semaine 49
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

L’horreur en Syrie

Le 10 mars 2020

Dimanche 1er mars

 En politique, il est toujours imprudent de s’engager sur l’improbable, voire l’inévitable. Emmanuel Macron ne voulait pas du 49.3, cet article de la Constitution qui permet d’engager la responsabilité du gouvernement sur un projet de loi sans qu’un débat suivi d’un vote ne soit organisé à l’Assemblée, enceinte démocratique par excellence. Devant la multitude d’amendements retardant l’aboutissement de l’analyse parlementaire à propos de l’essentielle Réforme des Retraites, Édouard Philippe annonce que son gouvernement aura recours au 49.3. Il serait malvenu de lui en faire reproche. Tous ses prédécesseurs en ont usé. Simplement, ils n’avaient pas annoncé qu’ils ne l’utiliseraient pas… Dans la foulée, Macron se découvre un allié de poids : Manuel Valls qui, de Barcelone, défend le principe (« puisqu’il est dans la Constitution… ») On imagine mal qu’il puisse en dire le contraire en se souvenant qu’il sut lui aussi utiliser cet article-couperet. Mais cette position n’est pas le point principal de son entretien au Parisien. L’avant-dernier Premier ministre de François Hollande aurait le mal du pays. Il laisse même entendre qu’il reviendrait si la France avait besoin de lui. Au passage, on apprend qu’il s’entend bien avec Macron et qu’ils se téléphonent souvent. Dommage que la rédaction du Parisien n’a pas plongé dans ses archives pour rappeler ce que Valls déclarait lorsqu’il abandonna la France dans l’espoir de ravir la mairie de Barcelone…

Lundi 2 mars

« Adam », de Maryam Touzani. C’est un film très simple, réalisé sûrement avec un petit budget. Il relate une histoire simple, celle d’une jeune femme enceinte totalement seule et sans le sou dans la Médina de Casablanca, ses difficultés, ses fatalités. Ses liens avec une autre femme qui survit, veuve, avec sa petite fille, en fabriquant de la nourriture simple pour les passants et le voisinage. La réussite de ce long métrage, on la trouve dans un oxymore admirablement construit, grâce à l’édification lente d’une langueur : cette simplicité est complexe.    

Mardi 3 mars

 Benyamin Netanyahou n’a même plus un genou à terre. Il vient de remporter une fois encore les élections. Certes, il n’a pas encore pour autant formé une coalition majoritaire soutenant ipso facto un gouvernement qu’il présiderait, mais la voie qui semble s’ouvrir à lui paraît royale. Bien des juifs de la diaspora, laïques surtout, pensaient en être débarrassés. Foutaise. L’inculpation pour corruption n’a pas déprécié son capital électoral, bien au contraire. L’expansion territoriale par la construction de logements et l’installation de colons pourra se poursuivre. Les Palestiniens ? Bah, peut-être que l’ONU prendra une résolution. Ce n’est même pas sûr… Quoi qu’il en soit, on s’en fichera et tout se tassera.

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 Dans son ultime dialogue avec de Gaulle à propos de Napoléon, André Malraux faisait remarquer que selon Joséphine Baker, il était plus facile de redevenir une star que le devenir. Peut-être que Netanyahou s’en souvenait en menant campagne…

Mercredi 4 mars

 Si la propagation du coronavirus déclenche la suppression ou le report de rassemblements sportifs et culturels, elle n’épargne pas non plus l’activité religieuse. Les mesures de prudence sont de mise, aussi bien chez les sunnites que chez les chiites.  L’Arabie Saoudite suspend l’Omra, le pèlerinage musulman. Les villes de La Mecque et de Médine sont interdites. Quant à l’Iran, il annule purement et simplement les grandes prières du vendredi. Au fond, Allah n’est pas si grand que ça…

Jeudi 5 mars

 Recep est allé rendre visite à Vladimir en son palais moscovite. Ils se sont souris. Ils se sont serré la main. Après quelques échanges, quelques analyses à propos de la guerre en Syrie, dans leur grande bonté, ils sont convenus d’un cessez-le-feu.

 Celui-ci prendra cours à minuit.

 Pour parvenir à cet accord, ils ont laissé déduire qu’un million de personnes devraient encore être déplacées, laissant les villes d’Alfrin et d’Ilib à d’autres destins.

 « La plus grande histoire d’horreurs du XXIe siècle » constate l’ONU, impuissante, comme l’Europe. 380.000 morts à ce jour. L’hiver est presque là. Désormais, des enfants meurent de faim et de froid. Plus besoin de bombardements pour élever la statistique.

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 Même lorsque l’on connaît l’histoire du chevalier de La Barre, abordant la tragédie par la face voltairienne ou celle de ce XVIIIe siècle lumineux et libertin, l’on sort plus instruit de la pièce « Le blasphème », œuvre de Philippe Madral. Ce superbe dramaturge éclaire l’affaire d’un prisme neuf, à tel point que le titre devient réducteur par rapport à l’ensemble de cette horrible page d’histoire. Le blasphème n’est, en effet, que le prétexte, l’instrument grâce auquel une vengeance peut s’élaborer, causée par une substitution de promesses matrimoniales qui auraient pu tout aussi bien se retrouver dans une comédie de Molière. Cela se joue au théâtre Claude Volter à Bruxelles, dans une mise en scène parfaitement réussie de Michel de Warzée, avec une époustouflante Stéphanie Moriau dans le rôle central de l’Abbesse de Willancourt.

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 Info pipeul. Silvio Berlusconi, 83 ans, divorce. Il quitte sa femme de 34 ans qui connut 12 ans de vie commune avec lui afin de poursuivre sa belle existence de séducteur avec une jeune parlementaire de son parti, âgée de 30 ans. Il est sur les traces d’Eddy Barclay dit-on… Sauf que celui-ci n’a jamais été en procès pour relations sexuelles tarifées avec des jeunes filles de 17 ans… Mais en Italie, on rit de toutes ces fredaines-là… Évidemment, si le coquin Silvio avait été en compétition à la cérémonie des César, son sourire carnassier eût été sans doute moins remarqué….    

Vendredi 6 mars

 Arrivé à maturité, le Festival du Film d’Amour de Mons a lâché le charme de son originalité. Il s’appelle désormais Festival international du Film de Mons. La 35e édition du rendez-vous est donc en fait la première sous cette appellation. On va désormais rivaliser avec Berlin, Venise et – pourquoi pas ? – Cannes. Bien entendu, toutes les allusions du dynamique chauffeur de salle relèvent de l’humour, mais ce serait peut-être bien une blague de grenouille observant le bœuf… Logique conséquence : puisque l’Amour est délaissé, il n’y a plus de raison de prévoir le gala d’ouverture le jour de la Saint-Valentin. On choisit plutôt Sainte-Colette, cette religieuse qui réforma certains couvents masculins de l’ordre franciscain. N’est-ce pas heureux comme choix, à quelques heures de la Journée du droit des femmes ? Qui plus est, Sainte-Colette de Corbie naquit en Picardie et mourut à Gand. Tout un symbole… Le droit des femmes, justement. Le film d’ouverture en reflétait une aventure située dans un Institut de formation de ménagères situé en Alsace, et dont les pensionnaires vont se révolter avant que mai ’68 ne concrétise et confirme leur révolte. Le fil blanc est parfois ficelle et la farce un peu conventionnelle. Heureusement, il y a Yolande Moreau, exquise. Il y a aussi Juliette Binoche. Mais qu’est-ce que cette merveilleuse comédienne était donc allée faire dans cette galère ?  

Samedi 7 mars

 Depuis que le coronavirus a été détecté en France, 331 personnes y sont mortes sur les routes. Depuis que le coronavirus a été détecté en Belgique, 37 accidents de la route mortels s’y sont produits.

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 Dis-moi qui tu lis, je te dirai qui tu es… Cette formule peut s’appliquer aussi aux présidents de la République. La Ve République en est à son huitième président. Étienne de Montety s’est appliqué à décrire leur (ou leurs) bibliothèque(s) et les auteurs favoris que l’on sait d’eux. Il a ainsi demandé à des écrivains qui ont côtoyé les pensionnaires de l’Élysée (Éric Roussel pour Georges Pompidou, Laure Adler pour François Mitterrand…) de plonger dans leurs rayonnages et d’observer leur table de chevet… Quant à lui, il s’est réservé un dialogue avec Emmanuel Macron en clôture du parcours. Quiconque s’est intéressé à la personnalité des présidents de la Ve n’apprendra pas beaucoup en caractéristiques de lecteurs ou de lectures. Mais le voyage est agréable, intéressant, et parfois, malgré tout, instructif (« Dans la bibliothèque de nos présidents », sous la direction d’Étienne de Montety, éd. Tallandier) 

Dimanche 8 mars

Journée internationale du droit des femmes.

 Dans tout combat revendicatif, plus encore en climat révolutionnaire, même sans être insurrectionnel, il y a toujours un moment où se pose la question du recours à la violence. Le mouvement féministe le connaît aujourd’hui et l’on a presque envie de considérer cet épisode comme une suite logique. La violence est physique chez les Femen qui revendiquent en hurlant et en imprimant leurs slogans sur leur poitrine dénudée. La violence verbale s’étend aussi bien dans les médias que dans les journaux et les rassemblements. La violence du geste outrancier est apparue à la cérémonie des Césars. Survient alors la subjectivité des dénonciations et l’aberration des condamnations hâtives voire injustifiées, soutenues par les réseaux sociaux, spécialistes des lynchages gratuits et hâtifs. Après avoir vidé leur sac, elles le remplissent de têtes coupées sans distinction de culpabilité. La crise enfle et fait peur. Elle motive les belles âmes. Voilà que les éditions Hachette renoncent à publier les mémoires de Woody Allen. La direction justifie son geste par le fait qu’une quinzaine de membres de son personnel s’y opposent. Allen est un grand cinéaste. Il n’a jamais fait l’objet d’une sanction judiciaire. Léa Salamé, candide volontaire, souligne que l’on réédite « Mein Kampf » tandis que l’on se refuse à publier Woody Allen. La comparaison n’est peut-être pas heureuse, mais la volée de bois vert qu’elle reçoit sur la toile est, elle, tout à fait significative de l’atmosphère glauque, bientôt étouffante donc insupportable que la société sécrète ces temps-ci.

 Quant à reprocher aux féministes de violenter la langue française pour affirmer leur identité, c’est évidemment se rendre chez le bourreau et déposer soi-même la tête sur le billot.  

 

Image: 

Usama, 11 ans, porte un colis de vêtements chauds de l’UNICEF dans le camp d’Ein Issa, en Syrie. Photo © UNICEF/UN0315947/Souleiman

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