semaine 33

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras par Jean-Pol Baras

Tous les billets

16 août 2018

Les complots prévisibles

Jeudi 9 août

 Le Kremlin réagit à des sanctions économiques américaines résultant d’une lointaine affaire d’espionnage : « Les Etats-Unis sont un partenaire imprévisible ». « Imprévisible », vraiment ? Ah bon ! …

                                                           *

 La Chambre argentine avait voté de justesse la légalisation de l’avortement mais il fallait que le Sénat la suive pour que la loi soit promulguée. Entretemps, l’Église se mobilisa considérablement, appelant même le pape François - originaire il est vrai de ce pays – à son secours. On sentait la tendance basculer. Après une douzaine d’heures de débats, le vote advint : 38 contre, 31 pour, 2 abstentions. Les femmes d’Argentine mourront encore dans la clandestinité à cause d’une aiguille à tricoter mal orientée, ou bien elles iront en prison. Uniquement les femmes argentines pauvres ou à faible revenu bien entendu, car les riches viendront en Europe accomplir une escapade touristique de circonstance, comme autrefois les bourgeoises françaises, belges ou espagnoles qui allaient respirer l’air hollandais.  

                                                           *

Si le film My Lady de Richard Eyre évoque le refus de la transfusion sanguine chez les Témoins de Jéovah et le dilemme qu’il dégage entre conscience et morale chez ceux qui rendent la justice, on peut le voir aussi comme l’histoire d’un couple qui se délite malgré lui à cause d’une magistrate trop absorbée par ses dossiers. L’affiche annonce Une performance exceptionnelle d’Emma Thompson. Les critiques la relayent. On ne peut que confirmer.

Vendredi 10 août

 La monnaie turque va très mal et elle entraîne dans sa chute toute l’économie du pays. On comprend déjà pourquoi Erdogan avait souhaité avancer les élections d’un an afin de raffermir son pouvoir il y a quelques semaines. Il faut désormais s’attendre à ce qu’il crie au complot, comportement classique des autocrates en difficultés. « Enfin, les difficultés commencent ! » Cette phrase du député socialiste Bracke-Desrousseaux saluant la victoire du Front populaire en 1936 ne convient guère à la situation du sultan qui ne pourra que recourir à la force devant un peuple moins soumis à son autorité qu’on ne le perçoit parfois. L’histoire de la Turquie est là pour le démontrer.

                                                           *

 Plus de mille maires français ont démissionné de leurs fonctions, fatigués de ne plus être que des représentants administratifs tant le pouvoir central leur rogne des compétences. Á l’exception de l’état civil et des cimetières, on finira par les amputer de toute responsabilité. « On », c’est évidemment Macron, qui, imbus de sa personne, prend là un risque inconsidéré. Un phénomène à suivre et à creuser.

                                                           *

 Des savants annoncent que le réchauffement climatique pourrait bien, dans quelques décennies, provoquer l’engloutissement de la ville de Vancouver. « Toi qui pâlis au nom de Vancouver » chantait Marcel Thiry… Le poète est prophète. C’était en 1924… « Pour déserter tu fus toujours trop sage… »

samedi 11 août

 Encore des sanctions étatsuniennes contre l’Iran. Tout cela parce que le pays des ayatollahs est soupçonné (bien que les rapports de l’agence internationale contredisent les propos) de continuer son programme nucléaire militaire. Deux résultats immédiats sont perceptibles sur place : 1. Les citoyens sont navrés ou révulsés.  2. Le développement économique est freiné qui provoque une baisse de popularité du président Rohani, chef d’État modéré. Les conséquences de ces résultats coulent de source : l’anti-américanisme gagne du terrain ; les faucons se préparent à revenir au pouvoir. Mais l’effet que la Maison-Blanche savoure surtout, c’est la perte de contrats juteux pour les entreprises européennes qui avaient saisi l’accord avec la puissance perse sur l’utilisation de l’énergie nucléaire comme facteur de relance commerciale. Une économie européenne plus faible ne peut que réjouir les Américains. Á cette diplomatie de petit bras, on attend un geste gaullien de la part de l’UE. Que l’un de ses éminents représentants (Tusk, Juncker ?...) leur lance « Nuts ! » Trump ne comprendra pas mais un historien de son entourage pourra lui expliquer.

                                                           *

 « Les économistes sont présentement au volant de notre société alors qu’ils devraient être sur la banquette arrière. » Cette citation de John Maynard Keynes (1883 – 1946), le père de la macroéconomie, l’un des principaux protagonistes des accords de Bretton Woods a pris un peu d’âge mais comme le bon vin, elle a gagné en qualité donc en pertinence. Pour le plus grand malheur du politique.

Dimanche 12 août

 Embarquant 141 personnes recueillies au large de la Lybie, L’Aquarius est de nouveau à la recherche d’un port européen. Si le mouvement ne se veut pas perpétuel, il affirme néanmoins une certaine permanence. Comme on l’a vu pendant une décade à Glasgow et à Berlin, il y a peut-être dans cette embarcation un futur médaillé qui accomplira un tour d’honneur dans un stade olympique avec sur le dos le drapeau d’un des pays membres de l’UE…

                                                           *

 Raphaël Enthoven consacre une émission à Jean-Sébastien Bach et la clôt en précisant : « Nous avons cette chance d’être nés après lui ». Une belle parole de philosophe qui entraîne l’auditeur vers la pensée de Cioran (De l’inconvénient d’être né), lui qui déclarait : « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. » Ou encore : « Si seulement Dieu avait fait notre monde aussi parfait que Bach avait fait le sien divin ! »

Lundi 13 août

 Une photo de la famille Trump réunie autour du patriarche en compagnie de ses principaux collaborateurs et tout à coup survient une phrase de Camus que l’on n’imaginait plus enfouie dans la mémoire : « La hideuse aristocratie de la réussite. »

Mardi 14 août

  Canicule, suite. Il n’est pas trop tard ! Cette interjection optimiste ou, à tout le moins volontariste à propos du climat est répétée depuis de nombreuses années. Cette semaine c’est The Guardian qui insiste et mobilise en titrant de long en large Ne désespérons pas ! Soit. Deux questions demeurent latentes : 1. Il n’est pas trop tard, tant mieux, mais où est la limite, le moment où il serait trop tard ? 2. Et que veut dire cette alarme ? Qu’adviendrait-il s’il était trop tard ? Angoisse et curiosité. Curiosité angoissante. 

                                                           *

 Canicule, dernière retouche. « Comme il faisait une chaleur de 33°, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. » Ainsi commence Bouvard et Pécuchet, roman posthume de Flaubert publié en 1881, qui a dû être écrit durant la décennie 1870, voire plus tôt (puisqu’on le situe souvent dans la tranche de l’œuvre touchant aux idées reçues, entamée dès 1850). Maniaque de la précision, Flaubert n’aurait jamais exagéré une température en imaginant l’impossible. S’il mentionne 33 °, c’est qu’il y eut à Paris au moins une journée d’été où le thermomètre grimpa jusque là. Dont acte.

Mercredi 15 août

 Un viaduc autoroutier s’est écroulé au-dessus de Gênes. On dénombre plusieurs dizaines de victimes. L’heure est aux commentaires et plus particulièrement aux recherches de responsabilités. Le journaliste du Corriere della Serra, au micro de la RTBF : « L’Italie est un pays qui a cessé de projeter son futur. » Voilà un constat qui dépasse l’analyse de la catastrophe et qui pourrait en annoncer d’autres. Si on remplaçait le mot « Italie » par le mot « Europe », l’affirmation garderait-elle sa pertinence ?

                                                           *

 Sur la citadelle de Namur Les Misérables de Victor Hugo sont mis en scène par Jacques Neefs. C’est toujours une gageure de reproduire cette fresque littéraire en un spectacle vivant, surtout lorsque l’on ne dispose pas de moyens gigantesques. Neefs ne parvient pas trop mal à plonger le spectateur dans l’œuvre et à scander l’Histoire qu’elle reflète. Les puissantes phrases d’Hugo qui ponctuent les passages d’une scène à l’autre sont judicieusement choisies. Mais il a voulu forcer le trait de la vulgarité chez le couple Thénardier. Du coup leurs prestations deviennent burlesques. Le public rit. Dommage.

Image: 
Trump – Erdogan : ils jouent avec le feu. Photo © Yahoo.fr
09 août 2018

Le métissage embellit le monde

Mercredi 1er août

 Tel Zorro mais en toute sérénité, Jean-Pierre Bemba est arrivé à Kinshasa, provoquant un rassemblement immense. Bien qu’en liesse et pas du tout excitée, la foule fit quelque peu paniquer la police qui lâcha des gaz lacrymogènes. Bien protégé, le héros du jour ne semble pas prêt à soulever ses partisans. Il joue clairement la force tranquille. Un nouveau chapitre s’ouvre dans l’histoire de la République démocratique du Congo.

                                                           *

 Faire l’homme à son image, quel manque d’imagination !

Jeudi 2 août

 Il y a une affaire Benalla qui agite le microcosme et transforme Emmanuel Macron en homme politique ordinaire, mais elle ne crée pas le scandale d’Etat que l’on pouvait imaginer. La canicule n’explique pas tout. Le Canard enchaîné, par exemple, l’évoque et la commente sans tapage et surtout sans révélation qui accroîtrait le barouf. La presse étrangère traite davantage le sujet que la presse française. Étrange, donc.

                                                           *

 Jean-Paul II avait effleuré le sujet. Benoît XVI l’avait à son tour rendu quasiment exclu sans que des termes clairs ne soient utilisés. Il a fallu attendre François pour le catéchisme de l’Église catholique mentionne clairement que celle-ci est opposée à la peine de mort. On n’arrête pas le progrès. Ainsi soit-il.

                                                           *

 Le moment est vraiment bien choisi pour annoncer que l’été 2017 avait battu tous les records de chaleur. Prendre connaissance de cette information, c’est se dire automatiquement que l’été 2018 surpassera – et de loin – la performance de l’été 2017. Aussi, ce qui doit intéresser c’est le résultat des étés 2019, 2020 et les suivants… Car si l’évolution prend des allures exponentielles continues, autant savoir que s’y préparer consistera en une question de survie.

Vendredi 3 août

 La Justice étatsunienne est-elle indépendante ? Trump insiste au grand jour pour que l’enquête sur l’éventuelle immixtion russe dans la campagne électorale soit éteinte. Il presse son ministre de la Justice de limoger le procureur qui s’en occupe. Là-bas, on nage en plein Marx. Marx Brothers évidemment…

                                                           *

 Macron s’envole pour le fort de Brégançon où il recevra Theresa May afin de discuter de l’avenir du Brexit. En vacances pour travailler donc… Eh oui ! D’après Le Monde, il voudrait faire de Brégançon un « Élysée d’été ». Quelle belle trouvaille ! Á y penser, on se demande encore comment se serait déroulée la Révolution de ’89 si la Cour était restée aux Tuileries plutôt que d’émigrer à Versailles.

                                                           *

 L’Aquarius, ce bateau qui s’occupe des embarcations fragiles de migrants, pourrait bien devenir l’Exodus du XXIe siècle. Tandis que Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur italien qui se prend pour Mussolini continue de le repousser vers d’autres côtés voisines, une pétition se fait jour afin de soutenir son action humanitaire. Elle est signée d’une vingtaine de personnalités aux qualités très diverses, depuis Isabelle Autissier à Anne Sinclair en passant par Juliette Binoche, Enrico Letta ou Daniel Pennac. Il est certain qu’une liste beaucoup plus dense pourrait aisément s’étoffer.

                                                           *

 Gide : « J’appelle « journalisme » tout ce qui sera moins intéressant hier qu’aujourd’hui. Debray : « Si c’est un plaisir de lire les journaux, ne pas les relire nous en priverait d’un plus grand encore. »

Samedi 4 août

 Réunie à Säo Paulo, la convention du PT (Parti des Travailleurs) désigne officiellement Lula da Silva, qui purge une peine de prison de 12 ans, candidat à l’élection présidentielle d’octobre. De son lieu d’incarcération, à 400 km de là, celui qui présida le Brésil pendant huit ans adressa un message aux participants, suscitant une émotion intense dans une salle en délire. Un cas unique, et une campagne électorale inédite qui s’annonce. Et par delà l’événement propre au Brésil, une occasion de plus de penser la démocratie, plus particulièrement le suffrage universel.

                                                           *

 Donald Trump est fâché. Contrairement à ce qu’il avait prévu et annoncé, la Corée du Nord semble poursuivre son programme nucléaire. Sans blague ? Quelle surprise ! On ne peut se fier à personne. Même ces fichus asiatiques savent désormais pratiquer le système des fake news…

                                                           *

 Mission impossible – Fallout, de Chris Mc Quarrie. Pour la sixième fois, Tom Cruise a encore sauvé le monde. Á voir pour les cascades dans les rues et le ciel de Paris, une performance inouïe et inoubliable, surtout paraît-il pour les différents responsables des instances chargées de gérer la vie dans la capitale (préfecture, police, mairie…)

Dimanche 5 août

 En Italie aussi, le nombre de décès est supérieur au nombre des naissances. Cela signifie que si le pays reste une nation prospère, il le devra en partie aux enfants de migrants. La médaille Fields, appelée couramment « le prix Nobel des Mathématiques » a été attribué à Caucher Birkar, Kurde iranien naturalisé britannique. Qu’on le veuille ou non, la planète est déjà métissée.

                                                           *

 Et de trois ! Après L’origine du monde de Courbet, après La liberté guidant le peuple de Delacroix, Facebook censure La descente de croix de Rubens. La photographie d’Harvey Weinstein, elle, est toujours visible. Ces Américains n’ont pas de pudeur.

                                                           *

 En 1954, Bill Haley chantait Rock around the clock que l’on entend encore parfois aujourd’hui. Claude Moine avait douze ans et cette minute cinquante lui est passée des tympans au cerveau en aller-simple. Ce disque « a tout déclenché » dit-il. Ainsi naquit Eddy Mitchell.

Lundi 6 août

 Beaucoup de journalistes, surtout aux États-Unis, doivent tenir un journal afin de noter les bourdes et les mensonges de Trump. Des livres naîtront qui comporteront sans doute plusieurs volumes tant les sorties verbales du fantasque président sont multiples et diverses. Citoyen ordinaire s’abstenir et attendre les publications futures. Toutefois, de temps en temps, lorsque l’on a le sentiment qu’une étape est franchie qui pourrait conduire à une modification de son statut - et donc de l’équilibre du monde, pas moins… -, on a quand même envie de mentionner le fait. Ainsi, on apprend que Trump a reconnu que son fils avait rencontré une avocate russe pour obtenir des informations sur Hillary Clinton. « Bon. Chef, qu’est-ce qu’on fait avec ça ? » est une question que l’on aura dû prononcer dans bien des rédactions. Normal. Mais cette demande, soyons-en sûrs, ne retentit pas seulement dans les rédactions.

                                                           *

 Une statistique impressionnante : depuis le début du mois de juin, 1137 noyades ont été enregistrées en France ; 251 furent mortelles. C’est pas mal, mais les migrants ont fait mieux.

                                                           *

 Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

 La mort d’Arsène Tchakarian, le dernier survivant du groupe Manouchian, donne l’occasion de se souvenir de l’affiche rouge et du magnifique poème éponyme de Louis Aragon ; de se souvenir aussi que la France n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle vaut pour tous les hommes.

                                                           *

 En visitant le vaste domaine de la perfidie. En 1983, Françoise Giroud publia Le Bon plaisir, un roman où il est question d’un petit garçon, fils caché du président de la République. Elle fit paraître son livre aux éditions Mazarine. Le 10 mai 1941, Paul Claudel publia dans Le Figaro une ode au maréchal Pétain qu’il intitula Paroles au Maréchal. Le 23 décembre 1944, dans ce même Figaro, le grand chrétien publia un autre poème, à la gloire cette fois du général de Gaulle. Et puis, en 1947, Claudel tint à publier ces deux textes dans un même ensemble qu’il nomma Laudes. Il choisit les éditions de La Girouette à Bruxelles. L’ouvrage, jamais réédité, est désormais vendu très cher en antiquariat. Le livre de Giroud, toujours disponible en librairie, a donné naissance à un film de Francis Girod en 2002. Le film sur Paul Claudel reste à bâtir. Il y a matière… Une histoire de la perfidie demeure aussi à écrire.

Mardi 7 août

 Il paraît qu’Albert Thibaudet devient fort inconnu au bataillon des références. Quelle perte ! On  décèle pourtant au sein de ses chroniques - réunies notamment dans la collection Bouquins des éditions Laffont - tant d’enseignements et de perspectives bien tracées, cases laissées vides que le lecteur en happy few n’aura plus qu’à remplir. Thibaudet n’est pas un visionnaire, mais par ses analyses, il réussit à extraire le miel de ce qui comptera demain. Ce qui se vérifie dans ses observations et critiques littéraires vaut également pour la politique. Voyons par exemple le dernier article du genre publié dans la NRF. Il date du 1er janvier 1936 et se penche sur les manifestes des intellectuels qui furent publiés en octobre 1935, en cette décennie si tourmentée, annonciatrice d’une autre, infernale. Voici son entrée en matière : « Les trois manifestes d’intellectuels, en octobre, ont rappelé à plusieurs le temps de l’affaire Dreyfus. Il serait d’ailleurs naturel et normal que la République ait son affaire Dreyfus tous les trente ans environ, autrement dit que chaque génération eût droit à la sienne. Je vous souhaite de voir vers 1970 et vers 2000 si cette périodicité continue. » Oui, cher Albert, elle continue cette périodicité… Elle est même resserrée ; une triple décennie d’écart, c’était trop long. Le développement et la vitesse des communications obligent à la multiplication des événements. Notre affaire Dreyfus du moment se nomme Benalla, et l’image ayant supplanté l’écrit, l’objet délictueux n’est plus un bordereau mais un brassard de flic.

Mercredi 8 août

 Investi président de la Colombie, le conservateur Iván Duque rappelle qu’il va retoucher l’accord de paix que son prédécesseur avait laborieusement conclu avec l’ancienne guérilla des FARC. Démolir ce qui avait été réalisé avant son arrivée au pouvoir, voilà ce que les réactionnaires se plaisent à décréter dès leur accession, à l’image du président des États-Unis. C’est obsessionnel. L’élégance et le respect des institutions voudraient que l’héritage fût assumé. C’est trop demander à ces brutes qui mettent l’équilibre du monde en péril. Ainsi, en Colombie, à peine la cérémonie d’investiture achevée, des manifestations de réprobation naquirent dans une trentaine de villes afin de soutenir l’œuvre du président Juan Manuel Santos qui, soulignons-le n’était pas étiqueté gauchiste comme le Vénézuélien Maduro mais honnête gestionnaire de centre-droit.

                                                           *

 Il s’appelle Bashir Abdi. Si la ville de Gand voulait lui bâtir une ode, elle n’aurait qu’à plagier Lily,  la chanson de Pierre Perret. Tout est réunit pour que les vers s’harmonisent : le nom, l’origine, le rythme… « Il arriva de Somalie Abdi… » Bashir Abdi vient de remporter la médaille d’argent du 10.000 mètres aux championnats d’Europe de Berlin, cette ville encore marquée par les Jeux Olympiques de 1936 où les Bashir Abdi étaient ravalés au bord des pistes, méprisés par les partisans de la race aryenne. Abdi exulte. Il s’est emparé du drapeau belge et arbore le symbole tricolore en un tour de piste interminable, sous les acclamations de la foule. Ses dents blanches tressent une couronne de joie en un visage où la transpiration pétille sur la peau noire lisse et dont la brillance des yeux témoigne d’un bonheur accompli. Bashir Abdi a 29 ans. C’était son dernier dix-mille. Il disputera encore le cinq-mille et puis il raccrochera ses crampons. Cette médaille, c’est donc son bâton de maréchal. Sur le podium, il est encore paré du drapeau belge. Il le tient encore sur le dos  comme un drap protecteur lorsqu’il se rend à la conférence de presse. Bashir Abdi est un réfugié somalien. Il est arrivé en Belgique à 13 ans. Heureux de son exploit, il déclare tout de go avant même qu’on ne lui pose une question : « J’ai toujours voulu rendre quelque chose à ce pays qui m’a donné ma chance. Sans lui, je ne sais pas si j’aurais encore été en vie aujourd’hui. Et j’espère que mon exemple incitera d’autres jeunes à rêver. » On pourrait aussi espérer que son exemple incitera monsieur Theo Francken, secrétaire d’État à l’Immigration, à rêver aussi en repensant sa mission mais ça, comme aurait dit Kipling, c’est une autre histoire…

Image: 
Bashir Abdi, en pleine course. Photo © atni.be
06 août 2018

Des aigreurs au lieu d’idées

Lundi 16 juillet

 Que Trump fasse ami – ami avec Poutine à Helsinki en pensant attacher l’ours au collier qu’il tient en main, ce n’est pas tellement important à souligner. Ce qui, en revanche, est beaucoup plus intéressant, c’est que des voix s’élèvent dans son propre parti, Les Républicains, pour s’indigner quant à sa politique étrangère. Et de plus en plus.

Mardi 17 juillet

 En célébrant à Johannesburg le centième anniversaire de Nelson Mandela, Barack Obama prononce un discours de portée internationale qui retentit sur les cinq continents. Son appel  ressortit à la crainte d’un retour à l’ordre ancien. Sans jamais citer Trump, il n’hésite cependant pas à fustiger une manière inquiétante de gouverner, basée sur les contradictions, les mensonges et l’irrespect des partenaires et des alliés. En ce lieu symbolique où le racisme servait jusqu’il y a peu d’argument institutionnel pour diriger le pays dans la discrimination, l’ancien président des États-Unis parvint même à nommer en exemple l’équipe de France de football, composée de talents aux couleurs de peau différentes mais tous d’une semblable nationalité. Obama était bien inspiré car à la différence de 1998, la presse internationale ironise sur cette équipe « africaine ». En Croatie bien sûr, mais aussi en Italie, aux Etats-Unis, les allusions les plus infâmes fleurissent. Il y a vingt ans, à l’éclosion du Black - Blanc – Beur seul Jean-Marie Le Pen avait eu l’audace (et le mauvais goût) de trouver « qu’il y a trop de noirs dans l’équipe de France »… Et dire que pendant ce temps-là, une majorité de parlementaires, à l’Assemblée nationale, veulent retirer de la Constitution l’expression « sans distinction de race ». Ce débat n’est hélas ! pas le dernier du genre, si l’on ose dire…

                                                           *

 On a envie de plaindre Theresa May, qui se débat tant bien que mal dans les arcanes d’un Brexit à réaliser coûte que coûte, si l’on ne savait pas qu’elle y avait autrefois été favorable. Six voix seulement l’ont sauvée à la Chambre des Communes pour le vote d’un amendement capital qui lui permet de poursuivre. Car dans son camp aussi, la tendance pro-européenne prend de l’importance. Quant à l’ancien Premier ministre Tony Blair (1997 – 2007), persuadé que le Brexit est irréalisable, il prône carrément l’organisation d’un nouveau référendum, considérant que c’est la seule solution. L’idée fait son chemin. Elle pourrait devenir crédible.

Mercredi 18 juillet

 En rencontrant son homologue étatsunien Donald Trump, Poutine dialogue avec son quatrième président américain. On le vit en effet serrer la main de Clinton, celle de Doublevé Bush et celle d’Obama sous un rictus invariable qu’il n’est pas possible de dater. Sans connaître la longévité de chef du Kremlin à la tête de son pays, on peut toutefois déjà souligner qu’il ne battra pas le record d’Elisabeth II. Mais la reine d’Angleterre n’a pas le pouvoir de faire vaciller le monde au départ d’une poignée de mains, franche ou obligée.

                                                           *

 Étrange personnage que cet Alexandre Benalla qui, par ses diableries violentes nées d’un abus de pouvoir élyséen, cause à Emmanuel Macron la première véritable affaire dérangeante de ce quinquennat. Le silence assourdissant du président, on le sait, ne calmera pas l’opinion. Il faut que la justice passe. La tête de Benalla n’a plus de prix. Si une autre, plus significative, devait tomber afin de protéger le président, voir du coté de la place Beauvau : le cycle Gérard Collomb pourrait s’achever bientôt. Élu et réélu maire de Lyon en conduisant une liste socialiste de 2001 à 2017, élu et réélu sénateur du Rhône dès 1999 jusqu’à 2017, l’actuel ministre de l’Intérieur n’avait jamais obtenu un maroquin, ni de Lionel Jospin, ni de François Hollande. Il est permis de se demander pourquoi… En tout cas, celui que les conseillers de Macron appellent Son Altesse Sénilissime (il paraît que cela fait rire aussi le président…) va connaître sûrement des heures périlleuses. Faire oublier les nettoyages imparfaits de Calais et de Notre-Dame-des-Landes est une chose possible ; taire une bavure policière lors d’une manifestation de 1er-mai à Paris est moins simple, surtout à l’époque de la vidéosphère individualisée.

Jeudi 19 juillet

 Fort d’avoir été encouragé par Trump à dépasser les limites d’un équilibre déjà si fragile, le gouvernement israélien prend un décret promulgué par sa majorité qui consacre le peuple juif comme étant celui de la nation israélienne, une loi d’un nationalisme étouffant pour les 20 % d’arabes vivant des ce pays. Le repli ethnique prend des allures inhumaines ; difficile de l’exprimer autrement. Tout cela se passe au grand jour planétaire sans vraiment dégager le début d’une indignation. Ce qu’il est convenu de nommer « la communauté internationale » ressemble à une autruche zélée. Soit. Néanmoins, si Netanyahou ne ressent pas l’ombre d’un frein sous la forme de mise en garde, si au contraire il recevait même des compliments de son protecteur, il n’y dégagerait que des encouragements susceptibles de lui inspirer d’autres étapes plus autoritaires. Le bombardement de l’Iran par exemple…

Vendredi 20 juillet

 En marge de la Fête nationale belge, le quotidien Le Soir publie un sondage d’où il ressort qu’après cinq ans de règne, le roi Philippe « n’est plus moderne ». C’est donc qu’il l’a été ! Le peuple belge était dirigé par David Bowie et il ne s’en rendait pas compte !

                                                           *

 Dans son éditorial du Point, Nicolas Baverez cite Machiavel : « Gouverner, c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser. » Macron lit sûrement Le Point - ou on le lit pour lui…- mais il n’a pas besoin de suivre le conseil, du moins jusqu’à présent : pour Jupiter, Machiavel est un allumeur de réverbères.

Samedi 21 juillet

 Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, fête aujourd’hui son 98e anniversaire. On dit qu’il n’écrit plus lui-même ses éditoriaux depuis déjà plusieurs années. C’est possible. En tout cas, celui ou celle qui tient la plume pour lui a bien hérité de son style et peut mieux encore traduire sa pensée. Sa dernière prise de position, Qu’est-ce qu’un géant ?, parue dans l’édition de l’Obs de la semaine dernière, remet à sa juste place l’hommage qui fut rendu à Claude Lanzmann à la suite de son décès, le 5 juillet. Oui à l’auteur de Shoah, non à celui qui défend Israël parce que c’est Israël, en acceptant ses dérives et ses excès. Daniel n’a jamais varié sur ce point. Enthousiaste mais exigeant vis-à-vis des choses qui lui sont les plus chères, et conservant toujours intact son sens critique. Son éditorial parut quelques jours avant que ne soit votée cette Loi fondamentale inique qui consacre Jérusalem capitale du pays et l’hébreu la seule langue officielle, la langue arabe étant dotée d’un « statut spécial ». L’Histoire s’en souviendra.

                                                           *

 Défilé de Fête nationale. Sur les gradins de la tribune d’honneur, derrière la famille royale loin d’être au complet, trônaient les arrivistes qui sont bien arrivés. On peut leur préférer les chercheurs qui ne trouvent pas.

Dimanche 22 juillet

 Ce que Trump aura réussi en supprimant sa contribution à l’Unesco, entraînant Israël dans son retrait, c’est de laisser cette respectable institution sous l’influence d’autres grandes puissances. Audrey Azoulay, la directrice générale, se voit bien obligée de combler le trou de trésorerie. La voilà reçue par Xi Jingping en personne et courtisée par les Émirats arabes unis. Elle a déjà encaissé plus de 100 millions de dollars et son périple de quête n’est pas achevé…

                                                           *

 Le Parti populaire espagnol (PPE) s’est choisi un successeur à Mariano Rajoy. Ce n’est pas la dauphine attitrée du Premier ministre déchu qui fut élue mais bien un jeune loup de 37 ans, Pablo Casado, réputé très conservateur, qui souhaite diriger un parti « fort, libéral, patriotique et catholique ». Bref, il est partisan d’un franquisme fréquentable. En ce sens, il est dans l’air du temps et rejoint la tendance qui se fait jour un peu partout en Europe : pas une extrême droite mais une droite extrême. Sauf que pour le moment, il est dans l’opposition. N’empêche. Il est temps que la social-démocratie entame sa renaissance et que les libéraux progressistes choisissent leur voie. Les futures élections européennes devraient dégager une illustration très significative du mouvement aigreurs en lieu et place de celui des idées.

Lundi 23 juillet

 Une canicule naissante incite à prolonger la revue de presse en approfondissant certains sujets dominicaux que l’on prévoyait délicats depuis longtemps : le processus électoral en panne au Congo, l’arrivée d’un (très) conservateur à la tête du Pakistan, les manifestations israéliennes à propos des homosexuels, etc. Sans oublier bien entendu l’affaire Benalla, premier gros accroc pour Macron. En attendant, sur cette question, la chronique de Jean-François Kahn dans Le Soir de ce mardi et l’édition du Canard enchaîné de mercredi, une réflexion sur le journalisme couronne la séquence. Alors Balzac vient s’en mêler avec Splendeurs et misères des courtisanes (1838) : « Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu’il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s’habitue à voir faire le mal, à le laisser passer ; on commence à l’approuver, on finit par le commettre. Á la longue, l’âme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles compromissions, se rouille, les gonds de la banalité s’usent et tournent d’eux-mêmes. Les Alceste deviennent des Philinte, les caractères se détrempent, les talents s’abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s’envole. Tel qui voulait s’enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de mauvaises actions. »

                                                           *

  L’Assemblée nationale reporte à l’automne les travaux de révision de la Constitution pour cause de crise élyséenne. Si cette Constitution n’était finalement point modifiée, l’Histoire retiendrait que c’eût été grâce aux exactions et aux abus de pouvoir de monsieur Benalla. Il y a tant de manières de se faire un nom !...

Mardi 24 juillet

 Jusqu’ici sphinxial, Jupiter – Macron a parlé, profitant d’une réception des parlementaires de sa majorité à la Maison de l’Amérique latine. Un monologue plus ou moins improvisé donc, sans presse pour questionner, sans contradicteur, presque sous le ton de la confidence. Il y a faute et trahison et je suis le seul responsable de ce dérapage ; la presse ne cherche pas la vérité ; qu’ils viennent me chercher. Des propos pour le moins bizarres qui visent à mettre les fusibles potentiels à l’abri et à contrôler demain la direction du dégonflage, pour autant que l’affaire n’enfle davantage. L’avenir dira si le « qu’ils viennent me chercher » n’est pas aussi un dérapage, à tout le moins une provocation inutile semblable à celles des cours de récréation. « Qu’est-ce que Jupiter auprès du paratonnerre ? » se demandait Marx en 1857 (Introduction à la critique de l’économie politique)

                                                           *

 La firme Nike a commandé en Thaïlande la fabrication de maillots bleus assortis des deux étoiles de champion du monde. Cela lui coûtera 3 € la pièce. Ce maillot sera vendu au détail à 140 €. Dans les mêmes communiqués post-Mondial, la famille de Kylian Mbappé confirme que l’intégralité de sa prime de victoire sera versée à une association d’enfants malades.

                                                           *

 On a rarement lu un article aussi virulent sous la plume de Philippe Dagen. Le critique d’art du Monde démolit une exposition qui se tient au Musée des Beaux-arts de Rouen, pourtant de bonne réputation, en hommage à Marcel Duchamp (Abcduhamp. L’expo pour comprendre Marcel Duchamp, jusqu’au 24 septembre) « Snob et confus » sont les épithètes du sous-titre tandis que d’autres, plus impitoyables et tranchants, apparaissent dans les alinéas. Cette exposition est née d’une date – prétexte : le cinquantième anniversaire de la mort de Duchamp. Ne faudrait-il pas se demander si cet artiste et son œuvre peuvent devenir un sujet de commémoration ? La réponse négative émane d’emblée. On la poursuit en cherchant un néologisme possible : incommémorable ?

Mercredi 25 juillet

 Le Festival d’Avignon s’est achevé. Ce fut un bon cru, sans effet majeur. Olivier Py l’avait voulu sous les questions du genre. Ce sont celles qui touchent aux violences politiques, sous différentes formes, qui s’imposèrent. Une façon de jeter un pont entre les images de Cannes et les scènes du Vaucluse, et de refléter, presque spontanément, l’état du monde.

                                                           *

 L’Église est opposée à la GPA (Gestation pour autrui). Fort bien. Ses représentants se souviennent-ils  que le couple formé d’Abraham et Sarah était stérile, et que celle-ci prêta sa servante, Agar, à son mari, qui lui donna Ismaël ? Cette histoire ne serait qu’une petite péripétie si l’ange Gabriel ne s’était pas occupé du destin d’Agar et d’Ismaël ; l’ange Gabriel, celui-là même qui annonça la naissance de Jésus, un personnage dynamique, voyageur et, il faut bien le constater, un peu mêle-tout… Cette Bible, quelle modernité ! N’est-ce pas ô prêtres érudits !

Jeudi 26 juillet

 Aujourd’hui que les chiffres ont remplacé les mots dans la gestion planétaire, la finance domine toutes les relations diplomatiques. Parmi ses corrélats, le commerce est évidemment un paramètre essentiel. Or, Trump continue de menacer les Européens. Après leur avoir fait la leçon à Bruxelles sur leur apport à l’OTAN et envisagé de s’en retirer comme il s’est déjà extrait de l’Unesco, le voici qu’il place les accords commerciaux en sa ligne de mire americafirstienne. Là, c’en devient vraiment dramatique. Il faut arrêter le fou avant que ne s’accomplisse la rupture. Jean-Claude Juncker s’en est donc allé à Washington, le nouveau Canossa, flatter son suzerain. Il en revient glorifié, auréolé de l’exploit : les accords commerciaux avec les Etats-Unis sont sauvés ! Non pas « sauvés », sauvegardés plutôt… Il est bon d’employer les termes propres car les commentaires de la presse sont disproportionnés au point que le président de la Commission est en lévitation avant d’avoir vidé sa bouteille de whisky, rien qu’en lisant les journaux du matin. Il apprend même qu’il serait parvenu à « enterrer la hache de guerre » ! Ce qui est toutefois plus étonnant, c’est que les chefs d’État et de gouvernement sont plus circonspects que les commentateurs. Macron laisse entendre à mi-mots qu’il doute de ce succès, Charles Michel, « prend acte mais reste vigilant », tandis qu’Angela Merkel est au festival de Bayreuth, comme chaque année à pareille époque. Toutes ces excellences ont raison : Trump les a échaudées en les habituant à renier ses propos du jour au lendemain. Au fond de lui-même, on peut être assuré que Juncker n’en pense pas moins aussi.

Vendredi 27 juillet

 La Commission d’enquête parlementaire chargée d’analyser l’affaire Benalla est déjà hors d’usage. Tous les délégués des formations de l’opposition l’ont quittée. En cause, un comportement douteux des députés d’En marche qui bloquent et cadenassent les travaux. Difficile de ne pas concevoir qu’ils répondent à des injonctions de leur maître. Attention ! Jupiter vaut peut-être de Gaulle, mais ses godillots ne sont que des citoyens inexpérimentés en politique. Ceux du Général étaient des jeunes loups lancés dans l’aventure de la Libération, d’anciens résistants, des baroudeurs ou encore des gardiens du temple pendant la traversée du désert. La plupart d’entre eux étaient du reste maires ou à tout le moins conseillers départementaux. Bref, ils connaissaient le métier. Quel serait aujourd’hui le Chaban-Delmas, le Michel Debré, l’Olivier Guichard, l’Alain Peyrefitte, le Georges Pompidou de Macron ? Sans même parler de son Malraux…

Samedi 28 juillet

 Hélène Vissière, correspondante aux États-Unis pour l’hebdomadaire Le Point, évoque la personnalité de Julian et Joaquin Catro, jumeaux latinos, étoiles montantes du parti démocrate. On aurait tort de prendre son portrait-reportage à la légère. En septembre 2015, au tout début de la campagne pour les élections primaires républicaines, alors que les observateurs imaginent au final une joute entre Jef Bush et Hillary Clinton, Hélène Vissière souligne les gesticulations et les messages informatiques du milliardaire Donald Trump comme secouant la compétition. Ses enquêtes l’avaient conduite jusqu’à David Axelrod, ex-stratège d’Obama qui lui confiait : « Les Américains en ont assez du gris et veulent revenir au noir et blanc, et c’est Trump. » On y est.

                                                           *

 Les arbres sont de vivants produits essentiels de la nature. Ils redeviennent espèces à respecter tant on les sait désormais indispensables aux grands équilibres, du climat en particulier. Que les écologistes ne considèrent pas cette attitude comme une part de leur influence. La loi de Moïse précisait déjà : « Quand tu soumettras une ville à un long siège en la combattant, tu ne brandiras pas la hache pour détruire ses arbres. » (Deutéronome, XX, 19) Les arbres sont nos semblables. Des poètes les ont beaucoup chantés ; pourtant, de belles distinctions restent à faire rimer. Ainsi, en été, tandis que les hommes se dénudent, les arbres s’étoffent. Mais en hiver, alors que l’homme s’emmitoufle, l’arbre se déshabille.

                                                           *

 Il n’est pas facile de dénicher une pensée de Sénèque (-4 av. J-C  -  65) qui n’ait plus sa pertinence aujourd’hui.

Dimanche 29 juillet

 En Irak, il y a un ministre de l’Électricité. Car ce pays, qui regorge de pétrole, manque souvent de courant. Les pénuries sont fréquentes et par 50°, un ventilateur qui s’arrête, c’est une cause de décès qui se dessine. Alors le peuple manifeste. Le ministre de l’Électricité est obligé de démissionner. C’est le troisième au cours de la même législature. Le gouvernement dépensant des milliards de dollars pour obtenir de l’électricité, cela entraîne de la corruption. Le mieux placé se sert d’abord. Le talion devrait ici ressurgir. Priver George W. Bush de courant électrique serait la moindre des sanctions que le fauteur de troubles mériterait.

                                                           *

 Alexandre Benalla n’est pas une grosse brute, c’est un idéaliste raffiné accomplissant le destin qu’il s’était choisi : seconder, protéger une haute personnalité politique. Le problème est qu’il a tellement usé de zèle dans sa mission qu’il n’en perçut plus les limites. Désormais, il court les plateaux et les rédactions pour justifier ses gestes et se défendre. Il le fait avec brio parce qu’il expose avec convictions. Son gymkhana est pathétique.  C’est un authentique personnage de roman. Il y aura des livres consacrés à cet homme-là. Et conséquemment, l’interrogation glisse doucement vers son patron : soit, Benalla ne connaît pas ses limites ; il ne s’en attribue pas. Et Macron ?

                                                           *

 Depuis Garde à vue (Claude Miller, 1981), on n’avait plus connu un huis-clos aussi bien construit, poignant et haletant. The Guilty de Gustav Möller est une prouesse de mise en scène pour un scénario taillé au cordeau, une performance pour l’acteur principal et quasiment seul à l’écran, Jacob Cedergren. Quant au nécessaire rebondissement imprévu qui doit survenir à la fin, il laisse au spectateur le goût amer de la question délicate, celle qui hante l’esprit pour longtemps : est-ce le sacrifice qui est sacrilège ou le sacrilège qui est sacrifice ?

Lundi 30 juillet

 Le « Qu’ils viennent me chercher ! » de Macron pourrait bien prendre place dans les paroles célèbres de la Ve République au même titre que le « Casse-toi pauv’ con » de Sarkozy. Ces mots qui font mal, ces maux qui font le reste…

                                                           *

 Il le tient enfin son Don Quichotte, le tenace Terry Gilliam, et l’on perçoit dans cette immense fresque baroque les longues années de travail parsemées d’échecs et remises sur le métier que le réalisateur a connues. Le film existe, c’est sûrement pour lui un soulagement autant qu’un salut à la persévérance. L’œuvre est grandiose, elle mêle à satiété la fiction et la réalité jusqu’au mélange des genres avec un art de la référence à l’œuvre originale dans les monologues et les scènes abracadabrantesques qui surgissent l’une après l’autre et dont le lien parfois ténu mais toujours bien présent oblige le spectateur à suivre attentivement la trame. Un chef-d’œuvre ? Sans doute. En tout cas, un fabuleux hommage à Cervantès qui doit (ou qui a dû) habiter chez Gilliam depuis le début du siècle. Habiter chez Gilliam, mais surtout habiter Gilliam, bien avant. Car l’auteur est obsédé par son héros et puis possédé par le personnage qui l’inspire au point de le tuer afin de le faire renaître sous d’autres traits jusqu’à bâtir ainsi la morale inévitable : on a tous en nous quelque chose de Don Quichotte.

 « Foutraque » a dit la presse en mai dernier lorsque le film fut projeté en clôture du Festival de Cannes. Dans son livre Les Mots de ma vie (éd. Albin Michel, 2011), Bernard Pivot note que cet adjectif est tombé en désuétude. Il est sorti du Petit Robert tandis que le Petit Larousse le mentionne encore (Adjectif. Familier : fou, extravagant). Pivot, sensible à l’architecture des termes et à leur intonation, avoue un faible pour ce mot et souligne que Charles Dantzig, comme lui, a souhaité le sauver de l’oubli dans son Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (éd. Grasset, 208) en référence à Françoise Sagan qui l’utilisait souvent.

Mardi 31 juillet

 L’ancien vice-président du Congo Jean-Pierre Bemba écopa de dix ans de prison pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Après quoi le Tribunal pénal international de La Haye l’acquitta. Dix ans… Hormis en Belgique, l’ancien pays colonisateur, la nouvelle ne fit pas grand bruit. Dix ans pourtant… ! Il se pourrait que cette décennie-là finisse par compter dans l’évolution de l’Afrique. Car Bemba espère désormais revenir en martyr, un statut que les peuples adorent, surtout là-bas. Dix ans à méditer son rebond, à élaborer un programme de prise du pouvoir. Une traversée du désert sous les verrous. Dix ans qui ont en effet donné l’occasion au célèbre détenu de conserver intacte sa popularité. On le vérifiera demain, jour de son grand retour à Kinshasa. Bemba veut commencer par fédérer l’opposition avant de se porter candidat à l’élection présidentielle. Mais, au fond, y aura-t-il une élection présidentielle en République démocratique du Congo cette année ?

                                                           *

 Jean-Louis Andral, conservateur du Musée Picasso d’Antibes, vient de publier un magnifique petit ouvrage consacré à l’œuvre de Nicolas de Staël (Nicolas de Staël, ciel, terres, mers, éditions des Falaises). C’est, comme souvent avec cet artiste, une ode à la couleur en tant que produit esthétique d’une observation méticuleuse et pénétrante. Mais ici, l’étude est ramassée. L’auteur ne s’attache qu’aux quatre dernières années du peintre, et à partir d’un moment précis, celui où, lors d’un déjeuner dans son atelier de la rue Gauguet en ce 14e arrondissement de Paris tellement marquant dans l’histoire de l’art, Staël rencontre René Char. Une amitié naquit aussitôt qui produisit des recherches poético-esthétiques fabuleuses. Andral parsème judicieusement ses pages illustrées d’extraits d’une correspondance qui, à eux seuls, commentent les tableaux. Plus besoin d’exégèse. Ce que Staël écrit à Char et, conséquemment, à Jacques Dubourg, son marchand, guide le lecteur ébloui par tant d’éclats méditerranéens que viennent ponctuer les célèbres paysages siciliens d’Agrigente où Staël donna peut-être le meilleur de lui-même. Un été sans une visite chez Nicolas de Staël crée un déficit de ferveur. En marge de cette errance de beauté, une éclipse de lune entre Mars et le soleil devient anecdotique.

 

Image: 

L'éclipse de Lune ce 27 juillet: un spectacle magique! Photo Youtube.

21 juillet 2018

Trump qui roule…

Lundi 9 juillet

 La confusion est totale au Brésil. Un juge défait ce qu’un autre juge a fait : Lula reste en prison, ce qui provoque un élan de mobilisation populaire qui, en fait, n’avait jamais complètement cessé depuis son incarcération d’avril. Une Justice imprécise et bancale, c’est le facteur le plus déterminant pour déclencher une insurrection

                                                           *

Macron devant le Congrès comme il s’y était engagé, pour expliquer sa politique et ses projets. Beaucoup de mots et d’emphase. Il veut imiter la pratique étatsunienne en livrant l’équivalent d’un « discours sur l’état de l’Union ». Mais l’exposé n’est pas soumis à débats. Les parlementaires sont juste priés d’écouter. Et la Constitution n’a pas prévu que le Congrès soit une institution qui contrôle. Aucun vote n’est donc envisagé pour approuver ou contredire les propos présidentiels. Aucune mission n’est attribuée à une instance issue de l’Assemblée afin de contrôler, jusqu’à juillet prochain, la tenue des engagements livrés à l’auditoire. Bref, c’est du vent, un exercice d’éloquence, du spectacle. On est à Versailles, le faste transforme la solennité en magnificence.

Mardi 10 juillet

 France – Belgique en demi-finale du Mondial. Les plus hautes autorités des deux pays (de Macron au roi Philippe en passant par quelques Excellences…) sont, fébriles, en tribune d’honneur. Dans les moindres villages des deux pays, les drapeaux pendent aux fenêtres et les citoyens les plus passionnés se sont bariolé le visage aux teints tricolores. Le match est palpitant. Les plus belles individualités sont dans le camp belge mais la meilleure harmonie collective est chez les Bleus qui l’emportent 1-0. Dans les rues et les places publiques françaises, l’euphorie se transforme en délire tandis que de l’autre côté, c’est la tristesse qui provoque le désarroi, la dépression, l’abattement. Ce n’est qu’un jeu certes, mais le plus pratiqué dans le monde, et c’est aussi la compétition sportive la plus suivie dans le monde. Si beaucoup de psys ont eu l’occasion d’analyser le comportement frénétique du supporteur, on reste toujours ébahi par la pauvreté de ses propos (« on a gagné », ben oui, on le sait… « on est les plus forts », sans doute puisque vous avez gagné… « on va en finaaaale ! » … oui, en effet, telle est la règle…) Et bien entendu les « yeah » et les « wouh ! » à satiété, ainsi que les concerts de klaxons et les bousculades pour passer, un quart de seconde, devant quelques millions de téléspectateurs. Vedette d’un instant, comme l’avait prédit Andy Warhol. « Maman ! Tu m’as vu à la télévision ? » Seules les couleurs changent. Sinon, rien ne ressemble plus à un supporteur d’une équipe qu’un supporteur d’une autre équipe. Bah ! S’il s’agit d’un défouloir nécessaire pour éviter des conflits, que le panem et circenses bien desservi par l’outil audiovisuel continue de s’accomplir.

                                                           *

Une anecdote de plus concernant le général de Gaulle. En commentant la réédition de plusieurs titres de Joseph Kessel pour le mensuel de Cérésa Service Littéraire, Bernard Morlino écrit : « En janvier 1943, Joseph Kessel (1898 – 1979) osa dire à de Gaulle : ‘ Mon général, comment croyez-vous que tout cela va se terminer ? La réponse fusa : ‘ Mon cher, c’est fini, c’est gagné. Il n’y a plus que quelques formalités à remplir ‘ ». « Quelques formalités »… En janvier 1943 ! Un acteur visionnaire est toujours animé d’une obsession nourrie par un subtil mélange de folie, de conviction inébranlable et d’une déraisonnable analyse des faits qui le poussent à poursuivre son but en négligeant les difficultés.

Mercredi 11 juillet

 Si Theresa May le pouvait, elle raierait le Brexit de sa gestion gouvernementale. Mais elle ne le peut pas. Le peuple s’est prononcé. Réaliste, elle choisit de bâtir un Brexit mou en prévoyant des contrats et des traités de partenariat que l’Union européenne accueille favorablement. Du coup, les membres de son gouvernement partisans d’un Brexit rigide démissionnent. Le plus illustre d’entre eux, Boris Johnson, ministre des Affaires étrangères, claque aussi la porte. Cette grande gueule n’en restera pas là. Ce serait étonnant qu’il s’en aille cultiver son jardin.

                                                           *

 Tous les tatoués ne sont pas footballeurs et tous les footballeurs ne sont pas tatoués. Il y en a cependant beaucoup plus dans cette corporation-là que dans d’autres. Les arbitres, par exemple, ne sont pas tatoués. Se demander pourquoi relève donc du bon sens.

Jeudi 12 juillet

 Pour Trump, une journée sans tancer quelqu’un doit être une journée perdue. Puisqu’il est à Bruxelles pour une réunion de l’OTAN, sa bile se déverse sur les Européens qui devraient davantage cotiser à la vie de l’Institution en augmentant leur contribution et donc la part de leur budget consacrée à la Défense. Il n’a pas tort. Tous les pays membres de l’OTAN s’abritent sous le parapluie américain sans respecter leur engagement financier. Mais c’était en somme une situation convenue. En contrepartie, l’économie étatsunienne y trouvait son compte. L’Europe est-elle capable d’assumer elle-même sa propre défense ? C’est, avec le phénomène des migrations, le défi qui l’attend dans les prochaines années. Car pousser un peu plus le raisonnement de Trump, c’est se demander si l’OTAN, créée le 4 avril 1949 pour faire face à l’Union soviétique et ses satellites, a encore sa raison d’être. En supposant que l’Union s’en donne la capacité, la nouvelle configuration ne serait pas encore aussi simple à imaginer. Á la réunion du Directoire à Bruxelles figure par exemple Recep Erdogan puisque la Turquie est membre de l’OTAN. Imaginons des États-Unis qui abandonnent leur rôle protecteur de l’Europe et une Europe qui se constitue en force militaire unie, que devient la Turquie ? On peut être persuadés que Recep Erdogan a sa petite idée. Il se verrait bien chef d’une union militaire islamique.

Vendredi 13 juillet

 Deux statistiques côte à côte :

  1. Des milliers de chiens qui erraient dans les rues auraient été abattus pour assurer le bon accueil des supporteurs sur les lieux russes de la Coupe de Monde.
  2. Plus de 500 migrants ont péri le mois dernier en Méditerranée. Cela porte à plus de 5000 le nombre de noyés au cours du premier semestre.

 Bah ! Quand la balle sera au centre et que l’arbitre sifflera le début de la partie, ces chiffres morbides seront oubliés…

                                                           *

 Trump use tellement de fausses informations qu’il les applique à lui-même. En visite au Royaume-Uni, hier il sermonne Theresa May en se mêlant de politique intérieure, tandis qu’aujourd’hui, il la complimente. Les Londoniens n’aiment pas. Ils étaient 250.000 à défiler en ayant pour la plupart choisi l’humour (« la politesse du désespoir » selon Chris Marker) pour contester la présence de cet hurluberlu en leurs murs. Mais ce cyclothymique est le président des États-Unis d’Amérique, l’homme le plus puissant du monde, et ça, c’est plus désespérant que rigolo.

                                                           *

 Tocqueville (1805 – 1859) : « Les démocraties n’affrontent les problèmes du dehors que pour des raisons du dedans. » Judicieux constat que les libéraux européens qui gouvernent feraient bien de méditer, à l’heure de la mondialisation.

Samedi 14 juillet

 Non, François Hollande ne dédicacera pas son livre aujourd’hui ; il respectera la Fête nationale. Non, François Hollande ne fera pas le tour des plages ; il respectera les évasions balnéaires de ses concitoyens. Mais il reprendra son périple en septembre. Pour l’heure, il a visité 54 librairies, son livre atteint un tirage de 140.000 exemplaires ; il envisage d’y ajouter deux chapitres pour le passage en livre de poche ; on estime qu’il a dû dialoguer avec environ 17.000 personnes. Même Le Canard enchaîné en est baba. C’est dire qu’il se passe quelque chose… Vraiment.

                                                           *

 Le porte-drapeau de la CSU et de surcroît ministre de l’Intérieur Hans Seehofer n’a pas fini, dirait-on, d’empoisonner la vie d’Angela Merkel. On pensait son éructation anti-migrants apaisée ; voici qu’il se fait photographier en position de fraternité active, mains nouées, avec deux personnalités d’extrême droite aux affaires : le président autrichien et l’ineffable collègue italien Salvini. Celui-ci continue de fermer l’accès des ports de son pays aux embarcations de réfugiés. Il doit avoir déjà quelques centaines de noyés sur la conscience mais cela ne l’ébranle pas. Pire : il doit y puiser satisfaction et confirmation de bonne tenue pour sa ligne politique.

Dimanche 15 juillet

 Le mois de la Coupe du monde de Football s’achève. Hier, l’équipe belge (Diables rouges) a conquis la médaille de bronze en battant l’Angleterre (2-0). Bien qu’atterrissant à 2 heures cette nuit en provenance de Saint-Pétersbourg et sortant par une porte dérobée dans l’aéroport de Zaventem, elle fut accueillie par des supporteurs qui tenaient à toucher les joueurs comme on vénère un saint. Après avoir été reçus au palais royal, sur un bus à impériale comme celui que prenaient, fiancés, le grand-père et la grand-mère de Jacques Brel, les héros sont attendus à 15 heures sur le balcon de l’Hôtel de ville de Bruxelles. Dès 11 heures, ce somptueux cœur de la capitale européenne est noir de monde. Le parcours vers l’Hôtel de ville annonce une mobilisation inouïe de supporteurs sous une chaleur accablante. Á 15 heures, ceux-ci sont récompensés : leurs idoles apparaissent au balcon. On chante, on crier, on communie.  Deux heures plus tard, à Moscou, la France remporte le trophée en battant de coriaces Croates (4-2). Et des scènes de liesse identiques se déroulent aux Champs-Élysées qui se remplissent vite par l’afflux de dizaines de milliers de personnes qui avaient suivi le match sur grand écran au Champ-de-Mars. Les images de Zagreb sont pareilles : bien que vaincus, les joueurs de retour au pays seront célébrés par leurs compatriotes demain. L’heure est donc de nouveau à la question : qu’est-ce qui motive tous ces gens à se déchaîner derrière le drapeau de leur patrie à l’occasion d’un tournoi de football ? Et son corollaire : cette sorte d’union sacrée perdurera-t-elle dans l’évolution des sociétés concernées ou l’engouement était-il feu de paille, suscité seulement par la compétition sportive ? Des réponses existent déjà aux deux questions. Elles méritent cependant d’être encore remises en débats. Il y a vingt ans, la France black - blanc – beur avait redonné corps à l’image républicaine. Cela n’empêcha point l’extrême droite de progresser encore. L’observation de la Belgique vaudra aussi l’analyse. Ce petit pays hétéroclite, fondé contre nature, continûment au bord du séparatisme, vient de vivre en harmonie grâce aux exploits de son équipe nationale en Russie. Discrètement, lorsque les commentateurs décomposent le phénomène, il leur arrive de compter la proportion de joueurs flamands et de joueurs francophones. Le sélectionneur, lui, est espagnol. Cet après-midi, du balcon de l’Hôtel de ville, Roberto Martinez s’est adressé au peuple belge en anglais. Mercredi dernier, à l’occasion de la fête de la Communauté flamande le président du parlement éponyme et idoine a évoqué la victoire des Éperons d’or, lorsque le peuple de Flandre a bouté le roi de France hors de ses terres. C’était en 1302. Le football n’avait pas encore été inventé.

                                                           *

 Les oreilles de Bachar-al Assad vont tinter demain, depuis Helsinki, où Poutine et Trump vont se rencontrer. Il s’agira notamment de redessiner la Syrie en trouvant le scenario qui satisferait tous les pays de la région (Arabie saoudite, Iran, Israël, Turquie, etc.) Bref, un casse-tête diplomatique auquel le président américain ne paraît pas prêt. On se souvient qu’au début du premier septennat de Mitterrand, tandis que la guerre faisait rage dans l’ex-Yougoslavie, Ronald Reagan ne connaissait pas les protagonistes, étant dès lors incapable de les situer sur la carte. Trump pourrait bien illustrer pareil syndrome. On imagine mal également voir Bachar-le-sanguinaire continuer à diriger le pays. Sur ce plan-là, on sait le problème simple : si l’on garantit à Poutine son emprise sur la Syrie, on pourra discuter. Dans le cas contraire, ce sera le blocage et le non possumus total. Le maître de la Russie, impassible, va négocier avec son quatrième président des Etats-Unis. Il était en effet déjà l’interlocuteur de Bill Clinton avant de connaître George W. Bush et Barack Obama. C’est loin encore du palmarès d’Elisabeth II d’Angleterre, mais pour l’avenir du monde, c’est beaucoup plus significatif.

 

Image: 
Melania Trump, Vladimir Poutine et Donald Trump posent avec la balle offerte par le président russe à son homologue américain, le 16 juillet 2018 à Helsinki (Finlande). Photo ©| SPUTNIK / REUTERS
10 juillet 2018

Surmonter « la tragédie des différences »

Dimanche 1er juillet

 Décidément, la démocratie-chrétienne munichoise n’a pas retenu les leçons de l’Histoire. Angela Merkel n’en a pas fini avec son ministre de l’Intérieur, plus fermé que jamais sur le problème des migrants, et insatisfait de l’accord obtenu eu sein des 28, qui use du chantage de la démission afin de lui faire adopter une position plus sévère. « Gardez-moi de mes amis… » La déstabilisation de la chancelière la fragilise. On ne la sent pas aussi solide sur ses bases qu’au cours des autres moments périlleux qu’elle traversa durant ses mandats précédents. Derrière l’odeur de poudre pointe celle du sapin. Fin de règne ?  

                                                           *

 « …sans distinction de race » dit la Constitution française en son article premier. Une multitude d’amendements ont été déposés dans le but de retirer cette expression sous prétexte qu’il n’y a qu’une seule race humaine. On le savait depuis Darwin ; et puis les progrès de la biologie ont démontré qu’à 99,9 %, tous les êtres humains de la planète étaient pareils. Mais le Constituant doit-il se baser sur la biologie pour énoncer ses principes ? L’on sait bien ce que signifie cette formule humaniste dans l’esprit du citoyen : que vous soyez jaune, blanc ou noir, vous êtes chez vous et vous avez les mêmes droits et devoirs que quiconque en cette République. C’est tout simplement fondamental. Le supplément Idées du Monde relate la réflexion sans prendre position, en donnant les points de vue opposés. Cette révision de la Constitution, c’est comme l’héritage de Johnny Hallyday : le cirque ne fait que commencer

                                                           *

 Á Bruxelles, on inaugure une Place Lumumba et une statue du Premier ministre qui prononça le discours historique de l’indépendance devant le Roi Baudouin Ier impassible mais outré, le 30 juin 1960. La communauté congolaise de la capitale belge célèbre l’événement dans l’allégresse et les petits-fils  de l’homme d’État renversé, torturé, avant d’être assassiné se réjouissent de la reconnaissance. Il en va souvent ainsi des martyrs. Mobutu n’aura jamais sa statue à Bruxelles mais c’est lui, le sanguinaire, qui aura marqué le premier demi-siècle du Congo indépendant puisqu’après avoir éliminé Lumumba, il le dirigea jusqu’à sa chute pour cause de maladie en 1997. Parmi les citations de Léopold II que l’historien Georges-Henri Dumont rassembla et commenta (éd. L’Amitié par le livre, 1948), on trouve celle-ci : « C’est dans leurs chefs que les noirs doivent voir la vivante démonstration de ce principe supérieur que l’exercice de l’autorité ne se confond nullement avec la cruauté ; la seconde ruine la première. »

Lundi 2 juillet

 L’arrivée de la gauche au pouvoir, au Mexique, est déjà en soi un événement historique. Depuis près d’un siècle, on finissait par considérer que la droite gouvernait de manière évidente et naturelle. S’il en était ainsi, c’est que la mafia des producteurs de drogue tenait les rênes du pays. En annonçant sa volonté de briser le système de corruption dans son discours de victoire, Alvarés Manuel Lopez Obrador (dit AMLO) prend un risque énorme. Qu’il évoque des « changements profonds » dans la politique sociale de son pays, c’est bien le moins pour un président socialiste ; qu’il signale que le Mexique sera gouverné de manière démocratique « sans dictature », c’est aussi une réflexion qui tient de l’évidence mais qui, en Amérique latine, a son poids d’authenticité ; qu’il échange des amabilités avec Trump en espérant des collaborations positives, c’est de circonstance en attendant les inévitables accrocs, mais qu’il s’attaque tout de go aux solides réseaux de la drogue, c’est une attitude courageuse qui l’honore et qui, espérons-le, ne le mettra pas en danger physiquement. « Nous allons réussir la transformation du pays sans violence ! » a-t-il aussi clamé. La campagne électorale causa la mort de plus de 140 militants, dont 23 prêtres, l’Église catholique, comme souvent dans ces pays-là, ayant pris fait et cause pour les combats du socialisme.

Mardi 3 juillet

 Petite pensée d’Albert Camus à méditer pour monsieur Hans Seehofer, ministre de l’Intérieur d’Angela Merkel : « La fin justifie les moyens. Mais qu’est-ce qui justifie la fin ? »

                                                           *

 Entré dans sa troisième décennie, le Festival de la Correspondance de Grignan élargit son champ d’activités. Désireux de placer cette discipline à sa juste place dans le registre littéraire, en appui des lectures qui se déroulent au château sous entrée payante, les organisateurs proposent un programme de conférences gratuites au bord de l’enceinte où de nombreux bouquinistes étalent des ouvrages en rapport avec les sujets traités. Un thème les réunit. Cette année, la littérature belge de langue française est à l’honneur, ce qui donne l’occasion à un public nombreux, d’entendre une magistrale leçon inaugurale de Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie de Bruxelles ;  et qui montre, par le détail du programme, à quel point le domaine de l’écriture est riche dans ce royaume qui ne se prend pas au sérieux. Afin de nourrir davantage encore ce rendez-vous situé en prélude au Festival d’Avignon proche de quelques coudées, le maire, Bruno Durieux - ancien ministre-délégué à la Santé dans les gouvernements Rocard et Bérégovoy de François Mitterrand -, d’obédience politique centriste, polytechnicien et néanmoins aussi sculpteur, possède  encore de nombreuses pistes d’intérêt et de croissance. Ainsi, pourquoi n’ouvrirait-il pas ses espaces à la philatélie ?  Car pour que la lettre, si élégante, savoureuse, attachante soit-elle, parvienne à son (ou sa) destinataire, il importe d’affranchir l’enveloppe dans laquelle son auteur la glisse. Et en France, aborder l’histoire de la Poste, c’est encore, souvent, ouvrir les portes enivrantes de la littérature, aussi bien à la terrasse d’un bistrot parisien avec Alphonse Allais que dans les airs avec Mermoz, Saint-Ex et tant d’autres pionniers…

Mercredi 4 juillet

 Il n’est plus question de parler de « crise » s’agissant des migrations. Le phénomène de mutation est désormais reconnu comme un mouvement qui s’impose dans la marche du monde et qui, si les chiffres reflètent un ralentissement depuis quelques mois, pourrait s’amplifier considérablement d’un moment à un autre, déclenché par un événement inattendu comme une guerre, une épidémie, une catastrophe naturelle ou un accident climatique. Par-delà les tribunes et les dossiers commentés, des premiers livres apparaissent. Celui de Stephen Smith (La Ruée vers l’Europe, éd. Grasset) -  professeur d’études africaines à l’université de Duke, qui fut au début du siècle le correspondant de Libération et puis du Monde - annonce clairement la mutation : « La migration de masse n’a pas encore eu lieu » précise-t-il. L’Eldorado européen devra considérer prioritairement cette nouvelle donne. La question lui est désormais vitale. Son défi est aussi philosophique : il s’agit de surmonter « la tragédie des différences », une expression qui traduit bien les oppositions à cet égard. On la doit à Jean Daniel, toujours aussi pointu et pertinent dans l’analyse des faits et les leçons qu’il convient d’en tirer.  

Jeudi 5 juillet

 Á l’automne prochain, les éditions Gallimard publieront des lettres d’amour passionnées de Dominique Rolin (1913 – 2012) à Philippe Sollers (1936). Celui-ci l’a souhaité mais sans que les siennes, parues séparément, ne viennent construire le croisement classique formant une correspondance. Environ 5000 lettres couvrant un demi-siècle témoignent de cette liaison restée clandestine. Elles ne seront pas toutes publiées. Jean-Luc Outers, qui réalise le travail, décrit sa manière d’avoir opéré la sélection, choisissant de les réunir plutôt comme pour bâtir une histoire. Sur le plan littéraire, on découvrira sûrement des pages admirables. Mais il ne faudra donc point parler de correspondance.

Vendredi 6 juillet

 Et François Hollande, à propos, comment va-t-il ? Parfaitement bien, merci. Il continue, souriant pleines dents, à parcourir la France de librairie en librairie. Cette semaine, il a dédicacé son livre dans le Vaucluse, avec notamment une halte très chaleureuse autour d’un public nombreux et averti en Avignon, tandis que la ville bruissait dans les ultimes préparatifs du Festival. Cet après-midi, il fera étape à Marseille, en commençant par la salle de rédaction du journal La Provence pour un entretien qui occupera sûrement la une et quelques pages de l’édition de fin de semaine… Il distille un peu partout sa bonne humeur et transmet ses analyses en fraternisant avec le peuple français. Les Leçons du pouvoir n’ont pas fini de lui donner la joie des contacts simples et chaleureux.

                                                           *

 L’envoyé spécial de TF1 sur les places publiques belges est catégorique : « Ce soir, dans ce pays, il y a 11 millions de fous ! ». La liesse que l’image renvoie est en effet d’une frénésie de maboulisme. La Belgique vient de battre le Brésil en un match d’une intensité extraordinaire. Elle rencontrera la France en demi-finale mardi prochain. Un autre délire est attendu.

Samedi 7 juillet

 Depuis Antoine Blondin, on sait que le reportage sportif dans le cadre d’une compétition intense peut devenir un morceau de bravoure littéraire. Les deux matches qui se sont déroulés hier, et qui ont permis à la France (2-0 contre l’Uruguay) et à la Belgique (2-1 contre le Brésil) de se donner rendez-vous en demi-finale offrent l’occasion aux plumes les plus talentueuses de s’épancher. Pour l’heure, on verse surtout dans les superlatifs, les étonnements et les comparaisons ; mais il est permis d’espérer voir poindre le temps des métaphores. En radio, on cherchera les successeurs d’Armand Bachelier (RTBF) sur le Tour de France, et d’Eugène Saccomano (Europe 1) pour la Coupe du Monde. Car si, mardi soir, il s’agira de saluer une ardente demi-finale entre la France et la Belgique, les sources historiques d’allusions chevaleresques ne manqueront pas. Hier soir, Iouri Djorkaeff, le conseiller de TF1 au commentaire du match Brésil – Belgique, ne cessait de se dire « émerveillé » par les Diables rouges. Il finit par lâcher, un temps : « On a l’impression que le Brésil joue en rouge. » Plus beau compliment était impossible à trouver. Et si les Bleus redevenaient champion du monde, rien de plus facile à chercher comme titre. On peut parier d’ores et déjà que beaucoup de journaux l’emprunteraient à Alexandre Dumas : "Vingt ans après".

Dimanche 8 juillet

 Pedro Sánchez, le Premier ministre socialiste espagnol, travaille beaucoup et communique peu. Il a raison : c’est la meilleure manière de contribuer à l’apaisement de son pays. Le voici désormais qu’il s’attaque au problème catalan. C’est plus qu’un test. Ce dossier sera pour lui déterminant quant à la suite de sa carrière au plus haut niveau. En attendant, l’Espagne continue à mettre au point une politique humanitaire au sujet de l’immigration, une attitude qui tranche complètement avec celle de l’Italie et dont on appréciera les effets lorsqu’il s’agira d’évaluer (et de comparer) la situation de l’Emploi dans chacun des deux pays

                                                           *

 En fin d’après-midi, les télescripteurs crépitent depuis le Brésil. L’équipe de football est rentrée au pays tête basse mais il ne s’agit pas de rédemption sportive. Une cour d’appel ordonne la libération immédiate de l’ancien président Lula da Silva. On se doutait un peu qu’il ne resterait pas en prison. On ignore encore toutefois si le tribunal électoral acceptera qu’il puisse briguer un troisième mandat présidentiel. Il est bon de comparer les deux informations. Des millions de gens, au Brésil, espèrent une vie quotidienne meilleure grâce à cet homme. Le foute procure l’émotion, la fierté d’un peuple, des sentiments puissants mais éphémères. Ne jamais oublier qu’au bout du compte, ce n’est qu’un jeu.

                                                           * 

 Il y a des moments où la bégueulerie et le puritanisme étatsuniens sont vraiment écœurants. Après avoir exclu Roman Polanski, l’Académie des Oscars propose à son épouse, Emmanuelle Seigner, d’en faire partie. Piquante lettre ouverte de l’intéressée dans le Journal du Dimanche (JDD) « (…) Cette Académie pense probablement que je suis une actrice suffisamment arriviste, sans caractère, pour oublier qu’elle est mariée depuis vingt-neuf ans avec l’un des plus grands metteurs en scène. Je l’aime, c’est mon époux, le père de mes enfants. On le rejette comme un paria et d’invisibles académiciens pensent que je pourrais ‘monter les marches de la gloire’ dans son dos ? Insupportable hypocrisie ! (…) »

                                                           *

 Monseigneur Benoist de Sinety fut, en tant que curé de Saint-Germain-des-Prés, le secrétaire du cardinal Lustiger et ensuite celui du cardinal Vingt-Trois. Aujourd’hui vicaire général, il est l’un des cinq adjoints de l’archevêque de Paris. Il vient de faire paraître un petit livre en forme de pamphlet (Il faut que des voix s’élèvent, éd. Flammarion) par lequel il dénonce notamment l’attitude des tartuffes de tous bords et de tous pays - dont le sien - dans le drame des migrations. Il n’hésite pas à comparer des bateaux comme L’Aquarius à l’Exodus. Ce prêtre que l’on dit bon vivant célébra les obsèques de Johnny Hallyday. A-t-il été piqué par le besoin de vedettariat ou est-il le nouvel Abbé Pierre ? On le saura très tôt.

Lundi 9 juillet

 « On la trouvait plutôt jolie Lily

Elle arrivait des Somalis Lily

Dans un bateau plein d’immigrés

Qui venaient tous de leur plein gré

Vider les poubelles à Paris

Elle croyait qu’on était égaux Lily

Au pays de Voltaire et d’Hugo Lily

(…) »

 Si des chaînes radiophoniques désirent aujourd’hui souhaiter un heureux 84e anniversaire à Pierre Perret, elles seraient bien inspirées en diffusant Lily, une chanson qu’il écrivit en 1977, et qui dégage de nos jours une déconcertante pertinence.

     

Image: 

« Elle croyait qu’on était égaux Lily », chantait Pierre Perret en 1977. Photo © DR

01 juillet 2018

Le fond de l’air est brun

Samedi 16 juin

 Réflexion de Claude Javeau, professeur honoraire à l’Université Libre de Bruxelles : « Si les Diables rouges parviennent en finale, leur entraîneur, Roberto Martinez, touchera une prime de 1,5 million d’euros. Je propose de lui offrir en sus une croisière sur l’Aquarius… » Ce bateau d’une ONG française recueillant des migrants naufragés en Méditerranée, interdit d’accoster dans un port italien arrive demain matin à Valence avec à son bord 629 désespérés. Les citoyens espagnols ont dressé des calicots de bienvenue. Et s’il se passait quelque chose comme un revirement des peuples européens vis-à-vis de ce phénomène migratoire pesant sur les gouvernements de l’Union ? Á Bruxelles, des restaurateurs se sont constitués en association pour embaucher des réfugiés syriens dans le cadre de petits boulots…

Dimanche 17 juin

 Il y a des gens qui broient du noir et d’autres, beaucoup moins nombreux, qui le célèbrent. Pierre Soulages en est leur plus talentueux représentant. Toute une vie à faire jaillir la lumière de cette couleur qui l’a hanté jusqu’à la manière de s’habiller ainsi que celle de Colette, son épouse depuis toujours, une année plus jeune que lui. On apprend tout cela dans l’entretien très bien charpenté qu’il accorda pour le JDD à Stéphanie Belpêche, un dialogue bien construit et très judicieusement équilibré sur les jalons d’une vie de fidélités aux objectifs que l’artiste s’est imposés. Pierre Soulages tire aussi fierté de la visite des présidents de la République. Il les cite tous, depuis de Gaulle jusqu’à Macron, sauf bizarrement Georges Pompidou, celui qui, avec sa femme Claude, devait sans doute s’attacher le plus à son œuvre, voire peut-être même se passionner pour elle. Il garde Mitterrand pour la fin de son énumération car il tient à le qualifier : « le pharaon ». L’intéressé aurait aimé.

                                                           *

 Au vu de la bande-annonce pour Les troisièmes noces, le film de David Lambert, on s’attend à une comédie sur la construction d’un mariage blanc. Bouli Lanners, « vieux pédé », veuf inconsolé, accepte d’épouser Tamara, une jeune africaine interprétée par Rachel Mwanza. L’histoire, en fait, n’est pas drôle du tout. Mais que de longueurs ! Que de scènes superflues ! Le sentiment de remplissage nourrit une lassitude jalonnée de lieux communs et de moments  convenus.

Lundi 18 juin

 L’ennui. Une denrée rare. On a encore souvent rappelé ces temps-ci l’éditorial de Pierre Viansson-Ponté, Quand la France s’ennuie, publié dans Le Monde du 15 mars 1968, et considéré comme une analyse visionnaire du journaliste. Georges Bernanos voyait les choses différemment, mais c’était avant l’apparition de la civilisation de l’image : « L’ennui, le médiocre ennui, haï de tous, l’ennui qu’on croit stérile est l’humus profond, gras et noir, où longtemps d’avance, le hasard sème le grain d’où germera la joie. » (Un crime, 1935). Ainsi pourraient illustrer cette pensée toutes les périodes situées chaque jour, entre deux retransmissions de matches de Coupe du monde…

Mardi 19 juin

 En 2016, le président colombien Juan Manuel Santos reçut le prix Nobel de la Paix pour ses efforts en faveur du processus de pacification avec les Forces armées révolutionnaires colombiennes. C’était un fameux succès, les FARC existant depuis 1964, très actives depuis plus de 50 ans. L’élection présidentielle, à laquelle Santos ne pouvait plus se représenter, donna, comme on s’y attendait, la victoire à Ivan Duque, partisan d’une droite rugueuse, impitoyable. Pendant sa campagne, il ne cessa de signaler qu’il remettrait en question l’accord avec les FARC. Au soir de son succès, ce fut le point principal de son allocution. Il est obsédé par une sanction dure avec ce mouvement de guérilla communiste. On ne sait pas comment Duque va gouverner la Colombie mais apparemment, on sait qu’il se fiche de ne pas respecter l’héritage et qu’il risque donc de remettre en selle une rébellion armée dans ses maquis. Car on peut déjà supposer que les menacés ont eu le temps de s’organiser… Manquerait plus que Trump envoie ses boys aider Duque comme au bon vieux temps où la CIA fomentait des putschs en Amérique latine.

Mercredi 20 juin

 Tandis que le monde entier s’indigne de voir des enfants mexicains séparés de leur mère à la frontière avec les Etats-Unis, l’ambassadrice de Trump à l’ONU annonce que son pays se retire du Conseil des droits de l’Homme, considérant que celle-ci est discriminante à l’égard d’Israël. Méthode bien connue de la part de l’extrême droite : prendre l’événement à rebrousse-poil et le gonfler sans coup férir. Bien entendu, quelques minutes plus tard, Benyamin Netanyahou s’est félicité de la position américaine. Il y a cinquante ans, le fond de l’air était rouge. Il devint ensuite vert avant qu’il soit bariolé aux couleurs de l’Union Jack. Désormais, il vire au brun. En un demi-siècle, il n’a jamais été vraiment bleu.

                                                           *

 C’est de l’impuissance politique, de son manque de pédagogie que naît le populisme.

Jeudi 21 juin

 Glanes de solstice.

  • Macron et Merkel sont tombés d’accord pour doter la zone euro d’un budget propre dès 2021. En principe, cette année-là, ils seront encore tous deux aux commandes. En principe.
  • Le Monde titre : Burn-out à l’Élysée où le rythme de travail du président et le nombre considérable de réunions provoquent des défaillances. C’est un combat d’arrière-garde mais bon sang, quand les substantifs adéquats existent en français, pourquoi faut-il aller chercher le mot idoine chez les Anglais ? Larousse parle d’ « épuisement professionnel » Eh bien que Le Monde titre Épuisements professionnels à l’Élysée nom de Dieu ! Dans cette catégorie-là, les termes français ne manquent du reste pas : défaillance, déprime, surmenage, etc.
  • La croissance française est revue à la baisse. De 2,3 % en 2017, elle pourrait plafonner à 1,7 en 2018. En cause : la consommation des ménages. Ah ! Ces pauvres qui ne savent pas activer l’économie ! Ça ne servirait vraiment à rien de leur donner un peu plus d’argent : ils le dépenseraient mal.
  • Macron et Merkel se sont aussi mis d’accord sur le phénomène de migrations, devenu le plus prégnant pour l’Europe. Il faut empêcher les migrants potentiels de prendre la mer avec l’intention de rejoindre l’Europe. Pas con. Donc, au lieu de se chamailler, de s’inquiéter pour ouvrir les ports du nord de la Méditerranée, il vaut mieux veiller à fermer les ports du sud de la Méditerranée. Oui mais comment ? C’est simple, il faut les bombarder. Commencer par les ports Libyens, Tripoli et autres, l’aviation connaît le chemin, Sarkozy l’a déjà envoyée là-bas, conseillé par BHL.
  • Á Gaza, les cerfs-volants palestiniens taquinent les Israéliens. Netanyahou, appuyé par Trump, pourrait bien demander qu’on les mentionnât dans la liste des armes de destructions massives.
  • Les néo-nazis connaissent une recrudescence de notoriété au Québec. Et    tu quoque Belle Province !

 Même Angela Merkel a le blues !

 Allons ! Abomination de la désolation !... C’est l’été…

                                                      *

 Á l’occasion de la Fête de la Musique, Macron innove, comme il se doit. La cour du Palais de l’Élysée a été ouverte au public pour assister à un concert de musique techno. Le couple présidentiel était de la partie et il a même posé avec les artistes offrant ainsi de beaux reportages juteux aux revues spécialisées. La fanfare de la Garde républicaine a sans doute été jugée trop traditionnelle. Ringarde la garde !... Soit. Á Buckingham, l’un des endroits du monde où l’on vénère le plus la tradition, lorsque la fanfare de Sa Gracieuse Majesté égaye un événement festif, elle interprète en tenue rigoureuse d’apparat, de belles mélodies des Beatles. Et c’est magnifique !

Vendredi 22 juin

 La Turquie vote dimanche pour renouveler son Parlement mais aussi pour élire le chef de l’État. Tous les médias semblent considérer qu’Erdogan pourrait se retrouver en ballottage. Difficile à croire. Les urnes ne sont-elles pas déjà remplies ? Une seule raison le nuirait : il a lui-même provoqué des élections anticipées alors qu’il détenait un pouvoir bien consolidé. On dit que cette initiative est due à de mauvaises prévisions économiques. Cette manœuvre tactique aurait-elle dégoûté le peuple ? Peut-être. En tout cas, l’opposition s’est organisée en se rassemblant. La voilà donc unie et ragaillardie, donnant plus de conséquence à l’arithmétique.

                                                      *

 Bestiaire de com’ politique : on commence par vendre la peau de l’ours et on finit par noyer le poisson.   

Samedi 23 juin

 La France est un pays unique au monde par sa littérature, ses créations artistiques, ses paysages variés, ses villes attrayantes au plan du patrimoine historique comme de l’avant-garde dans l’aménagement urbain, ses reliefs divers et variés, sa gastronomie, son art de vivre, etc.

 Paris est une ville unique au monde.

 On peut récuser le premier constat et prétendre qu’il existe d’autres pays où l’harmonie des caractères, depuis la littérature jusqu’à la gastronomie, peut offrir un art de vivre équivalent.

 Il est déjà beaucoup plus difficile de contester l’attrait de Paris.
 Mais là où la France est sûrement un pays unique au monde, c’est par l’article premier de sa Constitution, établie par Charles de Gaulle et approuvée par le peuple, datée officiellement du 4 octobre 1958.

 Le voici :

 « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

 La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. »

 On ne trouve nulle part ailleurs un texte aussi respectueux de la dignité humaine. Nicolas Hulot fait pression sur le président de la République pour que l’on insère dans cet article premier la protection de l’environnement qui est déjà mentionnée dans l’article 34 et qui fait l’objet d’une charte approuvée en 2004 jointe à ladite Constitution. Ce serait ouvrir dangereusement la porte à d’autres considérations qui, débattues, risqueraient de diluer la force de cet article premier dans des préoccupations qui, aussi nobles et profondes soient-elles, n’ont pas leur place à cet endroit.

 Touche pas à cet article premier Nicolas ! Touche pas !

                                                     *

 Le milliardaire François Pinault déclare au Monde que Macron « ne comprend pas les petites gens ». Tandis que lui…

                                                      *

 Une révolution en Arabie saoudite : à partir de ce soir minuit, les femmes pourront piloter une  automobile. Par cette annonce qui étonne ou fait sourire, on perçoit bien le gouffre qui sépare cette nation médiévale avec l’Occident, lequel entretient avec elle des rapports plus que courtois, pétrole oblige.

Dimanche 24 juin

 Pendant plus d’une semaine, les médias n’ont cessé de sous-entendre que l’opposition turque pourrait créer la surprise aux élections présidentielle et législatives et mettre Recep Erdogan en difficulté. Ce soir Erdogan est réélu dès le premier tour et son parti, associé à la droite nationaliste dure, gouvernera sous sa botte puisqu’en l’élisant les citoyens ont également opté pour une révision de la Constitution octroyant plus de pouvoirs encore au sultan. Démocrature n’est pas un anglicisme. Il faudra néanmoins l’accepter comme néologisme sans tarder. La contraction entre « démocratie » et « dictature » existe tellement dans les faits (Xi Jingping, Vladimir Poutine, Erdogan…) qu’elle doit trouver sa réelle signification dans le vocabulaire.

Lundi 25 juin

 Dans un entretien au Monde sous le titre L’identitarisme est la maladie du XXIe siècle, l’écrivaine académicienne Danielle Sallenave conclut : « Il n’y a plus d’enfants du peuple, maintenant, mais des ‘gamins de quartier’, rebelles à nos valeurs et futurs djihadistes. Or, ce qu’il nous faut, c’est retrouver ce qui animait l’idée républicaine dans ses origines, avant même qu’elle s’établisse durablement : le désir, l’espoir, la volonté de faire advenir un monde où chacun pourrait s’arracher à la dépendance politique, économique, sociale ; où chacun pourrait conquérir sa part d’une souveraineté qui est celle du peuple même, quand il les réunit. Ce qu’il nous faut, c’est cet idéal toujours inaccompli. Mieux qu’un idéal : une utopie. Car l’idéal est un rêve, tandis que l’utopie est un projet. » Quand la social-démocratie entamera sa reconstruction voire sa renaissance, elle fera bien de situer cet extrait dans ses attendus.

                                                      *

 L’Office national de la Chasse et de la Faune sauvage (ONCFS) estime à 430 le nombre de loups en France. L’augmentation annuelle de la population des canidés est estimée à 20 %. C’est une information très encourageante pour les dizaines de milliers de touristes et de vacanciers qui se préparent à des randonnées dans les forêts, les campagnes et en montagne… Albert Vidalie prétendait qu’il avait ressenti la prémonition de Mai’68 lorsqu’un an plus tôt, il écrivit Les loups sont entrés dans Paris, un texte « écrasant » disait Serge Reggiani, sur lequel Louis Bessières façonna une musique lancinante. Cette prémonition pourrait bien se réaliser de manière plus concrète un demi-siècle plus tard.

Mardi 26 juin

Le François devant lequel Macron se fait modeste et respectueux n’est pas Hollande. C’est le pape.  

                                                      *

Le vœu, l’injonction artificielle (voir samedi 23) étaient trop tardifs. La Commission de révision de la Constitution se réunit pour la première fois aujourd’hui sous la présidence du rapporteur général, Richard Ferrand, chef du groupe des macroniens, déjà incapable de répondre aux questions, pourtant élémentaires, de Patrick Cohen à la matinale d’Europe 1 sur ce fameux article premier. La boîte de Pandore a été ouverte. 1378 amendements ont déjà été déposés. C’est dire que les propositions les plus loufoques (comme réécrire la Constitution en écriture inclusive…) se font jour autour d’un texte qui doit rester large mais précis. Il faudra que le travail se poursuive à l’automne et même après… Le plus tard sera le mieux. Par bonheur, lorsque l’Assemblée aura procédé à l’adoption du nouveau texte, celui-ci devra être approuvé dans les mêmes termes par le Sénat. Les Sages n’auront jamais si bien porté leur nom. D’ores et déjà, leur président Gérard Larcher rappelle le mot de Montesquieu : « Il faut toucher à la Constitution d’une main tremblante. »

Mercredi 27 juin

 Si l’on était amené, dans les prochains jours, à commenter une crise de régime en Allemagne, compte tenu de l’importance que prend la Coupe du monde de Football dans la vie des nations, l’on serait sûrement porté à mentionner dans les symptômes la défaite humiliante des champions du monde sortants, sortis par une petit équipe de Corée du Sud qui, elle, avait déjà fait ses valises. Pour la première fois depuis 1938, la Mannschaft quitte le tournoi dès son entrée en lice. C’est un très mauvais signe pour Angela Merkel, déjà en grosses difficultés à cause de sa droite bavaroise dure et exigeante vis-à-vis des migrants. Elle retrouvera ses collègues européens demain à Bruxelles pour un sommet à hauts risques. On imagine le conseil que Macron pourrait lui donner : « Va voir le pape ! »

Jeudi 28 juin

 Jusqu’à présent, aucun incident, aucun débordement et, a fortiori, aucun attentat n’ont entaché le déroulement de la Coupe du monde de Football. Les enceintes sont pleines et la fête s’accomplit dans l’allégresse.  De son bureau du Kremlin, Vladimir Poutine doit suivre au jour le jour les compétitions qui se déroulent aux quatre coins de son empire. La répartition des stades a aussi fait l’objet d’une belle étude propagandiste. Rien n’a été négligé. Le monde entier fait ainsi connaissance avec des villes dont il ignorait le nom. Même Kaliningrad fut servie. Cette enclave au bord de la mer Baltique a été conquise par l’armée soviétique lors de la Seconde guerre mondiale. Hors de question pour Staline, lors du nouveau partage des territoires à Yalta, de s’en séparer. Á l’époque, elle s’appelait Königsberg. Ce fut une ville prussienne renommée grâce aux personnalités qu’elle produisit dans l’empire allemand parmi lesquelles le respectable et prestigieux philosophe Emmanuel Kant (1724 – 1804) qui y resta toute sa vie, renonçant à l’appel des sirènes qui l’invitaient à vivre dans les grandes villes réputées intellectuelles de l’empire. Compte tenu de sa situation géographique, Königsberg devenue Kaliningrad est surtout aujourd’hui une solide base militaire. Mais elle est aussi équipée d’un stade où un match important pour la suite du tournoi oppose ce soir l’Angleterre et la Belgique. Ce petit pays que l’on distingue à peine sur le globe terrestre est tout entier paré des couleurs noires, jaunes et rouges que reflète son drapeau. Son cœur bat au rythme des Diables rouges. Et cependant, pendant qu’ils s’époumonent  devant les grands écrans installés en plein air sur les places publiques ou les petits de leur salon, les citoyens belges ignorent que leur avenir se joue à Bruxelles. L’Union européenne est en effet en péril, divisée sur la question des migrations. Á 28 - Theresa May est toujours là… -, ils doivent absolument trouver un compromis stable et durable, respectueux de la personne humaine, digne du devoir d’hospitalité qui honore son histoire et les valeurs qu’elle représente. Si les Diables rouges remportent la victoire, la bière coulera partout et les chants de gloire s’envoleront vers le ciel. La nuit festive sera longue. Au siège des institutions européennes, la nuit sera longue aussi, mais moins festive.

Vendredi 29 juin

 Alvarez Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, enfin président du Mexique ? Réponse après-demain, pour un enjeu qui concerne le monde entier. Car hormis des modifications sensibles au plan intérieur, on peut s’attendre à une bonne dose de poil à gratter dans les articulations de Donald Trump.

Samedi 30 juin

 Les Européens ont trouvé un accord au milieu de la nuit sur le problème des migrants. Des « plates-formes de débarquement » à créer en Afrique du Nord, des « centres contrôlés » dans les pays de l’Union qui se porteront volontaires, tous ces lieux supervisés par l’administration européenne, ce n’est pas une solution glorieuse, à perspectives de responsabilités courageuses et honorables. Mais c’est la formule qui a fait consensus, qui a obtenu l’unanimité, ce que plus personne n’osait espérer, nombreux observateurs se préparant déjà au verdict contraire en élaborant des scénarios d’explosion institutionnelle. Les commentaires seront multiples et souvent critiques. L’évaluation de cet accord pourra déjà donner ses fruits lors du sommet de décembre. Avant cela, toutes les supputations ne seront que bavardages. L’Union européenne vit, elle est debout, c’est le point fort de la nuit. Partant, Angela Merkel pourra continuer à diriger la plus forte économie des 28. Ce n’est pas rien.

                                                     *

 Tous les médias déroulent avec plus ou moins d’éclat la phase  annonciatrice de l’événement dominical : l’entrée de Simone Veil au Panthéon. Les évocations biographiques sont parsemées d’éloges. Qui s’en offusquerait ? Mais Simone Veil n’entrera pas seule au temple de la « Patrie reconnaissante ». Son mari sera du voyage. Et il faut le dire tout net : Antoine Veil n’a pas sa place au Panthéon. Même si la famille l’avait souhaité, le président de la République n’aurait pas dû accepter. Parce qu’à tant faire que d’honorer les partenaires, si essentiels eussent-ils pu être dans la  vie et l’œuvre des impétrants, on peut énumérer des souhaits légitimes : la marquise du Châtelet aurait sa place près de Voltaire, ou sa nièce et amante Marie-Louise Denis qui l’accompagna jusqu’au dernier jour, ou Julie de Lespinasse, de complicité intellectuelle, qui reçut un vibrant hommage de l’homme de Ferney lorsqu’elle décéda. Madame de Warens, tutrice et amante de Jean-Jacques Rousseau n’aurait pas volé sa présence à ses côtés. Et que dire de la merveilleuse Juliette Drouet qui, si elle ne vécut point avec son Totor durant toutes ces décennies d’amour et de complicité littéraire ou épistolaire, aurait mérité de passer l’éternité à ses côtés sous la voûte étoilée ?... Et s’il s’agit de faire entrer un couple sans modifier ce qui est, que Macron fasse entrer Germaine de Staël et Benjamin Constant ; ce serait pour lui, dans son hommage, l’occasion de se replonger dans les racines du libéralisme, le vrai.

17 juin 2018

Tous les Terriens sont des métis

Vendredi 8 juin

 En 2011, Diane Ducret avait publié Femmes de dictateurs (éd. Perrin) qui connut un gros succès de librairie et fut publié en de nombreuses langues. Elle avait réussi une prestation remarquée dans l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier. On se souvient qu’elle avait porté un coup dur aux féministes – bien que ce n’était pas son but… - en signalant qu’Hitler avait reçu plus de lettres d’admiratrices que les Beatles et les Rolling stones réunis et que Mussolini en empilait de 30 à 40 mille par mois, certaines étant d’humeur torride. Naulleau et Zemmour avaient apprécié. Par les médias sociaux (qui n’ont pas encore vu l’émission mais qui ont été alertés par l’auteure en personne après l’enregistrement de l’émission), on apprend que demain, sur ce même plateau, elle se fera égratigner par Yann Moix qui n’aurait pas du tout aimé son dernier livre, La meilleure façon de marcher est celle des flamants roses (éd. Flammarion) Ce livre est-il écrit en une eau de la même couleur que celle de ces volatiles ? Réponse demain soir où, de toutes façons, l’on s’attardera davantage sur le livre que Christiane Taubira viendra présenter : Baroque sarabande (éd. Philippe Rey). On sait déjà que c’est une illustration de la littérature par une défense des grands auteurs. Peu d’entre eux doivent ressembler à des flamants roses ; beaucoup, en revanche, ont dû nous apprendre à marcher, parfois même à notre insu.

                                                           *

 Le livre le plus vendu en France durant l’année qui suivit les attentats fut le Traité de la Tolérance de Voltaire. Aujourd’hui, 1984 d’Orwell et les livres de Camus font souvent référence dans les débats et les analyses. Et demain ? Malcolm Lowry et Francis Scott Fitzgerald ? Parce qu’attention ! Les Misérables ne sont jamais très loin…

Samedi 9 juin

 On est tenté de ne plus s’étonner de rien avec Trump. Mais ce qu’il vient de déclencher risque d’avoir une portée inestimable pour l’instant, immesurable aussi. Arrivé en retard à la réunion du G7 au Canada, il en repartit plus tôt. Il avait du reste prévenu de cette négligence désinvolte quant à ses horaires. Les partenaires, en regrettant ses moments d’absence, espéraient aboutir néanmoins à un communiqué commun au plan commercial. Les conseillers des sept pays occidentaux les plus riches avaient consacré des centaines d’heures à la rencontre. Les chefs d’État et de gouvernement s’appliquèrent pendant près de 48 heures à convaincre le président des États-Unis. Un accord survint. Tandis que Trump montait dans son avion pour gagner Singapour, Justin Trudeau, Premier ministre canadien et hôte du sommet, annonçait tout sourire en conférence de presse qu’un accord avait été conclu. Quelques minutes plus tard, dans son avion, Trump déchirait le document et le faisait savoir en ajoutant que de nouvelles taxes douanières allaient être prises  prochainement. Au-delà de la grossièreté, ce geste protectionniste à l’égard de ses partenaires est inqualifiable. Il faut que l’Union européenne se conforte plutôt que de se réconforter. Macron et Merkel ont là un devoir de vacances indispensable et historique.

Dimanche 10 juin

 Que les Européens se le disent : l’insécurité devant les risques d’attentats islamistes va se poursuivre. Et qu’ils sachent que les migrations deviendront de plus en plus denses. Il faut s’attendre à ce que des millions d’Africains débarquent dans les décennies à venir. Ces deux constats ne relèvent pas de prédictions catastrophistes, elles résultent d’études sérieuses, comme celle de Stephen Smith, La ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent (éd. Grasset). Il importe d’en convaincre les électeurs qui se réfugient dans les partis populistes dont les solutions simplistes ne peuvent conduire qu’à des confrontations tragiques. Comme il importe aussi d’enseigner aux jeunes générations que les migrations font partie de la vie de la planète depuis que l’humanité existe, qu’il n’y a rien de nouveau dans les mouvements de masses sinon qu’ils sont plus perceptibles parce qu’ils sont plus amples. Du reste, les mouvements migratoires ne s’effectuent pas qu’envers l’Europe. Les Congolais de l’ouest qui fuient leur pays (la République démocratique du Congo) tant ils y vivent dans une triste pauvreté traversent le lac Albert sur des embarcations de fortune pour gagner l’Ouganda et y espérer une vie meilleure.

                                                           *

 Rafael Nadal  remporte le tournoi de Roland-Garros pour la onzième fois. Comme il se doit, le journal L’Équipe lui consacre toute sa une. Sauf un petit espace en haut à gauche où il est écrit : Les Bleus à l’heure russe. Eh oui ! Les medias audiovisuels sont déjà prêts aussi à entrer dans ce que l’on appelle La grande fête du football ; leurs programmes de la soirée dominicale le prouvent. Attention ! Les Etats-Unis n’ont pas été sélectionnés pour la phase finale ! Qu’au moins un membre de chaque rédaction soit chargé d’observer l’agenda et les actes de Donald Trump pendant le mois qui vient ! Ce serait une nécessaire prudence, une sage attention.

Lundi 11 juin

 Cette photo de famille réunissant les chefs d’État les plus importants d’Asie autour de Xi Jingping en Chine dans le cadre de l’Organisation de Shanghaï, quel contraste avec un G7 démembré ! A la droite du président chinois, on y voit Poutine réjoui et dans le groupe qui, depuis 2015, admit l’Inde et le Pakistan, coucou ! Parmi les observateurs invités, il y a l’Iran…

                                                           *

 Un bateau emmenant 629 migrants dont deux femmes enceintes, une douzaine d’enfants en bas âge et plus de cent mineurs. Ils fuient la Libye.

 Après avoir appelé au secours l’ONG française SOS-Méditerranée, Matteo Salvini, nouveau ministre italien de l’Intérieur, interdit à tout port d’accueillir les malheureux. On peut souligner l’hypocrisie propre à l’extrême droite et le comportement de Salvini qui, toute honte bue, en rejetant le problème sur le voisin maltais, se vante d’avoir changé le cours des choses en faveur de l’Italie. On peut s’étonner que l’Italie, qui fut par essence de tous temps, un pays d’émigrants (aussi bien aux Etats-Unis - ce qui donna des Al Capone mais aussi des Al Pacino, Robert de Niro ou Frank Sinatra – qu’en Europe, - ce qui donna des Lino Ventura, des Yves Montand, etc) que l’Italie donc, devienne un refouloir de vies en péril. On peut souligner que Pedro Sanchez le nouveau Premier ministre espagnol, socialiste, plus sensible que le populiste italien aux questions humanitaires, décide d’accueillir le bateau en son port de Valence. On peut, une fois de plus (c’est tellement facile et confortable) accuser l’Europe de se défausser devant le drame. On peut répéter combien Nicolas Sarkozy, en suivant les conseils et la sollicitation de Bernard-Henri Lévy, a fichu la pagaille meurtrière en Libye. On peut commenter tout cela et c’est ce qui se passe dans les médias qui, du reste, font leur métier. Mais ce qu’il faudra aussitôt préciser, c’est qu’il y aura demain un autre bateau, après-demain aussi, et les jours suivants, et les jours d’après… Il faudra aussitôt démontrer que le comportement de Salvini ne pourra pas résister à la durée, que cette musculation abjecte le dépassera. Il faudra aussitôt reconnaître que Pedro Sanchez, si sensible soit-il au problème, ne pourra pas l’assumer longtemps de cette manière-là. Il faudra aussitôt rappeler que la responsabilité de l’Europe l’oblige à bâtir une politique ferme et positive qui tient compte du changement de paradigme et non pas réagir au coup par coup. Il faudra cesser d’évoquer la culpabilisation de BHL et de  Sarkozy. C’était en 2011. Certes, ils ont commis une faute grave, mais c’est désormais à classer dans les erreurs de l’Histoire. On ne résout rien en campant sur le la-faute-à-qui ?.  Il faudra aussitôt affirmer que les migrations, n’en déplaise aux populistes d’extrême droite comme d’extrême gauche, ont toujours fait partie de l’histoire de l’humanité. Tous les Terriens sont des métis et « Je est un autre », l’affirmation de Rimbaud, vaut également pour les études ethnologiques.

Mardi 12 juin

 On a donc droit ce matin, en provenance de Singapour, à une poignée de mains et des sourires entre Kim Jong-un et Donald Trump qui ont signé un document par lequel la dénucléarisation intégrale de la péninsule coréenne sera entreprise. Pour l’heure, il n’y a pas lieu de dire autre chose que d’en prendre acte. Tout commentaire ne pourrait éviter soit un optimisme que l’avenir dénoncerait peut-être comme naïf et béat, soit un scepticisme raisonnable qui serait apprécié comme trop frileux, soit une mascarade de plus si cette rencontre n’aboutissait en fait à rien, les deux protagonistes déchirant l’accord à la suite d’un incident ultérieur étranger au sujet. On verra bien. Les jurés du prix Nobel de la Paix sont eux aussi dans le wait and see… Ce qui est certain, c’est que grâce à Trump, le petit dingue, le zozo dangereux que le peuple affamé est contraint d’aduler acquiert aujourd’hui une stature internationale. Il joue dans la cour des grands ; il n’a plus qu’un seul maître à respecter : Xi Jinping qui, de Pékin, observe les événements avec une satisfaction jouissive.

Mercredi 13 juin

 Donc, si l’on devait suivre Trump, il faudrait réintégrer Poutine dans le G7, redevenu dès lors le G8. Ce qui signifierait que le président russe serait à la fois membre du groupe des principaux chefs d’État occidentaux et membre du groupe des principaux chefs d’État asiatique. Qui fait mieux ? 

                                                           *

 La République française est un modèle en tant que nation garantissant le bien-être social de ses citoyens. Son président est-il occupé à la démembrer ? «On met un pognon dingue dans les aides sociales », « ceux qui naissent pauvres restent pauvres » sont-elles des réflexions d’un chef d’État que l’on doit  rendre publiques ? Lorsqu’il constitua son gouvernement, beaucoup d’observateurs se laissèrent influencer par la liste, le nombre de ministres réputés de gauche, plus nombreux que ceux réputés de droite. Le leurre était pourtant facile à déceler : l’important n’est pas l’identité de la personne mais l’ampleur de son département. En ce sens, la réalité s’impose très aisément. Ce gouvernement favorise les grandes fortunes et son président donne le ton et l’encourage. Le mot de Hollande (« Emmanuel Macron n’est pas le président des riches, il est le président des très riches ») prend une signification qui n’a plus rien de provocant. Elle est – comment dirait-on ? – « normale »…

                                                           *

 Le grand cirque des ballons ronds va commencer au pays des tsars. Si les pauvres de Macron coûtent selon lui trop cher, ceux de Poutine ne seront pas visibles. Du panem et du circenses à en être bourré, saturé, gavé. Place à la fête, rien qu’à la fête… C’est pourquoi, si les pronostics iront bon train durant un mois, en fait, on connaît déjà le grand vainqueur, c’est évidemment Vladimir Poutine en personne.

Jeudi 14 juin

 Black and white pur. Dans le Briançonnais, aussi bien du côté italien que du côté français, la neige qui fond dévoile des cadavres d’Africains, sans doute des migrants exténués, happés par le froid. Faudra faire attention quand le Tour de France passera par là… Déjà que se baigner dans la Méditerranée, c’est barboter dans un cimetière… Tout fout l’camp !

                                                           *

 On connaît la réponse de Sacha Guitry à celui qui lui demandait « Quoi de neuf ? » « Molière » tomba dru, sans plaisanter. En ces temps incertains, un observateur politique pourrait plagier le dandy théâtreux en répondant : « Orwell » à une question équivalente. Depuis quelques semaines, la référence à 1984, ce maître-ouvrage publié sept mois avant sa mort ne cesse d’être mentionnée dans les analyses les plus inspirées. D’après Pierre Ducrozet dans Le Monde des Livres, une nouvelle traduction par Josée Kamoun, publiée chez Gallimard, reflète encore davantage l’intérêt de l’ouvrage. Résumons-nous : en 1949, tandis que la guerre froide pointe le museau, George Orwell imagine en un roman d’anticipation une guerre nucléaire aboutissant, à l’image du stalinisme, à l’avènement de régimes totalitaires. C’était 34 ans avant. Nous voici 34 ans après… La guerre nucléaire n’a pas éclaté mais sa probabilité gagne du terrain. Il n’y a pas un Big Brother mais des bigs brothers (nota bene : il y aura lieu de prévoir des bigs sisters pour garantir la parité…) Quant aux totalitarismes, ils sévissent sur les 2/3 de la planète mais ayant retenu les nombreuses critiques objectives engendrées par le stalinisme, ils sont devenus plus raffinés. Désormais, les dictatures se sont apparentées aux démocraties. Le néologisme qui en naquit, démocrature, identifie bien ce qui se vit en Chine, en Russie, en Turquie et dans bien d’autres pays. Il va bientôt falloir raconter tout cela aux enfants avant que l’un d’eux, adulte, n’invente des lettres martiennes comme on eut jadis des lettres persanes.

Vendredi 15 juin

 Les patrons de boîtes de nuit autant que les curés (messe d’hommage à la Madeleine à 11 heures, autour de ses grands succès au cours de laquelle applaudissements et sifflets se concurrencent lorsqu’est prononcé le nom de Laetitia…) pensent encore à commémorer Johnny Hallyday qui aurait eu 75 ans aujourd’hui. Laissons dormir l’idole. S’il s’agit de souhaiter un heureux anniversaire, attitude déjà suspecte en soi, pensons plutôt à l’exprimer à Guy Bedos qui, malgré ses 84 ans, est bien vivant, lui.

                                                           *

 Anise Koltz, Goncourt de la poésie 2018 (Somnambule du jour, éd. Gallimard) : « Notre langue est sacrée. Veillons-la comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre car c’est lui qui doit éclairer la nuit du monde. » Georges Bernanos, en 1944 dans son essai La France contre les robots (éd. Le Castor astral) : « Vainqueurs ou vaincus, la Civilisation des machines n’a nullement besoin de notre langue. La langue française est une œuvre d’art, et la Civilisation des machines n’a besoin pour ses hommes d’affaires que d’un outil, rien davantage. » Bernanos avait vu juste, mais les « machines » n’ont pas éradiqué la poésie et Anise Koltz est là, bien vivante.

                                                           *

 Dans Mon ket, François Damiens crée des situations invraisemblables en des moments de vie ordinaire. Il les pimente par l’usage de la caméra cachée. Une grosse farce qui aurait parfois besoin d’une cure d’amaigrissement.

 

Image: 
09 juin 2018

Foute, Foot et ballon populiste

Vendredi 1er juin

 Voilà donc à Madrid un jeune socialiste de 46 ans succédant à Mariano Rajoy, obligé de subir une motion de censure. Alors que la social-démocratie est en recul partout en Europe, l’événement paraît cocasse. Il l’est, d’une certaine manière. Car si l’opposition au gouvernement conservateur a réuni 180 voix sur 350, les socialistes ne détiennent que 84 sièges. Pedro Sanchez devra donc très vite être capable d’harmoniser la pluralité de l’opposition, et sans doute prévoir des élections anticipées en espérant que le PSOE, s’il n’obtient pas la majorité absolue, devienne vraiment le véritable pivot d’une nouvelle majorité parlementaire capable de gouverner le pays et de le conduire vers des avancées démocratiques rassembleuses.

                                                           *

 Donald Trump confirme que sa rencontre avec Kim Jong-un aura bien lieu le 12 juin. Il a encore 11 jours pour changer d’avis. C’est beaucoup…

                                                           *

 De plus en plus amer, aigri, partagé entre la déception et la colère, l’historien social-démocrate israélien Elie Barnavi, ancien ambassadeur en France, signe une nouvelle chronique désabusée dans Regard, la revue du Centre communautaire laïc juif de Bruxelles. Le dernier alinéa survient comme un haut-le-cœur : « Pendant que des jeunes tombent sous les balles à la frontière de Gaza, un Netanyahou hilare exalte ‘une journée de gloire’ [inauguration de l’ambassade US] à Jérusalem et, à Tel-Aviv, la foule en liesse célèbre la victoire à l’Eurovision de Netta Barzilaï. Mon pays bien-aimé sombre dans la schizophrénie. »

                                                           *

 Pourquoi le milliardaire défunt Serge Dassault (« tiré d’affaires » comme le souligne Libération), avionneur de son état et, entre autres, propriétaire du Figaro, a-t-il droit à un hommage funéraire dans la Cour de l’Hôtel des Invalides avec un vibrant discours du Premier ministre ?

Samedi 2 juin

 La signification des substantifs, leur évolution plus particulièrement, sont un bon baromètre politique. Ainsi, d’après Alain Rey (Dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert), ce n’est que depuis les années ’70 et surtout depuis 2000 que le terme populisme a pris un tour péjoratif, se disant d’un discours qui s’adresse au peuple dans le but de critiquer le système, ses représentants et ses élites, manière de s’opposer à la démocratie traditionnelle. Le recours au référendum tel que Charles de Gaulle le pratiquait aurait pu, n’était la personnalité de l’homme, être taxé de populisme. De même, depuis quelques décennies, le terrorisme qualifie des actes violents accomplis dans le but de créer de l’insécurité, s’étendant ainsi à ce qui se rapportait plutôt à un régime politique ou à ce qui veut l’abattre. C’est encore faire trop d’honneur aux fous d’Allah qui commettent des attentats que de les qualifier de terroristes. Ils ne sont, en vérité, que des agents de destruction, sans aucun objectif de remplacement. Ils servent le Mal en considérant que c’est un bien. Le mot idéologie acquiert de plus en plus un sens péjoratif. Jadis une science, toujours une philosophie de l’action sociale, l’idéologie est considérée comme une manière archaïque et surtout bornée de faire de la politique. Quand un gestionnaire de droite veut disqualifier son contradicteur, il dit qu’il fait de l’idéologie. Son allusion portera plus fort s’il le qualifiera d’idéologue. Le recul des idées de gauche favorise ces mutations qui trafiquent le sens au point de les considérer comme des gros mots. Dans le numéro de Marianne de cette semaine, Jacques Julliard, bon historien du socialisme, souligne la distinction entre front populaire et front populiste. Et afin de bien expliquer notre besoin d’avoir un front populaire plutôt qu’un front populiste, il pose le sectarisme imbécile des Insoumis de Mélenchon. Ceux-là, qui feraient demain alliance avec les nationalistes de Le Pen pour contrer Macron. Impossible ? C’est ce qui se passe actuellement de l’autre côté des Alpes…

 L’exemple de dégradation le plus net reste évidemment l’apocope du mot prolétaire. Á partir de la fin du 19e siècle, sa troncation donne prolo, ce qui dégagera tantôt une image militante, tantôt une catégorie sociale sympathique. Yves Montand l’employait encore avec romantisme. La troncation attaqua ensuite le dernier o pendant la vague néolibérale. Le prol est un individu de seconde zone, abaissé à la partie de la société qu’il convient de mépriser, voire d’exclure. La caractéristique de son statut, c’est qu’il ne devrait pas en avoir. Partant, on est à l’aise pour s’opposer au principe d’égalité avec ses corollaires, comme par exemple la remise en question du suffrage universel. Le genre humain traverse les époques chargé d’assonances variables. « J’appelle journalisme tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » prétendait Gide. Les dictionnaires aussi varient avec le temps ; mais ils restent toujours intéressants.

                                                           *

 Avec Le Cercle littéraire de Guernesey, Mike Newell réussit une romance un peu trop cousue de fil blanc mais il rate une énorme référence. Son héroïne en effet, écrivaine londonienne, se rend sur l’île anglo-normande par et pour des raisons littéraires. Elle est fascinée par l’endroit et par certains de ses hôtes au point de tomber amoureuse de l’un deux alors qu’elle vient de se fiancer à Londres. Elle passe donc plusieurs jours à découvrir les attraits de cette île. Jamais ne lui vient à l’esprit l’idée d’aller visiter Hauteville House, la grande maison blanche où Victor Hugo vécut plus de quinze années de son exil, un des lieux du monde où le souffle littéraire est le plus prégnant, le domaine qui rendit cette île célèbre. Un cratère de culpabilité dans le scénario. 

Dimanche 3 juin

 Matteo Salvini, le chef de l’extrême droite italienne, tout frais ministre de l’Intérieur, marque le commencement de son mandat par un voyage en Sicile afin d’examiner le problème des migrants. Il a promis, en campagne, d’en renvoyer un demi-million chez eux. Bien entendu, il sait que ce projet est irréalisable mais comme d’autres de son acabit qui s’asseyent sur la morale, à commencer par Donald Trump, il sait aussi que les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. Il tombe à pic : on signale qu’une embarcation de fortune transportant une centaine de Tunisiens a fait naufrage au large de Sfax, laissant une quarantaine de noyés, tous décidés à gagner l’île de Lampedusa. Salvini va devoir donner un commentaire. S’il ne trouve pas les mots, il peut consulter son ami Bart De Wever, le nationaliste flamand, bourgmestre d’Anvers. Celui-ci n’a pas son pareil pour flatter l’opinion en recourant à un insolent bon sens.

                                                           *

 Denier jour de la remarquable exposition consacrée à Fernand Léger au Palais des Beaux-arts de Bruxelles (dramatiquement appelé Bozart, ce néologisme belge étant reproduit sur toutes les vitres de la façade. Victor Horta ! Jules Destrée ! Au secours !) La foule se presse. Elle a raison. L’ensemble des cimaises se décline de manière très harmonieuse, balisé par quelques documents audiovisuels rares qui montrent combien avait senti l’importance naissante du cinéma (« Le cinéma m’a fait tourner la tête. En 1923, je fréquentais des copains qui étaient dans le cinéma et j’ai été tellement pris que j’ai failli lâcher la peinture »). Il admirait Charlot, et Chaplin avait aussi compris la formidable machine à facéties que serait le cinéma. En général, les couleurs de Léger sont vives. Des rouges, des jaunes, des bleus purs qui, tantôt chargent les vides, tantôt débordent du trait comme pour mettre le dessin plus encore en valeur. Le peintre puise son imagination dans la rue. Même s’ils sont clowns ou coursiers, les personnages mis en scène sont toujours des gens ordinaires. Les ouvriers en bâtiment sont des acrobates et les acrobates des sujets d’entrelacement de corps. Fernand Léger a aimé son temps. Il l’a épousé. En forme et en couleurs. Le monde virtuel est bien éloigné du sien.

Lundi 4 juin

 Érik Orsenna aime les villes. Avec l’architecte-paysagiste Nicolas Gilsoul, il vient de faire paraître un ouvrage qui devrait connaître le succès dans les lectures de l’été (Désir de villes, éd. Robert Laffont). Il évoque ainsi des villes françaises qui se sont bien rénovées en matière urbanistique et en création culturelle. Brest décrit par Orsenna n’est plus cet endroit sordide où Prévert avait observé Barbara. Quant à Lyon, « se promener dans le nouveau quartier de la Confluence, là où est implanté le musée du même nom, c’est vraiment magnifique » confie-t-il à L’Express. Orsenna-le-voyageur n’est pas loin d’inventer un nouveau concept de vacances : fini le séjour sur les plages bondées. Le futur snobisme, ce sera de passer ses vacances dans les villes !

                                                           *

 Jean-Claude Idée est de retour à Bruxelles avec ses comédiens des Universités populaires du Théâtre après avoir égayé les allées du château de Voltaire à Ferney, inauguré jeudi dernier après restauration par le président de la République et la ministre de la Culture. Le voici déjà dans une autre veine, celle qui nous conduit à la fin de la Grande Guerre où Paris est en liesse tandis qu’un cortège funèbre la traverse de part en part. Pablo Picasso, Max Jacob et tant d’autres amis enterrent Guillaume Apollinaire - qu’une grippe espagnole d’autant plus agressive que le poète était diminué par sa récente trépanation due à un éclat d’obus – emporté par la faux à moins de quarante ans. On lui doit l’invention du mot surréaliste, ainsi qu’il qualifia son drame Les Mamelles de Tirésias. Alors Idée remonte le temps, il le découd et propose des moments de vie intense que la littérature retiendra souvent comme fondateurs. Un autre monde commence ce 11 novembre 1918, car Breton, Aragon et Soupault vont s’engager dans la voie tracée par Apollinaire dans les mois suivants, et bousculer le siècle par un mécanisme de la pensée que l’on ne pourra désigner que comme révolution. Mais c’est là une autre histoire que Jean-Claude Idée racontera peut-être un jour. Pour l’heure Myriam de Colombi, la découvreuse de talents qui sait la qualité des pièces de théâtre, présente dans la salle, s’est montrée ravie. On pourrait donc bien retrouver Á bas Guillaume ! à l’affiche du Théâtre Montparnasse pour le centenaire de la fin de la guerre ’14-18… et le centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire, poète somptueux, amoureux spontané, un émigré que la France fascinait et à laquelle il s’est donné en lui laissant sa vie et sa vision poétique.

Mardi 5 juin

 Pendant deux heures, dans la salle d’un quartier huppé de Chelsea (Londres), Bernard-Henri Lévy a fourni un plaidoyer sensible pour supprimer le Brexit, allant jusqu’à démontrer qu’il n’y a pas d’Europe sans le Royaume-Uni. C’est le 23 avril 1972 que la France vota en référendum pour l’adhésion du Royaume-Uni dans l’Union européenne, un scrutin proposé par Georges Pompidou. De Gaulle s’y était toujours opposé. Le verdict fut positif à 68 % avec 40 % d’abstentions (Mitterrand et le PS l’avaient prônée).  BHL était âgé de 24 ans. On n’a pas le souvenir qu’il se soit exprimé à l’époque en faveur de l’adhésion. Après avoir pacifié la Croatie et la Libye, l’homme prend des accents dramatiques en méprisant le résultat du suffrage universel. S’il parvient à ses fins, on s’attend à ce qu’il convainque le Qatar de déposer sa candidature.

                                                           *

 Dans une petite décade, la Coupe du monde de Football aura commencé. Cette année, c’est la Russie qui l’organise. 64 matches pendant un mois. Toutes les autres activités de la planète passeront au second plan. Et lorsqu’un événement majeur surviendra, comme un attentat par exemple, il sera évalué, mesuré, commenté à l’aune de la confrontation des nations sur les pelouses poutiniennes. Le foute, c’est la guerre à bon compte. Il ne faut pas le haïr, comme l’a écrit le sociologue Claude Javeau, il faut se féliciter du spectacle qu’il donne. C’est un défoulement qui permet peut-être d’éviter des confrontations armées. C’est par défaut un facteur de paix. Le jury Nobel devrait songer à honorer la FIFA. Son grand tournoi quadriennal épargne des millions de vie. Bien sûr, il y aura quelques déchets : un infarctus ici, quelques mâchoires déchaussées là, mais rien de comparable à une bataille de tranchées ou à des bombardements. Bien sûr il y aura quelques incongruités du côté des collectifs de gladiateurs. Prenons la Belgique. Son équipe est dirigée par un entraîneur (un coach) espagnol qui ne connaît aucune des trois langues du pays. Devant les caméras de la télévision flamande ou devant celles de la télévision francophone, il s’exprime en anglais. Il a sélectionné 24 joueurs. Un seul joue dans un club belge, en l’occurrence Anderlecht. Les autres évoluent en Angleterre, en Allemagne, en France, et même en Chine ! Mais avant chaque rencontre, graves et bien alignés face la tribune d’honneur, ils poseront tous la main sur le cœur, à l’américaine, lorsque retentira La Brabançonne, l’hymne national de ce petit royaume si envié.

                                                           *

 « Avoir peur de son ombre. Ou la perdre » (Chamisso). Hier soir, FR 3 diffusa  L’Armée des ombres, l’admirable film de Jean-Pierre Melville sur la Résistance, qui réunissait des acteurs prodigieux, tous parfaits dans leur rôle : Cassel, Meurice, Reggiani, Signoret, Ventura… Melville possédait les éléments d’un scénario impeccable, d’une trame authentique puisqu’il avait rejoint la France libre à Londres dès 1942. N’empêche. Ce film est un chef-d’œuvre. On ne saurait avancer un chiffre sérieux pour souligner combien de fois il a été projeté à la télévision. Son audience d’hier soir atteignit pourtant presque 3 millions de téléspectateurs. Et l’on se prend à penser aux films que Melville nous aurait encore donnés à voir s’il n’avait été emporté par la maladie à 56 ans…

                                                           *

 Bill Clinton a écrit un roman à intrigues. Disons plutôt qu’il a fourni la matière et que c’est James Patterson qui l’a écrit (Le Président a disparu, éd. Jean-Claude Lattès). Mais reconnaissons la correction du beau gosse : il associe son nègre. Tant d’hommes politiques publient des livres qu’ils n’ont pas écrit que le franc jeu du grand Bill mérite le salut. Ce sera bien entendu un succès de librairie. Les premiers commentaires évoquent des scènes tout à fait plausibles. Le roman à intrigues serait donc, le cas échéant, un roman à clefs… Un jour peut-être, Donald Trump publiera aussi un roman à intrigues. Ou à clefs.

Mercredi 6 juin

 Certains souvenirs sont des pépites que la mémoire fidélise dans un écrin. Luc Dellisse a soulevé le couvercle du coffret dissimulé aux grilles de l’oubli. Rien de commun avec la boîte de Pandore. Juste un moment de repères, la possibilité d’habiller un fait ordinaire en jalon d’une vie qui s’accomplit sans drame, où la poésie nourrit la lucidité. Les dés roulent, le fil se déroule… (Cases départ, éd. Le Cormier)

                                                           *

 Ace, out, passing-shot, smash, tie-break, etc. Sans compter au tableau Ad pour Advantage et non pas Av… Suivre le tournoi de Roland-Garros, c’est plonger dans les anglicismes. Pourtant, le mot anglais tennis est une adaptation du français. Au XVe siècle, le jeu de paume, inventé à la fin du précédent, était très à la mode et donc très pratiqué. En lançant la balle vers son vis-à-vis, il convenait de crier « Tenez ! ». Le sport, très populaire, franchit la Manche et « tenez » devint tennis. Comme toutes les langues, l’anglais, également perméable, accueille des mots étrangers. Mais à la différence du français, elle les assimile en sa graphie et son orthographe. L’une des plus célèbres colonisations sémantiques est conter fleurette devenue flirt. Qu’y aurait-il de scandaleux à écrire interviouve ? Et si taille-brèque faisait ricaner, que l’on dise « jeu décisif » comme on dit « coup de coin » plutôt que corner en ce sport que les latinos, appellent futebol, parce qu’eux aussi se sont emparé du mot et mis à la sauce verbale.

Jeudi 7 juin

 Autrefois, en Amérique latine, chaque fois que la gauche parvenait au pouvoir, elle se voyait éliminée par un putsch militaire souvent fomenté par les Etats-Unis. Il ne faut pas avoir recours aux textes marxistes forcément suspects pour constater pareille coutume ; les mémoires d’Henry Kissinger sont tout à fait éloquentes à ce sujet. Le temps passant, devant l’horreur que le coup d’État de Pinochet au Chili provoqua, les ardeurs martiales se sont un peu tues et la démocratie reprit ses droits lentement mais sûrement. Ainsi, le Brésil se donna au président Lula pendant deux mandats et à Dilma Roussef par la suite. Lula da Silva, toujours aussi populaire, gratifié pour avoir réduit les inégalités, se proposait d’être de nouveau candidat. Il écopa d’une peine de prison de 12 ans après un procès sur des accusations de corruption qui n’ont jamais été prouvées. Deux mois se sont écoulés depuis son incarcération. La protestation du peuple brésilien ne faiblit pas. On est à cinq mois des élections générales auxquelles le prisonnier compte bien participer. Les sondages continuent de le donner gagnant haut la main. La droite commence à paniquer tandis que l’armée, de l’aveu de ses chefs, se prépare, au cas où… Comme au bon vieux temps. Jusqu’à présent, Trump ne s’est pas encore exprimé sur la question. On aura dû lui conseiller de laisser passer la Coupe du monde de foute… La Seleçao, c’est sacré.

                                                           *

 Avril 1985. Ronald Reagan ordonne de bombarder la Libye de Kadhafi. François Mitterrand refuse d’autoriser le survol du territoire français par l’aviation étatsunienne. 16 avril 1986 Marguerite Duras et François Mitterrand dialoguent au palais de l’Élysée. Elle l’interroge sur la personnalité de Reagan. Prudent, le président lui répond : « Il sent, il exprime ce que son peuple sent et voudrait exprimer ». Se souvenir de ce dialogue si Donald Trump finit un jour par bombarder l’Iran (Duras – Mitterrand. Le Bureau de poste de la rue Dupin et autres entretiens, éd. Gallimard – folio, 2012)

                                                           *

 Est-ce une nouvelle phobie de maniériste ou la conséquence d’un déséquilibre naturel encore inéprouvé. Il semble que les endroits boisés sont de plus en plus infestés de tiques, ces petits insectes qui s’agrippent à la peau, sucent le sang et transmettent des maladies graves, celle de Lyme en particulier. Si la psychose s’installe, tout sera prêt pour qu’un scénario s’élabore en vue d’un nouveau film d’horreur. Après l’année des méduses et celle des sauterelles, voici l’année des tiques. Des milliers de bébêtes qui s’amoncellent sur les grands torses nus des bûcherons et qui provoquent une multitude d’hémorragies par piqûres… Á côté de cette image, celle d’Humphrey Bogaert dans les feuillages noyés de La Reine africaine serait une icône d’Épinal. Et qui pour incarner le rôle principal ? Hum !... Un grand torse nu… Depardieu évidemment.

    

Image: 
En 1863, en Angleterre, les partisans du rugby et les adeptes du football décidèrent de se séparer. Photo © FIFA.com
01 juin 2018

Turquie, phase totalitaire?

Jeudi 24 mai

 Donald Trump écrit à Kim Jong-un pour lui annoncer qu’il annulait leur rencontre du 12 juin à Singapour. On n’y avait jamais tellement cru et de surcroît, on n’en attendait rien d’autre qu’un effet médiatique. Mais comme, de nos jours, l’effet médiatique domine les relations diplomatiques, cette rencontre n’était point négligeable. On imaginait sérieusement que Trump aurait pu obtenir le prix Nobel de la Paix s’il était parvenu à convaincre Kim de démanteler totalement son arsenal nucléaire. Le Coréen le fera peut-être sans la pression américaine. Ce serait lui, alors qui pourrait être couronné par le jury d’Oslo. Bon sang comme la vie serait monotone sur cette Terre sans ces deux stratèges-là…

                                                           *

 Avant-hier, reçu au Parlement européen Marc Zuckerberg, le patron de Facebook, dans la tourmente à propos de révélations touchant à des données privées, est apparu assez grave. Toutes les images qui reflètent sa visite et sa prestation en témoignent. Du reste, il a déçu ses interlocuteurs. Hier, il était à l’Élysée. On ne le perçoit que souriant et décontracté. Au premier rang d’une photographie de groupe avec d’autres acteurs puissants du monde numérique, il rayonne. Mais… C’est Paul Kagamé qui se trouve entre Zuckerberg et Macron ! Eh oui ! Le président du Rwanda - qui n’avait plus fréquenté le Palais depuis 2011 - faisait partie du pow-wow. On dit qu’il souhaite procurer des relais informatiques à son continent. En tous cas, il ne perd pas son temps au cours de son périple européen. Il vient de se parer du titre de sponsor principal d’Arsenal, le club de foute londonien ! La saison prochaine, les joueurs porteront sur leur maillot cette invitation au voyage : Visit Rwanda !, le point d’exclamation étant pour l’heure encore en discussion. Et si Kagamé ouvrait là une nouvelle forme de parrainage sportif ? Le petit jeu à la mode serait cocasse. Par exemple, les maillots du Real Madrid invitant à visiter la Corée du Nord… Pourquoi pas ? Dans le football, tout est possible quand l’argent commande.

Vendredi 25 mai

  Á peine sa lettre d’annulation adressée à Kim Jong-un avait-elle été révélée au monde entier que Donald Trump déclarait possible leur rencontre programmée le 12 juin à Singapour. L’imprévisibilité de cet homme - le plus puissant de la planète – déroute au point de transformer les rires en effrois et les effrois en rires. On peut parier qu’il ne s’agit pas de revirement, qu’il est plutôt question de tactique. Mais alors, ce n’est ni risible ni effrayant, c’est inquiétant.

                                                           *

 Le gouvernement israélien a décrété la construction de quelques milliers de nouveaux logements pour colons en Cisjordanie. C’est tellement banalement courant que l’information est à peine retenue ; et quand elle l’est, le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne fait pas de vague. Et que l’ONU, de grâce, ne proteste pas ! : elle se ridiculiserait…

                                                           *

 Le professeur Robert Anciaux connaît bien l’histoire contemporaine de la Turquie. En conférence, il explique clairement comment Recep Erdogan voulait construire un grand pays libéral prospère. Très impressionnée, l’intelligentsia occidentale se mobilisait pour revendiquer l’entrée de la Turquie dans l’Union. Le souhait ardent confinait parfois au snobisme. Jusqu’à ce qu’en 2011, le parti du sultan, l’AKP, obtienne 49,9 % des voix et une large majorité absolue. La phase libérale céda la place à la phase autoritaire. En avançant la consultation électorale au 24 juin prochain, Erdogan, d’après Anciaux, précipite l’échéance avant l’arrivée de phénomènes économiques qu’il ne pourra pas maîtriser. Mais il ajoute : restera la répression et la fraude. Eh oui ! Après la phase autoritaire, la phase totalitaire… Au-delà du 24 juin, son livre (Turquie, éd. De Boeck) pourrait bien avoir besoin d’un chapitre supplémentaire.

                                                           *

 De manière tout à fait objective, au moyen de documents inédits, FR 3 propose chaque semaine un documentaire thématique sur les événements de Mai’68. Voici les femmes dans la rue (« et les hommes sur le trottoir ! » clament-elles en plaisantant - mais pas tant que ça… -) En revendiquant, elles chantent, elles sourient, elles taquinent… Quelle fraîcheur ! Le jour où l’on verra pareille manifestation dans les rues du Caire, de Ryad, d’Ankara et de Téhéran, le monde aura vraiment changé.

Samedi 26 mai

 Pendant qu’Emmanuel Macron rend visite à Poutine, François Hollande est reçu par Xi Jinping à Pékin comme un chef d’État. Les images sont comparables. Pas de contraste, si ce n’est, à Moscou, des visages graves, consciencieux, et à Pékin, des regards avenants et des séquences de sympathie, de détente cordiale. Chacun son boulot.

                                                           *

 La très catholique Irlande a voté à 66 % pour la libéralisation de l’avortement, rejoignant ainsi la quasi-totalité de pays membres de l’Union européenne. Les femmes sont en liesse à Dublin et tous les commentateurs saluent un score net et sans appel. Soit. Sans vouloir jouer les rabat-joie, ne serait-il pas intéressant de se demander comment 34 % des Irlandais (y compris des Irlandaises) s’opposent encore à cette réforme - qui n’est plus, heureusement, une révolution - ? D’autant que ce chiffre minoritaire doit équivaloir à une proportion semblable dans l’ensemble de l’Union. Affirmer qu’un tiers des Européens, soit plus ou moins 120 millions de personnes, considèrent toujours que l’interruption volontaire de grossesse est un délit pénal, c’est une manière de souligner qu’il serait dangereux de penser que l’affaire est dans les mœurs, comme l’été vient après le printemps. Lorsque les républicains français ont commencé à considérer que la laïcité allait de soi puisqu’elle avait été conquise, Marine Le Pen s’est emparée du concept pour en faire l’un de ses chevaux de bataille.

                                                           *

 Lorsque Zinedine Zidane était la grande vedette des terrains de foute, on le percevait discret, timide, taciturne. L’on se disait qu’après tout, l’important c’est qu’il fasse gagner l’équipe, pas qu’il soit éloquent. On ne lui décelait dès lors pas les capacités d’un chef, d’un meneur autre que par son talent de joueur et ses gestes tourbillonnants. On fut très sceptique lorsqu’il devint l’entraîneur du Real de Madrid. Il est, ce soir, le seul à détenir trois victoires consécutives de champion d’Europe des clubs. Son sourire n’est pas pour autant devenu carnassier mais il dénote le bonheur d’un homme capable d’assumer ses responsabilités autant que ses décisions. Et de les savourer, sans fausse modestie.

Dimanche 27 mai

 Le président italien Sergio Mattarella refuse de nommer un anti-européen très affirmé comme ministre de l’Économie. Du même coup, Giuseppe Conte annonce qu’il refuse le poste de Premier ministre. La nuit des tractations sera encore longue à Rome. Mais que peut-il advenir ? De nouvelles élections ? Comme au bon vieux temps ? … Pas sûr ! L’extrême droite n’appréciera pas cet obstacle présidentiel. Tout est possible, y compris une interprétation de la Constitution. Depuis plus d’un demi-siècle, l’expression « L’Italie est ingouvernable » a été maintes fois utilisée. Le ballet des partis traditionnels finissait par dégager une solution. On n’est plus du tout dans la même épure.

                                                           *

 Le principe du « cabinet fantôme » hérité du shadow cabinet britannique est-il encore de mise dans le paysage politique d’aujourd’hui ? En tout cas Laurent Waucquiez, le patron des Républicains, annonce qu’il présentera le sien pour la Fête nationale du 14 juillet. L’inconvénient de cette méthode, c’est qu’elle ne peut résister à l’épreuve du temps. Jean-François Revel avait longtemps suivi François Mitterrand, jusqu’à faire partie de son cabinet fantôme en 1965 lorsqu’il s’opposa au général de Gaulle. Dès que Mitterrand passa un accord avec les communistes, Revel, farouchement contre, le quitta. En 1972, après le congrès fondateur d’Épinay, Mitterrand constitua de nouveau un cabinet fantôme. La plupart des noms qui y figuraient (Badinter, Chevènement, Hernu, Mauroy, etc.) se retrouvèrent plus tard au gouvernement sauf un : Jean-François Kahn, qui avait été promu aux Affaires culturelles. Jack Lang n’était pas encore à l’époque le courtisan que l’on connut aux côtés du sphinx, un rôle que J-F.K., homme libre s’il en est, aurait méprisé. Dommage, on aurait aimé le voir assumer la gestion d’un département lui seyant tellement bien, et dont le budget fut en considérable augmentation.

                                                           *

 De Chirac à Hollande, les présidents de la République ont espéré confier un portefeuille à Nicolas Hulot après qu’il eut rempli une mission pour l’État. Hulot accepta les missions, il les mena souvent à bien, mais il n’accepta jamais d’entrer dans leurs gouvernements. Profitant de sa marée victorieuse, Macron y parvint. Un peu plus d’un an après sa désignation, l’âme de l’État connaît des états d’âme. Il laisse entendre qu’il fera le point cet été afin de déterminer s’il reste ou non au gouvernement. Cette question n’intéresse en vérité que le microcosme. La vraie question, c’est en effet de savoir si l’on verra la différence selon qu’Hulot soit encore ou non ministre.

                                                           *

 Le magazine hebdomadaire Le Point y est allé fort : en couverture, il présente cette semaine un gros plan du visage d’Erdogan assorti de ce titre : Le dictateur. La rédaction fait savoir qu’elle est soumise à des menaces incessantes depuis trois jours. Le sultan est nerveux, ses affidés plus encore. Il a déclenché des élections anticipées pour éviter que la consultation ne soit influencée par une dégradation économique et financière prévisible mais malgré la date rapprochée (24 juin), la dégradation pèsera déjà sur le scrutin. La livre turque a perdu 16 % de sa valeur par rapport à l’euro ; 30 % par rapport au dollar. Et tout indique une évolution négative continue dans les prochaines semaines. En attendant, il faut qu’Erdogan comprenne que s’il met des journalistes en prison dans son pays, en France, on ne badine pas avec  la liberté de la presse

Lundi 28 mai

 Une interviouve émouvante de Joan Baez dans le JDD (Journal du Dimanche). Elle y dit son amour de la France, son admiration pour François Mitterrand, comment elle prépare sa tournée d’adieu, à 77 ans et 60 ans de carrière. Elle se souvient de son premier passage à la télévision française. C’était en 1966 avec Jean-Christophe Averty : « Quel personnage incroyable ! Il n’arrêtait pas de me donner des ordres de manière très autoritaire, presque cassante. Il me coupait en pleine chanson, m’obligeait à recommencer… Á la fin, il m’a dit : ‘Je suis Averty, je suis un génie. Vous êtes Joan Baez, vous êtes un génie aussi’. » Dans son livre Vie et mort de l’image (éd. Gallimard, 1992), Régis Debray fait référence à une prestation du même Averty lors d’une émission de la télévision belge en 1991 : « Je ne me suis jamais pris pour un artiste. J’ai horreur du mot. Je suis un artisan. » Non seulement Averty (1928-2017) est un poète fantasque, mais il se payait aussi parfois des poussées de modestie.

                                                           *

 Corentin de Salle est le directeur du Centre Jean Gol, le bureau d’études du parti libéral de Belgique, celui du Premier ministre. Docteur en droit, philosophe, il publie régulièrement des tribunes dans la presse écrite et il intervient aussi de temps en temps sur les ondes. C’est un observateur éclairé, très intelligent, mais il nourrit le même défaut que son administrateur-délégué, le parlementaire Richard Miller : il pense que l’Histoire s’est accomplie telle qu’il l’imagine. Ces temps-ci, il a trouvé un truc. Comme il connaît les citations de Marx qui ont émaillé les époques, il sait que tonton Karl a déclaré un jour que le gauchisme était « la maladie infantile du communisme ». C’est une définition que Lénine reprenait souvent, au point de la choisir comme titre pour l’un de ses ouvrages. « Infantile »!  Quelle délectable qualification ! Approprions-la nous… Après tout, qui connaît encore Lénine aujourd’hui ?  Depuis quelques jours, Corentin se répand là où on l’accueille en clamant, tous muscles gonflés, que « Mai’68 est une révolution infantile ». Les auditeurs de la radio publique l’ont entendu ; aujourd’hui, c’est au tour du quotidien La Libre Belgique de lui offrir la faveur de l’épanchement spirituel. Corentin de Salle est non seulement intelligent, il est aussi cultivé. Sa démonstration se base dès lors sur des grands noms du marxisme, comme Louis Althusser, mais il se permet également d’appeler Kant à la rescousse. C’est époustouflant. Corentin de Salle est né en 1972, quatre ans après les événements. Lorsqu’il poursuivit ses études universitaires, l’alma mater s’était donc déjà bien adaptée aux réformes que mai’68 lui procura. Quand Corentin de Salle poussa son premier cri, il y avait sept ans que Jean Gol avait fondé le PWT (Parti wallon des Travailleurs) avec ses amis de la Gauche radicale, la IVe internationale trotskiste. Sept ans que Jean Gol s’était époumoné à vanter les bienfaits d’une révolution infantile qui n’eut jamais lieu, pas même en mai 1968.

                                                           *

 Tandis que les musulmans vivent le Ramadan, on se souvient qu’il y a toujours 622 ans d’écart entre l’hégire et le calendrier grégorien. Les musulmans sont en 1440. Imaginons la réunion des Églises de Constantinople et de Rome assortie d’ordinateurs ; ou le procès de Gilles de Rais retransmis par Internet…

Mardi 29 mai

 Bilan de la visite d’Emmanuel Macron chez Vladimir Poutine.

 Côté image, à la différence du contact avec Donald Trump, pas de bisous, pas de papouilles, pas de tapes dans le dos, pas de chênes - ni à planter, ni à abattre – et pas de pellicules sur le veston à enlever.

 Côté points d’accord : la Syrie (« qui a besoin d’un gouvernement stable » … Comment et avec qui ?  On verra plus tard) ; l’Iran, avec qui l’accord sur le nucléaire doit être maintenu.

 Côté sujets évités, par respect pour l’hôte : le moins de mots possible sur l’Ukraine. Les droits de l’Homme ? Bah…

 Côté référence littéraire : une allusion à Dostoïevski, ce grand romancier russe admiré des surréalistes.

Ce Macron, quel talent ! Déjà, devant Brigitte Trogneux, sa prof, à 15 ans, dans le rôle d’un épouvantail, instrument repoussoir …

                                                           *

 Est-il possible pour un État-membre de sortir de l’Union européenne ? On vient de constater que le président italien Sergio Mattarella contourna la difficulté en refusant la désignation d’un ministre de l’Économie qui en était partisan. Il a pris des risques délicats mais par ce geste, il signifie au peuple italien l’importance vitale d’une appartenance à l’Union. Theresa May aurait incité son gouvernement à reporter le Brexit à 2023. Seul moyen d’éviter une faillite et donc un échec électoral. 2023, autant dire que c’est enterrer le projet.

 Il est vrai qu’avant le référendum britannique, aucun plan de sortie de l’Union n’existait dans les tables de la Commission.

                                                           *

 Si la trentième édition des Molières du Théâtre français n’enfanta point des pièces extraordinaires et ne révéla point non plus de nouveaux talents, la soirée conduite de main de maître par Zabou Breitman fut très plaisante. Blanche Gardin réussit une nouvelle fois sa prestation humoristique, d’autant que, fait inédit, elle choisit de présenter la remise du Molière de l’humour dans lequel elle concourait. Contrairement aux gens de cinéma saisissant Cannes pour nourrir la révolte féminine, ceux du théâtre choisirent d’aborder le sujet par la dérision. Ainsi, Zabou n’hésita pas à souligner que dans le registre « il y a encore du chemin à faire », la population carcérale ne comprenait que 3,3 % de femmes. Tout le monde s’est bien amusé. Une fois encore, la recommandation s’impose : il faut suivre l’itinéraire de Blanche Gardin, sans oublier qu’un clown peut masquer une tristesse, un mal-être.

Mercredi 30 mai

 La démocratie colombienne ne se porte pas si mal. Sans heurts, sans incidents, le premier tour de l’élection présidentielle a octroyé un score prometteur aux deux candidats de gauche, dont la campagne s’est réalisée sans parti et sans argent. L’ultraconservateur Ivan Duque, très riche lui, devrait quand même l’emporter le 17 juin mais plus difficilement que prévu. La modestie de son résultat devrait peut-être modérer ses ardeurs quant à l’attitude le l’État vis-à-vis des Farc. Ce serait dommage de retrouver ce pays partagé entre la guérilla dans la jungle et les trafiquants de drogue dans les villes.

                                                           *

 L’Assemblée votre un décret sur l’Alimentation (pour contrer la malbouffe) très en-deçà du programme présidentiel. Le point le plus marquant est le maintien du glyphosate. Les lobbys agro-chimiques semblent avoir plus d’influence sur les députés macroniens que le patron lui-même. Quant à Nicolas Hulot, tandis que les couleuvres qu’il avale ressemblent de plus en plus à des boas, nombreux sont ses amis qui le poussent à quitter le gouvernement. On n’a plus de nouvelles de Notre-Dame-des-Landes, son Lourdes à porter.

Jeudi 31 mai

 Chez les Chinois, pas de bombe et pas de bruit de bottes. Pas d’expansion territoriale, pas de geste à réunir d’urgence le Conseil de Sécurité des Nations-Unies. La colonisation planétaire s’accomplit en douceur. Rien que des infiltrations. Elles progressent bien en Afrique noire, grâce à une immixtion dans les économies dues aux grands travaux. Pour s’attaquer à l’Europe, il faut investir dans le foute. Quelques vedettes du ballon rond furent débauchées à coups de millions (euros ou dollars, ne soyons pas mesquins). Dans quelques jours, en Russie quelques dizaines d’envoyés spéciaux feront leur marché dans les stades de la Coupe du monde. Les Chinois viennent aussi de s’accaparer les droits de retransmission de grands matches, au détriment surtout de Canal+. Tout en douceur on vous dit, sans remous, sans déflagration. Leurs conquêtes sourdes reposent sur deux atouts majeurs : ils ont le nombre, et ils ont le temps. Pour les comprendre, visiter périodiquement leurs proverbes. Exemples : « Paix et tranquillité, voilà le bonheur. » - « Les grandes âmes ont de la volonté, les faibles n’ont que des souhaits. »

                                                           *

 Les populistes extrémistes italiens se sont ravisés. Ils modifient la composition de leur équipe gouvernementale et assurent dès lors implicitement que le pays ne remettra pas en cause son appartenance à l’euro et à l’Union européenne. Le président Mattarella est donc obligé d’accepter. Revoici Giuseppe Conte au poste de président du Conseil. Les Italiens ne devront pas retourner aux urnes à l’automne. Peut-être pas… Car cette fois, s’ils devaient y retourner, ce serait pour constater l’échec d’une alliance contre nature.

                                                           *

 On devra un jour publier les portraits que réalise Franz-Olivier Giesbert de sa plume acérée. En voici deux, captés au vol, dans l’actualité :

  • « Michel Onfray écrit comme il respire. De sa corne d’abondance sortent sans cesse des essais puissants, taillés dans le roc, mais aussi des petits bijoux. »
  • « S’il ne faut pas abuser des comparaisons, reconnaissons que sont innombrables les rapprochements possibles entre le Führer et RecepTayip Erdogan, le dictateur élu de Turquie, le moindre n’étant pas qu’ils apparaissent tous deux comme des produits avariés de la démocratie. »

*

 Zinedine Zidane est né le 23 juin 1972 à Marseille. Il aura donc bientôt 46 ans. Il est très riche et après avoir connu la gloire en tant que joueur de football, il la savoure à présent en tant qu’entraîneur puisqu’il vient de réaliser l’exploit avec le Real de Madrid (voir 26 mai). Il annonce donc – et on le comprend – que c’est le bon moment pour s’en aller ; il quitte le club et ne cherche pas un autre emploi. Que va-t-il faire de tout son temps, de tout son argent ? Attention à l’ennui ou à l’oisiveté ! Et s’il devenait un grand peintre ?

Image: 

« Whistle Down the Wind » est le dernier et sans doute l’ultime album de la grande chanteuse Joan Baez. Photo © Joan Baez

25 mai 2018

Quel cinéma!

Mercredi 16 mai

 Il faudra posséder du cran et faire preuve d’intrépidité cet automne pour aller au cinéma voir le dernier film de Lars von Trier The House that Jack Built. Il y démontre une pensée qui l’habite, selon laquelle le paradis et l’enfer ne font qu’un ; l’âme étant au paradis et le corps en enfer. Sept ans après avoir fait scandale à Cannes par des propos controversés sur Hitler, le cinéaste danois revient plus provocateur, plus dérangeant que jamais. On ne sait toujours pas si son comportement exécrable ressortit à du ludique ou à du lubrique, à de la suffisance ou à de la souffrance. Un jour peut-être, l’une de ses deux épouses ou l’un de ses quatre enfants témoignera. En attendant, l’homme exulte : « Je n’ai jamais tué personne mais si je devais, je tuerais un journaliste. » Hubert Beuve-Méry, directeur-fondateur du Monde, avait l’habitude de préciser : « Vous ne trouverez derrière mon dos ni banque, ni Église, ni parti. » Aujourd’hui, il devrait faire une exception pour Lars von Trier.

                                                           *

 Les combats féministes connaissent cette année des échos et des avancées considérables. On rappelle qu’il y a un peu plus de cinquante ans seulement qu’une femme peut ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son mari ou de son père. C’est à peine croyable. En revanche, l’heure n’est pas tellement à se remémorer les conquêtes sociales, pourtant bien mises à mal ces temps-ci. Ainsi, les mineurs de fond qui mouraient étouffés dans la cinquantaine relèvent désormais d’une histoire oubliée parce qu’éteinte. Une toute petite évocation radiophonique souligne que la silicose fut considérée par la sécurité sociale dès 1945 (sic) en France tandis que la Belgique n’en tint compte qu’à partir de 1963, au moment où l’on commençait à fermer les charbonnages. « … Et chaque verre de vin était un diamant rose / Posé sur fond de silicose… « (Pierre Bachelet. Les Corons, 1982)

Jeudi 17 mai

 Panurge est à Washington. Les moutons suivent. Le Guatemala vient d’inaugurer son ambassade, transférée de Tel-Aviv à Jérusalem. D’autres s’y préparent…

                                                           *

 La voilà, éblouissante, au pied des marches recouvertes de tapis rouge, en robe Chanel. On ne voit qu’elle au milieu de l’équipe du film Un couteau dans le cœur de Yann Gonzales, où elle joue le rôle d’une productrice de porno gay… Vanessa Paradis avait 15 ans lorsqu’on la connut, en 1987. Elle chantait Joe le taxi avec une voix de petite fille. On sentait déjà qu’elle allait devenir une star. Et puis, la chanson était d’Étienne Roda-Gil…

                                                           *

 Michel Onfray dialogue avec Alexis Lacroix (L’Express, 2 mai). Á propos de l’éternelle querelle entre les Anciens et les Modernes, il prononce une parole sage : « Je préfère être dans le vrai avec un ancien que dans le faux avec un moderne et dans le vrai avec un moderne plutôt que dans le faux avec un ancien ». Á 59 ans, Onfray possède déjà une bibliographie abondante. Au nom de ce principe, on pourrait attendre de lui un ouvrage sur Marx. L’air du temps le suscite à l’envi.

Vendredi 18 mai

 Ce clivage gauche-droite que l’on dit désuet, comme il sert si bien ces partisans du nouveau monde qui puisent dans les plus mauvaises époques conservatrices ou même nationalistes les principes d’une nouvelle gouvernance ! C’est au tour de l’Italie, l’un des grands pays fondateurs de l’Union européenne, d’en faire désormais l’expérience. Trump est un Reagan mal élevé, un Bush junior plus brutal. Les futurs maîtres de l’Italie sont des Berlusconi  au dentier moins rutilant mais aux dents plus longues.

                                                           *

 Il y a une dizaine d’années, les éditions Galaade publièrent un fort volume intitulé Israël, les Arabes, les Palestiniens. L’auteur était Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur. Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, en était le préfacier ainsi qu’Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l’Unesco. Cet ouvrage présentait un intérêt majeur. Rassemblant les chroniques de Jean Daniel sur les sujets évoqués dans le titre, entre 1956 et 2008 soit sur plus d un demi-siècle, on pouvait constater que l’analyse de l’écrivain-journaliste n’avait jamais varié, que sa pensée, loin du gouvernement israélien actuel, associait toujours la défense de l’Etat hébreu à l’existence d’une patrie palestinienne et un compromis pacifique durable avec les nations arabes. Durant la deuxième moitié du XXe siècle, cette position n’apparaissait pas utopique mais au contraire tout à fait plausible, ainsi que l’illustrèrent des présidents étatsuniens comme Jimmy Carter et Bill Clinton tout particulièrement. On en est loin désormais, et le massacre de lundi à Gaza, ponctué par les paroles et les actes de Trump, éloigne toute perspective de climat serein entre les différentes communautés du Proche-Orient. Aujourd’hui, Jean Daniel est un très vieux monsieur (21 juillet 1920). S’il lui arrive encore de signer de temps en temps un éditorial, sa plume ne dégage plus la même énergie mobilisatrice de clarté dans une condamnation nette et cinglante, en une intelligence du propos qui exige la considération, sorte de force tranquille intransigeante mais respectueuse et respectable. Sa fille, Sara, publie dans L’Obs un texte digne de son père qui rehausse l’honneur et la qualité de ce magazine dont on ne sentait plus très bien ces temps-ci l’identité politique et philosophique voulue par son fondateur. « Ce qui vient de se passer à Gaza est un rappel à l’ordre, tragique, à une communauté internationale qui a abandonné le peuple palestinien. » On ne peut pas mieux dire.

                                                           *

 Ce n’est pas en manipulant voire en détruisant la belle langue française que les revendications féministes sont les plus heureuses. Il faut l’affirmer haut et fort : l’écriture inclusive est une invention débile. Tordre la langue pour affirmer son identité, c’est criminel. La langue est une matière vivante. Elle n’évolue pas par décret.

Samedi 19 mai

 Les citoyens britanniques ignorant que le prince Harry a épousé ce matin l’actrice américaine Meghan Markle doivent consulter, toute affaire cessante.

                                                           *

 Et que de chichis au château de Windsor, et que de chachas chez les commentateurs ! Pourquoi faire si long ? Tous les journalistes devraient connaître la leçon de brièveté d’Ernest Hemingway. Comment raconter la Genèse ? Très simplement :

« Un homme

   Une femme

   Une pomme

   Un drame. »

                                                           *

 Quand le patronyme Le Pen lui servait de tremplin électoral, jolie Marion l’utilisait à volonté. Á présent, jolie Marion n’en a plus besoin. Elle est populaire simplement par son prénom. Comme son grand-père est encombrant et que sa tante l’agace, jolie Marion abandonne l’appellation contrôlée. Elle s’appellera désormais Marion Maréchal. « Marion Maréchal Nous voilà ! » pourrait ironiser le spirituel Jean-Marie… Oui, on la verra aux avant-plans, mais pas lui, il est trop vieux. Jolie Marion n’a que 28 ans. Elle n’a vraiment pas de raison de se presser.

                                                           *

 C’est un art de proposer une histoire emberlificotée dans laquelle le lecteur ou le spectateur est dérouté, surtout lorsqu’il est question de querelles de famille. L’œuvre est réussie lorsque tout s’éclaire en fin de parcours, et mieux encore si - ô surprise !... – l’épilogue révèle l’inattendu. Ce n’est vraiment pas le cas pour Everybody knows, le film d’Asghar Farhadi qui ouvrit le Festival de Cannes, et c’est dommage car le couple Pénélope Cruz / Javier Bardem joue merveilleusement bien.

Dimanche 20 mai

 Puisque François Hollande a été le président le plus raillé, il a des chances d’être un jour le plus adulé. Ce théorème mitterrandien aurait été risible voici encore quelques semaines. Mais on se demande si une période Hollandemania n’est pas tout à coup en train de naître. Plus un jour ne se passe sans que l’on évoque la personnalité de l’ancien président. La semaine dernière, Le Point - qui l’a tellement ridiculisé durant son quinquennat - proposait un reportage très positif sur le périple discontinu de ses séances de dédicace et le succès qu’elles recueillent. Samedi soir, lors de l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier, comme d’habitude, il figurait parmi les victimes des caricaturistes mais de façon plutôt sympathique, pas du tout ironique ou violente. Et puis, les allusions critiques et parfois burlesques quant à certains de ses comportements ne portent plus ; elles ont tendance à choyer le personnage plutôt qu’à le nuire. On assista même à un moment tout à fait surprenant : de manière totalement spontanée, Christine Angot signala qu’elle était occupée à lire son livre et qu’elle le trouvait « vraiment bien, bien écrit ». Pour ne pas être en reste, Yann Moix, qui fut souvent si sévère avec Hollande, prédit « qu’il va revenir » ! Et d’ajouter « Et puis, il y a quelque chose de très français là-dedans : on adore ce qu’on a brûlé ». Hier, dans Le JDD (Le Journal du Dimanche), à la page des chroniques musicales, il est question de Foé, un jeune chanteur toulousain de 20 ans qui monte dans le domaine de la chanson française. Et alors qu’il n’y a aucun lien direct ni aucune raison de le créer, une note de bas de page nous apprend que François Hollande écoute son premier album en boucle. Il séjournera cette semaine à Pékin. Si les médias répercutent son voyage, ce sera un nouveau signe qu’il se passe réellement quelque chose autour de François Hollande.

Lundi 21 mai

 Rarement le Festival de Cannes aura été si transparent. Pierre Lescure et Thierry Frémaux se devaient de lui donner une identité féminine forte si bien que l’on eut droit de temps en temps à de nouvelles revendications ou à des révélations de harcèlement et de viol. La Palme d’or revint néanmoins à un homme, le cinéaste japonais Kore-eda, un habitué de la Croisette, pour son film Une affaire de famille. Le Prix du jury (Capharnaüm, de Nadine Labaki) devra être remarqué quand il sortira en salles. C’est à Girl, du jeune Gantois Lukas Dhont, la Caméra d’or de cette édition, qu’il convient de s’intéresser si l’on veut dénicher de nouveaux talents. Pour le reste il faut se dire « à l’année prochaine » en espérant que la Mostra de Venise, en septembre prochain,  et la Berlinale, en février 2019, ne vont pas faire de l’ombre au plus important rendez-vous cinématographique du monde.

                                                           *

 Toutes celles et tous ceux qui auront gardé un souvenir captivant de l’exposition Mélancolie – Génie et folie en Occident réalisée par Jean Clair au Grand Palais à l’automne 2005 parcourront avec plaisir les cimaises de la Fondation Boghossian, Villa Empain à Bruxelles. Certes, l’ensemble a beau être de qualité, il est beaucoup plus modeste dans son ampleur, mais la commissaire Louma Salamé a tenu à présenter, parmi des noms et des œuvres renommées, quelques jeunes artistes dont il est bon de retenir les noms. Ainsi, les fresques murales du Français Abdelkader Benchamma, les broderies des jeunes artistes belges de KRJST Studio, la peintre franco-belge d’origine syrienne Farah Atassi, le sculpteur français Samuel Yal ou encore la vidéaste espagnole Eli Cortiñas trouvent parfaitement leur place parmi les Paul Delvaux, Giorgio de Chirico, Constant Permeke, Léon Spilliaert, et autres Claudio Parmiggiani. On souhaite aux organisateurs que les travaux de l’avenue Franklin Roosevelt auront cessé d’ici peu, afin que les amateurs ne soient pas découragés par les embouteillages assommants, d’ici le 19 août, dernier jour de l’exposition.

Mardi 22 mai

 Écrivain, éditeur, fondateur de la fameuse collection Dictionnaire amoureux chez Plon, Jean-Claude Simoën est un homme d’esprit. Il en a côtoyé tant de beaux qu’il possède un bissac d’anecdotes croustillantes et croquignolesques. De surcroît, il en tient aussi de seconde main. Apocryphes ou non, c’est leur saveur qui compte. Ainsi lorsqu’il déclare qu’Albert Einstein aurait affirmé qu’il existait sûrement dans une galaxie une planète identique à la nôtre, le convive est intéressé. Quand il ajoute que, toujours pour Einstein, « la preuve, c’est qu’ils ne sont jamais venus nous voir… », on rit, on décroche, on vacille. C’est déséquilibrant, superbe et tout à fait plausible : le sens de l’humour du grand savant est encore à dévoiler.

Mercredi 23 mai

 Les images tragiques de Gaza continuent de faire le tour du monde. Elles divisent l’écran selon deux  parties égales : d’un côté l’inauguration de l’ambassade US à Jérusalem où le champagne coule à flots et les embrassades affolent le téléspectateur candide ; de l’autre, à quelques dizaines de kilomètres de là, un massacre éhonté. Le contraste n’a pas besoin de commentaires.  Certes, le Hamas a poussé son peuple à la provocation. Mais cela permet-il seulement d’accepter l’usage de balles réelles contre des pierres ? « Enfermer l’Occident dans sa caricature ». La formule est de Jean-François Kahn. Ainsi qualifie-t-il le dessein de Vladimir Poutine. C’est bien vu car Trump nourrit presque malgré lui cette diabolique intention jour après jour.

                                                           *

 L’Italie possède un Premier ministre qui n’a jamais trempé dans le monde politique, du moins officiellement. Avocat florentin de 53 ans, Giuseppe Conte commence par essayer de masquer son amateurisme en bidonnant son curriculum-vitae. De Pittsburg à Malte en passant par New York, les universités mentionnées déclarent que son nom ne figure point dans leurs tablettes. Le nouveau Président du Conseil a déjà usé des arrangements auxquels sont habitués les vieux dinosaures transalpins. Revoici le théorème de Lampedusa en pleine application. Mais comment, à l’heure où tout est filmé, où tout est vérifié, où tout se décortique sur-le-champ et tout se sait, des personnes intelligentes peuvent-elles encore user de stratagèmes aussi épais en imaginant tromper les observateurs ?

Image: 

Un peu de douceur dans ce monde de brutes : l’affiche du Festival de Cannes 2018 est tirée du film Pierrot le Fou, de Jean-Luc Godard (1965). Photo © Georges Pierre, maquette © Flore Maquin.

Pages

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN