semaine 26
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Le mensonge hypnotise l’opinion publique

Le 06 juin 2019

Lundi 27 mai

 Élucubrations post-électorales en écriture automatique.

 Rêver de se métamorphoser en fier et grand taureau blanc afin d’enlever une beauté pour construire ensemble un autre monde.

 Où irions-nous le bâtir ?

 Á Ferney ?

 Á Guernesey ?

 Á Austerlitz ?

 Et que feraient les enfants que notre amour procréerait ?

 De la peinture ?

 De la musique ?

 De l’architecture ?

 Tant de lieux les accueilleraient : Florence, Prague, Salzbourg, Weimar, Bruges, Séville,… et bien entendu Athènes et Paris.

Tout ce qu’ils pourraient à leur tour léguer, l’intégralité de l’héritage que la génération suivante aurait à cœur de compléter, de transformer, d’engager en art de vivre et bientôt, tout s’accomplirait en morale de l’existence.

 Et ainsi de suite.

 Pourquoi devrait-on se résigner à devoir choisir entre le facho et le banquier ? Nous ne devons pas être obligés de subir la peste ou d’accepter le choléra. Mais il est vrai que l’on peut à la fois être victime de la peste et du choléra.

 Si les pauvres allaient un jour danser sur les ruines de Manhattan, ils ne ressentiraient pas le besoin de construire un élevage bovin.

 Un taureau peut en cacher un autre, qui détiendrait la capacité de se transformer en aspic. Gare aux bouquets de fleurs que l’on décerne aux élus !

 C’est pourquoi, si le demi-milliard de citoyens qui peuplent le territoire européen ne parvenaient point à fonder une véritable entité démocratique progressiste, l’Union européenne deviendrait soit un immense Disneyland (la peste), soit un bordel grandiose équivalent à Cuba avant l’arrivée des barbus (le choléra).

Que faire ? disait notre maître…

 Tenter de survivre grâce à nos démons et nos monstres. Les remettre à l’avant-plan des possibles. Une première façon de contrer les banquiers est de revoir les billets de banque. Un bon et vrai combat.

 Ne pas négliger les symboles.

 Prolégomènes.

 Et par le pouvoir d’un mot je recommence sa vie.

C’était à Massilia, en face de Carthage… Non, ce n’est pas bon.

Essayons plutôt ceci :

Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de l’Europe…

Oui. Ça ce n’est pas mal ! Olé !

Mardi 28 mai

 En Belgique flamande, la poussée de l’extrême droite atteint des niveaux jamais enregistrés. Plus de 800.000 personnes ont voté pour un parti qui inscrit dans son programme l’interdiction de l’avortement, le rétablissement de la peine de mort, des mesures d’exclusion contre les homosexuels, les étrangers, etc. Tous ces électeurs ne sont pas des fascistes, il faut les comprendre plutôt que de les rejeter ou de leur faire la morale. Voilà ce que le citoyen bienveillant (celui qui « ne s’occupe pas de politique »…) ou ce que la presse condescendante répète. Mais comprendre quoi ? Que le suffrage universel révèle des contradictions ou des pensées profondes qu’un isoloir permet de mettre à jour ? Comprendre quoi ? Que ces pauvres gens sont déboussolés par l’insécurité, l’afflux de réfugiés au littoral désireux de gagner l’Angleterre ? A-t-on déjà vu une burqua dans les rues d’Ostende, une femme voilée sur la digue de Knokke-le-Zoute ? On pense à la si pertinente phrase de Sylvain Tesson : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. » Les Flamands ne se croient pas en enfer, ils savent qu’ils vivent dans un paradis. Ils veulent donc le préserver. Pour ce faire, ils rejettent l’autre. La Flandre accueille le repli des riches. Lorsqu’il importe de crier l’inégalité sociale en Belgique, la dénoncer, il ne faut plus marcher en cortège du Nord au Midi dans la capitale, il faut aller envahir les plages huppées du littoral, les garnir de calicots qui choquent, qui vexent, qui troublent. Quand les pauvres finiront par danser sur les ruines de Manhattan, ça donnera des idées aux parias de l’Europe.

                                                                        *

Alain Duhamel (Caen, 31 mai 1940) et Lionel Jospin (Meudon, 12 juillet 1937) jouent régulièrement au tennis ensemble. Inutile de chercher leurs noms sur les tablettes de Roland-Garros, ils ne se sont pas inscrits.

Mercredi 29 mai

 Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’extrême droite s’est désormais adaptée aux personnes fréquentables (on l’a parfois bien aidée…). Comme en Autriche, le tout frais émoulu président du parti néo-fasciste flamand se présente en costume cravate. Fréquentable et présentable. C’est le petit-fils de Trump. Il n’hésite pas à lâcher n’importe quelle assertion, n’importe quelle description, à provoquer n’importe quelle émotion, que l’information la déclenchant soit mensongère ou non. Il favorise les réseaux de l’informatique plutôt que les affiches et les tracts. Ce qui compte avec les foules, ce n’est pas le message mais bien le massage. Marshall McLuhan nous avait prévenus, il y a plus d’un demi-siècle. Nous y sommes. Sa prédiction est toutefois en-dessous de la vérité : il n’avait pas prévu les fake news. Le règne du mensonge hypnotise l’opinion publique.

                                                                        *

 Á 66 ans, avant d’appréhender le temps qui reste, Luc Dellisse fait le point. Sur ce qu’il sait, sur ce qu’il a retenu de ses apprentissages, et sur ce qu’il pense devoir choisir comme options de vie pour continuer à savourer l’instant. Il n’a jamais été engagé dans la vie collective, la collectivité à laquelle il s’assimile, c’est celle des écrivains, et surtout des écrivains disparus, maîtres et monstres. Il est des leurs. Luc Dellisse est un véritable écrivain. Il n’imagine pas la vie autrement que dans sa dimension littéraire. Alors, quand il propose Libre comme Robinson (éd. Les Impressions nouvelles), il prend soin de laisser au lecteur un sous-titre, Petit traité de vie privée. On est à l’opposé du Traité de savoir-vivre… de Raoul Vaneigem. Plus d’un demi-siècle s’est écoulé. Les libertés d’hier ont été rognées. Elles le sont un peu plus encore désormais, de jour en jour. Aujourd’hui, il importe de résister, mais que chacun organise sa résistance et s’en accommode. Dellisse parle donc à la première personne et il s’occupe d’elle sans nombrilisme. Au lecteur d’en extraire son propre miroir. Chaque activité humaine constitue un chapitre, chaque sujet s’inscrit dans les archives autobiographiques de la mémoire, ce vaste écrin qu’enrichissent les souvenirs. Luc Dellisse est un homme de son temps qui médite les jadis. Ce n’est pas un béat de la modernité. L’An 1 ne fait point partie de ses phantasmes. Surgissent donc de ses réflexions quelques pensées profondes qui valent préceptes : « Le passé est l’intelligence du présent », « … pour l’agrément de la vie et le plaisir sans la peine, l’Éden, c’était hier. On n’y peut rien. » Et puis, il y a les affirmations, décrets sans ambages, que les parcours cérébraux attisent, comme celle-ci, fondamentale : « Je ne crois plus à l’universalité de ce qu’on trouve sur internet. » Ce livre est un jalon que des philosophes pourraient raisonner et que des sociologues devraient enseigner.

Jeudi 30 mai

 Un dernier mot sur le séisme électoral flamand. Les analyses et les débats contradictoires tournent autour d’une affirmation lâchée dimanche soir : il y a deux pays… Non, en effet, il n’y a pas deux pays. Il y a un pays, un seul. Mais il y a deux États. Que les Bruxellois, qui revendiquent leur identité propre, retiennent bien ce constat : deux États. Dans une Belgique confédérale, la capitale serait cogérée à parité. Pas de problème pour ceux qui ont une résidence secondaire au littoral, ils y éliront domicile, mais les autres ? Et tout à coup, les Bruxellois se féliciteront d’héberger les institutions européennes. Mais ça, c’est une autre histoire…  

Vendredi 31 mai

 Il est peu probable que les Chinois découvrent quelque commentaire que ce soit concernant le trentième anniversaire de ce que leur gouvernement nomme « les incidents de Tien An Men », lorsque la troupe abattit plus de deux mille étudiants rassemblés sur les 40 hectares de la plus grande place publique du monde. Ils ne réclamaient rien d’autre qu’un peu plus de démocratie. Les médias occidentaux ne manqueront pas d’évoquer ces journées sanglantes à l’issue desquelles Deng Xiaoping aura définitivement raffermi son pouvoir au point de convertir au capitalisme la plus grande nation communiste du monde. Arte y consacrera un documentaire mardi prochain, le 4 juin. Les étudiants chinois ne voulaient pas renverser le régime. Comme leurs prédécesseurs, à Budapest en 1956, à Prague en 1968, ils optaient pour un socialisme à visage humain, un socialisme dans la liberté. La preuve ? Dans leurs manifestations, ils entonnaient L’Internationale à tue-tête plusieurs fois par jour. Plus étonnant : devant l’armée qui les mettrait en joue, ils chantaient La Marseillaise. Il faut espérer que les évocations ne négligeront pas cette caractéristique événementielle, et même souhaiter que des historiens tentent une explication. Certes, c’était le millésime du bicentenaire de la Révolution française, mais quand même, la place Tien An Men à Pékin… Ceux qui, moins nombreux aujourd’hui qu’hier, défendent le caractère universel de la Révolution des Lumières disposent là d’un argument phénoménal.    

 

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