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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Qui tue avec le sarin ?

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 13 avril 2017

Le Croissant Rouge et le CICR évacuent 150 civils de la ligne de front à Alep. Photo © CICR

Qu’est-ce donc que ce gaz sarin utilisé récemment en Syrie malgré les interdictions les plus fortes de la communauté internationale depuis 1991 ? Il s’agit d’un des poisons les plus virulents jamais créés par l’homme, ce ravageur sans cesse performant. Au départ, il s’agit d’un pesticide mis au point par trois scientifiques allemands de IG Farben. C’est un neurotoxique, un organophosphoré qui entraîne la paralysie et, si on n’en meurt pas, provoque de graves séquelles sur le système nerveux. Ce liquide est incolore et inodore et s’évapore en gaz ce qui en fait une arme terriblement efficace lorsqu’il est vaporisé par avion : des milliers de personnes sont atteintes en même temps.  

Une belle efficacité qui en a fait l’agent neurotoxique officiel de l’OTAN en 1950. Il a été produit en abondance par les Etats-Unis et par l’URSS lors de la guerre froide. En 1991, il a été utilisé par les forces irakiennes lors d’une insurrection. Cette même année, l’ONU interdit son utilisation considérant qu’il s’agit d’une arme de destruction massive. En 1993, une convention  internationale sur l’usage des armes chimiques impose aux pays signataires de détruire tous les composants de sarin avant avril 2007.

Il n’empêche que, dix ans après, des stocks de cette arme abominable circulent et sont utilisés soit par une secte comme ce fut le cas au Japon en 1994 et en 1995, soit par des rebelles comme en 2004 lors d’un attentat en Irak, soit par des belligérants en Syrie tout récemment.

L’utilisation du sarin lors du conflit syrien est décrite en 2013 par des journalistes du Monde. Dans un des deux cas répertoriés, la contamination a eu lieu après un bombardement lancé par un hélicoptère des forces gouvernementales. L’incertitude persistait sur l’action éventuelle de rebelles concernant l’autre attaque. La Russie, elle, mettait en cause des rebelles.   http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/06/04/laurent-fabius-confirme-l-utilisation-de-gaz-sarin-en-syrie_3424140_3218.html

En août 2013, a lieu une nouvelle attaque au sarin sur la banlieue de Damas, provoquant la mort de 100 à 1300 personnes, selon les rebelles au régime.

En décembre 2015, un député turc de l’opposition dénonce la vente de composants permettant de fabriquer du gaz sarin par des Turcs à des rebelles syriens proches de l’Etat islamique. Composants d’ailleurs achetés dans divers pays européens. https://www.rt.com/news/325825-sarin-gas-syria-turkey/

Dernier et tragique épisode de cette guerre chimique : le massacre de Khan Cheikhoun en Syrie, le 4 avril, plus de 80 morts. Là aussi attribué par les Etats-Unis et leurs alliés au gouvernement syrien ; aux rebelles par la Russie.  Sans attendre une enquête, le président Trump attaque une base aérienne syrienne, faisant peu de dégâts. Deux heures après, des avions syriens décollaient pour poursuivre leurs bombardements.

Depuis, la guerre des analyses fait rage à propos de la responsabilité de l’utilisation du sarin et de l’attaque étatsunienne contre la Syrie. Les uns approuvent Trump, les autres exigent une enquête car ils estiment que des preuves nombreuses impliquent les rebelles dans l’utilisation de cette arme chimique.  Ainsi, Michel Chossudovsky, du centre d’analyse canadien Global Research, très marqué à gauche, constate que même dans la gauche américaine incarnée par Noam Chomsky, le mouvement anti-guerre est mort puisque cet intellectuel soutient la nécessité d’un changement de régime en Syrie, et donc, la thèse du président Trump. Global Research détaille les nombreuses preuves accumulées par les enquêteurs des Nations Unies sur l’utilisation du gaz sarin par les rebelles.  

http://www.globalresearch.ca/when-americas-progressives-pay-lip-service-to-imperialism-the-anti-war-movement-is-dead/5584150

En outre, le journaliste indépendant Seymour Hersch, lauréat du Prix Pulitzer, expliquait dans une de ses enquêtes (en octobre 2016) l’implication de l’ancienne secrétaire d’Etat de Obama, Hillary Clinton, dans l’envoi de sarin prélevé sur les stocks du libyen Khadafi, aux rebelles syriens. Dans une interview avec Aternet.org, Seymour Hersh précise que le rôle de Hillary Clinton à Benghazi était de «collecter les stocks d’armes des libyens et de les envoyer par la Turquie en Syrie pour une machination d’attaque au gaz sarin, que l’on ferait porter à Assad afin de «justifier» l’envahissement par les Etats-Unis de la Syrie, pareille que celle qui a permis aux Etats-Unis d’envahir la Libye pour éliminer Kadhafi.»

Pourquoi cet acharnement contre le régime de Bachar el Assad ? Les Etats-Unis veulent permettre la construction du Trans-Arabia pipeline ainsi que le Quatar-Turquie pipeline, voulus par les deux grands alliés des USA, l’Arabie Saoudite et le Quatar, afin d’exporter leur pétrole vers l’Europe via la Syrie.  http://www.strategic-culture.org/news/2016/04/28/seymour-hersh-hillary-approved-sending-libya-sarin-syrian-rebels.html

Peut-être nos gouvernements européens pourraient-ils enquêter sur les sources des produits chimiques servant à fabriquer ces armes terrifiantes et vérifier comment ils arrivent aux mains des belligérants, quels qu’ils soient.

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20131031.OBS3445/la-france-a-teste-des-armes-chimiques-pres-de-paris.html

En attendant, la guerre se poursuit et les victimes civiles sont de plus en plus nombreuses. Sacrifiées à des enjeux politiques obscurs et criminels.

Lire aussi : « Syrie: à quoi a servi le bombardement américain? », par René Backmann. Publié sur Médiapart le 10 avril 2017.

  

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