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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

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Zeitgeist par Erik Rydberg

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22 septembre 2018

Né un 04 mai...

Le médium est le message, disait l'autre. Il ne croyait pas si bien dire. La langue française: "emburelucocquée" (Rabelais) par l'informatique

Il y a des textes qu'on sait pas par où commencer. Au point de se demander s'il vaut la peine de les écrire. À la réflexion, sans doute pas. Mais mettons que Balzac ou Stendahl (ou Proust, pourquoi pas Proust aussi?) eussent conçu cette forme d'hésitation, ils n'auraient rien écrit, pas une ligne, ils seraient allés au cinéma ou choisi plutôt de faire du lèche-vitrine dans un shopping center. J'écris ceci un 05 septembre.

Vais-je dire un mot d'un film idiot? Je vais. C'est un DVD emprunté à la Médiathèque qui s'appelle "12 strong" et raconte la mission d'une unité d'élite étatsunienne en Afghanistan. Douze mecs habités par cette franche camaraderie teintée d'homo-érotisme propre à la soldatesque (et au foot). Armés jusqu'aux dents, équipés d'un matériel de mort haut de gamme, appuyés par des bombardiers, ils ratatinent facile des milliers de bouseux talibans avec de beaux effets pyrotechniques.

Comme Hollywood auparavant ratatinait à la pelle les encombrants sous-hommes à la peau rouge. C'est d'un monotone. Mais le fait remarquable est celui-ci: d'un bout à l'autre, c'est en filigrane une glorification de la patrie étatsunienne, invincible, droite dans ses bottes, sûre d'elle-même. Il y a peu de nations qui font preuve d'une aussi constante propagande cinématographique d'exaltation du sol natal. Là-bas, ils en sont abreuvés, et ici aussi, vu la domination du ciné hollywoodien. "Nous sommes tous Américains", clamait fameusement un édito du journal Le Monde en 2001. On ne saurait mieux dire.

Les années 010

Ce film est d'un certain Chris Hemsworth et il date de 017. Je dis 017 pour ne pas confondre avec 1917, du siècle passé. Voilà qui est intéressant. M'était tombé entre les mains, voici peu, un petit livre de Nathalie Quintane intitulé "Les années 10" (éditions la fabrique), comme si c'était la chose la plus naturelle au monde. Les années 10, ce ne sont plus Kipling, Barbuse, Mandelstam, Bergson & Cie et, dans pas longtemps, les nouvelles années 20, qu'on imagine ni folles ni rugissantes, évacueront de même Joyce, Eliot, Sinclair Lewis, Mistinguett, Maurice Chevalier et bien d'autres vieilleries centenaires.

Un siècle chasse l'autre, c'est un peu déroutant, surtout quand on a un pied de chaque côté. Quintane, raconte-t-elle, est enfant des années 80 et forcément, ça marque. Tout comme, dans un autre espace-temps, chez un Olivier Rolin: le fait de "naître juste après Vichy", confie-t-il, cela donne "des envies d'épopée". L'épopée n'intéresse plus grand monde chez les "millennials". Comment faire un selfie d'une épopée, je vous le demande.

Mais je m'égare un peu. Le sujet qui joue ici fugitivement au saute-mouton entre les lignes, c'est le zéro idiot. Chose étonnante: dans le petit livre charmant que Mary Norris, la correctrice du New Yorker, a récemment publié sur le bon usage de la langue anglo-américaine, il est nulle part question du zéro idiot.

Le zéro idiot?

Norris cause en long et en large de la virgule, elle figure d'ailleurs dans le titre de son ouvrage où elle se présente comme la Reine de la Virgule1, surnom acquis à la suite de longues années passées à la célébrissime rédaction. La virgule, on rigole pas avec, au New Yorker. Elle doit se trouver au bon endroit. Et, par exemple, contrairement aux usages français (cfr. Grevisse), la virgule doit isoler chacun des éléments constitutifs d'une énumération aux États-Unis - y compris, nota bene, avant le dernier même s'il est introduit par la conjonction "et". Il y a à cela une certaine logique. Norris donne l'exemple "Ce livre est dédié à mes parents, Hillary Clinton et Dieu." L'absence de virgule devant "et Dieu" laisse en effet entendre que lesdits parents sont, formant bloc grâce au "et": maman Clinton et papa Dieu... Amusant. Mais, du zéro idiot, pas un chapitre, pas une ligne, pas un mot.

L'entre-rail

Elle allonge encore tout un chapitre sur le tiret. Un casse-tête, le tiret. Quand doit-il être présent entre deux mots formant bloc et quand, a contrario, ces blocs s'en passent-ils? C'est d'un chinois. "Entre-rail" en prend un mais son pluriel "entre-rails" laisse pour ainsi entendre qu'au singulier, il peut exister quelque chose entre un seul rail...

L'anglo-américain diffère un peu. Il place un tiret entre deux mots si ceux-ci qualifient (en bloc) un troisième. Ils écriront ainsi une "crème glacée" (ice cream) mais un "cornet crème-glacée" (ice-cream cone). Chipoteux? Et alors! Paraît qu'il y a des bureaucrates qui s'échinent à simplifier, on ne peut que plaindre les écoliers qui, victimes de cet élitisme ignare, auront demain toutes les peines à lire des textes du siècle passé (bourrés de fautes d'orthographes2, ils vont se dire).

Mais, répétons, fine lame du bon usage, Mary Norris ne pipe mot du zéro idiot.

Automatiquement automatisé

Venons-en, au zéro idiot. C'est un pur produit du décervalage robotisé imposé par le langage "numérique". Essayez un peu de dater quoi que ce soit sur un document Excell, par exemple du 4 mai 2018, en écrivant3 donc en chiffres 4/5/18: il va immédiatement corriger en 04/05/18. Idem dans la boîte de réception des courriels, le zéro idiot canarde à tout va4. Idem si vous insérez un texte sur tel blog à la date du 4 septembre 2018, il sera affiché 04-09-2018 (ou, pire, à l'envers, selon la mode étatsunienne, 2018-09-04).

Heureusement, ce n'est pas le cas partout. Les sites Internet sérieux datent le mois en toutes lettres. Mais celui du syndicat socialiste FGTB, qu'on veut croire sérieux aussi, livre un communiqué du 28.08.2018 (sic) ainsi que, à l'agenda, des activités dont la date est donnée comme ayant lieu le 02 du 10. (Je n'écris plus ceci le 05 septembre, j'ai un peu traîné, on est déjà le 2018-08-22...)

Si ce n'était que ça. Que la machinerie informatique standardise contre notre gré la notation des dates, passe encore. Mais c'est contagieux. Il devient de plus en plus fréquent que des courriers tapés à la machine (traitement de texte) par des humains (l'espèce salariée) comportent en tête de la missive une date délibérément écrite avec le zéro idiot. Pour l'avenir de l'espèce, y compris non salariée, c'est inquiétant.

On démarre une petition?

Signé Erik Rydberg, né un 04 mai.

1Mary Norris, Between you and me - Confessions of a Comma Queen, éditions W.W. Norton, New York, 2015.

2On s'en fichait pas un peu naguère. Suffit d'ouvrir un Rabelais...

3Hegel, dans sa correspondance, notait la date du jour au-dessus de celle, séparée par un trait, du mois, le tout suivi d'une indication de l'année abrégée aux deux derniers chiffres, précédée d'une apostrophe. Joli.

4Wiki, imbécile comme d'hab', met un tiret (tout-va)...

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10 août 2018

Viktor Orbán made in Sweden

Appelés aux urnes en septembre, les électeurs suédois vont se trouver devant un dilemme inédit. Voter "globaliste" ou "nationaliste". Voilà qui change du choix droite ou gauche. Quoique. Peut-être pas. Le problème n'est pas que suédo-suédois...

Dans peu de temps, le 9 septembre 2018, le peuple suédois ira aux urnes. Renouvellement du Parlement et, probable, formation cauchemardesque d'un nouveau gouvernement, actuellement constitué par une association momentanée entre sociaux-démocrates et verts assez fragile puisque, avec une représentation de 138 députés sur 349, ce gouvernement minoritaire doit pour chaque politique trouver des appuis externes pour la concrétiser. Cela risque d'être encore plus acrobatique après les élections.

C'est que, dans le jeu de quilles, il y a désormais un trublion, un "affreux", sorte de version nordique de Viktor Orbán, le Dracula hongrois, fer de lance "populiste" de l'euro-alt-right: les quolibets ne manquent pas pour supprimer mentalement le phénomène politique.

Portrait de famille

Petit rappel tout de même autour de ce qui d'ordinaire ne mériterait que trois lignes à la rubrique des chiens écrasés (la Suède, c'est loin et on s'en fout), à savoir, à grands traits, son "paysage politique". Pendant plus de cinquante ans, à partir de 1936, le parti social-démocrate a connu un règne quasi ininterrompu, c'était le "bon temps" du "modèle suédois". État archisocial pépère. La rupture viendra en 1991, avec un premier gouvernement de droite, suivi par un second, en 2006. Ce sera barre à droite toute, y compris lors des intermèdes sociaux-démocrates 1994-2006 et, depuis 2014, avec l'équipe bancale minoritaire du Premier ministre actuel. Le mot "socialiste" a été viré du lexique. On se veut désormais - air connu - gestionnaire. On cherche à exceller dans le "public management".

Pour simplifier, en reprenant la grille d'analyse d'usage là-bas, on a d'un côté, à droite, les quatre partis dits "bourgeois" (conservateurs, libéraux et centristes ex-agraires auxquels s'ajoute, moins historique, le parti chrétien, qui risque de ne pas atteindre le seuil de 4% des suffrages nécessaires pour rester représenté au Parlement) et, à gauche, le vieux paquebot social-démocrate qui ne craint, dans son sillage, ni les petits Verts, ni le petit ex-parti communiste rebaptisé de Gauche. Sept partis, donc, que rien ne distingue radicalement. C'est le scénario de l'alternance vert-choux et choux-vert. Sauf que... En passe de devenir le premier parti de Suède, il va falloir compter avec les Démocrates de Suède, crédités de 23,4% dans un sondage du mois d'août 2018, contre 23% aux sociaux-démocrates et 18,5% aux conservateurs, en deuxième et troisième position. Sept contre un qu'une tactique du "cordon sanitaire", politique et médiatique, n'a en rien affaibli, que du contraire.

Vous avez dit populistes?

L'affaire n'est pas folklorique. Scénarios similaires en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Autriche, etc. En toile de fond, la "crise" des migrants (vis-à-vis desquels la Suède a été excessivement acceuillante), bien sûr, mais pas seulement. Les formations politiques porteuses de cette vague "populiste", pour utiliser un terme qui ne veut rien dire mais qui est d'usage courant dans le jargon politique, se posent, aussi, et peut-être avant tout, comme nationalistes, et "anti-système", et "anti-globalistes"... Ce qui ne manque pas d'être paradoxal.1

Le paradoxe, mis en évidence voici peu par le bloggueur suédois Knut Lindelöf (verbatim ici), est le suivant. D'un côté, en tant que militant de la "gauche classique", il lui faut constater que de nombreux commentateurs (plutôt de droite mais pas idiots pour autant) jugent que l'opposition traditionnelle entre gauche et droite a fait son temps et manque aujourd'hui son but2. Ce qui décrit bien mieux la situation, entend-on, serait l'opposition entre globalistes et nationalistes. Ceci aurait le mérite de clarifier l'affrontement électoral en cours: les sept partis "établis" sont tous, à très peu de choses près, globalistes. Tandis que l'outsider Démocrates de Suède, lui, est clairement et ouvertement nationaliste, c'est très largement son "fonds de commerce". Et Knut Lindelöf de supputer: on peut donc craindre que le Parlement sera demain constitué de "30% de nationalistes (antiglobalistes, avec les Démocrates de Suède comme premier parti du pays) opposés aux globalistes (les sept autres partis) dont aucun n'atteint même pas 20%". Toutes choses qui, effectivement, ressemble fort à un dynamitage en règle du clivage gauche-droite.

Paradoxalement vôtre

Mais, en apparence, peut-être, seulement. Car, d'un autre côté, le paradoxe tient au fait que, souligne Lindelöf, "la vague politique porteuse dans le monde associatif occidental (Suède incluse) tend vers une résistance de plus en plus large à la globalisation et ses effets, ainsi que vers une adhésion à celles et ceux qui souhaitent protéger la souveraineté et la démocratie de leur propre pays." Voilà, dit Lindelöf, qui "devrait inciter la gauche à approfondir la réflexion."

La question ne manque pas, en effet, "d'interpeller", comme on dit. Pour nourir le débat, j'ai cherché à l'amplifier par une intervention sur son blog (cfr. verbatim) que je reprends ici dans les grandes lignes. Et d'abord en rappelant que, déjà en 2014, l'écrivain et publiciste suédois Jan Myrdal avait pointé le fait que le Front national français a, sur bien des points, pillé le stock des revendications historiques de la gauche. (Jugeant ce texte important, je l'avais traduit en français.) Cela explique pour partie le fait assez gênant qu'une bonne part de la classe ouvrière se reconnaît dans le Front national. Même chose en Suède, d'ailleurs, où le quotidien de tendance social-démocrate Aftonbladet relevait le 11 juin 2018 que quelque 25% des membres du syndicat socialiste LO (comparable ici à la FGTB, environ 1,5 million d'affiliés) préfèrent les Démocrates de Suède à "leur" Premier ministre social-démocrate...

Une observation similaire avait été faite par le philosophe allemand Ernst Bloch en 1933. Le pouvoir de séduction de la machine de propagande nazie, notait-il, était le fruit d'un hold-up idéologique. D'abord, dit-il, ils ont volé "la couleur rouge". Ensuite, cela a été "la rue, la pression qu'elle exerce. (...) Ce que les combattants du Front Rouge avaient inauguré, la forêt de drapeaux, l'irruption dans la salle, c'est précisément cela que les nazis imitèrent." Ils ont tout pillé ou presque: "Seul le mot prolétaire n'est pas repris par les nazis, pas plus que le mot crise (...)"3. Alors comme maintenant, il y a comme un mystère: comment la gauche a-t-elle pu se ratatiner au point d'abandonner son agenda politique classique aux microcéphales de l'extrême droite?

Grattons un peu

Où en étions-nous, là? Ah, oui, à l'obsolescence d'une grille gauche-droite que remplacerait celle d'un clivage entre globalistes et nationalistes, ces derniers - micmac! - se retrouvant tant dans des formations d'extrême droite que dans des mouvements populaires dits "de base" (grassroots) qu'on imagine plutôt de gauche, enfin, plus ou moins.

Sur le sujet, il peut être intéressant de voir ce que Samir Amin apporte à la discussion. Né en 1931, ce marxiste égyptien a écrit énormément et servi de conseiller en économie planifiée à plusieurs gouvernements africains nouvellement formés après la vague d'indépendance dans les années soixante. De lui, on peut sans hésitation dire qu'il appartient à ce que Eisenstein nommait joliment "l'avant-garde de l'humanité pensante". À l'occasion du Forum social mondial tenu à Bamako en 2006, il a produit un texte sur les défis posés à la gauche en ces temps crépusculaire du capitalisme tardif et sénile. L'image qu'il en dresse n'est pas très encourageant (version intégrale).

Pour résumer au lance-pierres. C'est, d'abord, le constat, tel une évidence, que "le capitalisme réellement existant" n'est pas "viable", un fait au sujet duquel il importe de garder en mémoire qu'une "porte de sortie" à gauche n'est pas donnée: le "monde de demain", dit-il, ne sera pas "nécessairement meilleur; il pourrait également être pire. Les scénarios intéressants et utiles pour l’avancée de la réflexion sont donc ceux qui imaginent le pire et le meilleur et en identifient les conditions d’émergence." Là, on note en marge un point d'exclamation. (Soit dit en passant: inutile de préciser que Samir Amin reste fidèle à la grille gauche-droite.)

Il en vient à l'Union européenne. Là, abandonnez tout espoir. Elle est "en avance sur le reste du monde dans le grand bond en arrière" et "fonctionne dans les faits comme la région du monde la plus parfaitement «mondialisée» au sens le plus brutal du terme". Logique. L'UE est en quelque sorte le "volet européen du projet atlantiste placé sous l’hégémonie des États-Unis".

Il n'y a pas lieu de s'étonner dès lors si le discours dominant (presse, TV, etc.) émanant de cette sphère-là qualifie de "ringardise": "toute référence à l’héritage de la culture politique européenne", dont "la défense des intérêts de classes", dont "le respect du fait national (auquel on préfère les régionalismes impuissants face au capital, les communautarismes, voire les ethnocraties à la balte, croate, etc.)." La porte de sortie à gauche "exige à l’évidence la critique radicale de tous ces discours." C'est un préalable.

Le message, en caricaturant un peu, est que le "globalisme" s'inscrit dans la propagande des puissants, les multinationales et, pour reprendre l'expression de George Corm, leur armée de bureaucrates. Et, partant, à l'inverse, que le nationalisme4 (la lutte pour l'autodétermination, pour la démocratie) est "naturellement" de gauche.

Voilà qui devrait, histoire de refermer la boucle sur l'interrogation de Knut Lindelöf5, "inciter la gauche à approfondir la réflexion".

 

1Dans sa chronique hebdomadaire dans le Financial Times, intitulée ce 4 août 2018 "L'économie n'explique pas seule la montée des populismes", Gillian Tett définit ledit populisme comme un courant "anti-establishment" venant d'horizons aussi divers que de ceux, à droite, de Ronald Trump et Marine Le Pen et, à gauche, Jeremy Corbyn. Selon elle, le phénomène, bénéficiant d'une assise populaire estimée à 35% en Occident (contre 7% au début de la décennie), n'a pas encore atteint son "pic", ce dans un contexte où, aux États-Unis, l'économie connaît deux versants distincts: l'une en pleine croissance "bénéficiant aux riches, à coté d'une économie stagnante ou dépérissante où se trouvent piégés beaucoup de pauvres gens". Comme quoi, l'économie n'est pas à écarter de l'analyse...

2Préoccupation qu'on retrouve dans le magazine étatsunien Harper's, dont le numéro de juillet 2018, sous la plume de l'écrivaine Rebecca Solnit, brode sur l'acte de décès de la grille gauche-droite, ceci conduisant désormais à "d'étranges alliances" politiques et, pour la plupart, à des voies d'avenir menant vers des "rivages inconnus".

3Ernst Bloch, Erbschaft dieser Zeit, Suhrkamp, 1962, traduction française en 2017, Héritage de ce temps, chez Klincksieck.

4On jugera piquante l'observation de Gil Dalannoi dans son ouvrage "La nation contre le nationalisme" (PUF, 2018) selon laquelle les deux principales "forces mondialisées" qui "dotés de moyens non négligeables, témoignent aujourd'hui d'une ferme intention et de l'immense ambition de rayer de la carte la forme politique nationale" sont "le supposé marché mondial dans sa version globalisée et l'islamisme dans sa version fondamentaliste." No comment?

5Dans un texte publié sur son blog le 9 août 2018, il indique qu'il votera blanc. Ce après avoir fait le constat que, sur les cinq questions pour lui centrales, aucun des partis en lice ne réclame une sortie de l'UE assurant le maintien de la souveraienté de la Suède sur les choix qu'elle jugera fondamentaux, aucun ne s'oppose à une adhésion de la Suède à l'Otan, aucun ne se porte garant de la liberté d'expression et d'organisation, aucun ne plaide pour rendre à la Banque nationale son rôle exclusif de créateur de monnaie et aucun ne prône la suppression du réseau scolaire privatisé. Soit dit en passant.

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Statue d'August Strindberg, écrivain révolté, à Stockholm.

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04 août 2018

Zap, la culture

Tout va mal. La presse, le livre, le libraire, donc la culture, la civilisation, bref l'humanité entière. Ce n'est pas neuf mais ça s'aggrave pas un peu. Le bout du tunnel? Bouché

Il y a mon libraire qui dit qu'il en vend de moins en moins. Des journaux, des magazines. (Ce que la dictature des Messageries n'arrange pas: il ne reçoit que deux exemplaires du The Times, vendus dès les premières heures laissant d'autres clients frustrés, mais les Messageries refusent d'augmenter le nombre d'exemplaires livrés). (Les Messageries, propriété de l'État, pour mémoire, voir plus loin.)

Et puis il y a mon voisin, instituteur pensionné, il lit beaucoup mais uniquement sur Internet: le jour où tous les journaux en ligne seront payants, ils s'en mordra les doigts - ce sera trop tard.)

Et ce lundi 23 juillet 2018, après 125 années d'existence, la fin du journal Le Matin, suisse romande, 218.000 lecteurs mais propriété d'une boîte big business, Tamedia AG, qui exigeait du journal une rentabilité de 15%... (https://www.letemps.ch/suisse/fin-matin-dernier-adieu-journal-gens?utm_source=Newsletters&utm_campaign=170eae040f-newsletter_briefing&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-170eae040f-109472601)

À gauche, rien

En fait, il faudrait ici distinguer. Primo, la presse en général, elle va mal. Secundo, la presse de gauche, elle est quasi inexistante, rayée de la carte. Je commence par là.

La remarque, je me la fais souvent. Quand je vais chez le libraire (tous les jours en réalité), quand je regarde les présentoirs, les rayons, cela tient du goulag néolibéral: pas un seul journal de gauche, il n'y a que des quotidiens de droite. (À l'exception de l'Huma qui n'a pas un peu renié ses origines, de même que de l'hebdomadaire français Politis qu'on ne trouve pas en Belgique).

Quand on y pense, c'est dingue.

Dans la population francophone belge, et la française, il existe tout de même une grosse part de gens qui sont - un peu, beaucoup, follement - de gauche, et ils n'ont pas un foutu journal pour s'informer. Tout est de droite.

La presse de gauche ne s'est pas relevée de deux vagues de purification politique. La première, ce sont les "années de plomb" qui ont a vu disparaître La Cité (1995), Le Drapeau rouge (1991), Le Peuple et La Wallonie (1998, poursuivis jusqu'en 2001 sous le titre Le Matin). Dans la presse de droite, bien évidemment épargnée par le rouleau compresseur néolibéral, les couronnes mortuaires exprimaient à l'époque, bien souvent, l'opinion (de droite) que ces décès signaient la "fin de la presse d'opinion" (de gauche, ce qu'ils avaient soin d'omettre de crainte qu'on s'interroge sur leur propre citadelle, la presse d'opinion de droite).

Mon ami, le regretté Robert Falony (1931-2017) a écrit là-dessus, avec une concision délicieusement burlesque, l'ultime pavane: "Requiem pour la presse socialiste - Une gauche sans voix" (Couleur livres, 2010). La deuxième vague, elle, est le fait de l'industrie électronique, qui a réussi à convaincre rédactions et lecteurs que la presse n'a plus lieu d'être: tout est au bout d'un "clic". Ont ainsi été rayés de la carte Solidaire (2013) et, après le Plan B (2010), dernièrement Vrij Nederland (2016, passage en mensuel, là, c'est foutu).

Question style, zéro aussi

Le flâneur d'une belle gauche pure et dure n'a donc pas grand chose à se mettre sous la dent chez le libraire. La presse quotidienne belge: illisible. La française, mis à part les jours de supplément littéraire (le vendredi pour Le Monde, le jeudi pour Le Figaro, en ajoutant l'édition dominicale avec la chronique de Natacha Polony, agréable électron libre), ça tombe plutôt des mains aussi. Alors? Alors, de temps à autre, The Times, pour son éclectisme déluré, ses photos insolites, ses nécrologies-fleuve, mais plus encore, au rythme hebdomadaire ou mensuel, The Times Literary Supplement, The Spectator ou, jusqu'il y a peu encore sur les étals belges, Harper's Review, qui ont en commun d'être fichtrement bien écrits, d'offrir aux lecteurs un réel plaisir de lecture dont la pareille - chose étonnante - n'existe pas dans cette langue de culture par excellence qu'est le français. Qui est à gauche et lit en français est doublement pénalisé, c'est le désert. (Il y a, sur le versant gauche, Le Monde diplomatique, me dira-t-on, certes, il est irremplaçable, mais primo, un mensuel, il n'y a forcément aucune vibration venant des usines ou de la rue, et puis, secundo, écriture d'un académisme soporifique. Sauf exception, un Mordillat, par exemple, dans le numéro de juillet 2018.)

On me dira aussi, il y a les récents nouveaux trublions, les Médor, Lava et 24h01, qui vient de mettre la clé sous le paillasson, mais encore Politique, qui tient le coup, ce qui est heureux. À ceci près que le format XXL comme fait pour caler une table (ça ne va ni dans la poche, ni dans la sacoche), l'épaisseur du papier, l'espèce d'uniformité graphique somnolente entre les pages, l'encollage qui empêche de déplier, rien de cela ne met fort en appétit. Posé à côté, The Spectator, avec ses filets d'encadrement élégants, ses dessins aériens, ses plumes acérées, la légèreté et la souplesse du produit, qu'on roule, plie ou déploie comme un gant de satin, il n'y a pas photo.

On va cesser d'être grincheux.

Silence, on massacre

On va passer sur le mode de la fureur noire. Donc, au sujet de la presse et de l'édition en général. Voici peu, je suis tombé sur un petit article sur la Chine. Il disait, en résumé, ceci:

Beijing, c'est 22 millions d'habitants et 1.700 librairies. Depuis 2016, la ville soutient environ 700 libraires par un subside annuel de quelque 2,2 millions d'euros, porté à 6,3 millions en 2018, estimant que "les librairies en dur (briques et ciment) constituent une part importante de l'infrastructure culturelle de la ville", selon le communiqué officiel. Les librairies sont en sus exonérées de taxes sur les ventes. (The Times, lundi 23 juillet 2018).

Un grande nation, la Chine, une vieille civilisation, un pays de culture millénaire. Ce n'est pas le cas de la Belgique romande (une bonne fois pour toute, proscrire "francophone", qui rime avec "téléphone", c'est à peu près son seul mérite.) Que fait-on pour le livre, l'édition en Belgique romande? Quasi rien, si ce n'est subsidier son ennemi mortel, le format électronique, poussé dans le dos par l'industrie et la bureaucratie de ses mercenaires diplômés.

Des bidules de promotion des "Lettres" existent bien.

Mais on ne s'inquiète guère là de la mainmise des géants français sur l'édition locale, ni de la situation quasi monopolistique régnant sur la distribution, étrangère elle aussi.

On ne s'inquiète pas plus des tarifs postaux prohibitifs appliqués à l'envoi de livres: on veut tuer l'éditeur et le libraire, on s'y prendrait pas autrement.

On distribue des labels et des prix mais zéro pour ce qu'il est de veiller à ce qu'existe une véritable culture du livre dans les écoles, dans les entreprises privées et publiques, dans les gares, les bureaux de poste, les homes, les hôpitaux et bien sûr chez les libraires, en les aidant non seulement à survivre mais à devenir des phares de la cité.

Une pincée de revendications, siouplait

Ceci supposerait, a minima, qu'on interdise la vente de quotidiens, de magazines et de livres dans les grandes surfaces.

A minima, encore, bloquer Amazon & Cie sur tout le territoire, si "virtuellement" impossible, frapper d'une lourde taxe toutes leurs ventes: "nyaka" invoquer l'«exception culturelle» chère aux Mohicans qui s'opposent à la libre concurrence édictée par l'Union européenne.

Cela supposerait, aussi, que le réseau des quelque 220 Press Shops, acquis par La Poste fin 2016 (avec les Messageries!) et, partant, propriété de l'État (à 51%) assure la mission de service public que son patron est censé incarner, par exemple en les "défranchisant" histoire d'offrir au personnel un statut digne de ce nom et, puis, en ôtant la direction de politique culturelle aux "managers" à la petite semaine qui, aujourd'hui, ne rêvent que de transformer ces librairies en "espaces commerciaux" offrant friandises et niaiseries sous cellophane à la clientèle. J'exagère? Mon libraire, franchisé Press Shop, a eu la visite d'un "commercial" de La Poste s'inquiétant de ce que le quartier manquait de "flux". C'est à se pincer dur pour se réveiller du cauchemar dystopique.

Mais, avec la droite crétine qui gouverne, logique.

Il y a juste à se demander pourquoi les bulletins de vote envoient un droite crétine au pouvoir.

Mon deuxième libraire, lui, en a contre les abonnements. À chaque fois qu'un client s'abonne, c'est une vente en moins. Et il est féroce, le marketing abonnements, par exemple par un démarchage, avec des offres mirifiques, des cafés qui mettent des journaux à disposition de la clientèle. Le dindon de la farce, c'est le libraire.

La situation est cornélienne. Les journaux, en chute libre, ont besoin d'abonnements, mais cette politique tue le libraire, leur meilleur allié.

Ceux qui auraient tout intérêt à faire cause commune se font, au lieu, concurrence. Mais c'est une marque de fabrique du secteur: pas d'organisation digne ce nom pour se défendre col-lec-ti-ve-ment. C'est chacun pour soi. Et que le moins mauvais garde, pour quelque temps, ses plumes.

Bon, là, il fait trop chaud et j'ai écrit sur le mode "gonzo".

Sur ce sujet très sérieux, je reviendrai, très sérieusement.

Dès la première drache, la première bise polaire.

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02 juillet 2018

Déboulonner la ville

La ville comme "antilieu" du faites, ne faites pas. C'est pour ton bien, mon enfant. On pense à toi, et pour toi.

Il est devenu mondainement correct de déboulonner. Les statues, plaques de rue entachées d'esprit colonial, par définition "raciste". Les pages d'histoire qui déplaisent: hors de notre vue! Cachez-moi ce truc que je ne saurais voir1. C'est une manière comme une autre de peindre le monde en rose. Mais, tant qu'à déboulonner, pourquoi s'arrêter à si peu?

Car, s'agissant de la ville, il y autrement plus gênant que les tics de langage, les automatismes de la pensée apprise, qu'on sait quasi indéboulonnables. J'en parlais l'autre jour avec une amie, c'était au sujet d'un chapitre de mon livre "Que faire! - Contre l'ordre régnant"2 où il est question de l'idéologie de la planification urbaine, une propagande en asfalte, en potelets, en couloirs de circulation. Ce qui l'avait fait tiquer, et moi itou, c'est que le discours de la bureaucratie urbanistique et celui du secteur associatif qui le critique tiennent à peu de choses près le même langage.

Feu rouge (conceptuel)

Lorsqu'on commence à tiquer, on n'arrête pas. Dernièrement, c'est en lisant une recension d'ouvrages sur la ville qui disait beaucoup de bien du dernier livre du sociologue anglo-américain Richard Sennett, "Building and Living" (traduction approximative: Bâtir et habiter)3. Sa thèse est qu'il conviendrait de rendre les villes plus habitables. Comment? En tenant compte des désirs et besoins des "citoyens ordinaires". Ce ne serait naturellement pas plus mal. Mais patatras! voilà que l'article résume en quatre mots les concepts clés qui, selon Sennett, devraient guider une saine planification urbaine, à savoir, ouvrez les guillemets: "la diversité, l'ouverture, la fluidité et l'informalité". D'accord, ouverture ne rend qu'assez mal le "openness" de l'anglais. Mais peu importe. Car ce qui fait éminement voir rouge, c'est: diversité! Et pour couronner le tout: fluidité! Forcé qu'on tique.

Pourquoi encore et toujours "diversité"? Et pour ainsi dire jamais "variété"? (Le thesaurus anglais, Oxford Dictionary, ajoutant à côté de "variety": "mix", "melange", "medley" et "multiplicity", qui auraient tous fonctionné très bien ici.) Ce qui est évidemment gênant4, c'est que "diversité" tient du concept téléphoné, servi par toutes les officines d'éducation civique - mettons, j'avais pensé dire officines de redressement moral, mais cela me semblait par trop péjoratif. Et là-dessus, donc, fluidité. En matière d'aménagement urbain, on ne jure plus que par cette idée-là. La circulation automobile, cycliste, piétonne doit être fluide. Grâce aux "sites propres", bus et trams circulent de manière fluide. On ne cherche pas encore à rendre fluides5 les déplacements des moineaux, merles et mésanges, mais ça viendra.

Stop! Sens unique!

Bon. On ne va casser du sucre sur la fluidité et tout l'appareil conceptuel bureaucratique qui va avec. Il y a du pour et du contre. Le problème, c'est qu'on n'entend et ne lit que le pour. Le contre: inaudible pour ne pas dire inexistant. Lorsqu'il n'y a qu'un seul son de cloche, il y a toujours lieu de s'inquiéter.

Il n'y a pas que les mots, les concepts. Ce que je tentais de mettre en évidence dans le chapitre sur l'urbanisme dans "Que faire" est que la ville, son aménagement, est une idéologie. Une idéologie en dur, en ciment, en poteaux de signalisation, en peinturages au sol, en pavages directionnels, et ça, c'est curieux.

Autant il existe une littérature critique abondante sur les formes de propagande du discours dominant et de ses mots fétiches, autant la vaste littérature sur l'urbanisme semble muette sur cet aspect-là. Elle discute d'écologie, de ségrégation sociale, de politiques du déplacement, de préservation du patrimoine, tout ce qu'on veut, mais jamais ou presque de la dimension idéologique d'aménagements qui, presque tous, tendent à imposer des comportements (de manières d'être) chez le public ciblé, automobiliste, cycliste, piéton ou usager des transports en commun. C'est rarement mis en question, rarement soumis à la réflexion.

Dissidences aléatoires

Et quand c'est le cas, c'est tout aussi rarement le fait de celles et ceux qui d'ordinaire interviennent sur les questions d'urbanisme. Ce n'est pas sous leur plume qu'on lira sur tel aménagement territorial idiot qui fait la joie du lobby du béton: "Il est significatif que les ronds-points, dont l'injonction première est «Vous n'avez pas la priorité», aient commencé à proliférer en France en même temps que le chômage entamait une courbe exponentielle." C'était signé Gérard Mordillat, romancier et cinéaste6...

On pourrait aussi prendre Régis Debray dont les livres ne sont pas, en général, rangés à la section "architecture", "urbanisme" ou "art urbain" dans les librairies. C'est à lui pourtant qu'on doit le concept de "l'antilieu", descriptif du fait que les mêmes techniques d'intervention dans le matériel urbain sont à l'œuvre partout pour un même résultat globalisateur "interchangeable, dupliquable à volonté"7. L'homme du futur dans la ville du futur est un robot.

Et ce n'est sans doute pas un hasard si le regard du théoricien marxiste Frederic Jameson sur les effets débilitants du postmodernisme s'est formé, d'abord, par une "relecture" de l'architecture contemporaine. Tous deux, Debray et Jameson, analysent la ville en termes d'idéologie8, mais comme en passant, sans développer la question de sa fonction normative sur le comportement des habitants, qui est de leur imposer, à chaque pas, un "parcours d'intégration": à quoi? À obéir.

La prochaine fois que vous vous trouvez devant un passage clouté, prenez la diagonale aléatoire.

1Sur la mode du déboulonnage mondainement correct, l'autrice anglo-américaine Lionel Shriver a suggéré dans The Spectator (23 septembre 2017) qu'il y aurait lieu dès lors de rebaptiser New York, ainsi nommée en mémoire du duc de York, grand esclavagiste devant l'éternel. https://www.spectator.co.uk/2017/09/tear-down-statues-at-this-rate-well-have-to-rename-new-york/

2Éditions Couleur livres, 2017, sans doute encore disponible dans les bonnes librairies - ou auprès de l'auteur, 9 euros, frais d'envoi inclus, compte BE57 0639 6804 0635 avec mention Que faire & adresse où envoyer.

3TLS n°6011 du 15 juin 2018.

4Rappelons que pour ce grand décodeur de l'idéologie architectural qu'était John Ruskin (The Stones of Venice, 1853), la variété est un des traits distinctifs de l'architecture gothique, mais alors au sens d'un goût pour le perpétuel changement, pour le chatoiement protéiforme de l'univers, signe de civilisation. Autres temps...

5Ajout a posteriori: dans le dernier numéro de la revue Lava (n°5, été 2018), je trouve dans un article de Sara Salem l'expression "notions théoriques fluides". Bigre!

6Là, j'ai triché. J'ai piqué la citation de mon livre Que faire. Mordillat, à l'origine, c'était dans une tribune parue dans Le Monde diplomatique, n°742, janvier 2016.

7Régis Debray, Civilisation, 2017, Gallimard, nrf.

8Dans un long papier intitulé "Future City" publié en 2003 dans la New Left Review, Jameson évoque l'émergence d'une "control space" (espace urbain comme espace de contrôle) mais s'attache surtout à la marchandisation de l'environnement urbain par prolifération des centres commerciaux faisant de tous des marionnettes du shopping ("In the end, there will be little else for us to do but shop." - "Il ne nous restera finalement rien d'autre à faire que du lèche-vitrine".) https://newleftreview.org/II/21/fredric-jameson-future-city

 

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17 juin 2018

Back in the USSR

Films de jadis. La grande guerre patriotique, comme si c'était maintenant. C'est grâce à Larissa Chepitko.

Le nom de Larissa Chepitko, ça dit quelque chose? Il y a de fortes chances que non. Elle ne joue pas dans l'équipe de foot de la Serbie (face à la Suisse: à Kaliningad, 22 juin, 20 heures). Elle ne pousse pas à Saint-Josse-ten-Noode la liste du PS en candidate d'ouverture aux élections communales (14 octobre). Elle n'est pas assise silencieusement sur un banc en bordure d'un terrain très vague dans un roman de Peter Handke (La Baie de Personne, 1994). En fait, elle est morte et depuis un bon moment déjà, bref, elle n'est pas dans l'actu.

Je dis ça pour celles et ceux qui lisent encore des journaux (peu, me dit mon libraire) ou jettent un œil distrait au JT pour rester au fait de ce qui se passe. Je ne le dis pas pour celles et ceux qui restent des heures hypnotisés par l'écran de leur dumphone (Ⓒ) et qui ne savent donc rien de ce qui se passe hors de leur bulle.

Actu & anti-actu

Clarissa Chepitko est morte à quarante-et-un ans dans un accident de bagnole le 2 juillet 1979. Cela fera quarante ans lorsqu'on sera en 2019 mais il est fort peu probable qu'elle fasse alors l'actu sur le mode commémoratif. L'actu rétrospective aurait naturellement pu s'enclencher aussi en janvier de cette année, 2018, pour le quatre-vingtième anniversaire de sa naissance dans une petite ville d'Ukraine (URSS, à l'époque). Mon petit doigt me dit qu'aucun journal n'a saisi la fenêtre d'opportunité de cette date pour rappeler à ses lecteurs l'œuvre cinématographique puissante de cette très grande réalisatrice soviétique.

Chepitko, donc, c'est pas actu. Quoique. C'est en 2016 que Potemkine Films a sorti un double DVD avec deux de ses films. 2016, en langage journaliste, ça peut quasi être situé par un approximatif "récemment". Et puis, moi, je viens de le louer à la Médiathèque (réf. VA 1307 W002 CCD) et je viens d'en regarder un, quasi dans l'instant (un instant "récent") et si ça, c'est pas de l'actu, faudra qu'on m'explique.

Enfants du Général Hiver

Le film en question s'appelle BOCXOЖDEHИE, L'Ascension en français (c'est sous-titré) et c'est tout simplement superbe. Noir et blanc, cela va de soi. L'histoire d'un groupe de partisans (avec femmes, vieux, enfants) qui fuit la soldatesque nazie dans l'infinie vastitude du continent russe. Ils sont épuisés, ils ont faim, ils sont mal armés, ils ont froid: le Général Hiver, allié précieux pour défaire l'envahisseur n'épargne hélas pas ses propres enfants. La Russie rouge est partout blanche de neige, les arbres et buissons avec leurs bras squelettiques offrent la dérisoire protection d'un treillis dessiné à l'encre de Chine.

Parmi les combattants, deux hommes parmi les plus valides partent chercher de la nourriture. Ils vont se faire prendre. Ligotés, jetés sur un traineau, amenés dans un camp de concentration improvisé, géré par un service d'ordre mixte, milice et Wehrmacht.

Là, c'est un grand moment: l'interrogatoire par un enquêteur civil, incarnation de l'ambivalence du mal: vont-ils céder, trahir, ou résister, se taire sous la torture? On ne va pas dire. Il ne faut jamais raconter la fin. Disons juste que les dernières images se ferment sur cinq potences - parce qu'il y avait aussi une pauvre veuve, mère de trois enfants en bas d'âge, coupable de les avoir abrités, une fillette, aussi, à peine treize ans, qui s'était trouvée là où il ne fallait pas, et puis le "staroste" du coin, chef administratif de l'entité, pourquoi pas lui aussi, qui n'a pas dénoncé?

Théâtre de la cruauté

C'est d'une grande beauté. On pense à Eisenstein, à Vigo, à Lang. Dans le rôle du partisan trempé dans l'acier: Boris Plotnikov, dont le visage nimbé d'une lumière d'outre-tombe, éclatante, restera longtemps sur la rétine. Et pour incarner l'enquêteur dont le regard alterne entre douceur, inhumanité glaciale et mélancolie, Anatoli Solonitsyne, que Tarkovski avait découvert pour son Andreï Roublev (1966), acteur de la Biélorussie soviétique mort d'un cancer en 1982 à 47 ans: grand parmi les grands. Cela change de la déferlante hollywoodienne, sa propagande léchée et hygiéniste - de la mégère de bidonville à la courtisane carriériste, du clodo au voyou, du mendiant au cowboy, ils ont tous l'air d'être passés chez un coiffeur haut de gamme avant de monter sur le plateau.

Mais l'étrange et le dépaysement culturel sont ailleurs. Le film de Chepitko est de 1976 et c'est donc quelque trente ans après la Seconde Guerre mondiale qu'elle choisit de rendre à nouveau vivantes l'occupation nazie et la lutte de libération nationale. Comme si c'était hier, comme si c'était maintenant.

Dans le même temps, 1975-76, de l'autre côté du "glacis soviétique", les États-Unis quittent dans un sauve-qui-peut général Saigon, Mao tire sa révérence, Friedman reçoit le vrai-faux Prix Nobel d'économie pour services rendus au néolibéralisme triomphant et, sur les écrans, sur les étals des libraires, ce qui passe en boucle, c'est L'Aveu d'Artur London, Jaws de Spielberg, Taxi driver de Scorcese, La tentation totalitaire de Revel, La barbarie à visage humain de BHL. Entre autres. Rien n'est plus difficile que de distinguer dans l'histoire récente le significatif de l'écume. Sinon, tout de même, ce film sur les partisans, 1976... Il a du sens, un autre sens.

 

Bricabracologie

"Back in the USSR": titre d'une célèbre chanson des Beatles ouvrant l'Album Blanc (1968).

Chepitko (Shepitko en anglais): voir l'irremplaçable site non commercial IMDb, https://www.imdb.com/name/nm0791899/?ref_=nv_sr_1

La photo de l'enquêteur (Solonitsyne) vient d'IMDb.

Le film est tiré d'une nouvelle de Vasili Bykov (1924-2003). On a une photo et quelques lignes de lui ici: http://www.sovlit.net/youngwriters/

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21 mai 2018

Viva la muerte

Le rapport entre James Dean et Humphrey Bogart? Entre Jean Seberg et Laura Marx? Y sont morts, ils et elles.

Cela a commencé comme un jeu. Après avoir vu un film (DVD ou VHS emprunté à la Médiathèque), j'ai pris l'habitude de consulter, reçu en héritage d'un parent défunt, l'encyclopédie du cinéma d'Ephraim Katz, la troisième édition de 1998, The Film Encyclopedia, gros bouquin de quelque 1.500 pages édité par HarperCollins.

Est-ce parce que j'avais en main un livre d'un mort que la mort a guidé mon regard? Je laisse cela aux ethnologues.

C'est naturellement bourré de notices biographiques, ce qui donne un peu une idée de la longévité dans le monde des arts, mais aussi, bien souvent la cause du décès. Intéressant, cela. De quoi meurent-ils? Crayon et papier, je m'y suis attelé. Par jeu, j'insiste.

La route du tabac

La cause la plus fréquente? Logiquement, là, vous placez une feuille de papier devant l'écran avant de continuer à lire pour former vos propres hypothèses. C'est fait? Sinon c'est pas du jeu. Là, par exemple, on peut imaginer, vu l'ampleur des communications gouvernementales invitant à apprendre par cœur LE TABAC TUE, que le cancer des poumons, de la gorge et des bronches sort en premier. Eh bien non, ce n'est pas ça. Des quelque 300 causes de décès signalées par l'encyclopédie, les cancers (de toutes sortes) ne totalisent "que" 80 cas tandis que l'infarctus sort du lot comme le champion toutes catégories avec 108 cas. La grande faucheuse, c'est elle.

Parmi ses victimes, Gérard Philippe (à 36 ans), Romy Schneider (43 ans), Montgomery Clift (45 ans), Eisenstein (49 ans), Douglas Fairbanks (56 ans), Orson Welles (70 ans), Louise Brooks (79 ans), Cary Grant (82 ans). Elle frappe à tous les âges comme on voit. La moyenne d'âge, pour qui cela intéresse: 56 ans.

Le cancer du fumeur? 23 cas, dont quelques célébrités, Robert Taylor (à 57 ans), Humphrey Bogart (58 ans), Sammy Davis Jr (65 ans), Ingrid Bergman (67 ans) et Fernandel (68 ans). L'âge moyen est ici de 61 ans. C'est peut-être une information à ajouter sur les paquets de cigarette. (J'ai une vieille collection de publicité où les acteurs de Hollywood faisaient la réclame pour la clope: Gary Cooper pour la Chesterfield, John Wayne pour la Camel, Carol Lombard pour la Lucky Strike avec son logo 1942 de Raymond Loewy - c'était les années 30 et 40. Vieux, tout ça.)

Bon, c'est peut-être le moment de répéter qu'il ne faut voir ici qu'un petit jeu. Cela n'a rien de scientifique. Le signalement des causes de décès n'est pas systématique. L'échantillon est fragile. Parmi les cancers, il y en a 42 non autrement spécifiés, il y avait sans doute des fumeurs parmi eux. En plus, l'encyclopédie est plutôt "américano-centrique" et figurent aux abonnés absents des noms prestigieux comme Bruno Cremer, Saturnin Fabre, Marcel Herrand, Le Vigan, Suzy Prim, Noël Rocquevert, Jacques Brel ou l'inoubliable Edmond Van Daele (Robespierre dans le Napoléon d'Albert Gance, 1927). Pas scientifique mais, tout de même, des constats susceptibles de prétendre au statut du tendanciel. Je laisse cela aux bureaucrates.

Eros et Thanatos

Pour rester au rayon mal famé du tendanciel, on notera que la bagnole, ELLE TUE aussi, et pas qu'un peu. On compte 26 victimes de la route, dont la sœur Deneuve, François Dorléac (morte à 25 ans), et puis James Dean (24 ans) et Jane Mansfield, morte à 34 ans le crâne écrabouillé dans la Buick Electra qui devait la conduire à la Nouvel Orléans. L'âge moyen tombe ici à 47 ans. La bagnole préfère les faucher plutôt jeunes. La petite Janie Marèse, par exemple, elle n'est pas dans l'encyclopédie mais qui ne l'a pas vue dans La Chienne de Jean Renoir où elle est la prostituée Lulu aux côtés du minable voyou Dédé (Georges Flamant) dans une opération d'arnaque sordide avec, pour proie, un pauvre cave (Michel Simon) qui la poignardera finalement de dépit: elle n'assistera pas à la première, mourant stupidement à l'âge de 23 ans, sur la route Saint-Tropez-Fréjus, à la suite d'une embardée fatale de la grosse américaine que son partenaire Flamant venait d'acheter. À l'enterrement, Michel Simon et Raimu, entre autres, lui rendront un dernier hommage. C'est triste tout ça.

Il y a enfin le suicide. 34 cas en tout, dont celui, mystérieusement "probable", de Jean Seberg, à l'âge de 40 ans. Le cas de Max Linder est plus troublant encore: il mettra fin à ses jours en 1925 à l'âge de 41 ans après avoir... assassiné sa très jeune épouse, Ninette Peters, 20 ans à peine. Ce n'est pas du jeu. Rien à voir, donc, avec les glorieux suicides d'amoureux qui décident de partir ensemble, comme Heinrich von Kleist avec Henriette Vogel en novembre 1811 sur les rives de la Wannsee, suivis par Paul Lafargue et Laura Marx cent ans plus tard, novembre 1911, en banlieue parisienne, ou encore Stefan Zweig et Charlotte Altmann au Brésil en 1942. La mélancolie est un livre rangé dans les enfers favoris du bibliomane impénitent. Que dis-je là? Je laisse aux assistants sociaux.

Une poire pour la soif? Mentionnons encore, alors, que sur les quelque 300 causes de décès signalées, la pneumonie n'était pas en reste (14 cas), ni l'alcool (8 cas), ce qui n'est pas pour étonner dans l'atmosphère dépravée du glamour hollywoodien. (J'ai dit dépravé? Je laisse aux gardiens de la vertu.) Par contre, le train, c'est pas dangereux, un cas seulement, idem pour la moto. À éviter, par contre, la guerre (5 cas, durant la deuxième Grande), les rixes à issues fatales (5 cas) et l'avion (6 cas). La tuberculose (4 cas), on peut oublier: en recul constant grâce au Progrès (de la médecine).

Là, je laisse à d'autres: le soin de recouper, comparer, vérifier aux moyens des statistiques démographiques, cliniques, historiques, que sais-je? Après tout, pas grand chose.

Pour illustrer: Melencolia, la célèbre gravure de Dürer (1514).

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10 mai 2018

La Poste, j'y crois pas, dit son PDG

Il y a des infos qui, à force, sombrent aussitôt dans l'indifférence générale, même chez celles et ceux qui auparavant - mettons dans les années soixante, septante - auraient hurlé au scandale: trop de coups reçus entre-temps, trop de revers et de désillusions, à force de voir s'écrouler les édifices du service public et pas seulement.

Là, pourtant, il y avait matière à avaler de travers le café matinal. L'interview du PDG de La Poste, Koen Van Gerven, dans L'Écho, 7 mai 2018. Et c'est asséné sous forme de citation placée en titre d'article: "Le nombre de boîtes aux lettres va chuter". Inéluctable, dit-il. La baisse du nombre de lettres, en recul de 6,4% au dernier trimestre 2017, confère à bon nombre des 14.000 boîtes aux lettres du pays un air d'obsolescence et, pire, allume de désagréables clignotants. Peu auparavant, signalait le même L'Écho (14 mars 2018), l'entreprise publique postale avait fait piètre impression à la Bourse malgré d'excellents résultats en termes de chiffre d'affaires (+ 38% au dernier trimestre 2017), sa valeur boursière chutant de 22% - et ce, principalement, en raison de la "faiblesse des volumes affichés dans la division «courrier»", le fameux recul de 6,4% étant supérieur à celui "escompté par les analystes". À entendre Van Gerven, une baisse de 6% l'an est gérable; au-delà, dit-il, "d'autres interventions sont nécessaires". C'est que voyez-vous, à 7%, la perte de revenus grimperait à 90 millions d'euros.

Placé devant un tel "défi" pour son produit phare, le patron lambda, imagine-t-on, commencerait par retrousser ses manches. Il plancherait sur les "interventions nécessaires" à mettre en œuvre pour redresser la barre. Et puis, avec ses copains du marketing: réfléchir à comment améliorer les ventes du produit. C'est vrai ailleurs, ce n'est pas vrai à La Poste. "Il n'y a pas de formule magique pour faire face à cela", dit benoîtement Van Gerven. En réalité, il n'a de formule d'aucune sorte. La Poste, il n'y croit pas. Ça marche mal? Fatalitas! Supprimons des boîtes aux lettres.

C'est un peu comme si Carlos Ghosn, PDG du groupe Renault, pour réagir à un recul des ventes, en venait à conclure que, les bagnoles, c'est fini, faisons autre chose, en achetant par exemple une multinationale états-unienne du "e-commerce" (chocolats Godiva, etc.)1. Ou Jan Boone, PDG de la biscuiterie Lotus, idem: ça vend un peu moins, cessons toute pub, diversifions! Ils seraient virés aussi sec, comme dans toutes boîtes normales où le patron tiendrait de tels propos. Mais, La Poste, pas une boîte normale2.

Ce n'est pas là qu'on va réunir les "créatifs" pour peaufiner une campagne de pub tous azimuts pour inonder le pays de panneaux vingt mètres carrés avec des messages de type éducation populaire.

Par exemple: LES LETTRES DE CHARLES DICKENS ONT ÉTÉ RÉUNIES EN 12 VOLUMES. ET VOUS, VOTRE DERNIÈRE LETTRE, ELLE DATE DE QUAND?

Il est vrai qu'à l'époque, première moitié du 19ème siècle, à Londres, l'envoi d'une lettre coûtait deux fois rien, et que les boîtes aux lettres étaient levées jusqu'à dix fois par jour3.

Ou encore: LA CORRESPONDANCE DE MARX ET D'ENGELS TOTALISE 35 VOLUMES. LÀ-DEDANS, PAS UN SEUL SMS, PAS LE MOINDRE MAIL. DÉ-ENCLAVIEZ-VOUS ET ÉCRIVEZ UNE JOLIE LETTRE À UNE ÂME-SŒUR!

Certes, les 35 volumes, richement annotés, doivent encore être publiés, c'est en cours dans le cadre de la nouvelle édition complète des œuvres de Marx en 114 tomes4 lancée en 1975, dite MEGA2.

On verrait bien ces panneaux illustrés de belles reproductions de lithographies représentant ces auteurs mais si les créatifs insistent pour un Marx en T-shirt Guevara fumant un pétard, pourquoi pas? Dickens, alors, plutôt en "drag queen" transgenre. Faut ce qui faut.

Ah! N'oublions pas. En fin d'entretien, Van Gerven avance l'idée que, par souci d'économie, les lettres pourraient être acheminées plus lentement. Voilà qui n'a aucune importance. Du temps de Goethe, une lettre mettait facilement plusieurs jours entre deux villes, et personne, mais alors personne ne s'en trouvait malade. Goethe, pour mémoire, 50 volumes, sa correspondance...

1La similitude ici avec la multinationale US Radial rachetée par La Poste 820 millions de dollars en octobre 2017 est évidemment fortuite.

2Sur la descente aux enfers programmée de La Poste, voir l'analyse fouillée de Maxime Vancauwenberge dans les Études marxistes n°115, http://www.marx.be/fr/content/la-libéralisation-de-bpost -quels-impacts-sur-les-conditions-de-travail-et-sur-le-service-pu, publication hélas suspendue sine die en 2017 (la gauche PTB ne fonctionne manifestement plus qu'en mode 2.0).

3Selon la recension de la sélection en un volume de la correspondance, TLS n°5680 du 10 février 2012.

4Voir sur le sujet l'instructif "Ce qu'est Le Capital de Marx", Michael Heinrich, Les Éditions sociales, 2017.

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03 mai 2018

SmartCity? Cuba sí!

Question à brûle-pourpoint: à quoi ressemblerait la cité du futur, sous forme d'utopie concrète? Réponse en cinq secondes chrono: La Havane, à Cuba, cela ne fait pas un pli! Mais là, il faut bien le dire, j'ai raté une bonne occasion de mettre les points sur les "i".

C'était le 6 mars (de cette année, 2018) à la Maison du Livre à Saint-Gilles où nous étions quatre invités à imaginer des lendemains enchanteurs autour de l'Utopie de Thomas More1 pour ensuite en débattre avec le public2. Chacun de nous avions reçu un thème imposé sur lequel s'exprimer quelques minutes au pied levé, sans préparation. Moi, c'était la cité utopique du futur. Et je n'ai pas dit un mot de La Havane. Au lieu, je me suis égaré.

Masquée, la propagande

J'ai parlé de la montagne de ferraille qui encombrent les rues en les hérissant de poteaux de signalisation inutiles, de la tonne de peinture blanche traçant sur la chaussée des couloirs à la manière du parcours fléché, des feux tricolores qui partout jouent au portique de sécurité, et même de la numérotation des immeubles d'habitation en tant qu'innovation technocratique sécuritaire rendue avec le temps invisible. Mais pas un mot de La Havane.

Ce n'est qu'après coup que j'ai pensé à La Havane. Bel exemple d'esprit d'escalier. Sur le moment, m'appuyant sur quelques notes griffonnées à la hâte, j'ai cherché à indiquer quelques éléments de réflexion sur un sujet singulièrement absent du débat public: l'urbanisme, l'architecture, la planification urbaine en tant que vecteurs d'une très sournoise propagande3. Sournoise parce que cette idéologie en dur, ciment, acier et verre, est invisible, comme la plupart des carcans idéologiques, c'est pour reprendre l'expression de Noam Chomsky, "l'air qu'on respire"4. On y est tellement habitué qu'on n'y voit plus goutte.

Gramsci, lui, l'a bien vu. Dans un passage du 3e Cahiers de prison où, en 1930, il évoque les obstacles immenses auxquels se heurtera "une classe innovatrice" placée devant le "formidable ensemble de tranchées et de fortifications de la classe dominante", il nomme, parmi les éléments constitutifs de cette "structure matérielle de l'idéologie", la presse, bien sûr, mais aussi les bibliothèques, les écoles et les cercles et clubs de tous genres, en précisant ici que cette structure matérielle s'étend "jusqu'à l'architecture, jusqu'à la disposition des rues et aux noms de celles-ci."5 Le cas est assez rare pour être souligné. La planification urbaine: angle mort de la critique de l'idéologie dominante.

C'est dans la tête, stupide

Il n'est pas étonnant, dès lors, que je me sois égaré. En cherchant à suggérer par exemple que par un aménagement de couloirs de circulation qui ne laissent plus passer qu'une file de véhicules là où, auparavant, ils avançaient à trois de front, c'est à l'univers mental de l'automobiliste qu'on s'en prend, qu'on formate, qu'on dresse comme un toutou afin qu'il fasse le "beau". Bien sûr, la petite auto, la "tuture" comme dit ma petite-fille, on en a pour d'excellentes raisons plein marre dans la ville. Et quoi de plus naturel, donc, que c'est autour de la place de la voiture dans la ville que la salle a centré le débat. Là, pourtant, n'était pas la question. La question, c'est l'appareil normatif de plus en plus présent dans le paysage urbain tendant à dicter le comportement des habitants, qu'ils soient automobilistes, cyclistes ou piétons. L'angle mort dans toute sa splendeur. En fait, j'aurais mieux fait de parler de La Havane.

La Havane, sans doute, eût été plus parlant. Non que j'y sois allé, ce que je regrette, mais m'est resté en mémoire un article qui m'avait fait forte impression. C'était un billet d'humeur d'un journaliste des États-Unis qui s'était rendu là-bas et le fil rouge en était que la cité du futur, concrétisation de tous les principes d'un développement harmonieux et durable, faut pas chercher plus loin, c'est la capitale cubaine. Très peu de bagnoles. Respect du bâti historique. Absence de mobilier urbain publicitaire. Quasi aucun immeuble-tour - ces horreurs6 qui obligent des gens, des petits employés pour la plupart, à passer leur vie dans un univers carcéral.

L'ère des "antilieux"

Bon, certes, La Havane, c'est le résultat de qu'on appelait au sujet de l'ex-URSS des années vingt une économie de guerre, une économie de la pénurie. Le journaliste états-unien n'était pas loin d'applaudir: vous voulez un monde meilleur, optez alors pour une pauvreté matérielle de bon aloi. Et laissez la ville vivre libre comme l'air, que diable! (C'est extrêmement irritant, j'ai cherché comme un fou après cet article, sûr de l'avoir gardé, ne serait-ce que sous forme de note dans un des mes innombrables cahiers, mais zéro: je n'ai ni date, ni auteur, juste l'impression vague que ce devait être dans l'International Herald Tribune, il y a un paquet d'années.)

La Havane, ce n'est ni les tours du quartier nord à Bruxelles, ni les bunkers inhumains se dressant autour de sa gare du midi rénovée, ni à Liège l'ectoplasme des Guillemins qui a tué bon nombre de petits commerces environnants. Préfaçant "La Bible d'Amiens" de John Ruskin, Marcel Proust notait en 1900 à propos des cathédrales gothiques que "l'œuvre d'art est l'âme d'un temps"7. La ville, en tant qu'œuvre d'art, ne parle plus guère aujourd'hui au flâneur, elle l'enferme dans des couloirs normatifs muets. Elle est désormais, comme Régis Debray l'a bien noté, un bric-à-brac fait "d'antilieux", tous "amovibles, interchangeables et dupliquables à volonté"8.

Si j'avais parlé de La Havane, je me serais mieux fait comprendre.

 

1Publié en 1516, réédité en 2016 chez Aden avec une belle introduction de Serge Deruette, un des quatre invités - https://adeneditions.com/2016/08/26/lutopie-de-thomas-more/.

2Sur la conférence-débat, voir https://www.facebook.com/events/156107328424805/

3Sujet abordé dans un des chapitres ("urbanisme totalitaire et idéologie du béton") de mon petit livre "Que faire! - Contre l'ordre régnant", Couleur livres, 2017 - http://www.erikrydberg.net/articles/contre-lordre-régnant-que-faire-ii

4La phrase originale, visant "le système de contrôle des sociétés démocratiques", dit que celui-ci "instille la ligne directrice comme l’air qu’on respire.", in "Le lavage de cerveaux en liberté", Monde diplomatique, août 2007 - https://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/CHOMSKY/14992

5Cahiers de prison, tome 1, NRF, 1996, page 297.

6Soit dit en passant, c'est un autre sujet: l'architecture contemporaine ne saurait être dissociée des impératifs du lobby des "bétonneurs": construire uniforme au moindre coût pour un profit maximal.

7La Bible d'Amiens, 1880, traduit et préfacé par Marcel Proust, 1900, éd. 10/18, 1986, page 64.

8Civilisation, nrf Gallimard, 2017, page 107.

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