semaine 48
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Quelques réflexions sur l’après

Le 16 avril 2020

Mercredi 8 avril

 Il est des biens et services qui doivent être placés en dehors des lois du marché (…) La Santé et l’État-Providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux (…) Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie à d’autres est une folie. » Qui parlait ainsi ? Jean-Pierre Chevènement ? Non. Emmanuel Macron, le 12 mars, en s’adressant aux Français. On annonce qu’il va s’exprimer de nouveau lundi prochain. Le gros mois qui nous sépare du 12 mars n’a pas été réjouissant. Il s’est même accompli selon une morbidité graduelle. On va donc entendre ses propos en rapport avec ceux qui furent prononcés, en se souvenant qu’il avait ajouté la préparation de « décisions de rupture ». Lourde mission, d’autant qu’il devra aussi évoquer la solidarité européenne, toujours difficile à constituer alors qu’elle devrait quasiment aller de soi.

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 Laurent Joffrin a découvert la référence qui manquait à l’information. En ces temps de crise sanitaire, on évoque la grippe espagnole, sachant qu’elle fut terriblement meurtrière, mais dont le bilan a été noyé dans les conséquences de la Grande Guerre, comme il fut encore noyé dans les commémorations du centenaire de 14-18. Ce n’est qu’à la faveur du drame actuel que l’on s’y intéresse à nouveau. Un livre d’une journaliste scientifique anglaise, passé presque inaperçu à cause des cérémonies nous apprend que la grippe espagnole de 1918-1919 causa la mort de dizaines de millions de personnes, un bilan plus considérable que ceux des deux guerres mondiales additionnés. L’a-t-on tu, ce bilan, à l’époque ? Les peuples avaient envie de vivre, envie de joie de vivre après avoir connu les tristes années de tranchées. Ce fut sûrement la plus horrible pandémie que l’humanité connut. Jusqu’à présent, par bonne fortune et surtout grâce aux progrès de la science et aux dévouements de celles et ceux qui la servent, la comparaison avec le coronavirus Covid-19 n’aurait aucun sens. (Laura Spinney. « La Grande tueuse. Comment la grippe espagnole a changé le monde », éd. Albin Michel)

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Un point me semble clair : pour avoir une chance que l’après soit meilleur que l’avant, il faudrait, pendant, préserver, cultiver et même développer sa faculté à s’intéresser au monde dans son infinie variété. Par exemple, il serait bon que nous demeurions capables d’apprécier les changements de saisons. » (Olivier Rey, philosophe, in Le Figaro, 7 avril 2020)

Jeudi 9 avril

 Avec beaucoup d’élégance, Bernie Sanders abandonne la compétition au sein du Parti démocrate, le confinement nécessaire empêchant l’organisation de débats et de meetings. Il se rallie à la candidature de Joe Biden pour empêcher la réélection de Donald Trump en espérant peser par ses propositions sur le programme présidentiel de son concurrent. Rien, là, n’est que plus normal et il est aberrant de considérer l’abandon de Sanders comme un échec. Au paradis du capitalisme débridé, un parcours comme le sien est déjà inouï. Á supposer, ô miracle !, que Sanders ait remporté la course à l’investiture, c’était le plus beau cadeau que l’on puisse faire à Trump qui aurait rassemblé sur son nom tous les suffrages de la peur. Se dire socialiste aux États-Unis, c’est se présenter comme l’envoyé du diable.  

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 Il y  a quelque chose de répugnant dans l’attitude du gouvernement néerlandais, à exiger un audit des finances des pays du Sud avant de s’engager sur une voie de solidarité. Ces vertueux, conduits par le Premier ministre Mark Rutte, dégagent une suffisance insupportable, et le ministre des Finances Wopke Hoekstra ferait bien de se rendre compte qu‘indépendamment des cabinets d’affaires et des bureaux de conseils Mc Kinsey, la politique se bâtit aussi avec des gens, pas uniquement avec des chiffres. Lorsque ces messieurs de la nouvelle vague au tout-argent, comptant ou pas content, se refusent à « payer les dettes des autres », ils devraient quand même prendre conscience que la solidarité réclamée ne concerne pas les dettes du passé mais seulement celles liées au déclenchement de la crise sanitaire et ses conséquences. Les Pays-Bas n’ont pas choisi la méthode du confinement. On n’oserait imaginer ce qui se passerait si le malheur s’abattait sur eux et que le Coronavirus y trouve un superbe terrain de démultiplication soudaine.

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Nous devons repenser l’avenir en dehors des règles posées au plan théorique par Friedrich Hayek et Milton Friedman, et sur le plan politique par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Souvenons-nous que le marché unique a été créé en Europe quand le néolibéralisme était à son zénith. Il faut aussi savoir prendre congés en Europe de Jacques Delors et Pascal Lamy. La concurrence pure et parfaite a eu son heure de gloire mais elle a aujourd’hui fait son temps. » (Jean-Pierre Chevènement in Le Figaro)

Vendredi 10 avril

(Le 10 avril 1841, Stendhal écrit à son ami Domenico Fiore : « Je trouve qu’il n’y a pas de ridicule à mourir dans la rue quand on ne le fait pas exprès. » Le 22 mars suivant, il s’écroulera rue des Capucines (aujourd’hui rue Danielle Casanova, 2e arr.)

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 Hier, la vidéo-conférence des ministres des Finances européens devait commencer à 17 heures. Elle fut reportée d’heure en heure jusqu’à 21 h 30. Elle s’acheva 35 minutes plus tard par un accord de solidarité de plus de 500 milliards. Après les 16 heures improductives et la nuit blanche d’avant-hier, il était indispensable d’aboutir. Nul doute que les téléphones ont dû chauffer entre Merkel, Macron et les autres, le Néerlandais Rutte en particulier. Au petit déjeuner, les Européens pouvaient lire, de préférence sans pouffer, les mots triomphants et choisis des protagonistes. Parmi les plus spirituels, on trouvait celui de Bruno Le Maire, évidemment : « Pas de bons compromis sans de bonnes ambiguïtés » ; et la simplicité glorieuse du ministre des Finances allemand Olaf Sholtz : « C’est un grand jour pour la solidarité européenne. » Prière de ne pas rire disions-nous…

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Réflexion pour l’après-Covid-19 : « C’est par plus de justice fiscale que l’on dégagera les ressources nécessaires pour faire face à cette crise et pour construire le monde d’après. Beaucoup plus qu’on ne le pense, nos vies dépendent du personnel médical et des services publics au sens large, du personnel non-cadres des activités essentielles (alimentation, énergie, propreté, transport). Ces professions, précarisées ces dernières décennies, vont de surcroît payer un lourd tribut face au coronavirus. C’est le moment de mettre à contribution les gagnants de la mondialisation d’hier pour donner une chance aux générations futures. » (« Il est temps de rebâtir un contrat social plus juste », par un collectif de sept universitaires dont Thomas Piketty, in Le Monde, 9 avril)

Samedi 11 avril

 Le confinement et l’arrêt des relations économiques et commerciales font aussi des heureux. Les riverains de l’aéroport Nantes-Atlantique par exemple. Ils goûtent ce que leur vie aurait pu devenir si l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes avait été construit. « La nuit, nous dormons d’un vrai sommeil. La journée, nous profitons de nos jardins. » Qu’en dites-vous mesdames et messieurs les écologistes ? Et vous, en particulier, monsieur Nicolas Hulot ? Car oui : construire un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, ce n’était pas construire un aéroport de plus, c’était remplacer celui de Nantes-Atlantique, trop nocif pour trop de riverains. Rien n’est simple n’est-ce pas ?

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 Monarchiste nationaliste, grand partisan de l’Action française de Charles Maurras, Jacques Bainville (1879-1936) bénéficie de deux rues et d’une place à Paris. Son œuvre littéraire est assez quelconque. Le seul intérêt que revêt son Journal est le zèle dont il témoigne pour calomnier Victor Hugo. C’en est finalement, avec le recul, assez rigolo. Ainsi le 11 octobre 1902 (sans doute écœuré par les manifestations du centenaire), il raconte qu’effectuant ses visites de candidat à l’Académie, Hugo s’était présenté chez Royer-Collard. Comme le jeune Victor lui demandait poliment s’il avait lu tel livre, son illustre interlocuteur lui avait rétorqué : « Á mon âge, monsieur, on ne lit pas, on relit ! » Aujourd’hui, il n’y a aucun intérêt à lire Royer-Collard, il n’y a pas lieu lire Jacques Bainville ; en revanche, il importe de relire et de relire encore Victor Hugo.

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Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Face à la catastrophe, l’acteur principal, c’est l’État-Providence, pas le marché. Laissons de côté, un moment, la question des libertés publiques, que malmène la priorité accordée à la santé, pour ne considérer que la vie économique et sociale. L’heure est au retour massif de la puissance publique. Le gouvernement n’est plus le « problème », comme on disait au temps du thatchero-reaganisme, mais la « solution ». La pensée dominante qui anime, aux États-Unis comme en Europe, les recettes avancées pour lutter contre la catastrophe appartient à la famille social-démocrate. Paradoxe ou ruse de l’Histoire : il reviendra le plus souvent à des gouvernements de droite ou de centre-droit d’appliquer ce programme commun – ou presque – de la gauche ! (Allain Frachon. « L’après Covid-19 :  à gauche toute ? », in Le Monde, 10 avril 2020)

Dimanche 12 avril

 Ceux qui n’étaient pas (encore) convaincus de la gravité de la situation et de son caractère inédit doivent retrouver les images de la bénédiction pascale urbi et orbi. Le pape, seul, dans la basilique Saint-Pierre. Du Buńuel à l’état pur.

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 Geoffroy Roux de Bézieux, le patron des patrons français (MEDEF) a la solution : il faut sortir tout de suite du confinement, reprendre le boulot, et augmenter le temps de travail. Non, il ne dit pas qu’il faut faire travailler les enfants pour relancer l’économie. Non, il ne l’a pas dit. Heureusement, parce qu’il y aurait encore bien un zozo pour écrire une nouvelle version de « Germinal »…

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Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Avec la décision portant sur le moment approprié de mettre fin au confinement, la protection de la vie, qui s’impose non seulement sur le plan moral, mais aussi sur le plan juridique, peut se retrouver en conflit avec, mettons, des logiques de calcul utilitaristes. Les hommes et les femmes politiques, lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre, d’un côté, des dommages économiques sociaux et, d’un autre, des morts susceptibles d’être évitées, doivent résister à la « tentation utilitariste » : doit-on être prêts à risquer une « saturation » du système de santé et donc des taux de mortalité plus élevés pour redonner de l’essor à l’économie et atténuer ainsi le désastre social d’une crise économique ? Les droits fondamentaux interdisent aux institutions étatiques toute décision, qui s’accommode de la mort de personnes physiques. (…) Seul un noyau dur européen capable d’agir et d’apporter des solutions concrètes aux problèmes actuels pourrait se révéler précieux. Ce n’est que sur cette scène qu’il vaut la peine de combattre pour l’abolition du néolibéralisme. » (Jürgen Habermas. « Il nous faut agir dans le savoir explicite de notre non-savoir », in Le Monde 11 avril 2020)

Lundi 13 avril

 D’où vient qu’une intervention de Macron sur la crise laisse le citoyen-téléspectateur pensif, voire sceptique ? Une humilité trop construite qui débouche sur une contrition bricolée ? Un exposé trop long (25 minutes denses et scandées à un rythme soutenu) dans le souci trop poussé d’être exhaustif - défaut pédagogique bien connu - ? Peut-être que tout cela émerge d’un manque impossible à corriger : le président est jeune, il ne peut pas apparaître comme le père de la Nation. On ne l’imagine pas déclarer fermement : « Je fais la guerre ». Force est pugnacité dans la brièveté. N’est pas Clemenceau qui veut. Dans des circonstances exceptionnelles et tragiques, c’est dans une figure comme celle-là que le peuple place sa confiance.

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « (…) Ce nouvel État social demandera une fiscalité juste et un registre financier international afin de pouvoir mettre à contribution les plus riches (…) Cette crise peut aussi être l’occasion de réfléchir à une dotation sanitaire et éducative minimale pour tous les habitants de la planète, financée par un droit universel de tous les pays sur une partie des recettes fiscales acquittées par les acteurs économiques les plus prospères (…) On ne peut qu’être certain d’une chose : les grands bouleversements politico-idéologiques ne font que commencer. » (Thomas Piketty. « Éviter le pire », in Le Monde)

Mardi 14 avril

 Les écoles françaises rouvriront le 11 mai. Pour le reste, on ne sait pas. Voilà ce que l’on a surtout retenu de la logorrhée macronienne et ce qui est donc commenté ce matin selon les aspects collatéraux que provoque cette reprise. Le président a tellement de fois répété cette date tout au long de son exposé qu’une grande partie des citoyens la perçoivent comme un jour de libération. Car aujourd’hui, les inégalités, c’est avant tout dans les conditions de confinement qu’elles apparaissent et se font sentir

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 On peut lire sur le site Slate.fr un texte déposé le 7 avril à 12 h 52. Il s’intitule « L’être, l’avoir et le pouvoir ». Il est signé par Dominique Strauss-Kahn et porte en sous-titre : « Dominique Strauss-Kahn livre son analyse des conséquences économiques et politiques de la crise provoquée par l’actuelle pandémie de Covid-19 ». C’est une contribution magistrale, un plan de réflexion et d’action parsemé de graphiques et de références très spécialisées, issues d’ouvrages universitaires parfois peu connus, et choisis par l’auteur pour étançonner sa pensée ainsi que ses démonstrations. Celles-ci s’échelonnent sur sept chapitres raisonnés, formant un entrelacs de logiques savamment avisé : Un choc sur l’offre et un choc sur la demande / Á court terme les pertes sont inévitables / Á moyen et long terme les cartes sont rebattues / La crise jette une lumière crue sur la relativité de notre souveraineté / La crise pose aussi en des termes nouveaux la question démocratique / Sans doute entrons nous dans un autre monde / Un autre paradigme. Quel dommage que cet homme soit obsédé par la verticale de son nombril !

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Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Á l’issue de la crise sanitaire, la compétition idéologique reprendra avec force dans une situation où les populations auront été friandes d’intervention étatique et de pouvoir fort. Coincés entre leur réticence à toute action multilatérale et leur confrontation avec Pékin, les États-Unis vont peiner à éviter une redistribution des cartes, mais bien entendu, beaucoup dépendra de l’élection de novembre 2020. La Chine n’est pas en situation d’exercer un leadership mondial mais il n’est pas certain que les États-Unis en soient encore capables. C’est donc bien une fragmentation de la mondialisation qu’il est raisonnable d’attendre, et ce peut être la chance de l’Europe si elle sait se ressaisir. » (Dominique Strauss-Kahn)

Mercredi 15 avril

 Hier, la chronique du Soir était assurée par Jean-François Kahn. Une belle démonstration des inégalités que la crise corona provoque, obligeant tout le monde au confinement, ici dans l’espace agréable et douillet, là dans l’exigüité. Et le journaliste philosophe, ajoutant par honnêteté en post-scriptum, qu’il rédige son article dans un cadre bucolique. Aujourd’hui, la page est occupée par le professeur Vincent De Coorebyter qui, lui aussi, disserte sur les conditions de vie imposées par le virus mais sur le plan de la liberté, et en bon sartrien, au départ de la fameuse phrase provocatrice de son mentor (sait-il que ce jour marque le 40e anniversaire de sa mort…) publiée dans Les Lettres françaises dès la fin de la guerre : « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande. » On pourrait longuement discuter de la liberté dont usait (ou jouissait) Jean-Paul Sartre durant cette triste période mais là n’est pas le lieu ni le débat. « Quand l’inégalité devient brutalement concrète », de Kahn, et « Le vertige de la responsabilité » de De Coorebyter élèvent l’intérêt de ce journal en trouvant le juste équilibre entre les dernières nouvelles du front, leurs effets collatéraux, et les balises d’une réflexion si fondamentale sur un autre monde, un nouveau modèle de société à bâtir. Car rien ne serait pire si tout reprenait comme s’il ne s’était rien passé. Déjà Le Canard enchaîné alerte par un dessin. On lit « Il y avait un avant, y aura-t-il un après ? » et l’on voit Xi Jinping, souriant, préciser : « Oui, un après comme avant… ». Retour au Soir et clin d’œil à William Bourton, responsable de ces pages-là : après l’égalité, après la liberté, avez-vous prévu quelqu’un pour la fraternité ? 

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 En mai, fais ce qu’il te plaît. Le mois prochain, des mesures d’assouplissement et de déconfinement seront décrétées partout dans l’Union européenne. Mais pas aux mêmes dates, pas selon les mêmes critères, pas dans les mêmes conditions, pas aux mêmes statuts. Comme toutes ces mesures seront appliquées progressivement et fonction de l’évolution du virus, les citoyens de l’Union européenne vivront de manière bancale d’un pays à l’autre et auront surtout en commun leurs différences dans le traitement de la pandémie. Bien sûr, la politique de la Santé publique n’est pas du ressort de l’UE. Eh bien justement, cette crise démontre qu’il le faudrait. Encore un bon test pour mesurer l’harmonie entre les États-membres, facteur indispensable d’unité.

 

Image: 

Une pandémie bien plus ravageuse que celle du Covid-19, et passée presque sous silence.

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