semaine 38

Non, ce n'est pas la faute à 68!

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 25 avril 2019

photo © Laurent Berger

Il est bien dommage qu’on ait retenu de 68 que ses aspects spectaculaires, ses slogans faciles, son hédonisme nivelé, ses anciens leaders convertis au néolibéralisme et à la publicité. Il y avait autre chose qui bien sûr a été oublié, il y avait des exigences, des sollicitations, un appel à l’imagination , un appel aux transgressions intelligentes.

Il existe deux autorités, celle que 68 a remis en cause: la tyrannique, l’arbitraire, celle qui abuse, qui n’explique pas, celle qui dit que c’est impossible, celle qui prétend que nous ne pouvons pas changer la réalité, alors que la réalité est bien ce que nous imaginons. Cette autorité fut justement critiquée avec raison et c’est bien ainsi. L’autorité positive, celle qui a ma faveur, est celle qui permet à l’homme d’être l’auteur de quelque chose qui est nouveau. Celui qui a alors autorité est reconnu comme l’auteur d’un changement. Celui qui est l’auteur d’une expérience. Auteur qui peut dire non pour mieux dire oui à une autre dimension qui doit bien exister quelque part mais qui n'a pas encore été découverte. 

Ainsi, un professeur qui a autorité sur ses élèves n’a pas nécessairement le respect de ceux-ci. Celui qui inspire la crainte par la sauvegarde d’une réputation qui se base sur une autorité forte peut entendre ses élèves rire derrière son dos. Celui qui a le silence total en classe n’est donc pas nécessairement respecté, apprécié. Personnellement, je préfère le respect à l’autorité. Le respect se gagne avec le temps, avec l’expérience. Mai 68 n’ a pas remis en cause l’autorité positive qui passe par le respect. Certaines pensées ont été réduites aux slogans. Il est interdit d’interdire est un slogan qui n’explique rien, qui ne dit rien. Il est interdit d’interdire à ceux qui veulent changer les choses, d’espérer autre chose , de deviner un autre monde, de ne pas se soumettre aux prétendues vertus de la logique. Voilà comment il serait intéressant d’envisager ce slogan. Demander l’impossible signifie qu’en changeant de perspective, de point de vue, de perception du monde; cela peut devenir possible. L’ école me semble le lieu de cette ébauche du tout est possible, intelligent et non pas une pédagogie qui attaque les cerveaux par la reproduction d’une limitation du possible, qui maintient la routine, qui présente des idées toutes faites afin d’assurer la loi de la logique, du chiffre, de la reproduction, celle qui invite à répéter les dogmes, celle qui s’inscrit dans les rouages économiques, celle qui est imposée au nom de l’intérêt social, mais celle qui favorise l’intelligence de la sensibilité et de l’imagination intérieure, car des gens très bien éduqués peuvent se conduire comme des brutes. Mai 68 où la vie anarchiste désirait la mise en valeur de l’intelligence sensible que j’oppose à l’intelligence logique tellement mise en valeur dans notre système scolaire! L’éducateur anarchiste serait le libérateur de l’individu, il ne s’adresse pas au nom d’une institution qui vient du haut mais agit selon sa sensibilité personnelle en s’opposant aux tyrannies grégaires. 

Le laxisme provient-il vraiment de la philosophie initiale de 68? Ne provient-il pas plutôt de notre néolibéralisme qui prône le laisser faire, le faire contre l’être, le relativisme excessif, la négociation perpétuelle de tout et n’importe quoi? C’est bien le néolibéralisme qui produit la dérégulation, la dépression, l’instabilité. Or c’est quand tout devient possible de façon arbitraire qu’on entre dans une société totalitaire. Cette logique actuelle cache son jeu, cache sa barbarie, cache son irrationnel, ses injonctions paradoxales, sa bureaucratie répressive, son mépris envers la singularité, la personnalité. Cette logique appauvrit l'imaginaire, elle tue notre monde et empêche la naissance d'autres mondes.

L’école, cet espace singulier se trouve désacralisé par l’irruption de la consommation et de la pensée de logique de l'utilitaire. Les dérives pernicieuses de la société du spectacle rongent l’autonomie de l'enseignant. Son rôle est devenu relatif. Dans cet univers où tout se vaut, pourquoi le professeur serait-il encore attaché à certaines valeurs qu'il pensait nécessaires? Pourquoi s'évertue-t-il à affirmer que la pensée sensible est intéressante? Pourquoi le professeur d'histoire insisterait-il sur les événements qui ont contribué au progrès de l'humanité? Le gommage de la présentation de projets de société bouche les horizons du possible. Il n'est pas étonnant que des adolescents soient si désabusés et attachés à leur téléphone portable! A défaut d’un sens réellement nouveau, les jeunes désappointés se raccrochent à ce qu’ils peuvent. A la violence du système de la compétition, ils répondent souvent par une violence extrême. La réponse religieuse d’un côté et la réponse violente de l’autre s’exprimeraient à cause de ce que des commentaires répétés appellent le manque de repères, la déstructuration de la famille. Ainsi, il est de bon ton de s’en prendre à Mai 68 qui serait devenu entièrement responsable d’un laxisme observé. Comme si Mai 68 pouvait de résumer à une seule tendance. Sous prétexte de ce laxisme déploré parfois à juste titre, allons-nous renier la libération que fut cette révolution? Mai 68, ce n’est pas simplement le droit de jouir, c’est aussi la manifestation de la volonté de l’esprit critique. En outre, il ne fallait pas trop prendre au sérieux un slogan qui était de l’ordre de la farce: « Il est interdit d’interdire ». Néanmoins, il faudra toujours se méfier de la pensée du slogan qui semble devenir présente partout. La pensée du raccourci, facile, direct. Plus besoin alors d’argumenter, de mener une réflexion qui pèse le pour et le contre. Il est curieux de constater que ceux qui revendiquent les libertés utilisent un langage militaire et sectaire. 

Le professeur humaniste révèle une fonction initiale qui est d’aider l’autre à se libérer, à développer son esprit critique. L’adulte, qui vient en aide aux jeunes, est agressé par ces derniers qui ne reconnaissent plus son désir de les ouvrir à une vie ouverte, réelle et non virtuelle, imaginaire et non fabriquée. La violence à l’école est souvent traitée comme un simple fait divers. Un fait de plus à ajouter dans un catalogue convenu qui n’appelle pas à la réflexion par rapport aux déviances nouvelles qui se présentent et qui se généralisent. La violence est souvent perçue comme un événement qui ne serait que particulier, momentané, provisoire. L'enseignant ressent l'agressivité de ses élèves pressés, ingrats. Il peut induire que cette agressivité traduit une dégradation du climat social. L’école devient le lieu où les jeunes s’expriment à défaut d’autres lieux. La violence n’est jamais spontanée, elle est à tort considérée comme innée, elle présente au contraire une histoire. Tant de personnes accumulent des frustrations qu’elles deviennent invivables. Par défaut d’exemples positifs qui font sens, la violence est la réaction négative qui se manifeste. A quoi bon prêcher une morale qui ne peut plus se fonder sur des actes concrets qui font sens ? A quoi bon si nous avons perdu le goût de l'avenir? 

La violence peut prendre en apparence une forme gratuite, spontanée, incompréhensible. Cependant, elle manifeste  une forme d’expression unique à défaut d’autres moyens d’expression plus intelligents qui ne sont plus transmis. Elle semble se produire brusquement alors qu’elle se déclare à cause des carences et des mécanisations qui contribuent à la déshumanisation de notre environnement. La violence signale les dégradations antérieures de la cohésion sociale. Alors nous devrions interdire de détruire l'imaginaire, car en nous rendant plus sensibles, nous pourrions éviter de sombrer dans la barbarie. Les barbares peuvent très bien être bien éduqués. Le rendement des camps de la mort s'appuyait sur l'éducation à la logique. L'usage monolythique de la raison, de la logique limite la vie, ce que les romantiques avaient déjà compris. 

La véritable éducation est la libération complète de l'individu qui est sans cesse en mouvement, celle qui combat l'esprit de suite. S'arracher du comportement du voisin. D'un irrationnel qui est appauvri surgit des ténébres dangereuses. D'un irrationnel transfiguré peut naitre la lumière. La lumière devrait révéler l'alchimie de la raison et de la sensibilité. 

 
 
 
 
 

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