woody Allen avec Elle Fanning sous la pluie de New York. Photo © Mars Films.

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