semaine 43

Tunisie : le grand espoir de la société civile

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 03 août 2019

A La Marsa, à l’heure du café sous les arbres : une grande sérénité même en période politique marquée par les funérailles du président. Photo © Gabrielle Lefèvre

Habib Guiza, secrétaire général de la CGTT et Pierre Galand, grand connaisseur des mouvements sociaux et citoyens en Belgique. Photo © Gabrielle Lefèvre

« Il était un peu le grand-père de tous les Tunisiens », commente Radhia, la trentaine, l’œil embué en voyant les drapeaux en berne. Beaucoup de femmes se massaient le long du cortège funèbre. Il est vrai que le président avait tenté d’améliorer encore leur statut et ce contre les exigences des islamistes au gouvernement.  « Certes, il a été le premier président démocratiquement élu de Tunisie, mais il n’a rien fait », soupire un syndicaliste qui s’indigne de la hausse du coût de la vie, du manque d’emplois, du désespoir des jeunes qui tentent alors le pire : rejoindre Daesh ou tenter de gagner l’Europe par la mer… Un chauffeur de taxi, lui, s’en fiche. Comme des centaines de milliers de Tunisiens qui n’y croient plus, qui ne voient qu’un grand capharnaüm politique, des centaines de partis, des milliers d’alliances qui se font et se défont au gré des intérêts des uns et des autres. Il ne votera pas. Trop occupé à survivre avec sa famille dans cette tourmente socio-économique qui le dépasse.

Donc, le président tunisien Béji Caid Essebsi est mort ce 25 juillet, victime du grand âge (92 ans) et de la tâche très difficile de conduire un pays sortant d’une dictature, celle de Zine el-Abidine Ben Ali, dans les méandres d’une transition démocratique à inventer chaque jour. Le pays est calme. Les institutions démocratiques fonctionnent, le président ad intérim a pris son poste et gère le pays jusqu’aux prochaines élections, présidentielles d’abord, législatives ensuite, le tout avant la fin de 2019. Les Tunisiens ont tellement travaillé à leur nouvelle Constitution qu’elle a servi de guide au moment du décès du président. A présent, c’est le branle-bas de combat politique, au cœur des vacances, au moment où les Tunisiens rejoignent leur famille un peu partout dans le pays.

Un "think tank" productif

Les plages bruissent des rires des enfants, des bavardages des grands-mamans enveloppées de leurs voiles, côtoyant les plus sportives en burkini et les plus délurées en bikini. Les jeunes gens et jeunes filles s’ébattent dans les vagues parfois fortes et dangereuses du littoral d’Hammamet. C’est dans cette ville que se réunit pour la 26ème fois l’Université d’été organisée par l’Association Club Mohamed Ali de la Culture Ouvrière (ACMACO), seul « think tank » économique, politique et social du monde arabe, qui invite régulièrement des délégations belges, françaises, espagnoles lors de ses travaux soutenus par la Friedrich Ebert Stiftung. ACMACO émane du deuxième syndicat tunisien, la CGTT, dont le secrétaire général est Habib Guiza, chantre infatigable du pluralisme syndical comme condition essentielle à toute démocratie. Il en a payé le prix car il a passé plus de cinq ans en prison sous la présidence de Ben Ali.

Pour comprendre l’enjeu de cette université d’été, Il faut se souvenir de la « révolution de la dignité » qui provoqua la chute de l’autoritaire président Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011. Une révolution qui fit le tour du monde car elle émanait véritablement de la population, des jeunes, des paysans, des exclus d’un système dictatorial qui bafouait les droits humains mais était privilégié par les pays européens et notamment la France. Il faut évoquer sans cesse la mort atroce du jeune vendeur de fruits et légumes Mohamed Bouazizi qui s’était immolé par le feu à Sidi Bouzid car ses marchandises avaient été confisquées par les autorités municipales. Sa faute : il n’avait pas d’autorisation officielle. C’était sa seule ressource, pour lui et sa famille. Il avait 26 ans.

Il a ainsi allumé la révolte qui allait déferler sur tout le pays, renverser une dictature, instaurer une mise à plat des instances de gouvernement, une nouvelle constitution, de nouveaux partis politiques… Tout cela de manière non-violente malgré une répression parfois féroce des autorités. Une insurrection argumentée, diffusée sur les réseaux sociaux. Une révolution donc, portée par les jeunes, par les associations, par les mouvements porteurs des espérances d’une population héritière d’Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne. L’héritage de ce révolutionnaire anticolonial est un Etat moderne, unique dans le monde arabe, où les droits des femmes sont mieux garantis, où l’éducation est développée, où le sentiment nationaliste est fort, où l’islam n’est plus la référence religieuse et culturelle unique.

Mobiliser la société civile

Mais l’objectif d’un développement économique égalitaire est raté, comme partout ailleurs dans le monde. Les forces de gauche sont divisées, la corruption économique s’est maintenue, le système est grippé. Voilà pourquoi l’ACMACO a discuté pendant trois jours du renouveau possible de la vie politique, économique et sociale par une mobilisation de la « société civile » si riche, si dense en Tunisie et qui a démontré sa force et son inventivité démocratique depuis la « révolution de la dignité ».

« Nous vivons une crise depuis les années 80 déjà », explique Habib Guiza, « il nous faut à présent changer de paradigme. Les réformes n’ont jamais été réalisées. Nous ne voulons pas d’ajustements économiques mais bien des réformes. Mais quelles sont nos capacités face à la Banque Mondiale, face à la Banque européenne de développement ? Les partis tunisiens n’ont pas d’avenir sans une nouvelle base sociale. Or, le tissu associatif est riche. Il nous faut consacrer des moyens et investir dans l’économie sociale et solidaire, souligne-t-il. »

Le philosophe et homme politique M’hamed Ali Halouani nous a décrit le « mal profond qui ronge la société tunisienne ». « Le désenchantement actuel est la conséquence de tares comme l’autoritarisme, l’hégémonie du parti unique, une démocratie de façade. La politique n’a jamais été l’expression de citoyens libres. » De plus, le parti islamiste Ennahdha est devenu hégémonique et il n’y pas d’entente entre les autres partis face à eux.  Par contre, « Le mouvement social prospère et s’autonomise ; il s’engouffre dans le champ des luttes politiques face à la déliquescence des partis, englués dans le marasme politique, économique et social. » « Nous vivons une sorte de totalitarisme soft depuis Bourguiba car le pluralisme est de façade et notre démocratie de pacotille. Le parlement est une chambre d’enregistrement de choix politiques servant les intérêts d’une économie mafieuse, des lobbies de potentats de l’économie et de la politique ainsi que le népotisme d’un système corruptif généralisé aussi bien dans la sphère publique que privée. », raconte M. Ali Halouani, désabusé mais confiant cependant en les possibilités de ce « jeune Etat qui promeut un enseignement de qualité, une politique nationaliste, une modernisation des structures sociales, un code du statut personnel qui donne à la femme un statut exceptionnel dans la région… Bref, de si beaux acquis à ne pas renier », dit-il. « La société civile est un grand vivier pour des politiques sociales, modernistes, citoyennes qui répondent aux problèmes vécus par la population », conclut le philosophe.

Un Mouvement Social Citoyen

L’ACMACO, créée il y a plus d’un quart de siècle, est un vivier d’initiatives sociales et syndicales en faveur des jeunes notamment. A présent, elle lance un appel pour une nouvelle initiative de démocratie participative sous le nom de MOSC : MOuvement Social Citoyen dont le but est d’exercer une pression continue sur la politique afin que soit réhabilité un Etat stratège qui arbitre entre le public, le privé, le tiers secteur. Il s’agit en effet de promouvoir un modèle de développement basé sur la citoyenneté, les droits sociaux, l’environnement et les ressources naturelles à protéger. Les mouvements sociaux et citoyens, les initiatives d’économie sociale ainsi que les politiciens se complètent sans confusion. Il s’agit bien d’envisager un authentique contre-pouvoir, d’élaborer un nouveau contrat social citoyen, de représenter les demandes des deux millions de jeunes au chômage ou en statuts précaires, précise Habib Guiza.

Or, l’Etat tunisien souffre du manque de moyens dans une économie libéralisée et mondialisée. Et l’Union européenne, au lieu d’aider à une véritable transition démocratique et au renforcement du tissu social entend imposer des traités de libre échange dont on sait qu’ils ne servent pas les intérêts des populations les plus pauvres mais des quelques riches possédants et entrepreneurs. Il faut donc chercher des moyens financiers dans cette société civile et dans les instances internationales qui la soutiennent, dans les entreprises qui n’ont pas oublié leur rôle de responsabilité sociale.

Les débats sur cette idée audacieuse et véritablement d’avenir ont été riches et fructueux. La proposition va être lancée parmi les mouvements sociaux et citoyens tunisiens. On verra donc si cette « alter politique » répondra aux attentes des jeunes et des exclus du développement. Un mot résume la philosophie du projet : solidarité.  Une solidarité à décliner sous toutes ses formes pour toutes les couches de la population et toutes les expressions culturelles. Bientôt, peut-être, celle-ci fleurira lors d’un « festival Solidaire » que lancerait le MOSC, s’il se concrétise.

Espoir au parfum de jasmin…

Tunisie/Wallonie/Bruxelles : 35 ans de coopération

La solidarité entre Belges et Tunisiens n’est pas un leurre ! Cela fait 35 ans que nous coopérons et cette relation s’est intensifiée depuis la révolution de 2011, explique Christian Saelens, Délégué général Wallonie-Bruxelles à Tunis. Et cela va encore s’accentuer si l’on en croit le programme de notre coopération entre 2019 et 2023 : « Cette nouvelle programmation s’étendra sur les axes stratégiques du développement durable, des droits et du renforcement de la société de demain et des politiques culturelles. En axes transversaux, l’enseignement supérieur, la recherche, et la coopération économique seront appelés à soutenir le développement des axes précités (...). »

Voilà qui répond fort bien aux attentes exprimées lors de cette université d’été de l’ACMACO. Preuve que notre coopération suit bien les tendances émergeant dans la société tunisienne.

2020 sera une année phase pour nos relations : la Tunisie assurera la présidence de la Francophonie et accueillera aussi le Congrès Mondial des professeurs de français. Pour Wallonie/Bruxelles, le projet « Tunisie en mouvement » nous permettra de découvrir ce peuple fascinant et si attachant qui nous donne un exemple d’une mutation citoyenne pacifique et créative.

 

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