semaine 38
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

« Vendredire », néologisme algérien

Le 09 avril 2019

Lundi 1er avril

 Comme la presse scandinave l’avait annoncé l’an dernier, le grand journal québécois Le Devoir a décidé d’abandonner la tradition des « Poissons d’avril ». D’autres organes de presse, en France notamment, adoptent la même attitude sans pour autant le signifier. Cette décision ne serait qu’anecdotique si elle ne relevait pas d’une question de déontologie journalistique. Le temps des fausses informations (fake news) a eu raison d’une petite diablerie qui valait ce qu’elle valait, mais qui ressortait à une pratique plaisante vieille d’un bon demi-millénaire. Désormais, grâce aux fake news, c’est Poisson d’avril tous les jours. Tout fout l’camp.

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 Ce n’est ni un Poisson d’avril, ni une fausse information : le parti de Recep Erdogan vient de subir un revers considérable aux élections municipales. Les trois principales villes de Turquie (Ankara, Izmir et surtout Istanbul où Erdogan, maire, débuta sa résistible ascension) sont désormais aux mains de l’opposition. Puisse-t-elle bien les gérer afin que le glas sonne pour cet autocrate insupportable.     

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 Très déçu par la manière dont les Médicis le traitaient, Léonard de Vinci se laissa séduire par François Ier. Il ne le regretta point. Le roi de France le choya et l’aima « comme un père ». L’homme de génie n’en profita guère puisqu’installé au Clos Lucé près d’Amboise, en 1516, il y mourut le 2 mai 1519. Il y aura donc 500 ans dans un mois. On pensait que seule la France célèbrerait cette disparition et bien non ! L’Italie veut aussi profiter de l’événement. Pourrait-on espérer qu’un théâtre se souvînt qu’en 1989, Roland Topor écrivit une pièce intitulée « Vinci avait raison », une farce basée sur une citation attribuée à Léonard : « Il est des gens qui ne laisseront d’eux que des latrines pleines. » Ce spectacle baroque chargé de répugnance serait un bel hommage post mortem de Vinci (et de Topor…) à Salvini et consorts.

Mardi 2 avril

 Sur injonction de Xi Jinping en personne, une immense campagne est lancée en Chine afin que la jeunesse ait connaissance de Karl Marx. Depuis les dessins animés pour les plus petits jusqu’aux conférences pour les jeunes adultes en passant par des jeux vidéos et des évocations télévisuelles en séries ou en documentaires sans oublier bien entendu tout ce que l’informatique peut apporter, la prise de conscience de la lutte des classes est l’objet d’une campagne éducative sans précédent. Ainsi va le destin de l’oncle Karl : la plus grande nation capitaliste du monde est bâtie sur le communisme et elle lui rend hommage. Nostradamus de tous les pays, unissez-vous !

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 Coucou ! François Hollande est encore à la une de l’actualité. Le voici à la matinale de France inter, tirant les sonnettes d’alarme et toujours l’air de ne pas y toucher. La critique du système Macron est rôdée : « A vouloir tout brusquer, tout changer, tout réformer, tout s’est arrêté. » Il redit ce besoin d’égalité auquel aspirent les citoyens, touchés par les cadeaux faits aux riches et que « tous les autres » doivent payer ; il redit qu’à vouloir tout changer, plus rien ne se passe ; il redit le danger de voir l’extrême droite arriver au pouvoir ; et il redit sa foi dans le socialisme et la social-démocratie. Une prestation excellente, avant d’aller parler de l’Europe dans un lycée. La persévérance n’est pas la moindre de ses qualités. Bien malin qui pourrait préciser aujourd’hui où elle le conduira. C’est en tout cas une force qui va.    

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 Que fait l’Assemblée nationale française cet après-midi ? Très studieuse, elle débat. Et de quoi donc ? Elle débat du Grand débat.

Mercredi 3 avril

 C’est une révolte ? Non sire, c’est une révolution ! Bouteflika vient de démissionner. L’événement est considérable. Les Algériens qui ont 25 ans aujourd’hui (et ils sont nombreux, ce peuple se distingue par une proportion importante de jeunes citoyens) n’ont jamais connu un autre chef d’Etat. Et pourtant, la rue ne s’en satisfait pas. « Contents mais pas dupes » disent les manifestants qui veulent donc continuer sur leur lancée afin de renverser le pouvoir en prônant une alternance encore indéfinissable, ce qui déforce leur contestation. La situation sera de plus en plus tendue, le pouvoir considérant que cette concession devrait annoncer un retour au calme. La volonté de revendiquer baigne-t-elle toujours dans un climat pacifique ? A terme, rien n’est moins sûr.

Jeudi 4 avril

 Parmi les mesures immédiates que François Mitterrand décida d’enclencher dès son accession au pouvoir en 1981, figura la loi sur le prix unique du Livre qui avait été mentionnée dans ses propositions de campagne. Cette loi dite « Loi Lang » fut promulguée le 10 août 1981. Dès les jours qui suivirent, en Belgique, l’association Présence et Action culturelles (PAC) engagea une campagne de sensibilisation afin de faire adopter une loi équivalente. Dans la partie francophone du pays, une très large majorité de livres vendus dans les librairies émanaient d’éditeurs français. L’opération fut menée de manière pluraliste, soutenue par le sénateur socialiste Roger Lallemand qui s’occupait parallèlement de dossiers proches, comme le statut de l’artiste ou les droits d’auteur. L’exécutif de la Communauté française de Belgique était composé des trois grands partis traditionnels. Les libéraux étaient opposés à cette réforme, les démocrates-chrétiens partagés, mais très influencés par les lobbys des grandes surfaces. On changea de siècle et avec lui d’époque.  Après de multiples péripéties, la persévérance finit par triompher : la loi sur le prix unique du Livre entrera en vigueur demain. Comme toujours dans ce petit royaume, sa mise en application sera encore assortie de conditions et elle ne s’appliquera définitivement de manière effective qu’en 2021. Mais il n’empêche que la naissance est perçue comme un résultat très positif, revendiqué par la ministre de la Culture démocrate-chrétienne comme si cette réforme était le fruit de son propre combat. 38 ans ont pourtant passé. La plupart des acteurs appartenant aux métiers du Livre sont satisfaits de la mesure. Ils appartiennent à une génération qui n’était pas née au moment où furent entamées les premières démarches. En ce temps-là, PAC avait réuni dans un même élan, auteurs, libraires, bibliothécaires, diffuseurs ainsi que les deux grandes sociétés d’auteurs. Les actions en tous genres (colloques, pétitions, etc.) avaient été vaines mais elles avaient marqué les esprits. Au fil du temps, on constatait qu’une autre revendication s’imposerait : c’est à l’échelle européenne que cette réforme devrait voir le jour. Et précisément, une nouvelle législature va bientôt s’ouvrir en Europe…  

Vendredi 5 avril

 « Vendredire ». Les Algériens ont inventé un superbe néologisme. « Vendredire » : action de manifester joyeusement – et donc pacifiquement – dans les rues chaque vendredi pour demander le départ de ceux qui exercent le pouvoir. Comme le dit Kamel Daoud, c’est non seulement réjouissant mais le vendredi était, en plus, le jour le plus triste de la semaine. Cela dit, l’inquiétude se mêle aussi à la joie. Depuis plus d’un demi-siècle, chaque fois qu’un changement eut lieu à la tête de l’Etat, il fut toujours orchestré par l’armée. C’est encore l’armée qui obligea Bouteflika sans tarder à remettre sa démission. La grande muette contrôle toutes les manifestations tandis que les radicaux islamistes sont en embuscade. Au milieu de ces écueils, il s’agit de tracer un chemin pour la démocratie… 

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 Attention ! L’honneur de la littérature est en jeu. On sait que Victor Hugo est arrivé vierge au mariage. Au cours de la nuit de noces, d’après l’historien Henri Guillemin qui cite une source de première main dans son ouvrage Hugo et la sexualité (éd. Gallimard, 1965), le jeune marié aurait fait l’amour neuf fois. Or, on apprend par l’écrivain Ruben Gallo qu’à l’Université de Princeton, Mario Vargas Llosa, au début du siècle, en évoquant dans ses conférences la personnalité de l’auteur des Misérables auxquels il avait consacré un essai, précisait qu’il avait honoré sa femme sept fois durant cette nuit-là. La question fondamentale s’impose : si l’affirmation de Guillemin est exacte, pourquoi Mario Vargas Llosa voulut-il diminuer la performance sexuelle du grand poète national ? Il doit s’expliquer. Et vite !   

Samedi 6 avril

 Il y a donc un « acte 21 » pour les Gilets jaunes. Depuis son élection, Macron joue ami-ami avec Sarkozy chaque fois qu’il le peut. L’ancien président y trouve son compte et surtout sa manière d’exister dans l’opinion. Il garde cependant sa liberté de parole. Ainsi, il répète à l’envi à propos des Gilets jaunes « ça finira mal ! » Sûr qu’il n’est pas le seul à le penser.

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 C’est le 8 janvier 1959 que fut signé le décret nommant Malraux ministre de la Culture. Un soixantième anniversaire complètement oublié. Du reste, depuis le début de ce siècle, aucun nom n’est encore resté en mémoire à la direction de ce département. Aillagon sous Chirac, Mitterrand (Frédéric) sous Sarkozy et Filipetti sous Hollande ont un peu marqué la rue de Valois de leur empreinte ; mais chaque président avait la possibilité de donner plus d’aura au domaine en nommant des personnes plus prestigieuses. Macron aussi, bien sûr, dans la foulée de son parcours victorieux. En fait, ce pilier de la démocratie vivante et de la coexistence des peuples n’a plus la cote en ces temps où s’impose la marchandisation des actions les plus éloignées du commerce et de la finance. La Culture, par sa nature, devrait féconder aussi les travaux du Parlement européen. Les débats qui s’annoncent n’augurent pourtant pas de pareille vitalité.

Dimanche 7 avril

 Dans sa chronique du JDD, Anne Sinclair évoque l’intrusion des Russes dans la campagne de Trump et dans celle de Macron, le Brexit et tant d’autres informations fausses dans des domaines moins perceptibles, moins sensibles. « Quand j’ai commencé le métier de journaliste, je n’avais jamais imaginé qu’une information délibérément falsifiée finirait par avoir plus de poids que les démentis les plus sérieux. »

Image: 

Manifestation contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à la présidentielle, à Alger, le 8 mars 2019. © REUTERS/Zohra Bensemra

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