semaine 44

Le congélateur

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 26 août 2020

© Serge Goldwicht

Il s’est endormi tout de suite. Pas étonnant avec les nombreux médicaments dont on gave les vieux dans la maison de retraite : antidépresseurs, calmants et anti douleurs.

- C’est pour votre bien, lui dit-on. Comme s’il était idiot et qu’il n’avait pas compris qu’à nonante cinq ans il est au bout du parcours. Il vient à peine de fermer les yeux et voilà qu’il rêve qu’il descend l’escalier qui mène à la cave de sa maison. Dans la cave principale, l’attend un congélateur acheté il y a quelques années qu’il a installé lui-même. C’est dans ce congélateur qu’il cache ses souvenirs pour tenir jusqu’à sa mort. Une espèce de compte d’épargne nostalgique pour ses vieux jours. L’appareil est verrouillé par un cadenas dont il est le seul à posséder la clef. Il l’ouvre. A l’intérieur, se trouvent des centaines de souvenirs congelés et emballés sous vide sur lesquels il a écrit une date. Les dates, mauvaise idée parce qu’à son âge les dates ne lui parlent plus Il aurait dû donner un titre à chaque souvenir : Rencontre, sexe 1, sexe 2,sexe 3 sexe 55, Rupture 1, Rupture 2. Naissance 1, Naissance 2et 3. Disparition, plaisir, décès, douleur et joie. Il s’empare d’un souvenir au hasard et le place dans le micro-onde pour le décongeler. Pas de chance, c’est un souvenir douloureux. Pourquoi revivrait-il deux fois les chagrins de sa vie ? Une fois suffit à son malheur. Il en choisit un autre au hasard, un souvenir heureux cette fois, la rencontre d’une femme après le concert de The Clash à l’Ancienne Belgique Et cette musique qu’il adore mais qu’il connait par cœur. C’est émouvant mais ennuyeux. Pourquoi regarder plusieurs fois un film dont on connait la fin ? Evidemment qu’ il était plus jeune, plus beau, plus drôle, plus intelligent, plus fin et rapide dans sa réflexion et dans ses réparties. C’est un souvenir heureux mais ennuyeux à crever. Il comprend que ce compte d’épargne de souvenirs qu’il a conservé soigneusement ne lui servira à rien. Un double emploi sans intérêt. La vie est ailleurs. Dans son rêve, il verrouille le congélateur et jette la clef. Ce congélateur, il ne l’ouvrira plus. La nostalgie est terriblement ennuyeuse. Ce congélateur de souvenirs était une mauvaise idée. Une idée de vieil homme.

Au matin, dans les couloirs de l’établissement, c’est la panique et le branle-bas de combat. Le 153 a disparu ! Il a quitté sa chambre en enjambant la fenêtre pendant la nuit !

  • Disparu le 153 ! Mais je croyais qu’il était mourant !
  • Tout le monde est mourant ici, d’une manière ou d’une autre.

Le conducteur qui le prit en stop ne marqua aucun étonnement devant ce vieillard en pyjama qui marchait avec une valise sur une route en pleine nuit et ne posa aucune question en le déposant devant un hôtel à Ostende. Le vieil homme ne reconnut pas la réception de l’hôtel mais l’hôtel situé en face du port de plaisance ne le reconnut pas non plus. Tout change. A l’aube, il régla sa nuit d’hôtel et se dirigea vers le port de plaisance. Le port était désert et le ciel mauve. En forçant une serrure en mauvais état, le vieil homme s’introduisit dans la cabine d’un voilier de douze mètres. Sous le tableau de bord, il perdit beaucoup de temps à trouver les fils électriques et à les connecter ensemble. Il se rendait bien compte que s’il avait été jeune, noir ou maghrébin, on se serait montré plus soupçonneux à son égard mais voilà, il est vieux et blanc. Les fils électriques connectés, il mit le moteur en marche pour sortir du port. Des marins qui travaillaient sur les ponts et le quai saluèrent le vieillard en pyjama.

Le voilier était facile à manœuvrer et il sortit du port sans encombre. En haute mer, il déploya les voiles. Il se rendait bien compte que quitter la maison de retraite et s’embarquer sur ce voilier était une vaine tentative de s’éloigner de la mort qui lui colle aux semelles comme de la boue

- Essuie toi toujours les pieds sur le paillasson lui avait répété sa mère quand il était enfant mais aucun paillasson n’était visible sur ce bateau. En embarquant, il n’avait pas pris le temps de consulter les sites météorologiques. Un grain se prépare là-bas, vers l’ouest. Le vent gonfle les voiles. Les mains sur le gouvernail, il était prêt à affronter des moments difficiles: la tempête, des vents violents, le naufrage peut-être mais la vie est beaucoup plus passionnante que piocher dans le congélateur.

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