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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Laxisme contre liberté. Spectacle contre apprentissage

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 19 avril 2017

Manipuler très gentiment. Photo © Laurent Berger.

Nous vivons dans une société du spectacle prévue par Guy Debord. Le spectacle est un instrument d’unification au détriment de la réalité et du sens critique. Le spectacle est bien devenu la forme dominante. Il est la cause de notre passivité moderne. En tant que professeur, je désire que les élèves soient en pensée et en action. L’obligation de se divertir accompagne la pensée magique. Il semble de plus en plus difficile pour les jeunes consommateurs de se concentrer, de se retenir, de se contrôler, de maîtriser leur corps, de penser avant de réagir. Ils désirent s’amuser, se divertir, télécharger des images, zapper, revevoir sans donner, aller vite. Le divertissement perpétuel désocialise les rapports humains. A défaut de la présence de rituels de la politesse, d’autres rituels agressifs naissent. Le laxisme vendu représente une raideur par revers par rapport à la raideur de la politesse de jadis. Pourquoi les élèves devraient-ils se lever en classe quand un adulte entre? Cette convention serait dépassée au nom d’un égalitarisme niveleur et d’un refus des hiérarchies valorisantes basées sur l’expérience. Ainsi, les rapports humains finissent par devenir uniquement horizontaux si bien que le professeur ne parvient plus à trouver sa place parmi ses élèves. Bien sûr, les enthousiastes de notre époque me répondent que ces propos paraissent bien réactionnaires.  Comme si être de gauche, c’était forcément accepter tout et n’importe quoi, comme si c'était renoncer à la promotion de l'autodiscipline et donc de la rigueur. Vouloir conserver la voie progressive qui permet l’émancipation n’est pas réactionnaire. La raideur existe aussi dans "une gauche" dogmatique convertie au néolibéralisme. Rappelons alors que l’anarchiste non violent aime l’ordre sans le pouvoir : il désire l’harmonie, aspire à la paix, au calme. Nous savons que certains anarchistes accordèrent une première place à l’éducation et à la connaissance. Seule la connaissance du monde permettra de le changer. Malheureusement, le laxisme est devenu une arme qui attaque la maîtrise de soi, il se révèle être une nouvelle contrainte insupportable. Le laxisme devient un repère qu’une partie de la jeunesse semble adopter. Dès lors, elle se déshabitue de l’affrontement des obstacles. Or c’est en affrontant les obstacles qu’on se libère, non en les évitant ou les contournant. L’apprentissage est la rencontre inévitable de difficultés, de contraintes, qui permet ensuite de se libérer. "Monsieur, donnez-nous la réponse."

Tout devient amusement, relaxe, éblouissant, renversant, illusion et mensonge deviennent la vérité. "Monsieur, on l'a dit à la télévision!  Le spectacle organisé est la preuve de domination de l’économie sur la vie sociale des hommes. Or cette vie sociale s’apprend à l’école. Le professeur souhaite que ses élèves sortent du mensonge entretenu de manière constante par le spectacle offert. A cause du jeu constant des apparences et du relativisme culturel excessif, l’absence d’une vérité objective pourtant indispensable se déclare.  Si le professeur résiste, il sera méprisé à cause de son ton trop austère, de volonté d’imposer une structure, une rigueur, un passage par des connaissances indispensables. L’école n’est plus à l’abri de la société de la représentation. La passivité et l’isolement de l’individu se remarquent. L’élève est celui qui doit pouvoir sortir de cette séparation. Sinon laissons  le seul dans sa chambre devant un ordinateur pour apprendre.  La société de consommation favorise l’oubli immédiat, la trahison, l’infidélité, l’ingratitude. Elle propage le multi choix apparent. Ainsi, le laxisme est liberticide. Il est vrai qu’une certaine gauche mondaine du paraître l’a adopté. Pour celle-ci, il faut être du côté des jeunes, les aimer, les laisser dans leur culture, les innnocenter, les envisager comme d'éternels grands enfants. A l’heure du paraître et de la décontraction générale, on a adopté ce slogan qui fut plutôt une blague : « Il est interdit d’interdire! » Alors, n’interdisons plus les dictatures, acceptons que les femmes soient mutilées, tolérons la plus grande aliénation engendrée par le grand capital qui est le marché de la  drogue et des armes! Nous sommes ainsi toujours dans la raideur, car interdire d’interdire constitue une nouvelle forme d’interdiction! Le totalitarisme commence lorsque tout est possible, lorsque tous les interdits tombent progressivement.  Mais, le laxisme n’est pas seulement dû à une gauche mondaine qui aime se faire aimer par la jeunesse. Celui-ci est surtout la conséquence d’un mode de vie basé sur la consommation et la prédation. Donc, le laxisme n’a rien à voir avec la pensée de gauche, il est en réalité l’une des  conséquences du néolibéralisme.

Je constate souvent chez certains de mes élèves une attitude contemplative, ils sont habitués à regarder les produits qui leur sont offerts. En fait, ils sont dépossédés de leurs forces afin de s’approprier leur propre travail.  Ils ne parviennent à écrire avec leurs propres mots, à réaliser leurs propres produits. Pour réaliser, il faut avoir reçu des connaissances, avoir entendu une expérience, apprendre un rythme, connaître des récits fondateurs. La société du spectacle produit un isolement individuel tel qu’il existe un abandon de la transmission. Le spectacle ne peut revenir à d'autres buts qu'à lui même. Ainsi, dans cet isoment de celui qui ne fait que regarder, l'individu ne trouve pas d'autres mots au sentiment de révolte. Or les connaissances reçues à l'école, en société, dans le collectif retrouvé, permettrait de rendre cette révolte plus créatrice. 

Il existe une dégradation de l'être au profit de l'avoir et du paraître. Je voudrais ainsi que l'école replace l'être au centre de ses prérogatives. Le devoir de transmission du maître à l’apprenti est occulté. Par ailleurs, la médiocrité générale vendue contredit tous les jours la volonté de partage du lettré. Le lettré n’achète rien. Le temps qu’il passe à lire n’est pas rentable. L’affaiblissement de la classe moyenne fait que ces dernières ne dégagent plus d’idées d’émancipation. Or, c’est justement cette classe sociale qui pourrait transmettre ses idéaux aux plus défavorisés. L’idée qu’un auteur exprime comme nulle part ailleurs une vérité n’est plus de rigueur. Cet auteur serait trop difficile pour les élèves des zones d’éducation prioritaire. Sa langue est bien trop compliquée, inaccessible. Au nom d’un égalitarisme entretenu, les démagogues de la facilité les privent ainsi de l’accès à un vocabulaire plus large et plus riche. Alors, les manuels scolaires remplacent Rimbaud, Villon, Rutebeuf, Camus par des histoires plus proches, plus directes, plus colorées et plus actuelles. Ce phénomène existe aussi dans les écoles huppées où les parents attrapés par la nécessité de la consommation ou par le virus de la mondanité ambiante ont délaissé les grands auteurs qui demeurent néanmoins dans leur living. «Mettez-vous au niveau de vos élèves, partez de leur vécu!» Les nouvelles directives pédagogiques semblent suivre l’enchantement proposé par le marché. Cochez la bonne réponse et choisissez le bon produit.

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