semaine 33
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Requiem pour Sainte-Sophie

Le 24 juillet 2020

Samedi 18 juillet

 Une hypothèse qui n’est pas si absurde. L’accentuation du réchauffement climatique provoque une montée des eaux qui risque d’inonder des zones de territoire hollandais, d’engloutir des petits ports de pêche, primordiaux pour l’économie. Il s’agit de construire des digues, beaucoup de digues, et en un temps bref. Le gouvernement hollandais sollicite l’aide de l’Union européenne qui dégage des budgets importants afin de faire face au péril. L’ensemble des membres sont d’accord mais l’Italie conditionne son acceptation à la possibilité de contrôler l’utilisation de cet argent. Que penserait-on de ce comportement ? C’est pourtant celui qu’adopte Mark Rutte, Premier ministre hollandais, eu égard aux aides proposées par le couple franco-allemand à destination de l’Italie et de l’Espagne, principaux pays touchés par la pandémie de Covid-19. Le sommet européen est en plein blocage. On jouera demain les prolongations et Angela Merkel annonce qu’ils se quitteront peut-être sans accord. On pourrait placer cette déclaration sous le signe de l’intimidation. C’est plutôt de la lucidité, du réalisme de participante expérimentée ; et c’est aussi la crainte de manquer la trace qu’elle devrait, voudrait laisser dans l’histoire de l’Europe. 

Dimanche 19 juillet

 Laurent Joffrin n’avait pas pris sa décision sur un coup de tête. Il annonce une conférence de presse pour demain et il est loin d’être seul. Cent dix personnalités de la vie civile participent à son essai de rassemblement, parmi lesquelles pas mal de femmes connues pour leur engagement : Laure Adler, Hélène Cixous, Agnès Jaoui, Ariane Mnouchkine, Mazarine Pingeot, etc. Des partis et mouvements associatifs sont invités, mais pas l’extrême gauche de Mélenchon et les verts de Jadot. Des politiques sont « informés » de l’initiative, à commencer par François Hollande. Ce n’est pas un coup de tête, à coup sûr, mais pour le coup, il vaudrait mieux que ce ne soit pas un coup dans l’eau…

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 L’humour d’Anne Roumanoff consiste à frôler les limites du vraisemblable. Cet exercice de funambulisme la conduit parfois au rapprochement des réalités. Dans son billet du JDD qu’elle intitule Le convivial Monsieur Castex, elle dresse un portrait gentil du nouveau Premier ministre français. La finesse des contours laisse entrevoir le clin d’œil. Et puis vient le dernier alinéa, si vrai, si juste, et qui révèle parfois la carence d’un personnel politique, plus connecté avec les médias qu’au contact des citoyens, jusqu’au jour où le suffrage universel est appelé à s’exprimer. « Finalement, Monsieur Castex avait peut-être ce qui manque à beaucoup de politiques et qui est sans doute la chose la plus essentielle à apprendre de la vie, une grande expérience des relations humaines ».

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 Le sommet européen en mode blocage fait peine à observer. La nuit sera blanche, et de surcroît peut-être inutile. « L’Europe, l’idiot du village global » : La crainte d’Hubert Védrine, exprimée depuis longtemps, est-elle en train de se réaliser ?

Lundi 20 juillet

 Des savants dignes d’intérêt parlent sérieusement de deux milliards de galaxies. Qu’est-ce que cela veut dire ? La Terre serait-elle comparable à un grain de sable dans l’immensité de l’univers ? Et Dieu dans tout cela ? En fait qu’Il soit ou qu’Il ne soit pas, cela n’a plus aucune importance.

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 Les sociaux-démocrates de la Macédoine du Nord favorables à l’entrée dans l’Union européenne ont remporté de justesse les élections. Ils ne possèdent toutefois qu’une majorité relative. Le choix de la force d’appoint sera donc simple et clair : pour ou contre l’Europe. Si ceux qui la dirigent observent les palabres de Bruxelles, ils doivent hésiter…

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 Avaler des revues de presse le matin et le soir et tomber ensuite sur une réflexion de Jean-Luc Godard : « La surinformation suractive l’oubli ».

Mardi 21 juillet

 Réduire le plus possible la voilure du plan de relance proposé par le couple Macron-Merkel, voilà ce que recherchaient les quatre « frugaux ». Conduits par les Pays-Bas, l’Autriche, le Danemark et la Suède ont provoqué un suspense inquiétant pour l’Europe. Une fois de plus, celle-ci en est sortie renforcée, plutôt par crainte de l’échec davantage que par une solidarité entière et active, ressentie et vécue. Bon. On s’en contentera donc, sachant que la règle de l’unanimité ne peut pas conduire à autre chose qu’une panoplie de compromis examinés en cascade. L’auteur de cette panoplie fut cette fois le président Charles Michel. Il lui fallut quatre jours et deux nuits pour éviter la honte. Il y est parvenu. Le voici entré dans la liste des bâtisseurs.  

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 Mais que voilà une belle Fête nationale belge ! Comme en France, le défilé militaire a été réduit au maximum afin de laisser la vedette aux personnels soignants et ordinaires qui comptent tellement chaque jour et dont les capacités n’étaient plus considérées jusqu’à ce que survienne la crise sanitaire. Même les éboueurs n’ont pas été oubliés ! Tout ce petit monde, ému par les honneurs inattendus, faisait plaisir à voir. Et le roi Philippe ! Il s’émancipe ! Le voilà qu’il prend la parole et qu’il prononce des mots sortant de la diarrhée verbale traditionnelle, sur la place royale gorgée de soleil… Ce n’est pas tout ! Après la cérémonie officielle, il emmène, pater familias, toute sa tribu visiter des maisons de repos. Les vieux n’en croient pas leurs yeux et du coup, ceux-ci se mouillent… Ah ce satané virus avait quand même du bon aujourd’hui…

 Évidemment, la liesse populaire était absente. Mais avait-elle vraiment un sens, à l’ombre de Sainte-Gudule où la journée avait débuté par un Te deum ? La Brabançonne, ce n’est pas la Carmagnole au fond… On peut être fier de sa monarchie catholique sans la gratifier d’une danse des canards. D’ailleurs, aucun monarque n’est heureux quand ses sujets font coin-coin. C’est mauvais cygne.

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 La course à la planète Mars est telle que même les émirats arabes y participent. Depuis le Japon, une sonde spatiale appartenant à Dubaï a été lancée. Et que prévoit le Coran dans ce cas-là ?

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 Dans son Journal, Edgar Morin relève beaucoup de citations picorées dans ses lectures. Ainsi, que de ministres et autres personnalités politiques n’ont pas utilisé cette formule comme si elle était de leur cru :

« On peut juger du degré de civilisation d’une société en entrant dans ses prisons. »

 Elle est de Dostoïevski.

 Et celle-ci, reprise cette fois par des historiens ou des journalistes :

 « Nous savons qu’un homme peut lire Goethe ou Rilke le soir, il peut aussi jouer du Bach et du Schubert, et aller tranquillement travailler à Auschwitz le matin. »

 Elle est de George Steiner.

Mercredi 22 juillet

 Chacun des vingt-sept chefs d’État et de gouvernement est retourné dans son pays. Tous ont désormais la possibilité d’évoquer à leurs concitoyens des résultats positifs pour leur nation. Il y aura 750 milliards d’euros à répartir, dont 390 en subventions. L’Italie et l’Espagne, les deux pays qui furent les plus touchés, seront les premiers bénéficiaires. Quant aux quatre « frugaux – radins », non seulement ils sont parvenus à réduire le paquet des subventions, mais ils ont aussi obtenu un rabais sur leur quote-part, leur contribution au budget de l’Union ; ce qui prouve bien qu’ils menaient davantage une négociation de marchands de tapis plutôt qu’une réflexion sur la nature de l’indispensable solidarité. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le pas essentiel (« historique » dira-t-on une fois de plus…) franchi en matière de solidarité active n’est significatif que s’il est irréversible et que la solidarité s’applique dans les comportements réguliers plutôt qu’à l’occasion de situations exceptionnelles. C’est désormais sur ce plan-là que la personnalité de Charles Michel pourra être appréciée : inscrire ces comportements d’entraide mutuelle dans la durée. Ce devrait aller de soi dans un égrégore, mais le spectacle des jours qui viennent de s’écouler démontre qu’une tâche de vigilance permanente s’impose.

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 La crainte de morts causées par la famine s’installe au Liban. On n’aurait jamais oser supposer que pareille situation fût possible, même si les circonstances poussaient à se demander comment ce pays – autrefois surnommé « la Suisse du Proche-Orient » - tenait debout. L’effondrement de la situation économique accentué par la crise du Covid produit une pauvreté inimaginable. On mesure ainsi par le pire les limites de l’Organisation internationale de la Francophonie.

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 Anne Hidalgo et le jeune maire écologiste de Grenoble Éric Piolle, ont réuni à Tours une vingtaine de maires de grandes villes, socialistes, écologistes, afin de créer un réseau « vert – rose – rouge » et peser sur les décisions nationales. Ils se reverront en décembre. C’est évidemment dans la perspective du grand débat de la présidentielle qu’ils se manifesteront pleinement sans pour autant – ils le précisent – faire émerger un candidat de leurs rangs. Leur démarche intervient au moment où de plus en plus d’hommes et de femmes aux responsabilités (à commencer par Emmanuel Macron) insistent sur le rôle accru que doivent jouer les collectivités locales et territoriales, ainsi que la crise sanitaire l’a démontré.

Jeudi 23 juillet

 « Le ralentisseur ». C’est le terme bien choisi qu’emploie Pascal Lamy, disciple et collaborateur principal de Jacques Delors, pour qualifier le Premier ministre néerlandais Mark Rutte. En évaluant les résultats du récent sommet européen si important, Lamy souligne qu’on avait espéré une Europe plus cohérente et harmonieuse depuis le départ des Britanniques. Il considère que Rutte a profité de ce départ par occuper leur place. Bon. Eh bien il n’y a plus qu’à espérer que ce ralentisseur quitte la scène… Il n’a que 53 ans mais il est déjà Premier ministre depuis le 14 octobre 2010… Est-ce que les hautes personnalités libérales qui dominent ces temps-ci la machine européenne pourraient faire entendre raison à leur « ami » ? Verhofstadt, Reynders, et surtout Michel… Qu’un conservateur britannique bloque les avancées de l’Union européenne, on peut encore comprendre, mais qu’un libéral hollandais dont le pays tire tellement bénéfice de sa participation à cette union, c’est d’une absurdité qui, venant d’un homme intelligent, s’apparente à de l’indécence.  

Vendredi 24 juillet

(Salut aux amis québécois francophones ! Une pensée pour ce jour de 1967 où le général de Gaulle lança depuis le balcon de l’Hôtel de ville de Montréal : « Vive le Québec libre ! »)

 

 Quand un attentat motivé par l’islamisme produit 2 ou 3 morts, l’information couvre la une de tous les journaux et l’indignation des chancelleries.

 Ce matin, Recep Erdogan a tué 85 ans d’histoire de la laïcité dans son pays, plus d’un millénaire de chrétienté, un monument symbole du pluralisme des peuples et de la pensée universelle, avec en prime un uppercut à celui qui, par son seul nom, est synonyme de la grandeur du pays. Il était là, accompagné de milliers de fidèles, pour la première prière à Sainte Sophie redevenue mosquée, comme le fit l’empereur ottoman dès son arrivée à Constantinople à la tête de ses troupes, en 1453. Oubliée la crise économique, oubliées les difficultés financières de la Turquie, oubliée la crise sanitaire, il s’agit de substituer, à toutes les inquiétudes que nourrit la gestion de l’État, la seule position qui peut les effacer : la fierté de l’islam.

Les chancelleries se taisent et les organisations de défense de la laïcité sont en vacances.

 

 

Image: 
Plus qu’un musée, Sainte-Sophie était un symbole universel. C’était en 2019. Photo © Gabrielle Lefèvre

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