semaine 42

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Macron, un homme spécial

Le 02 juin 2017

Dimanche 21 mai

 La première semaine du président Macron s’achève et déjà, des sondages apparaissent qui signalent que plus de 60 % des Français sont satisfaits de lui. Encore heureux ! On se demande ce qu’il aurait pu faire pour qu'il n’en fût pas ainsi… N’est pas Trump qui veut… Après les quotidiens des heures d’après, les magazines hebdomadaires ont, à leur tour, commenté l’événement, chacun à sa manière, cherchant l’originalité en dehors des éditoriaux. Ainsi Marianne, qui propose, une analyse assez simple et objective de Renaud Dély (Ni béni oui-oui, ni lapidation) et une beau raisonnement exploratoire de Jacques Julliard (Du bon usage de Macron) en  rappelant au passage cette si juste citation de Sylvain Tesson : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. » Dans les pages suivantes, quelques personnalités acceptent de disserter sur une demande, un souhait, une mise en garde qu’ils adresseraient au président. Yann Moix évoque les tumultes véhéments de la rue, sorte de caractéristique française à prendre en compte ; Fabrice Luchini confie qu’un jour, en déjeunant avec Macron, il lui avait lu la préface au Gai savoir, de Nietzsche ; tandis que Sonia Mabrouk, journaliste franco-tunisienne, attire l’attention sur l’importance de la Méditerranée, berceau de la civilisation, aujourd’hui le théâtre des réfugiés en quête de terre d’asile. Civilisation justement, c’est le titre du dernier livre de Régis Debray chapeautant une explication : Comment nous sommes devenus américains. Debray dialogue avec Dély dans ce cadre de réflexion-là, et trouve comme à son habitude une formule identitaire appropriée en guise de portrait : Macron, ce Gallo-Ricain, en mettant le doigt sur cette nouveauté inédite qui pose l’une des deux interrogations à conserver pour mémoire : jamais un gouvernement n’a été composé de la sorte avec autant de membres de la société civile.

  Est-ce que le meilleur médecin sera le meilleur ministre de la Santé ? Est-ce que l’agriculteur le plus performant sera le meilleur ministre de l’Agriculture ? Est-ce que la qualité ne doit pas supplanter la différence ? Ainsi, n’est-il pas opportun d’associer des compétences de droite et des compétences de gauche, l’essentiel étant de ne laisser aucune compétence de côté ?  Le bon sens ne peut qu’approuver. « Enfin ! » dira le citoyen au nom de la logique. Soit.

 Debray ne pose pas toutes ces questions sous-jacentes, il préfère souligner que l’on s’oriente peut-être vers une fin de la professionnalisation politique. Le parti En marche est une entreprise. Les candidats députés envoient leur curriculum vitae par Internet et subissent un entretien d’embauche. On souligne qu’un pourcentage considérable de candidats ne l’auront jamais été auparavant. L’expérience du terrain devient carrément un handicap.

 Cette mutation sera-t-elle fructueuse, positive ? La réponse dans quelques années. Ou dans quelques mois…

 Mais la deuxième interrogation, celle à laquelle tous les commentaires devraient s’attacher, réside dans l’arithmétique. Le rapport 66 % - 34 % masque la réalité des chiffres à prendre en compte.  Emmanuel Macron a obtenu 20,743 millions de voix mais 10,644 millions de Français ont voté pour l’extrême droite et 12,101 millions se sont abstenus. Ce sont ces 22,745 millions-là auxquels il faudra penser en gouvernant la France.

Lundi 22 mai

 Par votation, 58 % des Suisses ont choisi d’abandonner progressivement le nucléaire au profit des énergies renouvelables que le relief du pays devrait aisément approvisionner. Nicolas Hulot ne manquera sûrement pas d’attirer l’attention du président de la République sur cette décision. Pour l’heure, on ne connaît pas encore très bien la position du président sur la question. Mais on peut toutefois supposer que Hulot a obtenu des garanties. Sinon, le pronostic de Mélenchon révélant que l’écologiste quitterait le gouvernement dans six mois au plus tard n’aurait plus rien de loufoque.

                                                           *

 Si l’on veut savourer des images de Charles Aznavour chantant "J’aime Paris au mois de mai", rien de plus simple désormais. On vogue sur Internet et le dieu youtube vous offre 4’34 de bonheur. L’homme est détendu, maîtrise parfaitement son orchestration au point de se permettre des vocalises et des commentaires. Ainsi, à la troisième interprétation du refrain, il réussit à glisser « c’est normal c’est le mois où je suis né, un 22… » Eh oui monsieur, c’était en 1924 ! Nous célébrons donc aujourd’hui votre 93e anniversaire. Notre grand Charles a aussi chanté "Paris au mois d’août", dans le film éponyme de Pierre Granier-Defferre inspiré de l’agréable roman de René Fallet, où il jouait le rôle principal avec Susan Hampshire (1966). Le complice Georges Garvarentz avait composé une affriolante musique sur les paroles du crouneur. Afin de le remercier pour toutes les séduisantes tentations de Paris qui nous émurent, dédions-lui douze vers de reconnaisssance, libres, comme il se doit :

J’aime Paris au mois de janvier

J’aime Paris au mois de février

J’aime Paris au mois de mars

J’aime Paris au mois d’avril

J’aime Paris au mois de mai

J’aime Paris au mois de juin

J’aime Paris au mois de juillet

J’aime Paris au mois d’août

J’aime Paris au mois de septembre

J’aime Paris au mois d’octobre

J’aime Paris au mois de novembre

J’aime Paris au mois de décembre

Mardi 23 mai

 Á Riyad, capitale d’un  pays où les dirigeants sont les plus riches du monde et où le mot « démocratie » n’existe pas,  Donald Trump déclare que l’Iran est un adversaire aussi important qu’al-Qaïda et Daesh. Á Jérusalem, il se dit convaincu de trouver un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens. Le voyage du roi de la bourde n’est pas terminé. Demain, il sera pour deux jours à Bruxelles. Si ses conseillers lui ont préparé des fiches sur les problèmes belgo-belges, on peut s’attendre à des perles scintillantes, surtout si sa femme, qui aura visité le Musée Magritte pendant sa réunion à l’OTAN, lui ramène l’un ou l’autre bibelot à l’image déstabilisante.

Mercredi 24 mai

 Une salle de spectacle de Manchester devient à son tour théâtre d’horreur. Une bombe explose causant la mort de deux douzaines de personnes – surtout des enfants – et en blessant parfois gravement une centaine d’autres. Suivent les témoignages émus ou atterrés, les scènes de tristesse et de recueillement parmi les bouquets de fleurs improvisés, les bougies disparates, les gestes funèbres. La banalité des images confirme un constat déjà souvent énoncé : il va falloir vivre avec cette menace neuve désormais ancrée dans les sociétés de richesse et de laïcité. Il va falloir aussi accepter le nouveau sens du mot « terroriste » puisqu’il s’impose au fil des attentats. Un terroriste, jusqu’à ces temps d’épouvante ordinaire, était un agent de pouvoir fort voire même un militant de libération (pour un nazi, le résistant était ein terrorist…) En tout cas, c’était un poseur de bombes qui se gardait bien de sauter avec elles. Le fou de Dieu est un meurtrier aveugle doublé d’un kamikaze. Tous ceux qui répandent la mort n’ont pas envie pour autant de se la donner, même s’ils croient en l’au-delà…

Jeudi 25 mai

 Pendant que Donald Trump réprimandait à Bruxelles les membres de l’OTAN qui ne respectaient pas leurs engagements financiers, la Justice américaine confirmait, en appel, le rejet de son décret migratoire qui aurait eu comme premier effet de séparer des familles et de discriminer certaines communautés, en particulier la musulmane. On peut rédiger cette information autrement, en soulignant par exemple qu’au moment où le président des Etats-Unis inflige un camouflet à ses partenaires à Bruxelles, il en reçoit un autre à Washington. Ce constat débouche sur un raisonnement idoine lié au pouvoir réel du personnage. Hors de ses murs, le chef d’entreprise sermonne les dirigeants de ses succursales ; chez lui, il n’est pas charbonnier.

                                                           *

 Macron a tout pour lui sauf le droit à l’erreur.

Vendredi 26 mai

 Cessons de prendre le problème par le mauvais bout : commissions d’enquêtes et loi sur la moralisation de la vie politique ne seraient pas indispensables si la place de l’argent n’occupait pas un pouvoir aussi prépondérant dans la société. Mais s’attaquer à ce mur-là est d’un autre ordre et relève d’une autre conception du monde. Dès lors, la théorie du y’a-qu’à dispose encore de beaux jours devant elle.

Samedi 27 mai

 Réunis en Sicile, les dirigeants du G 7 ont dû se rendre à l’évidence et se quitter en actant qu’ils n’ont pas de position commune sur les Accords de Paris concernant le réchauffement climatique (COP 21). En fait, rien n’est bien grave. Seul Donald Trump ne veut pas se rallier. Il déclare qu’il prendra une position la semaine prochaine car il a « besoin de réfléchir ». Voyons le bon côté des choses : Trump est capable de réfléchir. C’est une grande nouvelle !... Bah !  La planète attendra une semaine de plus avant d’arrêter de tousser…

                                                           *

 « On subit sa famille, on choisit ses amis. » Cette proclamation a sa part de pertinence. Mais quand on sait que son auteur est Charles-Louis Napoléon Bonaparte, on se dit qu’il aurait pu commencer par la méditer soi-même plutôt que de se baptiser « Empereur Napoléon III »… « Charles-Louis 1er », roi de France, ça aurait eu de la gueule, et l’Histoire aurait fourni matière àVictor Hugo …

Dimanche 28 mai

 C’est le troisième missile que lance la Corée du Nord ce mois-ci. Cette fois, l’engin atterrit dans les eaux japonaises, 450 kilomètres plus loin. Kim-Jong-Chose donne l’impression de tout faire pour provoquer Trumpette. Il faut espérer que les dingues ne méconnaissent pas la diplomatie et que Docteur Folamour est toujours au repos dans la boîte de Pandore.

                                                           *

 Durant toute l’année, des touristes débarquent à Bruxelles pour s’agglutiner autour de la statue d’un petit garçon occupé à faire pipi. Et les clics résonnent afin de nourrir des albums-souvenirs de voyages. Cette attitude oscillant entre le saugrenu et le ridicule aurait pu s’apparenter à la spécificité belge, dont le bizarre tient lieu de nature et le loufoque de monnaie courante. Serait-ce surestimer le terroir ? 7Dimanche, journal gratuit distribué dans les boulangeries-pâtisseries en priorité, relève que beaucoup d’autres pays possèdent leur Manneken-pis ! Et d’appuyer leur affirmation par un reportage photographique montrant des statues de gamins urinant à Colmar, à Zaruma (en Equateur), au Mont Rokko, près de Kobe, à Poitiers, à Bogense (Danemark), etc. Enquête approfondie, l’on constate que ce sont des copies, parfois des cadeaux bruxellois. Les légendes liées à l’origine émanent toutes de la capitale du royaume des frites. Une fois de plus, l’adage se vérifie : le monde entier est belge !

Lundi 29 mai

 Sous le prétexte de l’inauguration d’une exposition consacrée à Pierre le Grand, Vladimir Poutine vient passer la journée à Versailles. L’occasion, pour Emmanuel Macron, de poursuivre ses contacts avec les grands de ce monde. La conférence de presse qu’ils donnent de conserve en fin d’après-midi reflète bien le climat : tous les sujets ont été abordés, y compris les plus délicats (homosexualité en Tchétchénie, Crimée, Ukraine, Syrie, etc.) sous le sceau de la franchise mutuelle et de l’authenticité. Le résultat est clair : on n’est d’accord sur rien mais on est bien décidés à continuer le dialogue. Vive l’amitié franco-ruse ! [Hola ! Un seul  s  manque et tout est chamboulé…]

                                                           *

 Pour la troisième fois consécutive – et sans doute la dernière -, Nicolas Bedos assume le rôle de maître des cérémonies à la 29e édition des Molières du Théâtre. Il faudra déposer cet enregistrement-là dans un écrin à l’Institut national de l’Audiovisuel (INA) pour démontrer, dans quelques décennies, que de temps en temps, loin des paillettes, des propos vulgaires, des imbécillités outrancières et gratuites imaginées juste pour faire de l’audience, des compétitions stériles et des fictions grotesques, une plage horaire autour de minuit savait provoquer à la télévision le frisson permanent, par la magie d’une belle dose d’humour ornée de paroles agréables à entendre, dans une langue qui le mérite, qui produit grâce aux auteurs des éclats d’émotion, et qui est si souvent écorchée par celles et ceux qui devraient en user avec respect, puisqu’ils sont payés pour transmettre. Nicolas Bedos harmonisait la fête avec l’intelligence d’un talent affirmé, confirmé, reconnu et salué, y compris par son père qui ne pouvait qu’être heureux. Il n’a que 37 ans le gamin. On doit le suivre avec l’attention et la curiosité que l’on réserve aux artistes exceptionnels.

                                                      

Mardi 30 mai

 Le 22 juin 1944, Ernst Jünger apprend que Céline fait le siège de l’ambassade d’Allemagne à Paris afin d’obtenir des papiers et des sauf-conduits pour fuir la France. Il note dans son journal qu’il est « curieux de voir comme des êtres capables d’exiger de sang-froid la tête de millions d’hommes s’inquiètent de leur sale petite vie. »

                                                           *

 Arnaud Desplechin entretient cette fâcheuse manie de compliquer sa narration dans le but de la rendre sans doute plus  captivante. Mais la complexité pour la complexité embrouille. C’est ce que l’on ressent à la fin de la projection des "Fantômes d’Ismaël". La seule satisfaction qu’on en retire est de constater la maturité croissante des belles quadragénaires Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg.

Mercredi 31 mai

 Et si Macron ne tenait pas la distance ? S’il voulait faire de l’Histoire sans passer par le stade faire de la politique ? C’est un homme spécial, sûrement. Voilà ce que disait Balzac – fin observateur s’il en est – en 1840 : « L’homme spécial ne peut jamais faire un homme d’État, il ne peut être qu’un rouage de la machine et non le moteur. » La dictature de l’immédiateté si bien nourrie par les médias érode chaque jour la mémoire. L’an dernier à pareille époque, nombreux étaient les observateurs qui imaginaient un tandem Hollande-Macron en campagne présidentielle, le premier restant à l’Élysée, le second gouvernant depuis Matignon. Peut-être qu’Hollande lui-même avait aussi pensé à cette hypothèse. C’eût été l’annonce d’un second mandat prodigieux, d’autant que les chiffres de l’économie devenaient enfin favorables. L’appétit du surdoué  démembra le pronostic. Soit. Á lui, donc, de se débrouiller avec les cartes qu’il s’est octroyées après les avoir conquises. Pour durer, il devra se frotter au peuple, fréquenter les vallons et les bastides, respirer les genêts de Bretagne et les bruyères d’Ardèche et en parler comme on décrit son jardin, il devra aimer le coup de l’étrier sur le zinc du tiercé, les hêtraies, les vieux ponts, les châteaux qui racontent le « cher vieux pays », les plaines, les forêts, les collines, les pierres anciennes, pas les antiques, celles qui servent à l’apéritif et au pique-nique, celles sur lesquelles on étale une nappe à carreaux rouges et blancs. Bref, s’il veut – et c’est le cas – s’inscrire dans la lignée des de Gaulle et Mitterrand plutôt que dans celle des Giscard et… Hollande, malgré un amour à Brigitte déclaré, répété à satiété, sur tous les tons et toutes les couvertures brillantes des magazines pipeuls, il devra se donner à une maîtresse plus importante et surtout plus exigeante : la France.

Image: 

La rencontre Macron - Poutine à Versailles. © Orange Actu.

Ajouter un commentaire

Du même auteur

Observer la cime des arbres de la forêt primaire à l’aide d’une plateforme légère de 300 ou 600 m2. Ce « radeau » sert à la fois de laboratoire et de lieu de vie pour les scientifiques. https://fr.ulule.com/radeaudescimes/

Les représentants de ICAN célèbrent le Prix Nobel de la paix 2017, le 6 octobre. Photo © Yahoo actualités.

Affiches électorales d'Angela Merkel. Photo © Radio Canada.

Une mise en scène féérique. Photo © Youtube

Traité de communiste et de néo-communiste, le socialiste Elio Di Rupo se dit, lui, « écosocialiste ». Photo © RTL

Folklore catholique: l'assomption (qui n'est pas une ascension) de la vierge Marie, vue par Michel Sittow, vers 1500.

entreleslignes.be ®2017 design by TWINN