semaine 49
Portrait de Henry Landroit
Pour remettre les idées à l’endroit...

La revanche des incipits

Le 27 août 2020

«Il était une fois.» Non !

« C’était par une belle après-midi d’été.» Non !

«La proue étincelante du navire fendait les flots.» Non !

«Le soleil s’alanguissait à l’horizon.» Non !

«Il aperçut une petite maison, pour ne pas dire une chaumière.»

Non, non et non !

 

Le vieux libraire était en train de sélectionner les nouveaux livres qu’il allait installer dans ses étagères, à la disposition de ses fidèles clients. Le calendrier perpétuel, affiché sur son mur, annonçait le mois d’octobre.

Il savait qu’il allait devoir faire ses choix dans une montagne de livres  : quinze prétendants au prix Goncourt, trente au prix de l’Académie française, 684 nouveaux romans, le Prix Fémina, le Prix des Lycéens, le Prix Rossel, des rééditions en veux-tu en voilà. Il savait aussi que ses choix allaient être cornéliens comme toujours à cette période de l’année où les livres se reproduisent plus vite que les souris.

Il avait avec ses clients une relation indéfinissable. L’écolière de dix ans comme le routard des ateliers d’écriture étaient à l’aise dans son antre, car il les traitait de la même manière. Ou plutôt non, il arrivait à se mettre au niveau et au diapason de chacun, ce n'est pas la même chose. Durant la soixantaine d’années qui venait de se passer, trois ou quatre clients seulement étaient repartis vexés, insatisfaits ou choqués (mais certains seulement parce que le café offert ne réunissait pas les qualités qu'ils attendaient).

Le libraire était vieux, très vieux. Hubert Vanderboek (très fier d’avoir presque les mêmes initiales que Victor Hugo et en plus, un nom prédestiné) voyait le nombre de livres édités augmenter d’année en année. Cette fois-ci, il n’en viendrait pas à bout, il le sentait, mieux, il le savait. Il ne pourrait pas les lire tous (ce qu'il faisait jusqu'à présent) et il ne se faisait guère confiance aux critiques littéraires. Alors bien au chaud et à l’abri des regards dans la cave qu’il avait aménagée en bureau sous la librairie, il avait décidé de faire honneur à son intuition de lecteur, d’expert, de découvreur de nouveaux talents.

Il n’en avait parlé à personne, mais il allait sélectionner les livres qui garniraient les tables de sa belle librairie en s’astreignant à n’en lire que les incipits. Il comptait sur son expérience, cela devrait lui suffire pour en juger la valeur. Il avait lu des milliers d’œuvres, c’était une exigence dans son métier. Il était incollable en littérature. Certes, il savait que des débuts de romans célèbres ne cassaient rien comme celui de L’étranger : «Aujourd’hui, maman est morte», celui de Du côté de chez Swann : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » ou encore le dérisoire « Ça a commencé comme ça » du Voyage au bout de la nuit.

Mais il fallait bien qu’il s'invente une méthode de travail qui ne soit pas chronophage et qui lui évite de se farcir des livres souvent sans intérêt.

 

«Halte-là, vieux forban ! » Non !

«Couvre-toi bien, ma chérie, il va faire glacial.» Non !

Non, non et non !

C’était le premier soir où il s’obligeait à cet exercice. Il était minuit vingt… Non  ! Plutôt : Le jour suivant venait de prendre ses quartiers. Ses paupières, lourdes de sommeil… Non! (C’était déjà devenu une habitude). Plutôt : Il ne résistait plus à l’appel de la nuit. (Est-ce mieux ?). Une pile de septante-cinq livres, c’était le butin de cette soirée de lectures (si on peut l’appeler ainsi…). Il calcula qu’à ce rythme, il lui faudrait une quinzaine de jours pour venir à bout des caisses de romans qui s’étaient accumulées au cours du mois précédent, les éditeurs n’hésitant pas à lui offrir un exemplaire de chaque nouveauté.

Au bout de seize soirées de travail acharné, il avait lu la première phrase de onze-cent-trente-trois nouveautés de l’automne 2020. La moisson n’était pas brillante. Seuls soixante ouvrages avaient échappé à son verdict rageur. C’était beaucoup moins que ce qu’il avait imaginé.

Tous les soirs, il remontait de sa cave par un escalier familier, un peu tordu, mais dont il connaissait les recoins et à chaque fois, il se disait qu’il aurait dû prendre note de toutes les banalités, tous les clichés qu’il avait rencontrés dans ces incipits dégoulinant d’anacoluthes, d’ellipses ou de métaphores éculées. Car s’il était relativement âgé, il avait suivi l’évolution technologique que le numérique avait permise en ce qui concerne la gestion de la langue écrite. Il savait par exemple que les correcteurs de textes avaient fait des bonds extraordinaires et que toutes ces erreurs auraient pu être débusquées facilement, même par les auteurs. Il se demandait souvent comment les éditeurs avaient pu laisser passer certaines anadiploses, antiphrases ou litotes inutiles…

Devant la maigreur de sa récolte, pendant plusieurs jours, il ne sut que faire… Mais il était pris au piège. S’il ne parvenait pas à choisir avant le 20 du mois, il ne pourrait concurrencer son proche voisin, une espèce de magasin général ou plutôt une grande surface qui allait proposer bientôt (entre les carottes et les machines à laver) les futurs « mieux-vendus » en se fiant à l’avis de représentants de maisons d’édition souvent seulement préoccupées de gagner de l’argent sans se poser autant de questions que lui. Il fallait donc faire vite.

Il eut alors une idée qu’il jugea géniale (la modestie n’était pas son fort). Il se tourna vers les livres écartés durant le premier tour en se disant que certains chefs-d'œuvre lui avaient peut-être échappé. Il décida de lire la page 28 des bouquins de moins de trois-cents pages. Il s’intéressa à la page 496 des livres de tonnage moyen. 28 et 496 sont deux des nombres parfaits inférieurs à 1000. Enfin, la page 666 des mastodontes de huit-cents à mille pages (qu’il détestait souvent) reçut sa visite attentive. Ce nombre fut choisi un peu par caprice car il n’est pas parfait. Sa réputation de « nombre de la bête » l’avait séduit. « Qu’elles aillent au diable, ces grosses briques », s'était-il entendu bougonner.

Notre libraire avait été de tout temps à la recherche de la perfection. Cela se voyait dès qu’on poussait sa porte. Il était capable de répondre à la demande d’un client en un temps record. Les livres étaient classés suivant un système qu’il avait inventé à 24 ans, disait-il et dont il gardait jalousement le secret. Certains le soupçonnèrent de s'être inspiré du Penser/classer de Georges Perec qui avait longtemps vécu en tête de gondole dans son royaume. Il pouvait également conseiller judicieusement la ménagère de 50 ans et le prof d'université émérite car il se faisait un point d'honneur de lire toutes les productions qui trainaient sur les tables. Sa mémoire, toujours aussi prodigieuse, était au service de tous.

Il imaginait que cette nouvelle entreprise allait lui demander énormément de temps, en tout cas plus que son enquête sur les incipits. Mais sa volonté et sa motivation étaient telles qu’il se consacra presque jour et nuit à cette lecture d’un nouveau genre. Il parvint à tripler son premier score et au total 180 livres rejoignirent sa première sélection au bout de deux semaines seulement.

Deux-cent-quarante livres étaient donc les heureux élus qui allaient être donnés en pâture aux clients.

Ils se retrouvèrent bien en vue dans le magasin. Les meilleurs (pour autant qu’il ait pu en juger en procédant de cette manière un peu expéditive) occupaient des endroits stratégiques : près de l'entrée, non loin des radiateurs, au voisinage de la caisse. La clientèle habituelle des rentrées littéraires commença à arpenter son domaine, cherchant souvent chez lui un avis éclairé dont il avait toujours été prodigue les années précédentes. Mais cette fois, il se trouva souvent à quia devant les questions de ses visiteurs. Pris de court et pour sauver la face, il se mit à inventer ses réponses, décrivant cependant avec précision les personnages, leurs caractères, leurs comportements. Il leur présenta des intrigues imaginaires mais qui conservaient leur logique, ménageant un peu de mystère sans divulgâcher les épilogues (il en aurait été bien en peine, car il les ignorait lui aussi).

Au bout de quelques semaines, un doute d’une nature nouvelle s’immisça dans l’esprit de ses lecteurs. Plusieurs d’entre eux ne retrouvaient pas dans leurs lectures les descriptions qu’il avait faites. Certains décidèrent de ne pas lui en parler, mettant ce problème sur le compte de sa vieillesse. Mais au cours d’un cercle de lecture qu’il organisa comme à son habitude autour d’une œuvre, le scandale éclata. Il fut interpelé par plusieurs personnes qui l’accusaient de les avoir trompées sur les livres qu’il leur avait proposés. Au début, il se défendit rageusement, mais petit à petit, il se lassa et finit, très ému, par tout avouer, sa méthode de sélection, son incapacité à lire tellement de romans mal construits, prolixes ou inachevés. La réaction de ses clients fut terrible. Ils quittèrent la librairie et une grosse majorité n’y remit plus les pieds.

On raconte que depuis, Hubert Vanderboek passe beaucoup de temps derrière sa vitrine à scruter la place du village et particulièrement la grande surface voisine. Chaque fois qu’il voit un de ses anciens clients en sortir le cabas plein de livres qu’il soupçonne être de piètre qualité, il sursaute nerveusement, lui fait un petit signe qu'il ne voit même pas et retient ses larmes.

 

Henry Landroit

 

 

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