semaine 39
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Pages martiales

Le 25 avril 2022

Si je compte bien, à la grosse louche, la moitié des auteurs lus au mois de mars est constituée de morts, Joyce, Aragon, Berger, Adorno, Réal. La littérature tient du spiritisme: cadavres réduits en poussière sans doute mais on peut causer avec. Trinquer, même. Tournée générale!

1-2. John Berger (1926-2017), Here is where we meet, 2005, éd. poche Vintage Books (Random House) 2006, 239 pages, 18,99 euros, impression États-Unis sans autre précision. Et publication posthume, cosigné avec sa fille Katya, Titien, la nymphe et le berger, 1991, éd. Fage 2021, 71 pages, 18 euros, impression Graphius (Gand) sur papier Munken Pur 100 gr.
Auteur prolifique que John Berger. Sur la pile d'attente, un Selected essays (Bloomsbury) de 579 pages et dans la bibliothèque, déjà neuf bouquins. S'il fallait en recommander un les yeux fermés, ce serait cependant çui-ci, où Berger est au sommet de son don de raconteur grâce à une plume qui n'emprunte à nul autre son art de sculpter avec des mots: pure magie! Et, puis, par le fantastique de ce qu'il a rencontrer lors de ses errances à Lisbonne, Genève, Kraków, Madrid, où il rencontre sa maman, son fantôme en chair et en os car morte depuis bien longtemps, ou encore son mentor, Ken, qui lui a appris qu'il n'est de liberté sans une bonne dose de folie et avec qui il cause comme s'il était toujours en vie, sur un marché de quatre sous polonais: on pourrait caractériser ce vagabondage littéraire comme la visite d'un cimetière guidée par les revenants eux-mêmes. Ajoutez en "voix off" les stations méditatives: "L'espoir est une belle loupe grossissante - et c'est pourquoi il ne voit guère loin." ou encore, boutade charmante, "La vie est une bien dure affaire - on ne s'en sort jamais vivant!" Ah! John Berger!
(Le Titien posthume, par contre, ne vaut que pour ses fascinantes reproductions du peintre, dont cette fameuse nymphe qu'une main attouche: le désir désincarné? car elle n'appartient ni à la belle ni au séducteur...)

3. Theodor Adorno (1903-1969), Terminologie philosophique I, 1962, Klincksieck 2022, 213 pages (sur un total de 630), 35 euros, édité par Henri Lonitz, trad. Marc de Launay, impression Nord Compo (Villeneuve-d'Ascq).
C'est du dense et du lourd mais l'attrait très précieux de ce cours magistral, donné au second semestre 1962, tient au mode d'exposition: il parle pour être compris (ce qui n'est pas le cas dans son œuvre) et, même aujourd'hui, soixante ans après, la présence de sa voix invite à la familiarité, avec lui comme avec le terrain exploré. À la différence des autres sciences, répète-t-il, la philosophie est un processus, une quête qui n'a pas d'objet, elle cherche, elle ne fait que cela, à la fois mue par une discipline de rigueur et de précision comme par une tendance "au vague", car la vérité est chose "extraordinairement fragile" en sus d'être masquée par le "façadisme" des opinions toutes faites dont nos préjugés ne sont que l'inesthétique croûte. Mais, répétons, c'est dans un langage simple et accessible: il arrive carrément à rendre Hegel et Kant compréhensibles, ce qui n'est pas peu dire. Chez le second, outre sa fameuse réfutation de la preuve ontologique de l'existence de Dieu, c'est la démonstration selon laquelle tout ce que nous vivons peut être "exposé" et "explicité" mais jamais "défini". La nuance est de taille et vaut d'être érigé en ligne de conduite. La philo a un côté à la fois drôle et fascinant, telle cette remarque sur le "cercle carré", inexistant, certes, mais en tant que concept, parfaitement recevable. Mais la philo, bien comprise, est d'abord une forme de résistance en acte: résistance au "monde administré", au penser "préfabriqué", à la "demi-culture universelle" (mieux en allemand: "Halbbildung"), histoire "de ne pas se laisser rendre idiot" tant il est vrai, mais rarement pris en compte, que la critique même du monde contemporain ne s'extrait qu'avec peine des ornières de ce qu'elle entend et prétend critique - pour n'en être bien souvent que l'avorton. (Nota bene: le volume comprend également une seconde partie, le second semestre du cours, pages 217 à 505, ce sera pour la prochaine fois. Peut-être.)

4. Pascal Picq (né en 1954), Premiers hommes, 2016, poche Champs Flammarion 2018, impression Novoprint (Espagne). Un livre à mettre entre toutes les mains des enfants de 7 à 77 ans! C'est l'occasion, après les louanges à John Berger, d'en répandre d'autres pour Picq, car pour vulgariser de manière captivante, c'est la grande dis' (et l'occasion, par contraste, de déplorer que neuf bouquins sur dix, surtout à caractère factuel, sont mal écrits et, à supposer bon le contenu, exigeant à force d'aspirines de lutter pour ne pas s'endormir). Chez Picq, on en apprend à toutes les pages. Le fait que notre lignée doit son succès, et sa survie, à ses jambes, qui lui feront quitter les arbres et qui lui donneront l'endurance du prédateur, notre marque de fabrique (la gazelle, plus rapide, sera vaincue par épuisement). Le fait que, à l'instar des singes (et les chats), nous sommes gros dormeurs, ceci ressourçant le cerveau. Le fait que manger une pomme est en réalité chose extrêmement compliquée, sauf à disposer (nous et les singes) d'un "appareil masticateur sophistiqué". Le fait, pour rester avec les singes, que nous n'en "descendons" pas, mais bien d'un "ancêtre commun" dont ne savons jusqu'ici rien (pas de fossile) - ce qui ne rend pas moins goûteuse l'exclamation de la femme de l'archevêque de Worcester ayant eu vent des thèses de Darwin: "Ainsi, l'homme descendrait du singe! Pourvu que cela ne soit pas vrai. Mais si cela devait l'être, prions pour que cela ne se sache jamais!" Tout aussi drôle, l'affirmation de Platon selon laquelle "l'homme est un bipède sans poil", sur quoi son interlocuteur, Diogène, exhibe un poulet déplumé devant les curieux présents: "Voici l'homme de Platon." Comme quoi la très sérieuse science est chose amusante. Et, répétons, instructive, comme lorsque Picq écrit que les arbres, aussi, sont des êtres "pensants" - par leur faculté de repérer les parasites ennemis et en informer, par messages chimiques passant par les racines, les arbres environnants: "La forêt est un véritable enfer chimique vert, écrit Picq, à tel point que les singes folivores prennent garde à ne pas s'empoisonner en surveillant les types de feuilles qu'ils consomment." Bon, on va pas tout raconter. Plongez-y par vous mêmes.

5. Revue Europe (fondée en 1923 par Romain Rolland), Joyce/Ulysse 1922, 379 pages, 20 euros, imprimé en France sans autre précision. La date n'est pas passée inaperçue dans les métiers du marketing littéraire: il y a cent ans, en février 1922, paraissait l'Ulysse de James Joyce - ce qui donne bien envie de voir ce qui, au même moment, caressait l'espoir d'un peu de postérité, en pure perte. Or donc que voici un touffu dossier thématique, une spécialité comme on sait de la maison, mêlant comme à l'ordinaire glose savante engoncée dans l'académisme désuet (lecture en diagonale!) et aperçus charmeurs. Ainsi, l'intérêt du cinéaste soviétique (on n'ose pas dire russe par les temps qui courent) Eisenstein qui, non content de former le projet de filmatiser Le Capital de Marx (Europe négligeant de noter qu'Alexander Kluge l'a repris et réalisé en 2008), eut la même idée pour Ulysse - dont il rencontra l'auteur en 1929 à Paris. Ainsi, encore, l'intérêt de Borges, mais négatif, ayant selon Europe, produit la "critique la plus mordante" de l'art de Joyce. Ainsi, enfin, l'influence de Joyce sur Jack Kerouac dont le Sur la route n'est pas, techniquement, sans rappeler le procédé joycien du monologue intérieur fleuve. Ajouter à cela une chronologie agréablement charpentée livrant ses propres pépites: Ulysse a beau exister depuis 1922, ce n'est qu'en 1965 que sortira sa traduction française en format de poche. (Et ici encore, en signalant le projet - qu'André Gide "aurait bloqué de son veto" - de publier Ulysse dans la collection de la Pléiade fraîchement créée "chez Gallimard", la revue Europe commet un hold-up grossier, car c'est Jacques Schiffrin qui, en 1923, a porté sur les fonts baptismaux la collection, rachetée par la Nrf-Gallimard en 1933, cette dernière virant peu après Schiffrin de son poste de directeur. Panier de crabes!)

Pour Le Capital de Kluge, voir: https://kluge.library.cornell.edu/films/ideological-antiquity

6. Grisélidis Réal (1929-2005), Carnet de bal d'une courtisane, 2005, éd. Verticales (Gallimard), 117 pages, 9,90 euros, impression CPI Firmin-Didot (Mesnil-sur-l'Estrée). Pute et fière de l'être. En sus, poétesse, écrivaine. Comme la plupart des "belles de la nuit", Grisélidis a suivi la voie de cette forme de turbin par nécessité économique mais, à la différence de la plupart, en y trouvant épanouissement et émancipation. "La Prostitution est un Art, un Humanisme et une Science." dit-elle en préface, pour encore clamer "Nous sommes et nous resterons libres. Libres de nos corps, libres de notre esprit, libres de notre argent gagné à la sueur de nos culs." Elle a exercé pendant trente ans, arrêtant à soixante-six. C'était les années 1965-95, à Genève, mais le bruissement des révoltes des putes insoumises se faisait entendre partout en Europe, comme en témoigne ici ses écrits de militance féministe. Le titre du petit bouquin est celui de sa première partie, qui reproduit les annotations, sur le mode télégraphique, de son agenda des passes. Cela donne par exemple: "ALEC - Petit bonhomme doux et tourmenté, ancien militaire repenti, éjac. précoce. 60 Frs." ou "BILAL (?) - Gentil Arabe âge mûr - très grosse queue, longue, baise à la Papa-Maman. 60 Frs. Ne donne plus que 50 Frs." ou "DOUDOU - Juif étrange, porte des bas - commente la Bible - baise en levrette - 150 Frs." C'est un peu comme aller au zoo. Bigotes et bigots s'abstenir.

7. John Lewis-Stempel (né en 1967), The Wild Life of the Fox, 2020, éd. Doubleday Penguin/Random (relié/cousu), 81 pages, 16 euros, impression Clays Ltd. L'ami John est très british: il est et écrivain et fermier. Avec la conséquence, pour ce bouquin, qu'il est et un supporter inconditionnel du renard et son ennemi juré (lire: du prédateur venant festoyer dans le poulailler). L'admiration évidemment l'emporte. Comment faire autrement devant ce canidé félin (ses yeux de chat! animal nocturne évoluant sur "le fil de la lame de l'altérité", donc de l'étrange), marcheur infatigable (record: 496 km d'une traite), doué d'un odorat de superhéro (humant la présence d'un mammifère jusqu'à un mètre sous terre), idem pour l'ouïe (jusqu'à 65.000 herz, contre nos 22.000) sans compter, faculté unique rapporte Lewis-Stempel, l'usage du champ magnétique terrestre pour estimer avec précision la distance le séparant d'une proie. Joliment illustré, et joliment reliés, ses cahiers cousus.

8. Maroussia Vossen (née en 1955), Chris Marker (le livre impossible), 2016, éd. Le Tripode, quelque 100 pages, 16 euros, par "les vaillantes imprimeries" Corlet. Fille adoptive du mythique cinéaste culte Chris Marker, danseuse, chorégraphe, Maroussia a une plume d'écolière buissonnière, fine et fraternelle, insubordonnée et indomptable. Sur son papa, plutôt absent, ce sont des vignettes, notes prises au vol et couchées comme des papillons réchauffant les ailes au soleil. Pour esquisser la clé de l'œuvre de Marker, elle reproduit une belle citation de l'écrivain Carlo Dossi: "Nul ne connaît la mort s'il ne l'a pas une fois vue sur un visage adoré." Elle en livre aussi une belle de Marker: "Le hasard a des intuitions qu'il ne faut pas prendre pour des coïncidences." Ça, c'est dans la vignette racontant l'incident prémonitoire précédant de peu la mort, le jour de son anniversaire, de Chris Marker, un 29 juillet 2012, il avait 91 ans. Livre de souvenirs, hommage à la douce mélancolie, généreusement illustré: bande-annonce d'une vie éteinte. Il a eu bien de la chance, Marker, de très concrètement s'être inventé une fille aussi aimante que Maroussia. En refermant le petit volume, on se sent un peu seul.

9. Aragon (1897-1982), Je n'ai jamais appris à écrire - ou les incipits, 1969, éd. d'Arts Albert Skira, 153 pages, 10 euros (bouquinerie Het ivoren aapje), impression Henri Studer (Genève). Trouvaille que ce volume ensorceleur qui, après plus d'un demi-siècle s'est trouvé entre mes mains, telle une valise couverte d'autocollants signalant les étapes de son cabotage, depuis l'étal genevois jusqu'à la place du Béguinage à Bruxelles, caressé par quels mains? rangé dans quelle mansarde? endormi sur quel lit attendant d'être défait? Trouvaille car Skira (1904-1973), ami des Aragon-Triolet, faisait partie de ces peu nombreux éditeurs bibliophiles qui produisent du beau, ici sur un papier de fier grammage, illustré de reproductions de Picasso, Miro, Matisse, Klee, Braque ainsi qu'en fac-similé des notes d'Aragon. Lequel, apprend-t-on d'emblée, sut lire très tôt mais en refusant tout net d'apprendre à écrire: "je ne voyais là rien de raisonnable, puisque je pouvais parler, crier le mot LION (... alors) l'écrire, pourquoi faire? puisque je le savais déjà." Comme chacun sait, Aragon, auteur productif s'il en est, changera d'avis - et s'en explique, ainsi que sur le rôle déterminant joué par la mélodie de la première phrase (l'incipit) d'une œuvre romanesque. À l'appui, il cite l'écrivain soviétique Kavérine qui cite Tchékhov recommandant aux romanciers de biffer la première phrase en faisant "commencer à la deuxième ou la troisième". Il cite aussi Braque, auteur d'un livre de quatre lignes et de quatre pages, tiré à 77 exemplaires en mai 1959. La première phrase unique de la première page en est: "Quand je commence,". La première phrase, écrit Aragon, est enceinte de la dernière. La vie est dans la mort et vice-versa. Le premier mot d'Aragon bébé, nous informe-t-il, fut "ninonéom", provoqué par le du fait que chaque soir on répétait au bambin "Ne marche pas pied nu sur le linoléum". Quel fut son dernier mot? Secret des tombes.

10. Sloterdijk (né en 1947), Après nous le déluge, 2014, éd. poche Petite Bibliothèqye Payot, 2018, 524 pages, 11 euros, trad. Olivier Mannoni, impression CPI (Barcelone). Pour un peu, j'allais dire: un roman à thèse. Ce qui s'explique et se justifie: qui dit thèse, dit fiction, une réalité habillée de songes et de soies. La thèse du pote Sloterdijk, en résumé caricatural (c'est à la 4ème de couverture), est qu'il y aurait eu Rupture (®) avec la Modernité (®) en ceci quelle aurait rompu les amarres avec la tradition (le passé) pour ne plus concevoir qu'un présent tourné vers le futur, entendez le Progrès (®) des Progressistes (®). Pour le dire avec les mots de l'auteur: "Le temps présent n'est plus guère le prolongement d'un «jadis»". Ce sur quoi il brode quelque 500 pages. Comme il est coutumier en pareil cas, le thésard se voit rapidement séduit par le péché mignon consistant à forcer quelques cabillauds dans la boîte à sardines. Par exemple, pour illustrer la thèse, en donnant raison à Trotsky et sa "révolution permanente" contre le "socialisme dans un seul pays" de Staline. Sauf que, grain de sable, c'est le premier qui s'est gouré et le second qui s'est vu ratifié par l'histoire. Certes, lire les pensées d'un érudit tel que Sloterdijk a un côté enchanteur mais aussi, quand il y mêle à coups de marteau ses préjugés, pour le moins irritant. Énoncé type: "La normalité, c'est la possession sans transe. Qu'était homo sapiens dans les premiers temps, sinon un animal habité par les syllabes, les techniques de chasse et les règles du mariage." Une petite phrase au sens obscur au point de ne rien vouloir dire, suivie d'un triple jugement de paléo-sociologie sur ce dont nous ne savons en réalité strictement rien. Autant dire que j'ai souvent cavalé en prenant la diagonale. Pas un des meilleurs Sloterdijk.

Note en passant: on attend avec impatience qu'une équipe pluridisciplinaire se forme pour se pencher avec le sérieux qu'impose le sujet pour dresser l'état des lieux, et le bulletin de santé, de la musculature des pouces, indispensables levier afin d'ouvrir pleinement, les saisissant fermement des deux mains, les livres qu'aujourd'hui semblent victimes d'une overdose de colle en cours de brochage, à tel point qu'on n'arrive qu'avec peine à bien les ouvrir. Progrès, que de crimes en ton nom!

Note bis: j'apprends du Figaro (7 avril) que les Français passeraient 60% de leur temps de loisirs le regard vissé sur un écran. Ce qui n'en laisse guère pour la lecture et la reproduction de l'espèce. De même, que les 15-24 ans n'accorderaient sur ce temps de désœuvrement que 2,3% à "l'actu" (guerre, inflation, élections, résolutions des Nations unies, etc.) Après le "no future", le "no present".

Parution originale: http://www.erikrydberg.net/articles/pages-martiales

Image: 
Couverture du livre de Maroussia Vossen sur Chris Marker (ci-dessus), auteur du dessin. (Photo: Rydberg)Littérature

Mots-clés

entreleslignes.be ®2022 designed by TWINN Abonnez-vous !