semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Surmonter « la tragédie des différences »

Le 10 juillet 2018

Dimanche 1er juillet

 Décidément, la démocratie-chrétienne munichoise n’a pas retenu les leçons de l’Histoire. Angela Merkel n’en a pas fini avec son ministre de l’Intérieur, plus fermé que jamais sur le problème des migrants, et insatisfait de l’accord obtenu eu sein des 28, qui use du chantage de la démission afin de lui faire adopter une position plus sévère. « Gardez-moi de mes amis… » La déstabilisation de la chancelière la fragilise. On ne la sent pas aussi solide sur ses bases qu’au cours des autres moments périlleux qu’elle traversa durant ses mandats précédents. Derrière l’odeur de poudre pointe celle du sapin. Fin de règne ?  

                                                           *

 « …sans distinction de race » dit la Constitution française en son article premier. Une multitude d’amendements ont été déposés dans le but de retirer cette expression sous prétexte qu’il n’y a qu’une seule race humaine. On le savait depuis Darwin ; et puis les progrès de la biologie ont démontré qu’à 99,9 %, tous les êtres humains de la planète étaient pareils. Mais le Constituant doit-il se baser sur la biologie pour énoncer ses principes ? L’on sait bien ce que signifie cette formule humaniste dans l’esprit du citoyen : que vous soyez jaune, blanc ou noir, vous êtes chez vous et vous avez les mêmes droits et devoirs que quiconque en cette République. C’est tout simplement fondamental. Le supplément Idées du Monde relate la réflexion sans prendre position, en donnant les points de vue opposés. Cette révision de la Constitution, c’est comme l’héritage de Johnny Hallyday : le cirque ne fait que commencer

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 Á Bruxelles, on inaugure une Place Lumumba et une statue du Premier ministre qui prononça le discours historique de l’indépendance devant le Roi Baudouin Ier impassible mais outré, le 30 juin 1960. La communauté congolaise de la capitale belge célèbre l’événement dans l’allégresse et les petits-fils  de l’homme d’État renversé, torturé, avant d’être assassiné se réjouissent de la reconnaissance. Il en va souvent ainsi des martyrs. Mobutu n’aura jamais sa statue à Bruxelles mais c’est lui, le sanguinaire, qui aura marqué le premier demi-siècle du Congo indépendant puisqu’après avoir éliminé Lumumba, il le dirigea jusqu’à sa chute pour cause de maladie en 1997. Parmi les citations de Léopold II que l’historien Georges-Henri Dumont rassembla et commenta (éd. L’Amitié par le livre, 1948), on trouve celle-ci : « C’est dans leurs chefs que les noirs doivent voir la vivante démonstration de ce principe supérieur que l’exercice de l’autorité ne se confond nullement avec la cruauté ; la seconde ruine la première. »

Lundi 2 juillet

 L’arrivée de la gauche au pouvoir, au Mexique, est déjà en soi un événement historique. Depuis près d’un siècle, on finissait par considérer que la droite gouvernait de manière évidente et naturelle. S’il en était ainsi, c’est que la mafia des producteurs de drogue tenait les rênes du pays. En annonçant sa volonté de briser le système de corruption dans son discours de victoire, Alvarés Manuel Lopez Obrador (dit AMLO) prend un risque énorme. Qu’il évoque des « changements profonds » dans la politique sociale de son pays, c’est bien le moins pour un président socialiste ; qu’il signale que le Mexique sera gouverné de manière démocratique « sans dictature », c’est aussi une réflexion qui tient de l’évidence mais qui, en Amérique latine, a son poids d’authenticité ; qu’il échange des amabilités avec Trump en espérant des collaborations positives, c’est de circonstance en attendant les inévitables accrocs, mais qu’il s’attaque tout de go aux solides réseaux de la drogue, c’est une attitude courageuse qui l’honore et qui, espérons-le, ne le mettra pas en danger physiquement. « Nous allons réussir la transformation du pays sans violence ! » a-t-il aussi clamé. La campagne électorale causa la mort de plus de 140 militants, dont 23 prêtres, l’Église catholique, comme souvent dans ces pays-là, ayant pris fait et cause pour les combats du socialisme.

Mardi 3 juillet

 Petite pensée d’Albert Camus à méditer pour monsieur Hans Seehofer, ministre de l’Intérieur d’Angela Merkel : « La fin justifie les moyens. Mais qu’est-ce qui justifie la fin ? »

                                                           *

 Entré dans sa troisième décennie, le Festival de la Correspondance de Grignan élargit son champ d’activités. Désireux de placer cette discipline à sa juste place dans le registre littéraire, en appui des lectures qui se déroulent au château sous entrée payante, les organisateurs proposent un programme de conférences gratuites au bord de l’enceinte où de nombreux bouquinistes étalent des ouvrages en rapport avec les sujets traités. Un thème les réunit. Cette année, la littérature belge de langue française est à l’honneur, ce qui donne l’occasion à un public nombreux, d’entendre une magistrale leçon inaugurale de Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie de Bruxelles ;  et qui montre, par le détail du programme, à quel point le domaine de l’écriture est riche dans ce royaume qui ne se prend pas au sérieux. Afin de nourrir davantage encore ce rendez-vous situé en prélude au Festival d’Avignon proche de quelques coudées, le maire, Bruno Durieux - ancien ministre-délégué à la Santé dans les gouvernements Rocard et Bérégovoy de François Mitterrand -, d’obédience politique centriste, polytechnicien et néanmoins aussi sculpteur, possède  encore de nombreuses pistes d’intérêt et de croissance. Ainsi, pourquoi n’ouvrirait-il pas ses espaces à la philatélie ?  Car pour que la lettre, si élégante, savoureuse, attachante soit-elle, parvienne à son (ou sa) destinataire, il importe d’affranchir l’enveloppe dans laquelle son auteur la glisse. Et en France, aborder l’histoire de la Poste, c’est encore, souvent, ouvrir les portes enivrantes de la littérature, aussi bien à la terrasse d’un bistrot parisien avec Alphonse Allais que dans les airs avec Mermoz, Saint-Ex et tant d’autres pionniers…

Mercredi 4 juillet

 Il n’est plus question de parler de « crise » s’agissant des migrations. Le phénomène de mutation est désormais reconnu comme un mouvement qui s’impose dans la marche du monde et qui, si les chiffres reflètent un ralentissement depuis quelques mois, pourrait s’amplifier considérablement d’un moment à un autre, déclenché par un événement inattendu comme une guerre, une épidémie, une catastrophe naturelle ou un accident climatique. Par-delà les tribunes et les dossiers commentés, des premiers livres apparaissent. Celui de Stephen Smith (La Ruée vers l’Europe, éd. Grasset) -  professeur d’études africaines à l’université de Duke, qui fut au début du siècle le correspondant de Libération et puis du Monde - annonce clairement la mutation : « La migration de masse n’a pas encore eu lieu » précise-t-il. L’Eldorado européen devra considérer prioritairement cette nouvelle donne. La question lui est désormais vitale. Son défi est aussi philosophique : il s’agit de surmonter « la tragédie des différences », une expression qui traduit bien les oppositions à cet égard. On la doit à Jean Daniel, toujours aussi pointu et pertinent dans l’analyse des faits et les leçons qu’il convient d’en tirer.  

Jeudi 5 juillet

 Á l’automne prochain, les éditions Gallimard publieront des lettres d’amour passionnées de Dominique Rolin (1913 – 2012) à Philippe Sollers (1936). Celui-ci l’a souhaité mais sans que les siennes, parues séparément, ne viennent construire le croisement classique formant une correspondance. Environ 5000 lettres couvrant un demi-siècle témoignent de cette liaison restée clandestine. Elles ne seront pas toutes publiées. Jean-Luc Outers, qui réalise le travail, décrit sa manière d’avoir opéré la sélection, choisissant de les réunir plutôt comme pour bâtir une histoire. Sur le plan littéraire, on découvrira sûrement des pages admirables. Mais il ne faudra donc point parler de correspondance.

Vendredi 6 juillet

 Et François Hollande, à propos, comment va-t-il ? Parfaitement bien, merci. Il continue, souriant pleines dents, à parcourir la France de librairie en librairie. Cette semaine, il a dédicacé son livre dans le Vaucluse, avec notamment une halte très chaleureuse autour d’un public nombreux et averti en Avignon, tandis que la ville bruissait dans les ultimes préparatifs du Festival. Cet après-midi, il fera étape à Marseille, en commençant par la salle de rédaction du journal La Provence pour un entretien qui occupera sûrement la une et quelques pages de l’édition de fin de semaine… Il distille un peu partout sa bonne humeur et transmet ses analyses en fraternisant avec le peuple français. Les Leçons du pouvoir n’ont pas fini de lui donner la joie des contacts simples et chaleureux.

                                                           *

 L’envoyé spécial de TF1 sur les places publiques belges est catégorique : « Ce soir, dans ce pays, il y a 11 millions de fous ! ». La liesse que l’image renvoie est en effet d’une frénésie de maboulisme. La Belgique vient de battre le Brésil en un match d’une intensité extraordinaire. Elle rencontrera la France en demi-finale mardi prochain. Un autre délire est attendu.

Samedi 7 juillet

 Depuis Antoine Blondin, on sait que le reportage sportif dans le cadre d’une compétition intense peut devenir un morceau de bravoure littéraire. Les deux matches qui se sont déroulés hier, et qui ont permis à la France (2-0 contre l’Uruguay) et à la Belgique (2-1 contre le Brésil) de se donner rendez-vous en demi-finale offrent l’occasion aux plumes les plus talentueuses de s’épancher. Pour l’heure, on verse surtout dans les superlatifs, les étonnements et les comparaisons ; mais il est permis d’espérer voir poindre le temps des métaphores. En radio, on cherchera les successeurs d’Armand Bachelier (RTBF) sur le Tour de France, et d’Eugène Saccomano (Europe 1) pour la Coupe du Monde. Car si, mardi soir, il s’agira de saluer une ardente demi-finale entre la France et la Belgique, les sources historiques d’allusions chevaleresques ne manqueront pas. Hier soir, Iouri Djorkaeff, le conseiller de TF1 au commentaire du match Brésil – Belgique, ne cessait de se dire « émerveillé » par les Diables rouges. Il finit par lâcher, un temps : « On a l’impression que le Brésil joue en rouge. » Plus beau compliment était impossible à trouver. Et si les Bleus redevenaient champion du monde, rien de plus facile à chercher comme titre. On peut parier d’ores et déjà que beaucoup de journaux l’emprunteraient à Alexandre Dumas : "Vingt ans après".

Dimanche 8 juillet

 Pedro Sánchez, le Premier ministre socialiste espagnol, travaille beaucoup et communique peu. Il a raison : c’est la meilleure manière de contribuer à l’apaisement de son pays. Le voici désormais qu’il s’attaque au problème catalan. C’est plus qu’un test. Ce dossier sera pour lui déterminant quant à la suite de sa carrière au plus haut niveau. En attendant, l’Espagne continue à mettre au point une politique humanitaire au sujet de l’immigration, une attitude qui tranche complètement avec celle de l’Italie et dont on appréciera les effets lorsqu’il s’agira d’évaluer (et de comparer) la situation de l’Emploi dans chacun des deux pays

                                                           *

 En fin d’après-midi, les télescripteurs crépitent depuis le Brésil. L’équipe de football est rentrée au pays tête basse mais il ne s’agit pas de rédemption sportive. Une cour d’appel ordonne la libération immédiate de l’ancien président Lula da Silva. On se doutait un peu qu’il ne resterait pas en prison. On ignore encore toutefois si le tribunal électoral acceptera qu’il puisse briguer un troisième mandat présidentiel. Il est bon de comparer les deux informations. Des millions de gens, au Brésil, espèrent une vie quotidienne meilleure grâce à cet homme. Le foute procure l’émotion, la fierté d’un peuple, des sentiments puissants mais éphémères. Ne jamais oublier qu’au bout du compte, ce n’est qu’un jeu.

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 Il y a des moments où la bégueulerie et le puritanisme étatsuniens sont vraiment écœurants. Après avoir exclu Roman Polanski, l’Académie des Oscars propose à son épouse, Emmanuelle Seigner, d’en faire partie. Piquante lettre ouverte de l’intéressée dans le Journal du Dimanche (JDD) « (…) Cette Académie pense probablement que je suis une actrice suffisamment arriviste, sans caractère, pour oublier qu’elle est mariée depuis vingt-neuf ans avec l’un des plus grands metteurs en scène. Je l’aime, c’est mon époux, le père de mes enfants. On le rejette comme un paria et d’invisibles académiciens pensent que je pourrais ‘monter les marches de la gloire’ dans son dos ? Insupportable hypocrisie ! (…) »

                                                           *

 Monseigneur Benoist de Sinety fut, en tant que curé de Saint-Germain-des-Prés, le secrétaire du cardinal Lustiger et ensuite celui du cardinal Vingt-Trois. Aujourd’hui vicaire général, il est l’un des cinq adjoints de l’archevêque de Paris. Il vient de faire paraître un petit livre en forme de pamphlet (Il faut que des voix s’élèvent, éd. Flammarion) par lequel il dénonce notamment l’attitude des tartuffes de tous bords et de tous pays - dont le sien - dans le drame des migrations. Il n’hésite pas à comparer des bateaux comme L’Aquarius à l’Exodus. Ce prêtre que l’on dit bon vivant célébra les obsèques de Johnny Hallyday. A-t-il été piqué par le besoin de vedettariat ou est-il le nouvel Abbé Pierre ? On le saura très tôt.

Lundi 9 juillet

 « On la trouvait plutôt jolie Lily

Elle arrivait des Somalis Lily

Dans un bateau plein d’immigrés

Qui venaient tous de leur plein gré

Vider les poubelles à Paris

Elle croyait qu’on était égaux Lily

Au pays de Voltaire et d’Hugo Lily

(…) »

 Si des chaînes radiophoniques désirent aujourd’hui souhaiter un heureux 84e anniversaire à Pierre Perret, elles seraient bien inspirées en diffusant Lily, une chanson qu’il écrivit en 1977, et qui dégage de nos jours une déconcertante pertinence.

     

Image: 

« Elle croyait qu’on était égaux Lily », chantait Pierre Perret en 1977. Photo © DR

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