semaine 48
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Un "Tenage bon" revisité

Le 14 octobre 2021

Faire grève, c’est toujours contre l’infâme. Retour sur un modèle d’héroïsme fin-de-siècle (passé). Le passé est riche d’avenir.

Nous étions une petite, voire une grosse trentaine, ce jeudi 14 octobre de l’an 2021, à venir écouter Lucas Raucq, puis Jean Puissant, au sujet d’une grève de mineurs durant les mois de juin et de juillet 1861 dans la Borinage.

Lucas est historien. Jean, aussi.

Pan-pan-pan

Ils nous apprennent que, à l’époque, on ne disait pas "grève" (d’origine française, les grèves parisiennes, en bord de Seine) mais des "tenages bon", vu que, là, il faut tenir bon. Elle a duré six semaines, cette grève. Il y a eu des morts et des blessés par balles. C’était une vieille habitude de la gendarmerie et de l’armée. Quand il y avait du grabuge dérangeant l’ordre social, ils tiraient dans le tas. Pas sur les employeurs, patrons des charbonnages, sur leurs ouvriers.

La vie des mineurs, c’était assez spécial. On se rend pas compte aujourd’hui. Dans le Hainaut, le Borinage était un des trois grands bassins houillers de Belgique. Moi, cela m’a fait penser au petit livre de O.P. Gilbert (fils d’un pharmacien et directeur d’hôpital à La Louvière, il se fera également un nom comme journaliste à France Soir, L’Aurore et Notre Temps), Bauduin des mines, 1948, publié chez Marabout, un petit joyau de sociologie ouvriériste romancée qui donne à voir, à la manière de Germinal (grève et éboulement fatal inclus), le quotidien des gueules noires au nord de la France aux alentours de 1934, ce au travers des yeux d’un patron de la vieille école, paternaliste et aussi impitoyable avec les autres qu’avec lui-même. C’est passionnant, émouvant et bien croqué. Ces photos du passé: le buste de Jaurès que tous les mineurs ont installé sur la cheminée, ou le carcan imposé aux jeunes femmes bourgeoises auxquelles on réservait "une éducation ménagère (…), le sens de l’utilité domestique et de l’inutilité cérébrale" ou, à l’inverse, cette femme de mineur qui, se sachant seule, ose mettre le genoux à terre pour prier – et qui, quand Pierre, son mari, rentre, désavoué par ses camarades, remet le café sur le réchaud et lui dit doucement: "Pierre, il ne faut pas souffrir."

Cela m’a aussi rappelé que je n’ai toujours pas lu le Sur les traces du diamant noir - Histoire du bassin minier franco-belge du très sympathique Thierry Demey (éd. Badeaux, 2016) qui traîne sur une de mes nombreuses piles de lectures en souffrance. Faudra s’y mettre. Demain, un jour, qui sait?

Mais revenons à Lucas et Jean.

Ce qu’ils avaient à dire n’était pas inintéressant. Car 1861, c’était un temps où les ouvriers belges n’avaient ni parti, ni syndicat: ça n’existait tout simplement pas encore. L’impulsion politique venait plutôt de la 1ère Internationale, qu’on sait lancée par Marx et ses amis en 1864.

Avec du vieux, tenter du neuf

Donc, comme dit Lucas, c’est en s’appuyant sur la coutume et les usages, que les mineurs allaient au combat. Dit autrement, poétiquement, ils s’appuyaient sur le passé pour combattre un présent en passe d’advenir. Ils étaient en voie de prolétarisation mais ne le savaient pas encore. Ça allait leur tomber dessus mais, là, sur le moment, il n’y avait que les ressources et traditions du passé pour tenter d’y faire obstacle. Avec du bon sens, aussi.

Contre les seigneurs des mines qui, par règlements, voulaient imposer qu’une démission soit précédée d’un préavis corvéable, l’ouvrier rétorquait que si le patron peut me virer du jour au lendemain, il n’est que justice que je puisse, moi aussi, fiche le camp quand cela me chante.

L’ennui, c’est qu’il y a la gendarmerie et l’armée qui tire dans le tas. Et toujours sur eux.

Autonome?

Il sera également question lors de ce petit séminaire nocturne "d’autonomie". C’était d’ailleurs dans l’intitulé du ‘pow-wow’: "Émeutes, autonomie ouvrière et préhistoire du droit du travail".

De fait, cela pose un peu problème. Car "autonomie" ne faisait d’évidence pas partie du vocabulaire des mineurs insurgés de 1861. On aurait aimé savoir quel terme il utilisait pour exprimer cette idée, à supposer qu’ils l’eût eue. (Je me suis fait la même réflexion en lisant le Lascaux de George Bataille dans lequel il introduit la notion de "jeu", en tant qu’antithèse de "travail", dans la conscience des artistes de l’art rupestre du paléolithique supérieur, il y a quelque cinq mille siècles.)

Mais, soit! Lucas a un enthousiasme contagieux pour l’insubordination ouvrière, forte largement grâce aux femmes, et Jean, sage arpenteur inlassable des heurs et malheurs des classes dangereuses, c’est qu’on en redemande.

C’était organisé par le Centre d’Histoire et de Sociologie des Gauches et cela se passait à l’ULB.

 

Image: 

Mots-clés

entreleslignes.be ®2021 designed by TWINN Abonnez-vous !