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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

« Résister c’est créer, résister c’est transformer »

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 21 juin 2018

L’importance des mouvements de femme est démontré ici lors du FSM de Dakar en 2011. Photo © Gabrielle Lefèvre

Gustave Massiah, une des grandes figures de l’altermondialisme. Photo © Gabrielle Lefèvre

Résister à quoi ? A la mondialisation néolibérale par une mondialisation des solidarités, pardi ! Tel est l’engagement de très longue date pris par Gustave Massiah, une des principales chevilles ouvrières de l’altermondialisme et des Forums sociaux mondiaux. (1)

Au moment où des articles dans la presse économique nous prédisent une stagnation des politiques néolibérales et inégalitaires qui ont frappé nos sociétés (2),  un rappel de l’histoire du capitalisme nous enjoint à la prudence. Le capitalisme rebondit toujours, sourit Gus Massiah ! Il nous revient que cela se fasse dans le sens d’un meilleur partage des richesses et pour une protection de notre environnement naturel.

Gus Massiah nous égrène une petite chronologie des événements qui ont transformé le monde.

1980 à 1989. Nous entrons dans une nouvelle phase de la mondialisation qui a commencé dès la colonisation et les deux guerres mondiales. Celle du néolibéralisme qui impose une logique de domination absolue par le biais des ajustements structurels et des dettes comme outil de contrôle des Etats. « Ainsi, on ajuste chaque société au marché mondial des capitaux. Une stratégie intelligente car le capitalisme s’attaque ainsi aux compromis qui avaient été négociés dans le cadre de la décolonisation. Le mouvement altermondialiste met donc en avant les luttes contre la dette et contre l’ajustement structurel. », explique Gus Massiah.

A partir de 1989. « Là c’est spectaculaire : c’est la Chute du Mur de Berlin. C’est le capitalisme néolibéral qui consolide ses victoires car il n’y a plus d’ennemi communiste. C’est la mise en place d’un système institutionnel international du néolibéralisme (voyez les accords de Bretton Woods) avec en son centre l’Organisation Mondiale du commerce et qui vise à marginaliser l’ONU, trop liée à la décolonisation et donc à des idées progressistes voire révolutionnaires. » Dans ce système, « le droit international doit être subordonné au monde des affaires, (on y est toujours !) Cela provoque bien entendu la révolte des populations et notamment des syndicats. » C’est d’ailleurs à Madrid, il y 30 ans, dans la salle des syndicats espagnols et en présence de Vandana Shiva et de Pierre Galand que commencèrent les grandes manifestations contre l’OMC, le FMI, la BM. Qu’on se rappelle Nice, Gênes, Seattle, etc.

1999. Débute alors la troisième phase, le système n’arrive pas à s’imposer face aux résistances. Il s’agit d’un basculement pour le néolibéralisme qui s’affiche alors à Davos où s’effectue la fusion entre le monde politique et financier, à savoir les chefs d’Etat et les banquiers. Ce qui provoque la grande manifestation anti mondialisation à Seattle, la création d’Attac et le premier Forum social mondial des alternatives.

A l’OMC, le monde des affaires entend bien subordonner le droit international à celui des affaires et l’on voit les multinationales demander des contreparties aux Etats qui mettent en place des législations sociales lésant le monde des affaires.  « En novembre 1999, raconte Gus Massiah, les mouvements sociaux et altermondialistes s’installent alors à Seattle où devait se tenir une réunion de l’OMC, à côté des grands syndicats américains et européens, et avec des syndicats des pays du Sud. Avec eux, la grande alliance paysanne Via Campesina. Plus loin dans la ville, les écologistes et les grands mouvements de défense des consommateurs derrière Ralph Nader. Ailleurs encore les mouvements féministes et de solidarité internationale. Cette protestation antimondialisation a fait pression sur le président Clinton qui, voyant des électeurs lui échapper, mit fin au sommet de l’OMC. »

Une grande victoire pour les « antimondialistes » dont certains se réunissent ensuite à Paris auprès de certains journalistes du Monde Diplomatique. Là, fut inventé le premier Forum social mondial, invité à Porto Alegre au Brésil. Il y en eut beaucoup d’autres en Amérique latine, en Europe, en Afrique, en Asie.

« Les grandes caractéristiques de ces rencontres sont une culture de l’horizontalité : pas de partis politiques parmi les organisateurs, rien que des mouvements sociaux et citoyens ; une grande diversité, et notamment l’importance des mouvements de femmes et des peuples autochtones. Donc, on ne subordonne pas une lutte à une autre. », décrit Gus Massiah. Toutes les alternatives s’expriment, s’exposent. Personne n’a le droit de parler pour tout le monde, il n’y a pas de déclaration finale et unique aux Forums sociaux. Mais tout le monde peut parler à partir des Forums. « Il s’agit bien, d’une nouvelle culture politique qui imprègne les jeunes générations. Culture politique mondiale puisque cela a généré, le 15 février 2003 une manifestation mondiale contre la guerre en Irak après un appel lancé au Forum social européen de Florence. »

Ensuite, vint la crise financière de 2008, (celle des subprimes aux Etat-Unis et l’effondrement des banques véreuses), marquant une rupture dans le capitalisme et l’apogée des FSM, celui de Belem au Brésil qui réunit plus de 100.000 personnes en 2009. Deux grandes propositions furent émises, détaille Gus Massiah. « La première : il faut donner des réponses aux urgences, avec notamment la taxe sur les transactions financières, et arrêter la destruction de la nature. L’écologie se retrouve alors aux Nations Unies avec le « green new deal » et les travaux de Joseph Stiglitz et d’Amartya Sen sur les indicateurs économiques alternatifs. » (3)

« La deuxième : un projet alternatif porté par la coalition des mouvements de femmes, des paysans, des écologistes et de peuples amazoniens. Tous interpellent le Forum sur la relation entre l’espèce humaine et la nature, sur cette crise de civilisation pour laquelle il nous faut élaborer de nouveaux « communs », un « buen vivir », démocratiser la démocratie, lutter contre la pauvreté sociale… »

2011 : ce sont les « révolutions » en Tunisie, en Egypte, au Yemen, les Indignés en Espagne, au Portugal, en Grèce, au Chili, à Istanbul, les « occupy Wall Street » aux Etats-Unis. Des millions de gens se retrouvent dans les rues pour protester contre les inégalités, les discriminations, les dominations. S’y ajoute une dimension nouvelle : la lutte contre les corruptions, ces fusions des classes politiques et financières qui annulent les politiques démocratiques et provoquent méfiance et rejet du politique.

2013 : ère de la contre-révolution. On voit ainsi l’Egypte instaurer une nouvelle dictature. Comme le dit Gilbert Achkar, il y a deux contre-révolutions au Moyen Orient, celle de Sissi et celle de Daesch. Il faut éviter qu’ils s’allient mais il ne faut pas joue l’une contre l’autre !

« La jonction ne s’est pas faite entre les mouvements de 2011 et le FSM. Les jeunes générations n’ont pas la même culture politique. Ils ne délèguent pas l’action ; ils pratiquent l’ « assembléisme » car là il n’y a pas de corruption ! »  Ainsi, constate Gus Massiah, « les mobilisations pour le climat se font  parallèlement aux FSM. L’altermondialisme est divers. Et aussi : les mouvements sociaux représentent l’avenir progressiste mais certains sont aussi conservateurs voire fascisants. »

Et maintenant ? Nous vivons une nouvelle phase du néolibéralisme : austérité/autorité, déplore Gus Massiah. Des régimes dérivent vers l’autoritarisme, voyons Macron, Trump, l’Inde… Le pouvoir financier a choisi l’extrême-droite car elle a gagné la bataille de l’hégémonie culturelle : l’idéologie raciste, xénophobe, sécuritaire monte depuis les années 80 aux Etats-Unis en lien avec les incivilités et le grand banditisme ; on voit en France un Club de l’Horloge qui claironne que l’ « égalité n’est pas naturelle » et l’arrivée de migrants permet de construire une offensive idéologique basée sur le refus de l égalité et la remise en cause des droits humains.

Que faire ? « Les FSM ne suffisent plus mais ils sont encore nécessaires face aux replis nationalistes. C’est le seul espace où les mouvements discutent librement de leurs stratégies et de la dimension internationale de ces stratégies. Il nous faut donc inventer une nouvelle phase de l’altermondialisme qui ne se limite pas aux forums sociaux mondiaux », souligne Gus Massiah. « Les contre-révolutions sont longues mais elles n’annulent jamais les révolutions ! Ce qui est nouveau chemine et renaît dans quantité de résistances, de propositions, d’actions qui, pour l’instant, ne coagulent pas. Nous vivons des révolutions qui ne se limitent pas à la prise du pouvoir d’Etat. » En voici 5 :

- Les droits des femmes : des rapports millénaires entre hommes et femmes changent ce qui provoque de violentes résistances.

- La philosophie est marquée par l’écologie : c’est la fin du temps infini, la remise en cause de la science contemporaine, le développement n’a plus de sens. Il nous faut donc reformuler les paradigmes philosophiques.

- Le numérique et les biotechnologies : le langage et l’écriture en révolution et sont devenus un champ de bataille.

- Une nouvelle phase de décolonisation doit commencer : l’indépendance des Etats est différente de la libération des peuples. Le rapport Etat/Nation est celui des identités multiples.

- Le peuplement de la planète : il est en changement fondamental, les migrations s’amplifient avec les modifications climatiques non maîtrisables et cela modifie nos sociétés.

Résultat : beaucoup de violences, beaucoup de propositions capitalistes. Bref, en citant Gramsci, Gus Massiah conclut : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Il ajoute : « il nous faut construire l’émancipation des peuples. L’altermondialisme ne se limite pas aux forums sociaux mondiaux qui en sont une étape. Redynamiser la démocratie est bien le défi actuel à relever sous peine d’hégémonie de l’extrême-droite. »

1) « Résister c’est créer, résister c’est transformer » était le mot d’ordre du Forum Social Mondial de mars 2018, à Salvador de Bahia au Brésil. Gus Massiah est l’ancien président du CRID (Centre de recherche et d’information sur le développement) et est membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il a donné une conférence à Bruxelles, le 7 juin à l’invitation des Amis du Monde Diplomatique-Belgique.

2) Lire : Le procès de l’hypermondialisation, par Christian Chavagneux paru le 06/06/2018 dans Alternatives économiques. https://www.alternatives-economiques.fr/proces-de-lhypermondialisation/00084968?utm_source=emailing&utm_medium=email&utm_campaign=NL_Quotidienne%2F06062018

3) http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/fr/index.htm

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Portrait de Strijp
Bravo en TOUT. Comment obtenir cette très importante analyse par email. jjs@jjso.be

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