semaine 39

Lampiris, du vert au rouge

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 24 juin 2016

D'après un communiqué de la société, "Lampiris et Total partagent la même vision de l'énergie de demain" Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Quand je me suis fait client chez Lampiris, c'était parce qu'on me parlait d'éthique. Et tac ! Au Total c'était du toc.

Les chantres du libéralisme proclament volontiers qu'avoir le choix ne peut que déboucher sur un meilleur service au meilleur prix. Après tout, sous-entend-on, à moindre d'être con, la concurrence ne propose que des bienfaits à qui veut en user.

Déjà, avec la télévision, j'aurais dû me méfier. Je ne dis pas qu'il n'y a jamais de bonnes émissions à la télévision aujourd'hui ; je dis qu'il y a un demi-siècle, il y avait peu de chaînes et qu'on en mettait pour tous les goûts. Un peu de foot, un peu de jeux, un peu de théâtre, un peu d'infos, un peu de culture, un peu de sport, un peu d'émissions pour les jeunes, un peu de cuisine, un peu de tourisme. Les gens, enchantés par l'étrange lucarne, regardaient ce qu'il y avait. Tout n'était pas bon mais quand on a multiplié les chaînes et vendu (ou offert) celles-ci au privé, qu'a-t-on vu ? Un nivellement par le bas. Toutes les chaînes généralistes se ressemblent et se copient dans l'espoir d'attirer le chaland.

Eh bien la libéralisation des fournisseurs d'énergie me fait penser au même phénomène.

Je suis donc client chez Lampiris dans mes terres bruxelloises et jusqu'ici, sans avoir vu la moindre différence au niveau de la facture ou de la fourniture (là, on n'a pas le choix : c'est Sibelga, mon gars!), je n'avais guère à m'en plaindre. Surtout que sur le toit, quatorze panneaux photovoltaïques produisent de l'électricité verte et font plonger la facture : je suis moi-même en quelque sorte dans la branche. Et qu'apprends-je ? Que Lampiris, société liégeoise à l'ancrage vert et local, tellement d'ailleurs que son fondateur s'est offert le Standard de Liège (les danseuses, pourtant, coûtent cher), que Lampiris, donc, lancé en partie avec de l'argent public (la SRIW en est toujours actionnaire à hauteur de 16,5 %), que Lampiris, disais-je, est racheté à 100 % par Total !

Et alors ? C'est la loi du genre, diront les mauvaises langues. Venanzi a bien raison de vendre cher sa petite entreprise devenue numéro 3 de son secteur.

Sauf que...

Sauf que d'abord, Total n'est pas n'importe quelle entreprise. Les majors du pétrole n'ont pas une réputation éthique impeccable mais Total a accumulé un nombre de casseroles assez impressionnant en la matière. Certes, c'est promis juré, depuis deux trois ans le géant français affiche une volonté de se refaire une virginité, qui justifie d'ailleurs le rachat de Lampiris : vous voyez bien qu'on fait propre, désormais... C'est Rossel et Cie qui se donne à Hersant : il y a des fautes de goût à éviter et des symboles à respecter.

Sauf qu'ensuite, on nous la joue couillon couillon. Tout le monde reste en place, pas de plan social, rien ! Jusqu'à la décision qui reste aussi fixement à Liège que le perron ou la gare de Calatrava. Je passe sur la francophobie ambiante des Belgicains qui pleurent parce que l'entreprise passe sous la coupe française avec des mots que ne renieraient pas les populistes de tout poil genre Marine – comme si c'était Lampiris qui commandait les centrales de Doel et de Tihange et comme si M. Dupont guettait la bonne occase pour couper le gaz à M. Deliège en ricanant. Non : rien ne change, dit Lampiris en communiquant, sur le ton de la confidence, que la vente à Total était la meilleure solution à laquelle il avait bien fallu se résoudre. Car (voici pour le deuxième couillon) Lampiris était arrivé à une taille où il fallait bien faire quelque chose. On croyait que trouver de nouveaux marchés, en France par exemple (mais M. Dupont, si M. Deliège veut vous couper le courant?), résoudrait les problèmes de dimension puisque le dogme actuel veut qu'il faille toujours grossir pour survivre (j'ai lu là-dessus quelque chose quelque part à propos d'une grenouille). Mais non, hélas, et acquisition-fusion, cela c'était trop dur pour le petit peuple, il y aurait eu des doublons, des pertes d'emploi et tout ça... Horresco referens !

Bref j'ai la désagréable impression qu'en plus d'une mauvaise action commise, Lampiris me prend pour un imbécile à qui l'on peut faire avaler n'importe quoi avec ce même air innocent qu'affectent les grandes entreprises du secteur énergétique en vous expliquant que c'est l'atome ou la bougie, le pétrole ou l'immobilité et que les éoliennes sont très dangereuses pour les oiseaux migrateurs, déjà fortement menacés depuis le XIème siècle et l'apparition du moulin à vent.

Résultat : dans le courant du mois, moi je pars en courant vers un autre fournisseur. Je suis un très mauvais citoyen qui compromet l'emploi à Liège. Vous pouvez toujours essayer de me culpabiliser : trop tard, j'y ai pensé tout seul. Tout ça, en prime, pour mettre son fric dans du foot business. Je finirai par prendre Bernard Arnault et François Pinault pour des philanthropes.

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Commentaires

Portrait de janine Dewaele
tout à fait d'accord:
Portrait de Jean Van Braekel (vanbraekeljeanpierre@base.be)
Bonsoir à vous et merci pour votre article pensé et écrit.... Mais dites-moi, êtes vous arrivé à trouver un fournisseur différent des autres (chuchotez-le-moi à l'oreille car j'ai aussi lampiris) ? Et puis dans cette belle (fausse) libéralisation où des fournisseurs disponibles en Wallonie ne le sont pas à Bruxelles et vice versa, quelle gabegie que tout cela ! jean

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