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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Eleanor Kasrils : une histoire d’amour et de résistance

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 13 octobre 2016

C’est une histoire d’amour, d’engagement politique et d’espionnage dans le cadre de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Et une réflexion sur l’usage de la violence dans la résistance.

Rien ne prédisposait Eleanor, jeune femme, charmante, délicate, intellectuelle, née en Ecosse et vivant à Durban, à devenir une espionne, faisant preuve d’un courage exceptionnel pendant trente ans de lutte avec les militants de l’ANC (African National Congres) contre l’apartheid en Afrique du Sud. Rien si ce n’est la conscience des valeurs d’humanisme, d’égalité des êtres humains, de sens de la justice et la rencontre avec le beau Ronnie Kasrils, déjà combattant aguerri à l’ANC.

Avec lui et d’autres militants, elle apprend le métier d’espionne, sacrifiant ainsi sa vie de jeune mère de famille et de blanche tranquille dans sa caste privilégiée.

Le livre, « L’improbable espionne. Au service de la lutte anti-apartheid », a été écrit par Ronnie, après le décès de son épouse adorée, en 2009. Un hommage et une belle histoire basée sur les récits qu’Eléonore fit de son apprentissage d’espionne, de son emprisonnement, de son évasion et de leur fuite à tous deux pour échapper à la répression du régime en place.

Ronnie Kasrils, qui fut plusieurs fois ministre dans les gouvernements de l’arc-en-ciel, a présenté à Bruxelles la version en français de son livre dédié à son épouse, fort bien traduit par Yves Kengen et doté d’une introduction, écrite par Marc Schmitz, bien utile pour rappeler la longue histoire de la colonisation et de l’instauration de l’apartheid en Afrique du Sud.

Ronnie Kasrils rappela que la résistance ce sont bien évidemment des techniques et des armes mais que « la première arme c’est l’unité entre Blancs et Noirs dans la lutte populaire et la solidarité, y compris internationale. C’est cela qui a cassé l’apartheid. » « Toutes les classes et les strates de la population ont servi la cause de la lutte contre l’exploitation. » Et d’évoquer un parallèle avec la résistance en Europe au temps de l’occupation nazie : « malgré la terreur nazie, il y avait partout des résistants, c’est un phénomène universel, pensons à Lumumba au Congo, à Amilcar Cabral de Guinée-Bissau, à Steve Biko en Afrique du Sud… Tous assassinés. Pensons aux Vietnamiens qui ont battu les Etats-Unis si puissants. C’est la puissance de la cause contre les fascismes et contre le racisme qui l’emporte. »

Un combat qui ne se termine pas car, poursuit Ronnie Kasrils, « il ne suffit pas d’avoir le pouvoir politique si le grand business, les firmes multinationales, les propriétaires terriens pillent les ressources naturelles, les mines, les terres de nos pays. La population perd ces richesses car les politiques ne sont pas capables de résister au néo-colonialisme même si, en Afrique du Sud, nous disposons de syndicats importants et d’un parti communiste. »

Ronnie Kasrils, qui fut ministre avec Mandela, évoqua les négociations et concessions, d’ailleurs acceptées par l’ANC, que le président a du faire afin d’éviter une sanglante guerre civile, notamment dans la gestion du changement économique. « De nos jours, les jeunes générations et notamment les femmes souffrent de cette économie néolibérale modelée par le Consensus de Washington. ».

Faut-il utiliser la violence pour obtenir un changement ? « Il n’y a pas de possibilité de changement sans résistance armée, mais il s’agit de la violence nécessaire, reconnue par les Nations Unies et les Conventions de Genève, il s’agit d’une méthode ultime pour lutter contre le fascisme et le racisme. » 

« Il y a en réalité une grande variété de résistances : la musique, la culture en font partie, la communauté indienne, influencée par Gandhi pratiquait la résistance pacifique. Tout cela influença l’ANC qui s’inspira beaucoup de la résistance vietnamienne : organiser et mobiliser des masses populaires, des campagnes de désobéissances civiles, c’est la politique qui est la priorité de la résistance. Les actions armées ne servent qu’à renforcer cette action politique. »

« Il nous faut analyser les expériences du passé pour envisager l’usage de la violence maintenant. Voyez ce qui se passe en Irak, en Syrie, en Palestine. Ce livre aide à réfléchir à cela : comment créer une vie meilleure dans le monde entier en luttant contre l’hégémonie étatsunienne, pour l’indépendance et le contrôle de l’économie ? »

Une Belge dans la lutte armée

Pour illustrer l’actualité des luttes, des résistances et l’usage des armes, le témoignage d’Hélène Pastoors, qui, dès 1981, fit partie de la résistance armée, était éclairant.  Cette africaniste belge que rien ne prédisposait à devenir une espionne, comme ce fut le cas d’Eleanor, s’indigna lorsqu’aux Etats-Unis elle a été confrontée à la guerre au Vietnam et aux injustices vécues par les Noirs américains. Présente au Congo sous la dictature de Mobutu, elle rencontra la révolte d’étudiants et commença des activités clandestines pour les aider. Tombée malade au Mozambique, elle fut transférée pour être soignée en Afrique du Sud et là, ce fut le choc de constater la vie de ces « Blancs dans leur aquarium » et les Noirs asservis, méprisés. Elle fut contactée par l’ANC et recrutée pour la lutte armée. Non violente elle ne souhaitait pas ce type de lutte mais elle s’est rendue utile dans la reconnaissance de cibles à savoir les ponts ferroviaires servant à l’exportation de charbon et les installations d’importation de pétrole, des cibles légitimes car cela tombait sous le coup de l’embargo décidé par les Nations Unies.

Elle opérait avec Ronnie Kasrils, spécialiste du travail clandestin, dans cette armée bien organisée en différents départements. Les Blancs y étaient appréciés puisqu’ils passaient plus facilement les contrôles. Elle cherchait aussi toutes les informations utiles dans les médias et ailleurs, elle assurait des liaisons entre unités opérationnelles, des communications et puis, un jour, l’erreur. Arrêtée, elle fut condamnée pour haute trahison et passa dix ans en prison. Grâce à la solidarité des mouvements anti-apartheid en Belgique et le travail de quelques diplomates belges elle fut libérée peu avant Nelson Mandela. « Car, déjà, les choses bougeaient ».

Elle souligne la diversité de l’ANC : « des gens religieux côtoyaient des communistes, des athées, des libéraux, des socio-démocrates. Cela en faisait des débats ! Mais tous savaient où aller. Il s’agissait d’un véritable mouvement populaire, au-delà des différences. »  Au milieu de tout cela, « Eleanor était magnifique, calme, discrète, une femme de la clandestinité, par excellence ! »

Hélène Pastoors souligne cependant : « les Belges n’ont pas compris la profondeur du racisme du régime d’apartheid. Ils doivent regarder en face le racisme et le colonialisme qui dominent aujourd’hui encore dans notre propre mentalité. Voyez aussi ce qui se passe aux Etats-Unis entre Blancs et Noirs ! »
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Infos pratiques : Ronnie Kasrils. « L’improbable espionne. Au service de la lutte anti-apartheid ». Octobre 2016. Editions GRIP/Mardaga.

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