semaine 39

Malgré tout, j'aime le foot et Van Gogh

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 23 décembre 2016

Vous me le transférez à combien? Et quelle commission me verserez-vous? Photo © Jean Rebuffat

Il n'y a pas qu'au royaume de Danemark que quelque chose soit pourri. Il est de bon ton, et je dirais même politiquement correct, de s'écrier devant les révélations sur ce qui a été nommé Football Leaks (le marketing n'est pas étranger à la presse dite de qualité): mais comment peut-on encore dans le même journal expliquer comment fonctionne l'usine à fric et à la page suivante, s'étendre sur les matches du week-end? Pendant les affaires, les affaires continuent...

Il y a très longtemps, j'étais journaliste sportif et je m'entendais dire sans cesse que sport et politique étaient deux mondes séparés, deux choses à part, la pureté d'une part, la boue de l'autre. (En cette époque lointaine, la rubrique économique était balbutiante, on ne savait encore rien de la suite.) Tout qui contrevenait à ce dogme était hérétique. Les athlètes étaient amateurs, loin du professionalisme corrupteur. Tout le monde faisait semblant que c'était vrai. Mais Cassius Clay quand il n'était pas encore Ali, le poing noir ganté du podium de Mexico et la tragédie munichoise ébranlèrent cette religion.

Aujourd'hui le sport et tout ce qui l'entoure est devenu un enjeu économique d'une importance considérable, qui se mêle, bien entendu, à ses aspects symboliques. Ceux-ci sont tellement puissants qu'ils poussent des nations entières à organiser des tricheries phénoménales comme la Russie avec le dopage. Mais si elles en espèrent prestige et considération, durant ce temps-là, d'autres, plus pragmatiques et moins idéologues, construisent des fortunes spéculatives colossales. Je vous rassure immédiatement: oui, tout cela m’écœure, comme les parachutes dorés, comme la spéculation, comme cette horreur destructrice qu'est l'idée que ce ne sont plus les bénéfices qui rémunèrent les investisseurs, mais les plus-values boursières. Sur le plan moral, je trouve exécrable que dans les quelques joueurs les mieux payés au monde, il s'en trouve qui n'en ayant jamais assez, éludent l'impôt à coups de paravents, d'écrans et de paradis fiscaux. Je ne ferai pas d'un Messi ou d'un Ronaldo les meilleurs de mes potes, c'est clair. Cependant...

Cependant, l'histoire nous apprend que les accapareurs, comme on disait jadis, se sont toujours moqués du bien commun: le phénomène n'est pas neuf mais se rénove sans cesse. La morale a souvent une guerre de retard. Ce n'est pas une raison pour déserter.

Cependant ce phénomène ne concerne pas que les sportifs de très haut niveau dont la bien-pensance fait des salauds immédiats parce qu'ils sont payés de manière disproportionnée. Pensez-vous par exemple que le monde de l'art soit pur? Ne voyez-vous pas que les sommets atteints par quelques œuvres ressortent de la même démarche? Refuser de regarder un match de football parce que les coulisses sont immondes, c'est comme se priver de regarder un Van Gogh, un Monet ou un Rothko; c'est aussi renoncer à écouter John Lennon ou voir un film avec Gérard Depardieu. Toute activité humaine intéressante peut aboutir à ce que ce mot, intérêt, a aussi de plus péjoratif. Il suffit de ne pas être dupe pour que le temps du spectacle, on puisse l'apprécier. Mais au coup de sifflet final, le livre fermé ou à la sortie du musée, il faut savoir qu'il n'y a pas que la religion qui est l'opium du peuple.Dans les beaux arrondissements on s'extasie sur Giacometti et sur Cavani dans les banlieues. Les deux mondes snobent l'autre. Pourtant, dans leur fonctionnement, ils se ressemblent étrangement sans s'en apercevoir.

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