semaine 27
Portrait de Carine Toly Humbert
Des Chemins d’écriture

Le Chef

Le 23 janvier 2022

HARRY KRESSING

Le Chef

Traduit de l’anglais par Benjamin Kuntzer

Dessin de couverture de Tristan Bonnemain

Les éditions du typhon (290 pages, 22 euros)

Collection « Les Hallucinés »

Il ne vous aura pas échappé que, depuis quelques années, nous sommes entourés, sollicités, par des hordes de cuisiniers, professionnels ou pas, qui nous proposent sur internet, à la télévision, dans nos magazines, des recettes de cuisine, cuisine élaborée, de terroir, familiale, exotique…nous sommes comblés mais parfois aussi, agacés…et que l’Ogre de notre revue me pardonne (car ses recettes sont excellentes, j’en ai testé quelques-unes !).

Les chefs et les cheffes, sont devenus des sortes de gourous qui nous dispensent leurs connaissances, nous montrent comment et où acheter, vont dénicher pour nous des produits que nous ne connaissions pas, nous étourdissent par leur tour de main, leur façon de dresser une assiette ; tandis que les familles de France, de Belgique et d’ailleurs nous entraînent dans leur cuisine où elles vont passer une journée entière à préparer, façonner, surveiller, des plats qui nous mettent l’eau à la bouche…

Serons-nous bientôt sous leur emprise ? et bien, à la sortie des fêtes de fin d’année au cours desquelles beaucoup d’entre nous ont dégusté jusqu’à l’excès des gourmandises de toutes sortes, j’ai trouvé amusant de vous désenvoûter en vous parlant d’un roman écrit dans les années 60 par un écrivain américain, découvert par une maison d’édition marseillaise, les éditions du Typhon*. Elles en ont fait faire une belle traduction publiée à l’automne 2021. Nous allons apprendre comment toute une famille et avec elle, toute une ville, vont tomber sous le charme, la main de fer et les délices du cuisinier nouvellement embauché, jusqu’à en devenir l’esclave.

Un homme à la taille haute terminée par une tête de rapace, cheveux noirs bouclés arrive dans une petite ville nommée Cobb. Il s’appelle Conrad, on ne sait d’où il vient, juste qu’il est cuisinier et qu’il répond à une annonce émanant d’une des deux riches familles de la ville, les Hill. Ses lettres de recommandation ainsi que sa stature, son autorité persuadent M. Hill de l’embaucher.

L’autre famille se nomme Vale, toutes deux se partagent bois, champs, lacs, coteaux ainsi que le bourg.

Maintenant réconciliées, elles avaient été ennemies à la suite d’obscures querelles aujourd’hui oubliées mais qui perdurent en l’existence d’une immense demeure dont la situation est dominante, Prominence, ancestrale demeure de la famille Cobb, qui devait rester inoccupée mais parfaitement entretenue, jusqu’à un mariage qui réunirait les deux familles…

Vous aurez remarqué que les noms de lieu sont bien représentatifs de leur situation dans le paysage car l’auteur est taquin, et la machiavélique ascension de Conrad au sein des deux familles nous est montrée avec le même humour qui se teintera peu à peu de cruauté.

Nous verrons que Conrad, si parfait cuisinier soit-il, si attentionné envers ses patrons, si cassant avec le reste du personnel, va tisser insensiblement autour d’eux tous une petite toile qui les saisira un par un jusqu’au but final. Pour filer la métaphore, le perfide arachnide ira d’une famille à l’autre, ensorcelant les uns par la flatterie, les autres par les menaces voire le chantage…tout en cuisinant merveilleusement – mais on ne saura jamais quels ingrédients il utilise – sachant mesurer exactement ce qu’il faut pour faire maigrir les uns, grossir exagérément les autres…et régalant chacun.

Ses sucreries sont un délice, ses plats d’un raffinement sans égal séduisent, et rendent peu à peu les convives dépendants…dépendants comme nous, lecteurs, qui le devenons au fil de ces pages, les fumets nous chatouillent insidieusement les narines tandis que nous cherchons à pénétrer le mystère que dégage ce roman à la tonalité kafkaïenne.

Harry Kressing** nous livre ici un roman à la fois policier, à suspens, un roman de mœurs aussi qui montre comment l’être humain est capable d’emprise, de désirs de pouvoir, de soumission, de cupidité, chez lui, l’innocence existe peu…en doutions-nous ?


*Les éditions du Typhon sont nées en 2018. Leur ambition (jusqu’ici très réussie) est de nous faire découvrir des œuvres littéraires d’exception. Leurs collections, qui font la part belle à des très inventives illustrations, s’intéressent aux écritures, exclusivement fictionnelles, qui ont traversé l’Europe depuis le milieu du XXème siècle. https://leseditionsdutyphon.com/

**le véritable nom de l’auteur est Harry Adam Rubber dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il serait né à New-York en 1928 et aurait vécu en Irlande et à Londres. Mondialement connu « Le Chef » est traduit en français pour la première fois.

Image: 

Le Chef - HARRY KRESSING

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