semaine 39
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Pour « les industries de la vie »

Le 01 juin 2020

Dimanche 24 mai

 Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou va donc passer devant les tribunaux pendant la durée de son mandat, même si de report en report, cela pourrait durer, l’immunité n’existant pas dans son pays. On évoque de la corruption, 180.000 euros de faveurs, des cigares et autres babioles de luxe pour services rendus, etc. Ne devrait-on pas plutôt le traduire au tribunal de La Haye ? Voici dix-huit ans qu’il construit des colonies en territoire palestinien contre l’avis général, en particulier de l’ONU ? La faute paraît un tantinet plus accablante qu’une boîte de havanes aboutie sur sa table de chevet par l’opération du Saint-Esprit…

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 Le virus ne permet pas à Joe Biden de battre la campagne. Il s’exprime donc de temps en temps à l’écran. Malgré ce rythme lent, il commet des gaffes. Joe Biden aura 78 ans deux semaines après l’élection présidentielle. Il fut pendant huit ans le vice-président des États-Unis d’Amérique, partenaire de Barack Obama. Était-il vraiment le candidat démocrate idéal pour battre Donald Trump, donner un nouveau souffle à son pays, réhabiliter le rêve américain ?

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  Rémi Clément, dans le magazine économique hebdomadaire Challenges : « Avec ses erreurs de communication, Emmanuel Macron est en train de se hollandiser. » Hollandiser ? Késako ? Ah ! On parle beaucoup en ce moment d’un « Ségur de la Santé », l’idée de réinventer la politique hospitalière meurtrie après la crise sanitaire. L’expression a été ainsi proposée comme on parla autrefois d’un « Grenelle de l’Environnement » et parce que le Ministère de la Santé se trouve avenue de Ségur, dans le 7e arrondissement. Pas loin d’ailleurs de l’immeuble qui abritait le quartier général du candidat François Hollande en 2012. C’est peut-être là qu’il faut trouver la signification de « se hollandiser ». Un bel exemple à suivre en quelque sorte…

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 Natacha Polony, la patronne de l’hebdomadaire Marianne, s’était osée à dénoncer les « y’a qu’à » et les « faut qu’on » pour fustiger tous les bavards de la crise sanitaire. Comme tous ces verbiageurs se sont multipliés au fil des semaines, leur portrait a fait florès. On en est même aujourd’hui à parler de la pensée « yaka ». Simultanément, ces deux expressions ont été substantivées. On est donc désormais en présence de deux néologismes : le « yaka » et le « fokon ». Si ces deux noms finissant par entrer dans les dictionnaires, il sera intéressant de préciser leur étymologie. Car c’est ainsi que la langue évolue, et non par une quelconque décision ministérielle.  

Lundi 25 mai

 France Inter abandonne le confinement. Désormais, la matinale la plus écoutée s’accomplira de nouveau en studio, animée par le couple Léa Salamé / Nicolas Demorand. Leur premier invité est François Hollande, qui ne s’était plus exprimé depuis le début du confinement. Une prestation remarquable où il semble avoir enfin décidé de mettre certaines choses au point. En l’occurrence, il s’agit de rétablir une certaine vérité à propos de la pénurie de masques. Il n’en est pas encore à ironiser sur l’expression « pognon de dingue » mais ça pourrait venir dans ses paroles à une autre occasion. Aujourd’hui, il sait que l‘heure n’est pas à régler des comptes mais au contraire à déjà pouvoir assumer l’avenir. Il y a lieu de prendre des mesures rapides ; il propose juillet. « Plus on tardera, plus cela coûtera… » Alors il suggère un plan d’action en cinq points : prévenir les licenciements par un contrat entre l’État et les entreprises ; favoriser l’embauche des jeunes ; permettre aux entreprise de fonctionner sur fonds propres ; développer le pouvoir d’achat des ménages afin de déclencher la relance par la consommation ; encourager « les industries de la vie » comme les nomme Jacques Attali.    

Mardi 26 mai

 L’Histoire est parsemée de substantifs identificateurs reflétant plus ou moins un fait, une époque, un tournant. Jadis, ces appellations souvent hétéroclites s’appliquaient surtout aux gouvernants (Louis VIII le Lion, Philippe VI le Catholique, Mao Zedong le Grand Timonier, etc.) L’histoire de l’Europe n’est pas en reste mais les qualificatifs qu’elle produit concernent davantage les États membres plutôt que leurs dirigeants. Voici les « Quatre frugaux » (Autriche, Danemark, Pays-Bas, Suède). Pour l’heure, on ne sait pas encore si l’adjectif (signifiant « qui se nourrit de peu, qui vit de manière simple » - Larousse) sera celui que les manuels retiendront, car vus d’un autre objectif, ces quatre-là sont parfois désignés « les quatre radins » voire « les quatre pingres » … De quoi s’agit-il ? Eh bien de la survie de l’Europe, ni plus ni moins. Encore, dira-t-on ! Oui mais ici, on est dans la gravité. Après la pandémie, tous les pays de l’Union – et donc aussi l’Union elle-même – vont être confrontés à une crise économique et financière sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Certains membres furent plus endommagés que d’autres. La question de la survie collective nécessite donc une attitude élémentaire : celle de la solidarité. L’Allemagne et la France ont émis une proposition concrète sur la base de 500 milliards. Le mot « mutualisation » n’est pas lancé parce qu’il choque les conservateurs, mais c’est bien de cela qu’il s’agit et c’est bien cela que rejette la bande des quatre.

 La preuve que la situation est grave et qu’il s’agit d’un enjeu de survie pour l’Europe, c’est que les quatre auraient pu être cinq mais que le cinquième, après analyse, a opéré un virage à 180 degrés ; et ce cinquième n’est autre que l’Allemagne. Angela Merkel a senti le péril, comme Emmanuel Macron qui a dû effectuer un examen équivalent. Le président du Parlement européen, David Sassoli, leur a indirectement apporté son soutien en déclarant : « Il y a les pays conscients de la situation et ceux qui ne le sont pas. »

 Revoici en débat l’éternelle conception de l’Union qui a déjà maintes fois obligé les pères fondateurs à se retourner dans leur tombe. L’Union européenne répond-elle à des principes de solidarité ou à de simples mécanismes techniques ? Car au fond (eh oui, les mots ont bien leur importance…), si l’union ne sous-entend pas la solidarité, ce n’est pas l’union n’est-ce pas ? … L’antonyme de « solidaire », c’est bien « désuni », non ?

 On pourrait penser (et parier) qu’une proposition aussi nette du couple franco-allemand devrait être adoptée automatiquement. Mais la règle de l’unanimité est de mise et rien n’est donc acquis. C’est demain que les acteurs entreront en scène. La présidente de la Commission présentera son plan devant le Parlement.

 Petit argument pour égayer les lourds échanges. On nous dit que les ravages du Covid-19 ne sont rien à côté de ceux du réchauffement climatique. Imaginons que les glaces du pôle nord fondent au point d’inonder une partie des territoires suédois et danois et de provoquer des pertes humaines aux Pays-Bas pour les mêmes raisons. Les autres pays de l’Union européenne ne devraient-ils pas, en ce cas-là, contribuer au sauvetage de leurs associés ? Fiction ? Voire…

Mercredi 27 mai

 Ursula von der Leyen a mis le grand braquet. Il faut dire que comme l’Europe joue sa survie, elle joue sa tête. Elle présente un plan de relance de 750 milliards d’euros qui est, par l’emprunt, extérieur au budget 2021-2027. Soit 500 milliards en subventions (la proposition Macron-Merkel soutenue par les pays du Sud) plus 250 milliards sous la forme de prêts (la proposition des pays frugaux/radins/pingres). Tout le monde peut y trouver son compte. L’élément majeur, inédit, est la solidarité, base d’une véritable union fédérale, où chacun paie selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. La nouvelle, exprimée de manière lyrique et volontariste, accueillie par une ovation au parlement devant toute la Commission attentive pour la circonstance, est tellement exceptionnellement remarquable qu’elle est déjà diffusée par tous les médias, commentée ou analysée comme acquise. Elle ne pourra cependant devenir officielle que le 19 juin, lors de la prochaine réunion du Conseil que l’on peut toutefois prévoir agitée.

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 L’Espagne entame dix jours de deuil national en hommage aux victimes du Covid-19. Une décade pour sensibiliser, une décade où le confinement sera consacré à la pensée envers les victimes. Un temps d’arrêt que la mort impose, pour rappeler qu’elle est et sera toujours la plus forte.

Jeudi 28 mai

 Á l’unanimité (ce n’est pas précisé mais le contraire serait étonnant…), le parlement chinois vient de supprimer le statut particulier dont bénéficiait Hongkong depuis qu’elle n’était plus sous dépendance britannique, un an avant la fin du siècle dernier. Comme le précisait la porte-parole du parti communiste chinois, « Hongkong est désormais une ville semblable à toutes les villes chinoises ». Cela signifie que les manifestations réclamant plus de démocratie locale et régionale vont pouvoir être matées plus durement. Il faut s’attendre à des violences urbaines et des victimes. La communauté internationale, l’ONU en tête, s’indignera, demandera de l’indulgence, mais n’ira pas au-delà de la désapprobation publique. En coulisses, on préviendra le pouvoir de Pékin : bon, d’accord, Hongkong ça va… Mais touchez pas à Taïwan !

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« Front populaire ». C’est désormais le titre d’une revue trimestrielle créée par Michel Onfray et Stéphane Simon, éditeur de médias, qui réunira les souverainistes de droite et de gauche (extrêmes qui se rejoignent ? Pas de procès d’intention mais juste un « Hum… »). Le Monde s’érige contre cette initiative. Dans Marianne, Jacques Julliard en rejette le principe tout en défendant la liberté d’expression et Jean-François Kahn décrit ce que l’Histoire du XXe siècle nous enseigne sur les dérives de certaines personnalités de gauche. Dans Le Point, Franz-Olivier Giesbert ironise de manière virulente sur les positions du Monde. L’Histoire ne repasse pas les plats mais elle fournit souvent des repères éloquents. L’élection du président de la République au suffrage universel présente l’occasion d’un vaste débat national couvrant un large champ de vie de la société française. Dans deux ans, on pourra vérifier si cette nouvelle revue accouche d’une querelle germanopratine ou si elle s’est fourvoyée chez le diable. Le premier numéro de Front populaire sera en librairie le 17 juin, la veille de l’anniversaire de l’Appel, ou de la bataille de Waterloo… 

Vendredi 29 mai  

 Le Hirak, ces manifestations spontanées moins sporadiques parfois, que l’Algérie connaît depuis plus d’une année, pourrait renaître dès que le confinement sera levé. Pourtant, aucun mot d’ordre émanant d’aucune structure n’a été jusqu’à présent émis. Cette spontanéité se révèle assez remarquable même s’il faut encore considérer que sans instance directionnelle, le mouvement n’aura les moyens d’ébranler le pouvoir en l’obligeant à des réformes. Peut-être que dans la clandestinité imposée par le virus, l’une ou l’autre personnalité ambitionnant de conduire l’expression de la rue s’est préparée à émerger.

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 Donc, cette crise démontre que le climat et la santé sont étroitement liés, que prendre soin du premier, c’était garantir l’état de la seconde. Il n’y a pas lieu de contester cette nécessité ; mais il serait beaucoup trop simple de penser qu’une préservation planétaire puisse garantir une existence sans maladie. Il y a eu depuis la nuit des temps des épidémies sous toutes les latitudes et toutes les températures. La tendance à la décroissance résulte d’un semblable raisonnement. Il n’est pas sérieux d’imaginer l’interruption du progrès humain ; le problème étant d’en maîtriser les effets, tous les effets. Stopper la mondialisation n’a pas non plus de sens. C’est la relocalisation qui s’impose à la relance économique. Et cætera. Toutes ces évidences, et d’autres encore, vont meubler les nombreux débats qui naîtront cet été aux terrasses recouvrées. L’automne sera fertile en idées neuves mais aussi en couillonnades et en futilités. L’heure des choix sera précédée de l’heure des tris.      

Samedi 30 mai 

 Ayant subi une pollution au plomb, le parvis de Notre-Dame de Paris était fermé au public depuis l’incendie du 15 avril 2019. Il sera de nouveau accessible demain. « Qu’est-ce qu’ils attendent pour envoyer les canadairs ? » Cette réflexion de Donald Trump, devant les images montrant les gigantesques flammes, demeurera comme une des plus belles perles de son mandat.

Dimanche 31 mai

 Á l’exception du Soldat inconnu, toute personne est susceptible de voir son patronyme déclencher des enthousiasmes ou des soulèvements à son insu. George Floyd n’a rien inventé qui puisse sauver l’humanité ; il n’a rien écrit de sensationnel ou d’émouvant ; il n’a réussi aucune prouesse extraordinaire. George Floyd était un citoyen des plus ordinaires. Il est mort dans un caniveau de Minneapolis, étouffé sous le genou d’un flic.

 Et dans de nombreuses villes des États-Unis, son nom provoque des émeutes tellement violentes que le président menace de faire intervenir la troupe.

 George Floyd était noir.  

 

Image: 

Il faut encourager les "industries de la vie", dit Jacques Attali. Photo © 2019 ruedelabiotechnologie

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Commentaires

Portrait de Javeau Claude
Plaisir de te lire, comme d 'hab'

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