semaine 48
Portrait de Boris Almayer
Les yeux ouverts

Et l’évolution créa la femme.

Le 20 novembre 2020

Dans l’histoire longue et mouvementée du féminisme comme mouvement émancipateur, un chapitre pour le moins nouveau semble s’ouvrir avec la sortie du dernier livre de Pascal Picq : Et l’évolution créa la femme. (Ed. Odile Jacob).

Remontant de Virginie Despentes à Simone de Bauvoir en passant par Judith Butler et Marlène Schiappa, (c’est à dire de gauche à droite), il ne s’agit pas ici d’une énième méthode de combat social (quoique), mais bien peut-être d’une prise de conscience inédite parce qu’éclairée des dernières découvertes scientifiques dues aux moyens accrus de la génétique et du domaine du génome.

Paléoanthropologue, conférencier, professeur au Collège de France, Pascal Picq est régulièrement invité par les grandes entreprises afin de les entretenir de ce qui nous a fait, nous autres homo sapiens, et de ce qui nous caractérise encore aujourd’hui.

Dans sa course folle à travers le Monde, qu’il piétine allègrement depuis plusieurs centaines de milliers d’années, Sapiens a pris peu à peu la place du prédateur parfait en s’adaptant à tous les milieux écologiques de l’ancien comme du nouveau Monde, éradiquant au passage une foule de grands mammifères et prenant définitivement la place des derniers autres humains qui lui étaient encore contemporains (comme Neandertal, par exemple).

En Darwinien convaincu par l’idée d’évolution des espèces, mais nourri également de la pensée de Claude Lévi-Strauss et de l’importance cruciale de la culture dans l’évolution, Pascal Picq réalise ce 3ème pas, considérant qu’il n’y a d’évolution que par coévolution (1).

Dans ce dernier ouvrage donc, il part du constat que la violence de l’homme envers la femme n’a pas et n’a jamais eu d’équivalent dans le monde animal. Si les rapports coercitifs des mâles envers les femelles se retrouvent de manières extrêmement variées dans la nature en général ainsi que chez les singes (très forts chez certains, inexistants chez d’autres) et les grands singes nos cousins (orangs outangs, chimpanzés, bonobos, gorilles) en particulier, jamais elle n’est semblable ou alors de manière exceptionnelle.

Mais la question ouverte dans cet essai est la suivante : de quand date cet état de fait? En a-t-il toujours été ainsi chez Sapiens, voire chez ses prédécesseurs ?

En étudiant l’évolution des pré-humains comme les australopithèques et les paranthropes, mais aussi les mœurs alimentaires ou culturelles d’Homo ergaster ou d’Homo erectus, l’auteur tente de poser la question, comme à rebours, à savoir : qu’y avait-il déjà de « commun » entre nous et les différents postulants au statut de dernier ancêtre commun, le fameux DAC ?

Lucy est-elle morte en voulant traverser la rivière pour partir et découvrir l’horizon ? Yves Coppens le suppose et Pascal Picq, lui, se demande à partir de quand (ou plutôt de qui) faut-il parler de femme plutôt que de femelle.

L’auteur nous a habitués, de livre en livre, à toutes les interrogations comme celles concernant la naissance de la bipédie (2) qui, selon lui, émerge çà et là de manières aussi diverses que mosaïques. Certains marchant autrement que les autres et d’aucuns, tout en marchant, se mettent à penser plus loin que les autres. Je marche, donc je pense !

Faiseur d’images, nous voyons avec lui les savanes africaines, notre berceau, s’étendre à l’infini et sur lesquelles, il y a plusieurs centaines de milliers d’années, s’ébrouent déjà des troupes de marathoniens pressés, vaquant à l’urgence de leurs chasses ou de leurs collectes.

Ils se font humains à leurs manières et réinventent de multiples départs d’humanités. Bonheurs et forces de l’imaginaire.

A l’heure où de nouvelles découvertes archéologiques corrigent nos convictions, en observant par exemple que nombre de « grands guerriers » ensevelis il y a 12.000 ou 35 000 ans avec leurs armes se trouvent être… des femmes, beaucoup de nos conceptions machistes ancrées et figées dans l’Histoire des Sciences s’en trouvent ébranlées. Dans ce jeu de rôle entre homme et femme, il n’y aurait donc pas de fatalité génétique mais bien un facteur culturel :"Ce ne sont que des enjeux de culture, de pouvoir et d'équilibre des pouvoirs entre les hommes et les femmes."

Enquêteur du Temps et de ses traces, Picq glane ici des preuves, des éléments concrets, démontant les rôles supposés et/ou attribués tant aux femmes qu’aux hommes, mettant enfin à mal l’éternelle vision phallocratique qui, depuis le 19ème siècle, notamment avec Lamarck et Darwin, était la seule vision possible en Anthropologie comme en Sciences ou en Art, celle du seul mâle dominant.

Le concept de la femme chasseresse et du père protecteur de progéniture est tout à fait imaginable au cœur de la préhistoire, comme il s’observe aujourd’hui au sein de certaines structures familiales de singes et de grands singes.

Il y a 40.000 ans, Homosapiens est partout sur la terre et à partir de la lente fin de la dernière glaciation, vers 12.000 ans, ces humains de la dernière espèce se sédentarisent peu à peu et inventent bientôt l’agriculture. On remarque alors des changements significatifs dans l’usure des dents (céréales et cuissons) mais aussi, à l’occasion, des déformations ou usures de la structure osseuse, révélant des travaux ou des efforts physiques particuliers et inédits.

La femme de la préhistoire est à l’œuvre très tôt et, n’en déplaise aux fondements de notre civilisation, faute de n’être peut-être pas l’avenir de l’homme, elle aura bien été l’agent essentiel de son passé. Suivent alors, vers 6.000 ans, les inventions successives des cités et des empires, fragiles et mortels qui auront, inéluctablement, engendré un monstre toujours bien vivant, le capitalisme.

Boris Almayer

(1) – Pascal Picq – De Darwin à Levi-Strauss. (Ed Odile Jacob).
(2) – Pascal Picq - La Marche-2015. (Ed Autrement).


Et l’évolution créa la femme. Pascal Picq  aux Ed. Odile Jacob

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