semaine 44

Premiers baisers

Le Chant la vie par Serge Noël, le 24 juin 2016

Photo © Jean-Frédéric Hanssens

nids d’oiseaux perdus dans les amandiers

que n’ai-je d’amour plus souvent mendié

de mes mains absurdes naissent les rêveurs

et la nuit s’éteint quand il est neuf heures

ici tant d’étoiles se sont donné

rendez-vous pour boire le vin des baisers

sur les lèvres nues abandonnées

lèvres des enfants âmes arasées

ô nuits sans alcool que d’ivresses lentes

j’ai connues depuis l’âge de rêver

ô nuits où la vie soudain est absente

mon corps est un puits à l’eau bien lavé

sur les champs là-bas les nuages burent

le sang âcre des aubes disparues

par-delà le temps par-dessus les murs

j’ai couru chantant au milieu des rues

et nous aurons eu tant d’espoirs nouveaux

nous aurons aimé tant d’amants ailés

parmi les forêts le long des ruisseaux

dans les granges où brûlent nos amours hâlés

je ne me souviens plus de son prénom

il avait des yeux de braise et de sang

sa peau avait la pâleur du démon

j’ai aimé me perdre en ses mots absents

nous étions à l’âge des premiers frissons

la campagne était rouge et jaune d’or

je revois encore dans le frais cresson

son corps étendu qui pleure et s’endort

il était métis et je me suis tu

quand il a quitté notre rive tendre

tant de mots sont morts dans la nuit tendue

que pouvais-je encore sinon que l’attendre

c’était à l’été des oiseaux qui dansent

mon premier amant dans le train du soir

mon premier amour de plomb d’encre dense

j’ai prié cent fois à son reposoir

plus tard j’ai revu cet enfant éclair

il avait perdu son visage clair

et je me souviens de ses mains d’eau brune

et je me souviens de son corps de lune

j’ai cherché souvent dans d’autres ivresses

sur d’autres figures les traits les caresses

les regards rougis de mon bel amant

sa douce prunelle faite de tendresse

et sa bouche sombre ainsi que sarment

j’ai bu jusqu’aux heures blanches et livides

les vins du regret et les grands lits vides

ont fait de moi ce pauvre homme égaré

dans la nuit revient la chanson humide

des premiers baisers des cœurs refermés

de ma chair j’aurai extrait quelques vers

comme ces cailloux venus de la terre

voilà qu’on les taille voilà qu’apparaît

la lumière bleue diamantifère

dans quoi se mirer et se perdre après

après les chemins sinueux des songes

après les serments qui semblaient mensonge

et nous aurons dit dans un souffle noir

les mots qu’en aveu le jour qui s’allonge

change en flammes sèches dans l’ombre du soir

souvent je nous vois dans la paille chaude

le bruit des feuillages au dehors qui rôde

je nous vois tremblants de désir et d’ambre

et nos mains nouées dans les nuées hautes

sous le ciel blanc qui nous servait de chambre

je suis hanté par le visage nu

des années plus tard de l’enfant revu

défait calciné ravagé meurtri

son visage mort ouvert comme un cri

ses mains intactes et ses yeux ingénus

sur la route un jour nous aurions pu vivre

si la vie n’était cette putain ivre

cette vieille ordure toujours qui sépare

les amants heureux comme dans les livres

et qui se déchirent sur le quai des gares

je porte dans moi depuis tout ce temps

le bleu souvenir de notre rencontre

comme une migraine un vieux mal de dent

comme une heure glacée au cadran des montres

comme un homme seul toujours qui attend

nous qui marchions sur les traces du vent

enfants comme mûres tôt cueillis les doigts

teints de rouge sang enfants beaux enfants

je sais depuis lors ce que je te dois

je le sais j’en rêve souvent si souvent

dans la nuit quand vient l’heure de sombrer

les yeux clos malgré l’aube claire je fouille

dans mes souvenirs à la fenêtre et

je nous vois frémir la main sur les couilles

le corps exultant le cœur descellé

c’est ainsi qu’est née l’intime légende

des garçons amants qui se sont perdus

dans la nuit quand vient l’heure de se pendre

aux étoiles pâles aux étoiles tendres

j’entre dans moi-même j’en ressors pour rendre

au premier amour de ma vie son dû

Bruxelles, 19 mai 2016

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