semaine 21

Le foot « décolonise » le Sahara Occidental

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 14 décembre 2021

Le 10 décembre 2021 à Las Palmas, des membres des comités de soutien au peuple sahraoui ont manifesté pour soutenir Sultana Khaya, violée et torturée par des policiers marocains. Photo © Gabrielle Lefèvre

Quand le football s’invite sur la scène politique, cela peut donner de beaux moments de joie et d’espoir pour des peuples colonisés. Nous sommes alors bien loin des pitoyables manifestations de racisme et de haine des autres qui entachent parfois nos stades…

Propriété privée du roi

Le suspense était intense lors du match Algérie – Maroc pendant la Coupe arabe, samedi 11 décembre 2021. Et pour cause : les enjeux politiques étaient majeurs. Les deux équipes étaient appréciées par les supporters en général et au même moment se déroulait la 45ème rencontre des comités européens de soutien au peuple sahraoui (EUCOCO) à Las Palmas de Gran Canaria. Il s’agissait de faire le point sur les avancées de la lutte pour le droit à l’autodétermination de la dernière colonie d’Afrique, le Sahara occidental, occupé illégalement depuis 50 ans par le Maroc, après avoir été colonisé par l’Espagne. Un territoire dont le destin ressemble à celui du « Congo belge », propriété du roi Léopold II comme le Sahara Occidental est quasi une propriété du roi du Maroc et exploité largement à son profit. L’occupation marocaine est caractérisée par le vol systématique des ressources naturelles, l’oppression constante exercée contre la population sahraouie emprisonnée dans les territoires occupés et séparée du reste des Sahraouis par un gigantesque mur de sable abondamment miné. Les Sahraouis réfugiés sont accueillis depuis 50 ans dans des campements situés en territoire algérien aux alentours de Tindouf où, pour survivre, ils dépendent de l’aide algérienne et internationale.

Une situation tragique que l’on peut comparer à celle de la Palestine dont une grande partie est occupée illégalement par Israël qui a créé un régime d’apartheid et de répression brutale des populations colonisées. Quant aux Palestiniens cantonnés à Gaza, ils sont, eux aussi, entièrement dépendants de l’aide internationale.

Or, sous la pression de l’ancien président US Donald Trump, le roi du Maroc a accepté de nouer des liens diplomatiques avec Israël en contrepartie de la reconnaissance par les Etats-Unis de la « marocanité » du Sahara Occidental. Et ce en violation de toutes les résolutions pertinentes des Nations Unies depuis des décennies. Mais on sait combien les présidents US ont tendance à négliger le multilatéralisme tant ils sont imprégnés de l’« America First » ...

Cette politique du roi marocain provoque de nombreux remous au sein de sa propre population dont une grande partie est maintenue dans un état de pauvreté à cause du sous-développement régional qui contraste avec la richesse du roi et de son entourage. Une population qui considère les Palestiniens comme des frères qui devraient être délivrés de l’occupation israélienne. De plus, le roi du Maroc porte le titre de « commandeur des croyants » et est censé exercer un rôle éminent dans la défense de la mosquée Al-Aqsa sur le mont du Temple à Jérusalem, lieu sacré pour tous les musulmans du monde. Son alliance avec Israël est donc très mal perçue par une grande partie de la population marocaine.

En novembre, des soldats marocains ont tiré sur des civils sahraouis à la frontière mauritanienne, créant ainsi une situation de guerre avec les Sahraouis protégés, eux, par les Algériens qui placent plus haut que tout, vu leur propre histoire, la lutte contre les colonialismes et pour l’indépendance des peuples. Les relations diplomatiques entre les deux Etats ont donc été rompues et la tension est palpable aux frontières.

Dans ce contexte, le match de foot de la Coupe arabe était hautement explosif et très suivi par les Sahraouis de la diaspora et surtout, par ceux qui vivent dans les territoires occupés où les Marocains ont tenté de couper les liaisons internet afin d’empêcher ces prisonniers sur leurs propres terres de suivre le match. Mais rien ne peut empêcher la diffusion d’un tel événement sur les réseaux sociaux. A l’annonce de la victoire de l’Algérie, la liesse était grande dans les territoires occupés malgré la crainte de représailles des occupants.

Cette victoire a été vue comme celle des colonisés contre les colonisateurs, comme celle du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, comme celle du multilatéralisme par rapport à une souveraineté absolue et antidémocratique.

La victoire a été aussi celle de l’esprit sportif car les deux équipes, Algériens et Marocains unis, ont brandi des drapeaux palestiniens, ce qui de la part des sportifs marocains était un geste courageux par rapport à la politique pro israélienne du roi. Les footballeurs algériens, ont aussi agité des drapeaux sahraouis, marquant ainsi leur soutien à ce petit peuple qui a eu le courage d’abandonner les armes pendant 45 ans et de faire confiance aux Nations Unies. Une confiance trahie à cause de la politique vénale des anciennes puissances colonisatrices, celle de la France en particulier et celle de l’Espagne qui n’a toujours pas pris la responsabilité de finaliser la décolonisation du Sahara Occidental.

Un soutien international

La 45ème EUCOCO fut l’occasion d’énumérer les avancées réelles de ce dossier douloureux malgré les incuries et lâchetés de l’Union européenne qui privilégie les relations commerciales avec le Maroc au mépris des règles du droit international et des règles de l’Union, rappelées ces deux dernières années par des arrêts très argumentés de la Cour de Justice Européenne qui reconnaît pleinement les droits du peuple sahraoui et son mouvement de libération le front Polisario. Quant aux Nations Unies, elles ont désigné un nouvel envoyé personnel du secrétaire général pour le Sahara Occidental, Staffan de Mistura dans les territoires occupés du Sahara Occidental, mais personne ne peut dire s’il arrivera à faire plier le Maroc et réaliser un véritable referendum d’autodétermination du peuple sahraoui. Les enjeux économiques sont tels que le roi du Maroc et ses amis français et européens n’entendent pas lâcher cette source considérable de revenus.

La bataille diplomatique est cependant relancée auprès de l’Espagne qui n’a pas apprécié le criminel geste de colère du roi du Maroc ouvrant les grilles de Ceuta à quelques milliers de demandeurs d’asile, de migrants économiques (dont de nombreux jeunes Marocains) parce que l’Espagne avait accepté l’hospitalisation du secrétaire général du Front Polisario, représentant reconnu du peuple sahraoui et gravement malade du Covid-19. Si l’Espagne, grand pays européen, reconnaissait l’Etat sahraoui, cela débloquerait cette situation absurde et meurtrière et permettrait aux Espagnols d’entretenir des relations politiques et économiques avec divers pays africains dont beaucoup reconnaissent l’Etat sahraoui.  Celui-ci siège d’ailleurs au sein de l’Union africaine… à côté du Maroc et de l’Algérie.

Si le référendum d’autodétermination n’a pas lieu au plus vite, reste alors la menace d’une guerre qui risque d’embraser toute la région, les Sahraouis ayant démontré leurs capacités de guérilla même face à une armée marocaine bien plus puissante et équipée… Mais plutôt démoralisée lorsqu’il s’agit de combattre des « frères » rebelles.

https://www.middleeasteye.net/fr/actu-et-enquetes/algerie-maroc-football-coupe-arabe-qatar-victoire-palestine-sahara-occidental

http://www.spsrasd.info/news/fr/articles/2021/12/12/36928.html

Défendre Sultana Khaya

Les femmes sahraouies sont extraordinaires de force, d’intelligence, de détermination non seulement pour défendre les droits du peuple sahraoui mais aussi leurs droits de femmes combattantes, émancipées, responsables. Elles subissent autant que les hommes la répression brutale de l’occupant marocain, les tortures, les mauvais traitements avec en plus, le viol, arme des lâches pour tenter de vaincre la détermination des populations à se battre pour leur liberté. Les plus de 200 participants provenant d’une vingtaine de pays d’Europe, d’Afrique et d’Amérique Latine à la 45ème EUCOCO ont pu entendre l’appel vibrant de Sultana Khaya à la résistance, à la foi en la lutte pour l’indépendance. Elle témoigne de la douleur et de l’humiliation infligées par des membres des forces de sécurité marocaines. Elle clame la noblesse d’un peuple qui veut qu’on respecte la liberté du choix politique de son avenir : son autodétermination. (Voir à ce sujet le rapport d’Amnesty international, ci-dessous)

https://diariodeavisos.elespanol.com/2021/10/marruecos-expulso-ayer-del-sahara-occidental-a-tres-activistas-espanolas/

https://www.amnesty.org/fr/search/Sultana%20/

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