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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Quand vient Le Soir tout s'éclaire, disaient-ils...

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 10 octobre 2018

Le Soir du 9 octobre

A la une du Soir du 9 octobre est choquante. On y lit que les Belges veulent plus de sévérité. C'est le résumé d'un sondage avec RTL et IPSOS. Pour 55% des Belges la gestion des transmigrants est trop laxiste. La Belgique se réduit à 55%, c'est bon à savoir.  Un jour, elle se réduira peut-être à la Flandre. 41% approuvent l'enfermement des familles, écrivent-ils en sous titre.  Et 39% désapprouvent mais ça c'est plus bas dans le texte où personne ne donne  l'intervalle de confiance qui fait que ce pourrait très bien être l'inverse. 

Que cherche la rédaction à vouloir titrer à si gros traits ? De l'audience ou un soutien au gouvernement dont le chef s'exprime en page 5 pour parler de la guerre qu'il va livrer à la désinformation?
Je sais que les médias vont mal. La démocratie aussi. Est-ce la faute à l'un ou l'autre ou la nôtre? Les médias nous rendent attentifs au monde d'une certaine façon, ils ne reflètent pas la réalité, ils la font, ils la  forment. A coups de sondage c'est un peu limite, je vous l'accorde. On peut donc s'interroger sur le traitement médiatique des faits de société comme le terrorisme ou les migrants. Le problème, ce n'est pas qu'on en parle mais c'est qu'on en fasse une obsession médiatique qui alimente une paranoïa générale. Vous me direz que le journaliste doit tenir compte de son audience et qu'une info n'a aucune valeur par elle-même tant qu'il n'y a pas de l'attention humaine pour lui donner vie. Analyser les circuits de production et de valorisation de l'info pour aider à comprendre comment un peuple fait confiance à telle ou telle personne, à telle ou telle idée, à tel phénomène serait bien utile. C'est ça, un journal qui éclaire, non ? Se dire qu'il faudra chaque fois un Theo Francken, un Trump, des attentats ou  des sondages pour redresser les ventes d'un quotidien, ce serait triste.

L'info digne d'intérêt doit intéresser, c'est un fait. Après, la question est de savoir ce qui prime, l'intérêt ou l'intéressement ? Une fois qu'une représentation du monde s'installe dans l'esprit des citoyens, elle finit par se confondre avec leurs attentes: on finit par ne plus savoir si le public accorde son  attention à tel sujet parce qu'il a été habitué à voir les médias le traiter ou si les médias le traitent parce qu'il intéresse le public. Difficile de déconstruire ces schémas mentaux une fois intégrés dans la tête du lecteur (citoyen ou politique) comme du journaliste. Dans les deux cas, il y a un risque de perpétuer une représentaion  du monde qu'ils ont participé à ériger. Par exemple, des migrants en surnombre et une démocratie en faillite. 

La démocratie va mal. Nos constitutions et institutions n'ont pas fondamentalement changé. Mais, est-ce que la façon de comprendre les textes et d'investir les institutions ne change pas? N'est-on pas en train de passer à une lecture de la démocratie où ce n'est plus la souveraineté du peuple qui prime mais la souveraineté de l'individu. La démocratie comme expression de la souveraineté du peuple met  l'accent sur les lois et les règles qui cadrent le vivre ensemble autour d'un idéal de justice. Mais aujourd'hui, ces règles ne sont-elles pas perçues de plus en plus comme des entraves au pouvoir de créer, d'inventer, de produire, d'accroître l'existence dans toutes ces dimensions ? Or ce pouvoir n'appartient qu'aux individus dont la force augmente avec leur liberté. Un pouvoir qui légitimerait le contournement de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme alors qu'elle est un droit absolu. Un pouvoir qui permet d'ignorer les conventions multilatérales. Un pouvoir qui confond la gestion de la démocratie avec la gestion  d'une chaîne hôtelière. Une démocratie qui fait plus appel à l'éthique qu'au droit. Le succès des discours éthiques ne nous dit-il pas que le droit ne serait plus qu'une variable parmi d'autres dans le calcul d'optimisation économique et financière. Ce qui expliquerait aussi la précarisation des médias et des autres corps constitués: enseignement, médecine, justice...

Dans ce primat à l'individu, le smartphione vient servir d'amplificateur. Ce média numérique simule tous les autres et les dépasse en audience. C'est un meta-média qui favorise la tyranie de l'actualité et la dénégation de la médiation. Où est la différence entre l'info et la propagande, le vrai et le faux ? Plus que jamais ce smartphone, la une du soir et les effets de manche de Charles Michel en page 5,  nous disent qu'il est temps de mener une réflexion sur ce que nous font les médias et les méta-médias et de prendre conscience du phénomène parce que le soin de nos médias et de nos médiations est vital pour notre environnement au sens large. Le Soir en prendra-t-il l'initiative? Ce serait mieux que Charles Michel, à mon humble avis. Allo, Béatrice Delvaux, éclairez-nous !

Commentaires

Portrait de bernard rosenbaum
Tout est dit dans l'article. La conséquence: je n'achète plus le journal "Le Soir" depuis quelques années déjà et je pense que la descente aux enfers n'est pas encore finie.Béatrice Delvaux ne répondra pas ne donnera pas son éclairage car pour avoir été si bas cela ne permet pas remontée. Dommage mes parents lissaient "le Soir" tout les jours
Portrait de Kahina 1948
Pour ma part, depuis que Le Soir a reconnu en 2001 avoir payé Oriana Fallaci pour avoir la primeur de son délire islamophobe sur une ou deux pleines pages, j'ai cessé d'accorder le moindre intérêt à ce que peut écrire ce journal sur quoi que ce soit. Ce n'est manifestement pas l'information qui l'intéresse mais la rentabilité et l'argent. Or, cela s'accompagne immanquablement d'une absence totale d'éthique. Et, accessoirement, du fait d'adhérer à la doxa dominante. Et les (rares) journalistes qui n'entrent pas dans cette logique se font régulièrement taper sur les doigts.
Portrait de Jean-Louis Dethier
Notre attitude devant les médias et devant notre smartphone procède aussi d'une manière de vivre : course à la stimulation, à l'excitation, à la nouveauté,... Derrière quoi courons-nous ? Je dirais plutôt que nous ne courons pas derrière (si ce n'est derrière qui nous voudrions être pour assurer notre place dans la société) mais devant : nous fuyons. Nous nous fuyons. Nous craignons notre vide intérieur. Qu'est-ce qui est vraiment important ? Est-il besoin de savoir tout ce qui se passe pour vivre heureux ? Est-il besoin de courir pour se protéger ? Nous ne sommes pas des poules, nous avons une capacité d'analyse, de réflexion qui est essentielle pour nous aider à identifier le vrai danger, celui qui nous concerne, celui duquel nous pouvons nous protéger, et pas des dangers que l'on nous vend pour nous rendre captifs du feuilleton. "Vivez si m'en croyez, n'attendez à demain. Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie".
Portrait de Fabrizio Leiva
Je lis Le Soir tous les jours et continuerai à le faire, malgré les critiques fondées que je porte moi-même à sa ligne éditoriale et au traitement réservé à certains sujets. Les remarques dans cet article, et aussi dans les commentaires postés par des particuliers, ne manquent pas d'intérêt à mes yeux, mais modestement je pense qu'elles manquent de nuance. Je n'ai pas l'impression que toute la Rédaction du Soir forme un block compact, homogène et idéologiquement monolithique. Je m'étonne un peu que certains s'autorisent à critiquer le média en question alors même qu'ils disent ne plus le lire. Je m'étonne aussi de découvrir, selon les commentaires, qu'un média à grand tirage cherche la rentabilité : ça n'a pas toujours été le cas? Un journal n'est pas une entreprise comme une autre ? Voulons-nous peut-être un journal d'Etat subsidié par l'impôt ? J'ai aussi déduit, de cette lecture, l'idée que le numérique est le fossoyeur de l'information. Là aussi, je pense que nous passons à côté d'un phénomène plus complexe et à la fois plus "présent" dans nos vies : les gens se désintéressent tout simplement de l'information. Certains diront que c'est le problème de l'oeuf et le poule : le désintérêt vient de la mauvaise qualité de la presse et que le presse propose de la médiocrité pour se mettre à la hauteur de sa clientèle (pardon de son lectorat).

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