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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

L'abcès coréen

Les indignés par GL, le 14 avril 2017

Le drapeau de la Corée du Nord

Paul Delmotte, professeur de politique internationale, retraité de l'IHECS, analyse ici les véritables motifs des mobilisations occidentale contre la Corée du Nord.

Les derniers tirs de missiles nord-coréens, le 12 février et le 6 mars, ont comme d'habitude suscité les propos indignés des grands de ce monde... allègrement repris par les principaux médias. Peu se donnent toutefois la peine d'examiner l'enchaînement des actes et des propos, exercice qui s'avérerait pourtant salutaire. La couverture des événements en Corée nous semble en effet émaillée de "péchés d'omission".

Le 9 mars dernier, on lisait dans un éditorial du journal français Le Monde que les États-Unis avaient "réagi" (sic) aux tirs de missiles nord-coréens en accélérant, dans la nuit de lundi à mardi 5 et 6 mars, le déploiement en Corée du Sud du THAAD, le Terminal High Altitude Area Defense, un système américain associant radars de détection et missiles.

 Or, la veille, 8 mars, ce même journal écrivait que cette décision d'accélération avait été prise avant les tirs et était probablement liée au calendrier politique sud-coréen. En effet, chose faite depuis le 10 mars, la destitution de la présidente sud-coréenne, Mme Park, doit mener à des présidentielles en mai. Or, M. Moon Jae-in, leader du Parti démocrate (opposition) et favori des sondages, est présenté comme "réservé" sur l'installation du THAAD.

Pour rappel, c'est en juillet dernier que Washington avait décidé de déployer son système antibalistique en territoire sud-coréen. "À la demande", bien sûr, de Séoul et en vue de "protéger" son allié des menaces nord-coréennes. Or, tant la Chine que la Russie ont dénoncé le déploiement du système, dont la portée est de 2000 km. Serait-ce à tort?

Abcès de fixation

L'éminent géostratège américain Zbigniew Brzezinski, dit Zbig par ses proches, estimait voici vingt  ans[1] que l'hégémonie des États-Unis sur l'"l'échiquier central" eurasien reposait sur le contrôle de deux "points d'appui": à l'Ouest, l'Europe "atlantique" qui va s'élargissant depuis l'effondrement de l'URSS; à l'Est, la présence américaine au Japon et en Corée du Sud.

Confrontons à cela ce qu'écrivait en avril 2003 le journal sud-coréen dit de "centre-gauche" Hankyoreh 21[2]: "l'effondrement du régime de Pyongyang ou la réunification ne constituent pas des objectifs suffisamment intéressants pour les Américains, qui ont au contraire besoin de prétextes pour maintenir leurs troupes en Corée du Sud et au Japon". Par ailleurs, "la première préoccupation des Américains en Asie du Nord-est est de freiner un éventuel expansionnisme chinois". Citant un professeur de l’Université catholique de Séoul, Hankyoreh 21 ajoutait: "les missiles nord-coréens leur servent [aux Américains] d’argument pour justifier la mise en place de leur système de défense antimissile. Mais il est évident que la véritable cible est la Chine. En somme, pour mettre en place leur projet tout en faisant l’économie d’une confrontation avec les Chinois, ils ont besoin de se dire menacés par la Corée du Nord. C’est précisément ce qui fait penser que la crise […] ne se résoudra pas facilement".

Faisons donc l'hypothèse que, dans l'objectif de perpétuer cette suprématie des États-Unis, "l'entretien de la menace" nord-coréenne s'avère essentiel au maintien d'un statu quo dans la péninsule et de la conservation du "bouclier" sud-coréen face à la Chine. En effet, qui niera que la première préoccupation des Américains dans la région est  la montée en puissance de Pékin? Ce qu'a confirmé, depuis, la réorientation stratégique vers l'Asie-Pacifique - le "pivot asiatique" - que B. Obama a imprimée à la politique extérieure étasunienne.

Par ailleurs, rappelle Zbig, dans le jeu régional que mène Washington avec Tokyo et Séoul et face à Pékin, le "bouclier" sud-coréen permet aussi de dissuader le Japon de chercher à devenir une puissance militaire autonome et, partant, de s'ériger en rival potentiel dans l'Asie-Pacifique. Et, secundo, de soulager, grâce au contingent US stationné en Corée du Sud (près de 29.000 hommes) l'archipel d'une présence militaire US (47.000 hommes) qui s'avère, notamment à Okinawa, une source permanente de tensions avec la population nippone.

Un cauchemar triangulaire

Poursuivons le raisonnement de Zbig: l'ultime conséquence d'une réunification de la péninsule serait en effet de voir Washington progressivement évincé de son "point d'appui" oriental sur l'échiquier eurasien. Car une telle réunification "bouleverserait le rôle des États-Unis en Extrême-Orient et, partant, celui du Japon." Menée sous l'égide de Séoul, elle rendrait sans doute un maintien de forces américaines dans une Corée réunifiée inacceptable pour la Chine, le "tampon" nord-coréen ayant disparu. Par ailleurs, une Corée réunifiée et ne nécessitant plus la présence de troupes US risquerait de déclencher une série de réactions en chaîne remettant en cause les rapports de force et les équilibres régionaux et mondiaux. Dans un premier temps, poursuit Zbig, cette Corée réunifiée adopterait très probablement une sorte de neutralité entre le Japon et la Chine. Mais, à terme et du fait du sentiment antijaponais des Coréens, celle-ci risquerait de se laisser happer dans la sphère chinoise. Business aidant: la valeur de la Corée du Sud sur l’échiquier est-asiatique, note Zbig, "augmente au fur et à mesure de sa croissance économique et la contrôler devient de plus en plus précieux". Et pour le Japon, la question se poserait alors de savoir s'il souhaite demeurer la seule base du pouvoir américain en Asie... Un retrait US de Corée annoncerait donc aussi un retrait du Japon. Et engendrerait un réarmement rapide de ce dernier.

Et, tout comme pour son "point d'appui" atlantique, une telle éviction des États-Unis de leur emprise sur le continent eurasien aboutirait à les priver de leur hégémonie sur le monde.

La Corée semble ainsi vouée au statut d'"abcès de fixation"...

Péchés d'omission

Ne serait-ce pas plutôt dans un tel cadre qu'il conviendrait de replacer l'éternel "vaudeville" médiatique qui voit les "provocations" nord-coréennes succéder aux "ripostes" américano-coréo-japonaises?

Il ne s'agit certes pas ici de dédouaner le régime de Pyongyang, effectivement haïssable. Mais de rappeler que la nature dudit régime est loin de constituer l'essentiel du problème. Un régime, soit dit en passant, qu'à lire les meilleurs spécialistes[3] - l'on ne peut qualifier de "communiste" que par ignorance ou intention propagandiste.

L'essentiel ne serait-il pas, plutôt, de resituer les péripéties du feuilleton coréen dans ce contexte géopolitique global, de les replacer dans un ordre chronologique, de le dégager d'interprétations idéologiques aussi douteuses que datées et, enfin, d'insister sur l'importance de faits bien plus éclairants, mais quasiment omis le plus souvent de notre information?   

Nous ne pouvons à l'évidence retracer ici les différentes épisodes de crise qui ont émaillé la péninsule[4] Nos médias pourraient cependant mois se focaliser sur des essais balistiques qui ont surtout pour fonction de rappeler l'existence et les desiderata de la Corée du Nord à la "communauté internationale". Ils pourraient faire moins de cas des déclarations belliqueuses récurrentes de part et d'autre de la zone démilitarisée et moins nous gargariser de la moindre pitrerie d'un Kim Jong-un.

Et mieux nous informer des menaces, réelles ou brandies, qui guettent "le dernier bastion du stalinisme": asphyxie économique et financière via e. a. des embargos bancaires, "arme alimentaire" utilisée contre une RPDC dont on se complait à rappeler les périodes de famine, manœuvres militaires américano-sud-coréennes dotées de moyens croissants et dont les scénarios s'inspirent systématiquement de plans d'invasion d'une Corée du Nord avec laquelle Washington se refuse à envisager un traité de paix depuis... 1953!

Peut-être les troubles que vient de connaître la Corée du Sud nuanceront-ils quelque peu nos opinions quant aux "bons" et aux "méchants" aux prises dans la péninsule? Peut-être le magnifique mouvement de protestation qui a animé Séoul  et mené à la destitution de Madame Park Heun-gye aidera-t-il à faire comprendre que la déchirure coréenne qui perdure depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, a également pour moteur, au Sud, une camarilla de politiciens volontiers corrompus et inféodés aux chaebols, ces magnats de l'économie sud-coréenne issus de la collaboration avec le colonialisme japonais puis de la dictature militaire brutale qui a sévi à Séoul jusqu'en 1988.



[1] Zbigniew Brzezinski, Le Grand Echiquier. L’Amérique et le reste du monde, Hachette, coll. Pluriel, 1997

[2] Courrier International, 17-23 avril 2003. Hankyoreh signifie "Une seule nation"

[3] Bruce Cumings, The  Korean War: a History, Modern Library, 2010 - Patrick Maurus, La Corée dans ses fables, Actes Sud, 2010 - Brian R.Myers, La race des purs - Philippe Pons est le spécialiste de la Corée au journal Le Monde

[4] En 1994, en 1998-1999, en 2002-2003, en 2010, en 2012-2013 puis, à nouveau en

 

 

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