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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Une histoire d'écu

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 09 septembre 2018

Manifestants pacifiques que la lumière du soleil inondé face à Notre-Dame de Fourvière. Photo (c) Jean Rebuffat

On le sait, la laïcité n'a pas tout à fait le même sens en France et en Belgique. Cela résulte de la séparation des églises et de l'état intervenue en France en 1905 alors que la Belgique vit toujours sous le régime concordataire remontant au Premier empire. La République ne reconnaît ni ne subsidie aucun culte; la constitution de 1958 le rappelle dans ses premiers articles. En Belgique l'état n'est pas fondé sur la laïcité mais sur la neutralité et on y a souvent et longtemps confondu la notion de laïcité et d'anticléricalisme. Ce préambule pour éclairer le vœu des échevins et la polémique grandissante qui secoue Lyon le 8 septembre. 

Qui connaît bien Lyon sait d'ailleurs qu'un point de ressemblance historique entre la capitale des Gaules et la Belgique se trouve dans la vivacité de l'opposition entre une frange importante baignant dans un catholicisme assez militant et plutôt envahissant et une intelligentsia anticléricale qui a souvent gouverné la ville (Guignol et son esprit ne sont pas lyonnais pour rien). Ce n'est pas un hasard, donc, si depuis trois ans une cérémonie traditionnelle se tenant à Notre-Dame de Fourvière provoque une irritation d'autant plus grandissante que la messe en est présidée par le très contesté cardinal Barbarin, emmêlé dans une affaire de protection de curés pédophiles. De quoi s'agit-il? Eh bien d'un rituel qui mélange allègrement le pouvoir civil et le religieux, puisque les échevins lyonnais viennent donner en grande pompe un écu d'or qui achète la protection de la cité et en éloigne la peste. Le premier vœu remonte à 1643 mais depuis, on sait que la médecine est plus efficace que la prière, les échevins sont des élus de la République et ne portent plus ce nom qui a survécu en Belgique et au Luxembourg. Sous la Révolution, la tradition fut abolie mais elle survécut et fut même remise officiellement en vigueur sous le régime de Vichy (pardon, Guignol). Plusieurs maires de Lyon refusèrent systématiquement de se soumettre à cette tradition mais la plupart, sous couvert du folklore, s'y rendent allègrement ès qualités, ce qui fait tout le problème. 

- Nous n'avons strictement rien contre cette messe en tant que telle, explique Laurence Taillade, présidente de l'association Forces laïques (à ne pas confondre avec Riposte laïque, un groupuscule d'extrême droite). Il suffirait qu'elle n'implique pas les élus pour remplir son rôle folklorique. On pourrait imaginer les échevins choisis par une association ad hoc. Mais évidemment, si le maire de Lyon, Georges Képénékian, et d'autres élus comme Laurent Wauquiez s'y font voir et mélangent les genres, c'est par pur clientélisme.

La centaine de manifestants présents distribuent des tracts expliquant leur action, agitent des drapeaux tricolores et des pancartes rappelant les articles de la loi de 1905 et de la constitution de 1958. Tout cela se passe dans la bonne humeur et si en réalité il y a beaucoup de monde, c'est que c'est le week-end, qu'il fait soleil et que les touristes abondent, ravis d'immortaliser l'instant. Une Brésilienne me dit: "Ah, si cela pouvait être comme ça dans mon pays" et un groupe d'Italiens assez remontés contre leur actuel gouvernement part en diatribe contre Rome (entendez le pape). On entend des "Kéné, retourne dans ta mairie!" puis soudain des huées qui saluent l'arrivée du cardinal Barbarin. Mais là, pas sûr que les hou hou venaient uniquement des militants des associations laïques - lesquels se fixent rendez-vous au 8 septembre 2019, encore plus nombreux et plus festifs.

Anecdotique? Si l'on veut. Mais plus quand on se rappelle que notre époque se communautarise de plus en plus et que nul vivre ensemble n'est possible sans cette nécessité qui se résume par la formule à chacun sa foi, à tous la loi. 

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Commentaires

Portrait de Christian SCHIRVEL
J'y étais et suis en phase avec ce "billet d'humeur" ! Membre du Comité d'Organisation du Collectif Laïque, je confirme que notre groupe est assez content du nombre de personnes sensibilisées par nos questionnements, présents hier à Fourvière. Pas encore assez nombreux, nous allons continuer nos actions de sensibilisation liées au respect de la loi de 1905. Et nous serons 200 l'an prochain, au moins !!!
Portrait de Thierry Gibert
Une belle mobilisation pour contrer l’insistance des élus et représentants de l’État à se promouvoir et de soumettre à l’Église. Bravo aux organisateurs et à l’année prochaine à Lyon !

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