semaine 29
Portrait de André Yoka Lye
Confidences du chauffeur du Ministre

MOTO- AUTO- BOULOT –DODO

Le 19 juin 2020

 Mon patron, Son Excellence Monsieur le Ministre des Affaires Stratégiques et Tactiques (à prononcer avec respect…) m’a toujours appelé « Pilote ». Moi, je suis son pilote, et les cinq autres conducteurs des cinq autres véhicules du chef sont des « chauffeurs ». Mon patron me considère comme « chauffeur 1e Etoile » :  le chauffeur du patron n’est-il pas le patron des chauffeurs ? C’est d’ailleurs pourquoi, chaque matin, en arrivant à la résidence ministérielle, j’ai droit, sous la paillotte, à un ‘’ tour d’horizon de l’actualité’’, selon les mots du patron. Comme pour la météo, le Ministre (avec M Majuscule) s’enquiert des derniers développements du climat politique.  Généralement   il est bien servi, parce que moi-même je suis bien servi :  le ‘’Wewa’’, conducteur de la moto-taxi qui m’amène tous les matins à la frontière de la commune confinée de la Gombe en direction de mon boulot, est au courant de tout, y compris de la température à l’intérieur de ce qu’il appelle la « République Autonome de la Gombe », en sigle R.A.G.E. Rien n’échappe donc à la curiosité de Wewa, à savoir : les ravages de la … rage du Covid-19 ; la mise à la marge et à la misère des vrais résidents autochtones, voire natifs de la Gombe  que sont les ‘’mastas- d’en-bas’’, c’est-à-dire : ‘’shegues’’ (enfants de rue), ‘’chayeurs’’ (petits vendeurs à la sauvette), ‘’londonniennes’’ (filles de joie trottantes et fricotantes), ‘’bongolateurs’’ (manipulateurs de la  vraie-fausse monnaie), les vrais-faux aveugles, les wewas (conducteurs des motos-taxis), etc.

Mon Wewa à moi est intarissable sur les anecdotes croustillantes et pimentées de la dernière météo : comment par exemple des ‘’mvuandu’’, ‘’gens-d’en-haut’’, se trompent de poche, confondant le trésor public à un trophée privé ; comment des ‘’serviteurs de Dieu’’ et autres pasteurs en vue se trompent de diaconesses, et comment, de partouze en partouze, ils finissent par échouer entre les jambes des épouses de leurs diacres; comment des gourous des sectes messianiques se trompent de diagnostic sur le corona-virus, et s’emploient à forcer leurs adeptes à consommer sans modération des potions soi-disant magiques qui sont en fait des poisons, au point de terminer leurs courses de prophètes de malheur dans des asiles de fous à défaut des  prisons parce que bondées ; comment des parle-menteurs d’une même famille se trompent d’adversaire, de linge sale éclaboussant et de ring, jusqu’à se cogner entre eux comme des catcheurs, faute d’arguments…

… Une fois à la frontière de la République Autonome de la Gombe (RAGE), comme je ne dispose ni de passeport ni de visa valides (c’est-à-dire ni d’un macaron ni d’un laissez-passer), je passe au dribble de mon charme l’officier de garde : ayant identifié la tonalité de sa langue de terroir, j’engage aussitôt une conversation intéressée. Ma maîtrise des quatre langues nationales est, à chaque fois, un sésame providentiel…

… Enfin, me voici sous la fameuse paillotte de la fameuse résidence de mon fameux Ministre (avec M Majuscule…) ; me voici face à face avec le patron. La conversation s’engage aussitôt sur les derniers ragots et sondages de la ‘’Cité’’, selon l’évangile de mon Wewa. Entre parenthèses, il m’arrive, comme aujourd’hui, chuuuut ! d’enregistrer la conversation en cachette. En voici un extrait :

« LE MINISTRE : Pilote, comme ça va ?  Que dit la population à la ‘’Cité’’ ?

MOI, LE CHAUFFEUR : Merci, Excellence. Chez nous, on dit : « Pongi ezali  mwa liwa ; kolamuka na tongo, po na biso, ezali likamwa » ; autrement dit : « le dodo c’est un peu la mort ; se réveiller le matin, pour nous, c’est un peu un miracle ». Que disent les mastas, gens-d’en-bas ? Ils se demandent quel fléau choisir pour mourir sans douleur dans le confinement: mourir de faim ou mourir de la pandémie ?…

LE MINISTRE : Pilote, sois plus clair : mourir de faim ?

LE CHAUFFEUR : Excellence, chez nous, on dit : « Mvula epanzaka matanga kasi zando te. Zando nde bilya » ; autrement dit : « La pluie disperse le deuil mais pas le marché. Le marché est notre ventre et notre estomac. Marché affamé ne pleure pas le deuil »

LE MINISTRE : Hmm… la situation est-elle donc si grave ?

LE CHAUFFEUR : Excellence, chez nous on dit : « Ve dire toza na système ya lifelo, moto ezo pela kasi moto akozika te » ; autrement dit : « A vrai dire, nous sommes en plein dans le système de l’enfer ; ça flambe de partout, mais personne n’est brûlé ».

LE MINISTRE : Hmm... Je ne suis pas sûr d’avoir compris… Pourtant le gouvernement est au front : il renforce le confinement et les mesures sanitaires pour le bien des citoyens ; il accompagne les malades. Il s’évertue à contingenter les dépenses et les excentricités des deuils et des mariages. Il se bat pour maîtriser les dérapages du marché et de la monnaie…

LE CHAUFFEUR : Excellence, chez nous, on dit : « solola bien. Nzete ebeta kake ebangaka likolo eyinda te », autrement dit : « parlons vérité. L’arbre frappé par la foudre ne craint pas les intimidations des intempéries »…

 

Image: 
Ce qui se dit sur un marché; Photo © Véronique Vercheval.

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