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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Déboulonner la ville

Le 02 juillet 2018

La ville comme "antilieu" du faites, ne faites pas. C'est pour ton bien, mon enfant. On pense à toi, et pour toi.

Il est devenu mondainement correct de déboulonner. Les statues, plaques de rue entachées d'esprit colonial, par définition "raciste". Les pages d'histoire qui déplaisent: hors de notre vue! Cachez-moi ce truc que je ne saurais voir1. C'est une manière comme une autre de peindre le monde en rose. Mais, tant qu'à déboulonner, pourquoi s'arrêter à si peu?

Car, s'agissant de la ville, il y autrement plus gênant que les tics de langage, les automatismes de la pensée apprise, qu'on sait quasi indéboulonnables. J'en parlais l'autre jour avec une amie, c'était au sujet d'un chapitre de mon livre "Que faire! - Contre l'ordre régnant"2 où il est question de l'idéologie de la planification urbaine, une propagande en asfalte, en potelets, en couloirs de circulation. Ce qui l'avait fait tiquer, et moi itou, c'est que le discours de la bureaucratie urbanistique et celui du secteur associatif qui le critique tiennent à peu de choses près le même langage.

Feu rouge (conceptuel)

Lorsqu'on commence à tiquer, on n'arrête pas. Dernièrement, c'est en lisant une recension d'ouvrages sur la ville qui disait beaucoup de bien du dernier livre du sociologue anglo-américain Richard Sennett, "Building and Living" (traduction approximative: Bâtir et habiter)3. Sa thèse est qu'il conviendrait de rendre les villes plus habitables. Comment? En tenant compte des désirs et besoins des "citoyens ordinaires". Ce ne serait naturellement pas plus mal. Mais patatras! voilà que l'article résume en quatre mots les concepts clés qui, selon Sennett, devraient guider une saine planification urbaine, à savoir, ouvrez les guillemets: "la diversité, l'ouverture, la fluidité et l'informalité". D'accord, ouverture ne rend qu'assez mal le "openness" de l'anglais. Mais peu importe. Car ce qui fait éminement voir rouge, c'est: diversité! Et pour couronner le tout: fluidité! Forcé qu'on tique.

Pourquoi encore et toujours "diversité"? Et pour ainsi dire jamais "variété"? (Le thesaurus anglais, Oxford Dictionary, ajoutant à côté de "variety": "mix", "melange", "medley" et "multiplicity", qui auraient tous fonctionné très bien ici.) Ce qui est évidemment gênant4, c'est que "diversité" tient du concept téléphoné, servi par toutes les officines d'éducation civique - mettons, j'avais pensé dire officines de redressement moral, mais cela me semblait par trop péjoratif. Et là-dessus, donc, fluidité. En matière d'aménagement urbain, on ne jure plus que par cette idée-là. La circulation automobile, cycliste, piétonne doit être fluide. Grâce aux "sites propres", bus et trams circulent de manière fluide. On ne cherche pas encore à rendre fluides5 les déplacements des moineaux, merles et mésanges, mais ça viendra.

Stop! Sens unique!

Bon. On ne va casser du sucre sur la fluidité et tout l'appareil conceptuel bureaucratique qui va avec. Il y a du pour et du contre. Le problème, c'est qu'on n'entend et ne lit que le pour. Le contre: inaudible pour ne pas dire inexistant. Lorsqu'il n'y a qu'un seul son de cloche, il y a toujours lieu de s'inquiéter.

Il n'y a pas que les mots, les concepts. Ce que je tentais de mettre en évidence dans le chapitre sur l'urbanisme dans "Que faire" est que la ville, son aménagement, est une idéologie. Une idéologie en dur, en ciment, en poteaux de signalisation, en peinturages au sol, en pavages directionnels, et ça, c'est curieux.

Autant il existe une littérature critique abondante sur les formes de propagande du discours dominant et de ses mots fétiches, autant la vaste littérature sur l'urbanisme semble muette sur cet aspect-là. Elle discute d'écologie, de ségrégation sociale, de politiques du déplacement, de préservation du patrimoine, tout ce qu'on veut, mais jamais ou presque de la dimension idéologique d'aménagements qui, presque tous, tendent à imposer des comportements (de manières d'être) chez le public ciblé, automobiliste, cycliste, piéton ou usager des transports en commun. C'est rarement mis en question, rarement soumis à la réflexion.

Dissidences aléatoires

Et quand c'est le cas, c'est tout aussi rarement le fait de celles et ceux qui d'ordinaire interviennent sur les questions d'urbanisme. Ce n'est pas sous leur plume qu'on lira sur tel aménagement territorial idiot qui fait la joie du lobby du béton: "Il est significatif que les ronds-points, dont l'injonction première est «Vous n'avez pas la priorité», aient commencé à proliférer en France en même temps que le chômage entamait une courbe exponentielle." C'était signé Gérard Mordillat, romancier et cinéaste6...

On pourrait aussi prendre Régis Debray dont les livres ne sont pas, en général, rangés à la section "architecture", "urbanisme" ou "art urbain" dans les librairies. C'est à lui pourtant qu'on doit le concept de "l'antilieu", descriptif du fait que les mêmes techniques d'intervention dans le matériel urbain sont à l'œuvre partout pour un même résultat globalisateur "interchangeable, dupliquable à volonté"7. L'homme du futur dans la ville du futur est un robot.

Et ce n'est sans doute pas un hasard si le regard du théoricien marxiste Frederic Jameson sur les effets débilitants du postmodernisme s'est formé, d'abord, par une "relecture" de l'architecture contemporaine. Tous deux, Debray et Jameson, analysent la ville en termes d'idéologie8, mais comme en passant, sans développer la question de sa fonction normative sur le comportement des habitants, qui est de leur imposer, à chaque pas, un "parcours d'intégration": à quoi? À obéir.

La prochaine fois que vous vous trouvez devant un passage clouté, prenez la diagonale aléatoire.

1Sur la mode du déboulonnage mondainement correct, l'autrice anglo-américaine Lionel Shriver a suggéré dans The Spectator (23 septembre 2017) qu'il y aurait lieu dès lors de rebaptiser New York, ainsi nommée en mémoire du duc de York, grand esclavagiste devant l'éternel. https://www.spectator.co.uk/2017/09/tear-down-statues-at-this-rate-well-have-to-rename-new-york/

2Éditions Couleur livres, 2017, sans doute encore disponible dans les bonnes librairies - ou auprès de l'auteur, 9 euros, frais d'envoi inclus, compte BE57 0639 6804 0635 avec mention Que faire & adresse où envoyer.

3TLS n°6011 du 15 juin 2018.

4Rappelons que pour ce grand décodeur de l'idéologie architectural qu'était John Ruskin (The Stones of Venice, 1853), la variété est un des traits distinctifs de l'architecture gothique, mais alors au sens d'un goût pour le perpétuel changement, pour le chatoiement protéiforme de l'univers, signe de civilisation. Autres temps...

5Ajout a posteriori: dans le dernier numéro de la revue Lava (n°5, été 2018), je trouve dans un article de Sara Salem l'expression "notions théoriques fluides". Bigre!

6Là, j'ai triché. J'ai piqué la citation de mon livre Que faire. Mordillat, à l'origine, c'était dans une tribune parue dans Le Monde diplomatique, n°742, janvier 2016.

7Régis Debray, Civilisation, 2017, Gallimard, nrf.

8Dans un long papier intitulé "Future City" publié en 2003 dans la New Left Review, Jameson évoque l'émergence d'une "control space" (espace urbain comme espace de contrôle) mais s'attache surtout à la marchandisation de l'environnement urbain par prolifération des centres commerciaux faisant de tous des marionnettes du shopping ("In the end, there will be little else for us to do but shop." - "Il ne nous restera finalement rien d'autre à faire que du lèche-vitrine".) https://newleftreview.org/II/21/fredric-jameson-future-city

 

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