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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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05 avril 2018

Lima Lima, aka Lucie Legrand, devenir artiste.

 

Partons d’une assertion : « On ne nait pas artiste, on le devient ». Je ne crois pas à l’ « Art enfantin » ; pas davantage à l’ « Art brut ». Sans entrer dans une byzantine définition de l’art, je dirais qu’est artiste celui qui se donne à lui-même ce statut social et dont l’œuvre est reconnue par une partie du corps social comme de l’art. L’artiste se définit par sa production ; encore faut-il que la production ait aux yeux d’un public, une valeur.

Parler aujourd’hui de Lima Lima, une street artist, c’est raconter un itinéraire, un parcours, sinueux certes, qui de la décoration peinte parvient à l’expression artistique.

Lima Lima a appris la peinture, plus précisément, la peinture en trompe l’œil. Des entreprises de décoration intérieure et extérieure ont fait florès dans les années 80 en peignant sur des murs aveugles des trompe l’œil. En 1979, Fabio Rieti, a peint sur un énorme cube de béton le Piéton des halles. Le cube était l’usine de climatisation de toute la ville souterraine Des Halles-Beaubourg. Si cette fresque n’a pas été le premier trompe l’œil parisien, elle a suscité un vif intérêt, ressuscité et développé une décoration des murs, de moult murs, dans l’ensemble de nos villes. Des sociétés de gestion des HLM, des syndicats de copropriétaires, ont alors sollicité des entreprises spécialisées pour décorer des murs en pignon. Il s’agissait le plus souvent de reprendre sur un côté de l’immeuble les motifs de façade : les fenêtres, les balcons, l’avancée d’un toit…Bref, le trompe l’œil a été une mode. Une mode qui comme toutes les modes a fait long feu !

Sur le modèle du 13ème arrondissement de Paris[1], les maires servent de truchement entre les sociétés gérant les immeubles sociaux et des street artists pour peindre ces mêmes murs qui, il y a trois décennies, auraient pu être peints de trompe l’œil. La Ville devient de cette manière un musée à ciel ouvert, un atout touristique qui, profitant de la vague du street art, attirent de plus en plus de monde.

Lima Lima a peint des trompe l’œil pendant des années avant de se « lancer » récemment dans le street art. Elle a choisi pour s’exprimer la fresque ; il est vrai que c’est la forme la plus proche de son ancien métier. Ses premières fresques sont des démonstrations de ses compétences techniques. « La jeune fille à la perle » est une copie du fameux tableau de Vermeer. C’est un défi pour la toute jeune fille qu’elle était. Le tableau est une icône inscrite dans les imaginaires de nos contemporains. La copie a de la valeur à la condition qu’elle soit fidèle. La fresque l’est. De plus, ses dimensions sont impressionnantes ; elle mesurait plus de 6 mètres de haut sur plus de 5 mètres de large. L’exécution était remarquable de finesse. Sur chaque côté, encadrant la fresque, une décoration peinte dans les ors et les mordorés mettait en valeur le sujet. Les autres fresques (embroidery, caps attack, net work…) conjuguent également sujet principal et éléments décoratifs.

L’exemple d’ « embroidery » est significatif de cette première période. Lors d’un voyage en Palestine, Lucie peint et un street artist palestinien lui fait découvrir un magazine de broderie. Des pages représentaient des motifs de broderie qu’il était aisé de décalquer et de reproduire sur des tissus. Ces savantes géométries amenèrent Lucie à fabriquer des pochoirs. Des radiographies firent l’affaire. Découpées patiemment au cutter, elles ont été de précieux et solides pochoirs. De retour en France, ces points de broderie peints de plusieurs couleurs à la bombe furent utilisés pour « décorer » un portrait de femme.

En quelques années, Lima Lima a, dans des œuvres de street art, réinvesti toutes ses compétences professionnelles de peintre de trompe l’œil. Les fresques sont toutes des défis et de brillantes démonstrations de son talent. La reproduction d’un Vermeer, d’un clair-obscur (le procédé déjà utilisé dans la peintre de la Grèce antique a été de nouveau utilisé à la Renaissance en particulier par Le Caravage), d’un portrait peint dans un camaïeu de bleu, sont d’authentiques prouesses techniques. De plus, il faut savoir que Lucie quittait ses brosses et pinceaux pour la bombe aérosol dont le maniement demande une grande expérience.

Voilà quelques semaines, Lucie a mis en ligne quelques dessins. La précision du trait, son expressivité, sa force sont étonnantes et révèlent un talent déjà maîtrisé par Lucie mais qui ne trouvait pas dans ses grandes fresques les voies et moyens de s’illustrer. Le dessin, le trait, le guillochage des ombres, rendent mieux compte des émotions qui se « lisent » sur les visages. Ces qualités ont été mobilisées à la fin de la semaine dernière pour peindre un portrait au Lavo//matik[2]. Le portrait tient du dessin et de la peinture. Il est remarquable par son caractère inachevé et son audace graphique. Des branches, des feuilles traversent encore le visage. Elles ont une fonction décorative n’apportant rien au portrait proprement dit. Parions que l’œuvre marque une étape vers un style éminemment personnel, alliant dans une subtile alchimie dessin et peinture.

Lima Lima[3] était une professionnelle de la peinture. En quelques années, moins de 5 ans, elle est en passe de devenir une artiste capable d’exprimer ses émotions par des portraits à la beauté hypnotique. Son originalité tient au miel qu’il a su faire de ses savoirs techniques et de son expérience « dans la rue ». Gageons que son talent, tout beau, tout neuf, sera reconnu. Lucie, Lucie comme la lumière, va vite et illumine de beauté nos sombres jours. Je ne laisserai personne dire qu’elle a de la chance ; du travail, encore du travail, la volonté de bien faire, de faire beau.

Et en plus, elle est jeune, charmante et parle avec fièvre de son art. Une haute marche a été franchie ; il y en aura d’autres qu’elle franchira …avec du travail, encore du travail.


[1] Voir à ce sujet le post que j’ai consacré aux murs peints.

http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/les-murs-peints-d...

[2] Le lavo//matik est une galerie librairie spécialisée dans les Arts urbains dans le 13ème arrondissement de Paris, 20 boulevard du Général Jean Simon.

[3] Lucie Legrand//Lima Lima

Peintre en décors//Streetartist//Illustratrice

www.lucielegrand.com

06 88 77 84 60

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Image: 

Lima Lima dans son atelier(photo Richard Tassart).

"La jeune fille à la perle", rue Noguères, Paris 19.

Décoration latérale

Embroidery

Regard

Caps attack

Portrait de Picasso, Pantin.

Fresque.Tout est délicatesse et intimité (les bleus et les noirs, le délicat modelé du visage et du bras peint à la bombe)

Performance au Lavo//matic

Portrait à la feuille bleue.

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05 avril 2018

Indéfiniment

&

Image: 

Dans un non lieu
Indéfiniment
La déesse mère
Avance
Elle se gonfle de
L'éternel recul des neiges
L'eau coule de ses yeux
Sur l'ombre d'un sourire
Sublime lenteur
Elle est force des choses
Elle a les choses en main
Elle avance
Indéfiniment
Elle est agitation migratoire
Elle est tous les oiseaux
Sublime lenteur
Vers ailleurs
Elle est toutes les longueurs d'ondes
Elle est le temps
Indéfiniment
Elle est sourire, elle est son ombre
Elle est sublime
Lenteur
Elle est ailleurs

02 avril 2018

L’enfer n’existe pas ? Oui, en Syrie, à Gaza…

Vendredi 23 mars

 L’icône birmane Aung San Suu Kyi a considérablement perdu de son aura internationale. Elle commence à voir sa notoriété donc aussi sa crédibilité intérieure rongée par son silence. L’armée a en effet commis des atrocités à l’ouest du pays, au sein des peuplades Rohingyas. Celle qui fut honorée du prix Nobel de la Paix en 1991 n’a pas réagi. Au contraire, elle a nié les faits, grisée sans doute par le pouvoir. Lorsque, sous la pression populaire, la junte militaire l’avait placée à la tête de l’État en 2016, les militaires avaient conservé quelques prérogatives importantes et des ministères-clés dont elle aurait dû se méfier. Ils l’ont piégée mais elle n’a rien fait pour qu’il n’en soit pas ainsi. Il sera toujours plus délicat et plus risqué de remettre un prix, et singulièrement un Nobel de la Paix à un vivant plutôt que d’honorer une mémoire post mortem.

                                                           *

 Il semble qu’Angela Merkel ait été la seule, parmi les principaux chefs d’État et de gouvernement occidentaux, à féliciter Vladimir Poutine pour sa réélection. Il est vrai qu’elle sera sa principale interlocutrice pour dialoguer au nom de l’Union européenne. Mais si on commence à ne féliciter que celles et ceux que l’on trouve bien, ça ne va pas améliorer les relations diplomatiques.

                                                           *

 Vers le milieu du siècle, il faut s’attendre à ce que les migrations soient surtout dues à des changements climatiques. Cela pourrait concerner des centaines de millions de personnes. Le phénomène que l’Europe vit actuellement ne serait dès lors qu’une mise en condition. Autant savoir.

Samedi 24 mars

 Des millions de citoyens dans les rues de Washington et dans plusieurs grandes villes des États-Unis pour réclamer l’interdiction de ventes d’armes libres. Ce sont des jeunes gens qui sont aux commandes et qui jurent qu’ils ne lâcheront pas. C’est une garantie de réussite.

                                                           *

 Pour clore de manière inattendue la semaine de la langue française, alors que l’invasion des anglicismes connaît une ampleur inédite due à l’informatique (combien de francophones ne disent-ils pas PC – personnal computer – plutôt qu’ordinateur ?...), rendons hommage à Elizabeth II d’Angleterre, plus francophile que bien des représentants de la France. Le samedi 7 juin 2014, Le Monde publiait une page complète intitulée La reine des Français, sous la plume de son correspondant à Londres, Marc Roche. La Queen accomplissait sa cinquième visite d’État en France. Voici les trois premiers alinéas de cette éclairante analyse :

 « Á l’issue de la représentation des Misérables clôturant le banquet d’État offert le 18 novembre 2004 au château de Windsor en l’honneur du président Jacques Chirac, elle avait confié à l’auteur de ces lignes, dans un français impeccable et fluide, ‘j’ai passé une exquise soirée’. Elizabeth II avait rappelé qu’elle était une amie de longue date de la France, de sa culture et de sa langue, dont elle maîtrise toutes les subtilités et nuances. La visite d’État qu’effectue la reine d’Angleterre, à 88 ans, à Paris, du jeudi 5 au samedi 7 juin pour le 70e anniversaire du Débarquement, souligne l’ancienneté de son affection pour l’Hexagone.

 Les signes de cette fidélité abondent. La France est le pays européen qu’Elizabeth II a le plus visité. Elle y a effectué quatre visites d’État, en 1957, 1972, 1992 et 2004.

 Á Buckingham Palace, la résidence londonienne de Sa Majesté depuis 1952, la présence de la France est évidente. Le service de Sèvres turquoise utilisé lors des grandes occasions est un cadeau personnel du roi Louis XVI à la duchesse de Manchester. Les maisons françaises sont le premier fournisseur étranger de la Cour, avec six producteurs de champagne et une maison de cognac. Les menus des banquets officiels sont toujours écrits en français. »

                                                           *

 La Prière, de Cédric Kahn, semble plaire à la critique, sans doute pour une fin laissée à la disposition du spectateur. Le réalisateur cherchait « une intensité et une limpidité ». Il les a incontestablement trouvées dans cette histoire où de jeunes toxicomanes viennent de leur plein gré vivre ensemble dans un coin retiré de montagne, selon des règles strictes, afin de se libérer de l’affreuse addiction. La vie communautaire est la clef de leur guérison. Intense précisément, elle engendre la fraternité. Mais pourquoi faut-il que cette belle aventure humaine soit placée sous l’emprise de la foi ? Parce que l’homme a besoin - et aura toujours besoin – de transcendance, d’imaginer qu’une puissance divine,  invisible, peut-être imaginaire, agit sur son devenir. Pour se dépasser, il a besoin d’être surpassé. Le travail sur la conscience et le regard face au miroir ne sont pas suffisants, ou trop astreignants. Mieux vaut avoir recours au mystère. La religion est faite pour cela.

Dimanche 25 mars

 Dans les premières années de son instauration (1976, heure d’été-heure d’hiver), à chaque échéance, le changement d’heure offrait l’occasion de s’informer sur les économies d’énergie et autres points positifs engendrés par cette méthode que Benjamin Franklin évoqua dès 1784. Petit à petit, des questions se posèrent au grand jour quant à son efficacité. Les arguments les plus farfelus étaient avancés. Signe des temps : désormais, seuls sont encore mis en évidence les aspects négatifs du système. Il y a quelques années, ceux-ci étaient concentrés sur le bétail. Cette année, ce sont les vieillards et les bébés qui sont surtout mis en évidence. Il paraîtrait que des études sérieuses prouvent que les crises cardiaques augmentent durant les jours qui suivent le changement d’heure. Et pourtant, beaucoup de gens qui voyagent connaissent des décalages horaires plus importants. D’autres, pour des raisons professionnelles, vivent constamment dans des faisceaux différents. Le métier d’hôtesse de l’air serait néfaste. Ces dames auraient une espérance de vie moins grande… Soit. Mais deux fois une heure par an, et une modification survenant dans la nuit d’un samedi à dimanche, est-ce vraiment grave ? En tous cas, les opposants au changement d’heure ont tant milité pour sa suppression que le Parlement européen les a relayés. En février, une résolution a été déposée en vue de supprimer cette pratique. Elle s’applique donc peut-être aujourd’hui pour la dernière fois. Grâce au débat que cet acte parlementaire va créer, on devrait savoir si la mesure permet toujours des économies d’énergie et, de manière plus large, apprendre tous les points positifs qu’elle dégage. Quoiqu’il en soit, si, dans les beaux pays de l’Union européenne, l’heure d’aller faire dodo a changé, il y a d’autres endroits où l’heure de se planquer est permanente.

                                                           *

 Steven Spielberg accorde une interviouve au Journal du Dimanche (JDD) pour parler de cinéma, de son cinéma. Survient la dernière question : « L’Amérique a-t-elle besoin d’un super-héros ? » Réponse : « On en avait un. Il s’appelait Barack Obama. Il n’est plus là. »

                                                           *

 Jusqu’au 13 mai, on peut admirer au Musée de Louvain-la-Neuve une exposition offrant la découverte de nouvelles créations esthétiques par le biais des moyens numériques. La vie, déclenchée par l’intelligence artificielle, c’est déstabilisant et surtout révélateur d’un autre monde qui s’annonce. Les quelques pièces surprenantes ressortissent à d’étranges prouesses technologiques où l’on déplore une grande absente : la beauté. Alors, quand on a médité le constat, on se souvient que Dostoïevski avait affirmé que « c’est la beauté qui sauvera le monde ».

Lundi 26 mars

 Afrin. Cette ville de Syrie appartenant au gouvernorat d’Alep est tombée aux mains des Turcs. Forts de leur succès, ceux-ci continuent vers Tal Rifaat, une autre ville du même gouvernorat, qui n’est située qu’à 40 kilomètres au nord d’Alep. La Turquie s’en prend ainsi violemment aux Kurdes. Ce sont les Kurdes qui ont éradiqué Daesh. La communauté internationale ne leur est cependant pas reconnaissante ; elle fait comme s’il ne se passait rien… Alors Recep Erdogan poursuit son avancée expansionniste. Avec – comme il le clame -,  l’appui de Dieu, bien évidemment.

                                                           *

 Une bonne douzaine de pays ont embrayé sur le Royaume-Uni et expulsent des diplomates russes. Bon. Et après, qu’est-ce qu’on fait ?

                                                           *

 Contrairement à ce que l’on concluait en analysant des résultats des élections législatives, l’Italie n’est pas ingouvernable. Elle vient de se doter d’une présidente au Sénat et d’un président de la Chambre sans le moindre gymkhana de scrutins multiples. Très vite les élus la droite dure et du Mouvement 5 étoiles sont parvenus à un compromis. Cette ochlocratie se révèle, de surcroît, eurosceptique. Une tendance qui s’épanche un peu partout en Occident.

Mardi 27 mars

 Le président chinois Xi Jinping reçoit en grande pompe le président de la Corée du Nord Kim Jong-un. Pas de doute. Il s’agit de préparer la rencontre de mai avec Trump, et de montrer au grand Donald que la Chine est toujours bien l’alliée de son adversaire. Á tant faire que de jouer le grand bluff, allons directement au comble de la provocation. Le gentil Kim va proposer au méchant Donald un vrai sujet de discussion : la dénucléarisation. Plus c’est gros, mieux ça passe… L’effet d’annonce, si utilisé dans la vie politique de nos jours – et en particulier chez Trump - est total et double. Car le président des États-Unis n’aurait pas encore officiellement déterminé cette rencontre. Désormais, s’il décidait d’annuler le projet, il donnerait au monde entier l’impression de se défausser.

                                                           *

 L’antisémitisme actif ne sera donc jamais éradiqué ! Une femme de 85 ans, totalement inoffensive, rescapée de la rafle du Vél’ d’hiv’, reçoit dans son appartement onze coups de couteau qui provoquent sa mort. La nation, émue, va lui rendre hommage. Ses funérailles se transformeront en manifestation contre le racisme et l’antisémitisme. Le Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF) fait savoir que les Le Pen et Mélenchon ne sont pas les bienvenus et, à travers eux, les représentants du Front national et du parti La France insoumise. L’amalgame va faire débat, c’est sûr. Et si le FN réagira sans doute par un silence méprisant, Jean-Luc Mélenchon devrait plutôt s’indigner avec l’éloquence qu’on lui reconnaît. Ce serait mieux qu’il minimise la réaction du CRIF ou qu’il la traite par un mépris silencieux : elle est inappropriée. Jamais, cette grande gueule de Jean-Luc n’a été prise en défaut d’antisémitisme. Et si un soupçon apparaît parmi les siens, il réagit sur-le-champ.

Mercredi 28 mars

 Encore une cérémonie d’hommage aux Invalides. Pour, cette fois, un gendarme qui prit la place d’un otage lors d’un attentat islamiste à Trèbes (Carcassonne) et qui en perdit la vie. Macron décore le cercueil de la croix de commandeur de la Légion d’honneur. Ses envolées lyriques éclatent dans la Cour solennelle : « Nous ne l’oublierons pas, j’y veillerai… » Si, si nous l’oublierons, parce qu’ainsi va la marche du monde, parce que l’Histoire est tragique, parce qu’un autre drame et encore un autre et un suivant vont recouvrir celui-ci d’éloignement mémoriel et laisser juste l’événement dans la part aux souvenirs, ce domaine poreux qui laisse parfois percer l’oubli. Demain, les magazines hebdomadaires commenteront chacun à sa façon le geste du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, mort en mission. La plupart d’entre eux lui consacreront leur couverture. Ce sera le cas de L’Obs qui donnera la parole à cinq intellectuels pour répondre à la question : « Qu’est-ce qu’un héros ? » On attend le moins de bavardage possible. Le 23 novembre 2013, tandis que l’on se demandait qui François Hollande ferait entrer au Panthéon, Le Monde avait publié un dossier sur base de la question : « Qu’est-ce qu’un grand homme ? » Régis Debray avait répondu : « Le grand homme est un homme ordinaire qui fait des choses extraordinaires ». On espère une pareille concision pour la définition du héros.

Jeudi 29 mars

 Abdel Fattah Al-Sissi remporte l’élection présidentielle égyptienne avec 92 % des voix. C’est mieux que Poutine. Il a déjà signalé qu’il ne modifierait pas la Constitution afin de pouvoir briguer un troisième, voire un quatrième mandat. C’est moins bien que Xi Jinping.

                                                           *

 Dans un entretien à La Repubblica, le pape François l’affirme : « l’enfer n’existe pas ». Yves Robert l’avait bien dit : « Nous irons tous au paradis », et Vladimir Cosma  transforma la prédiction en musique originale afin que nous retenions mieux la promesse.

                                                           *

 Militante pour le droit des femmes, la Pakistanaise Malala Yousafzai n’avait que 14 ans en 2012 lorsqu’elle reçut des balles de talibans qui la laissèrent entre la vie et la mort. Soignée au Royaume-Uni où elle suit encore aujourd’hui des cours à Oxford, elle a été honorée du prix Nobel de la Paix en 2014. Âgée seulement de 20 ans, elle est revenue, en larmes et sous escorte, pour une brève visite en son pays natal où elle fut accueillie par le Premier ministre à Islamabad. Quel sera l’avenir de cette femme, elle qui sera de plus en plus occidentalisée au fil des années futures ? Les islamistes la considèrent déjà comme leur ennemie…

                                                           *

 Comme nous examinons l’Histoire à rebours, nous pensons que quand Georges Bernanos déclara en 1939 : « Le monde ne sera pas demain aux réalistes, le monde sera aux mythes », il annonçait les événements des proches années qui suivraient. Peut-être, en vérité, se posait-il plutôt en visionnaire, comme Malraux à la fin des années soixante, et son fameux « Le 21e siècle sera mystique », « la tâche du 21e siècle sera d’y réintégrer les dieux ».

Vendredi 30 mars

 En évoquant son dernier livre face à Patrick Cohen au cours de la matinale d’Europe 1 (L’Empire et les cinq rois, éd. Grasset), Bernard-Henri Lévy signale que le mot Iran fut plus ou moins dicté par les nazis comme une injonction au chef persan. Il est un fait que Reza Shah Pahlavi, père de celui qui sera destitué par les religieux, s’accommodait très bien de ses relations avec l’Allemagne puisqu’il lui vendait beaucoup de pétrole. Le 21 mars 1935, il prit un décret stipulant que la Perse millénaire s’appellerait désormais Iran. B-H.L. prétend qu’il s’agit d’un ordre de l’Allemagne nazie au Shah par l’intermédiaire de son ambassadeur à Téhéran. Il semble toutefois que le peuple utilisait déjà souvent ce mot, dérivant d’Aryanam, qui veut dire « noble ». En tout cas, B-H.L a raison de souligner que lorsque les ayatollahs prendront le pouvoir, ils ne reviendront pas curieusement au mot Perse. Mais justement, c’est peut-être parce que Iran est depuis longtemps inscrit dans la mémoire populaire…

                                                           *

 « Le président n’exclut pas de faire appel à la police pour empêcher les grévistes de bloquer le pays… »

 « Le président n’exclut pas d’engager une opération militaire pour soutenir les Kurdes… »

 Le palais de l’Élysée a pris la fâcheuse habitude de publier des communiqués commençant par « le président n’exclut pas… »

 Il y a beaucoup d’exclus pour le moment au pays de Macron… Á Calais notamment. Lorsque le reportage filmé de Yann Moix sur le sort réservé aux migrants sera diffusé (en avril sur ARTE), le président ne devrait pas exclure de prier Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur (Son Altesse Sénilissime le qualifie-t-on au château), de remettre son tablier.

                                                           *

 En 1985, François Mitterrand prit l’engagement verbal de ne pas extrader les anciens activistes et terroristes d’extrême gauche ayant rompu leurs engagements meurtriers. Cela concernait tout particulièrement des militants italiens qui luttaient contre le pouvoir par la violence et qui s’étaient réfugiés en France. Afin de comprendre le sens de ce que l’on appela « la doctrine Mitterrand », il convient de se replacer dans le contexte de l’époque. Apprécier cette décision aujourd’hui, 33 ans plus tard, c’est évidemment la contester. Beaucoup de gauchistes italiens pourtant repentis et réinsérés honnêtement dans la société grâce à la doctrine Mitterrand - comme Cesare Battisti devenu écrivain - sont toujours persécutés. Le film d’Amarita Zambrano montre que les familles innocentes ne sont pas indemnes dans l’opinion publique. Viola, la fille d’un terroriste, remarquablement interprétée par Charlotte Cétaire,  née en exil, après les actes délictueux, ne peut pas comprendre ce qui arrive à son père et rechigne à subir sa clandestinité. L’Histoire n’est pas encore mûre pour un regard objectif sur cette triste période sanglante qui entacha l’Italie au siècle passé.

Samedi 31 mars

 Une manifestation à Gaza. L’armée israélienne tire. Au moins 16 morts et des centaines de blessés. Emmanuel Macron n’exclut pas de transmettre son indignation à Benyamin Netanyahou.

                                                           *

 Des baleiniers japonais rentrent au port après une mission scientifique en Antarctique qui les conduisit à ramener 333 baleines. Emmanuel Macron n’exclut pas de prier Nicolas Hulot de protester contre ces crimes insoutenables. Pour sa part, il n’exclut pas de téléphoner à Brigitte Bardot.

                                                           *

 Demain, il faudra s’attendre à des informations fausses et souvent stupides qui illustreront la tradition du « Poisson d’avril » dont il est encore de nos jours périlleux d’en décrire une origine crédible, indiscutable. Le canular et la farce ne sont pas souvent de bon goût. Voici une proposition : En raison de la controverse, l’Union européenne a décidé de supprimer le changement d’heure. La nuit prochaine, à 3 heures, il conviendra de remettre les horloges à 2 heures. Un poisson d’avril qui fout le bordel, au moins, ça a d’la gueule !

 

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Plus d’un million d’Américains ont manifesté le 24 mars contre les armes à feu, après la tuerie de Parkland, qui a fait 17 morts en février.Photo © D.R.

02 avril 2018

A tricoter

- Vous êtes encore tombée, m’a dit le médecin. C’est la troisième fois ce mois-ci. Son ton de donneur de leçon ne m'a pas plu du tout.

Vous avez de la chance, Madame Dumont vous n’avez rien de cassé. Je lui ai répondu que la vie se résumait à tomber et à se relever, tomber encore et toujours se relever. Il me manquait de la laine. J’étais tout simplement sortie en acheter. Où est le crime ?

- Dans la vraie vie, on tombe et on se relève tout seul, a répondu le médecin, sans rire. Madame Dumont, je crois qu’il est temps de vous trouver une chambre libre dans une maison de retraite

- Une maison de retraite ! Mais je ne suis pas vieille !

- A quatre-vingt neuf ans, on peut considérer qu’on est une personne âgée, a répondu le docteur. Il ignorait probablement que je possède aussi le dictionnaire Français/Français hypocrite. Dans ce dictionnaire, personne âgée se traduit par vieille, sénile, bonne à jeter.

- Quand je me sentirai vieille, vous serez le premier à le savoir, je lui ai dit, pleine de colère. Je suis sortie de son cabinet pour me rendre à mon club de tricot. A cause de cet imbécile et de ses réflexions idiotes sur la vraie vie en blouse blanche et en stéthoscope, j’étais en retard. Je suis arrivée en retard au club de tricot, plus tard que d’habitude et pourtant, bizarrement j’étais la première. Autour de la table sur laquelle étaient rangées les aiguilles et les pelotes de laine, les chaises étaient vides. C’est Mathilde qui est arrivée quelques secondes après moi. Elle avait de mauvaises nouvelles.

- Thérèse ne viendra pas. Elle est à l’hôpital, un problème au poumon

- Si toutes les cheminées du pays fumaient autant qu’elle, l’économie du pays serait florissante, j’ai répondu en attaquant mon couvre-lit en laine, un gros travail, 24 carrés tricotés, six couleurs, 3 qualités différentes de laine. Mon chef d’œuvre tricoté si j’avais la chance d’arriver au bout. Hélène est arrivée ensuite, plus blanche et plus vieille que jamais. Elle aussi avait de mauvaises nouvelles : Oscar est mort ce matin d’un arrêt cardiaque. Zut ! Pour une fois qu’un homme faisait partie du club de tricot, il fallait qu’il meure, l’imbécile !

Cet idiot de médecin n’avait peut-être pas tort, finalement : Nous sommes vieux et proches de la mort. Nous ne nous en sommes pas rendu compte mais la vie a tricoté une couverture pour nous recouvrir et nous étouffer. Bien sûr, nous nous défendons en la repoussant avec nos maigres bras et nos jambes pleines de varices. Nous nous défendons avec l’énergie du désespoir même si nous savons que ce combat est perdu depuis la naissance.

  • Allez ! Levez-vous ! Dans la vraie vie, on se relève seul, j’ai répété plusieurs fois. Le médecin n’a pas bougé. Au niveau de son œil, crevé par l’aiguille à tricoter, le sang a émis quelques bulles et puis, plus rien.
  • - Espèce de vieux, je lui ai jeté à la figure. Avant de quitter le cabinet, j’ai pris soin d’effacer les empreintes digitales sur l’aiguille à tricoter qui se tenait bien droite et bien raide dans l’œil du médecin. L’aiguille appartient à Oscar qui est mort. Les flics chercheront en vain l’assassin. Comme ils ne le trouveront pas, ils suspecteront le temps qui passe. Comme toujours.
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30 mars 2018

La vérité enfin révélée sur la résurrection

À nouveau, le pape François va faire parler de lui. De source sure, nous savons qu’il va tenter de déstabiliser la Curie en annonçant au balcon de Saint-Pierre, ce dimanche de Pâques 2018, devant une foule de pèlerins particulièrement dense comme d’habitude que la vérité venait enfin d’être découverte à propos de la résurrection du Christ.

En effet, de multiples recherches entreprises par des moines (car c’était un véritable travail de moine) concordent : ce n’est pas la première fois que la fête de Pâques tombe un 1er avril. Depuis 33, c’est arrivé exactement 147 fois. Troublés par cette constatation, les membres de la Commission de la Foi ne manquèrent pas de s’en ouvrir au Saint-Père, un soir où il n’était pas occupé à refaire le monde. François, méfiant, demanda au célèbre mathématicien Cédric Villani de refaire tous les calculs. Ce dernier, bien que n’étant ni de droite ni de gauche, accepta la mission. Quelques jours après, il remit au Pape son rapport de 246 pages. François mit quand même deux semaines à le lire (et à le comprendre, n’étant plus guère familier des équations) quand il découvrit page 95, avec un certain étonnement, un élément nouveau. Villani écrivait en effet :    « Par Jupiter, - c’était une de ses expressions favorites depuis qu’il avait été élu député -, le dimanche de Pâques tombait lui aussi le 1er avril en l’an 33 ! ». Cette remarque éveilla l’attention du pontife qui informa les moines responsables de l’étude préalable. Ce détail leur avait échappé. Ils avaient en effet fait commencer leurs calculs après l’année de la crucifixion. Boris Cyrulnik, qui préparait justement un livre sur la psychologie des apôtres et des relations internes à leur équipe, s’attardant sur le caractère de chacun d’eux, fut mis au courant de l’affaire par on ne sait quelle indiscrétion. Il demanda une audience au pape et lui révéla que ses recherches avaient enfin abouti. « Quand on réunit douze personnes, dit-il, surtout dans le but d’en faire une équipe de choc, nous, les psychologues, savons depuis longtemps que l’on y trouve inévitablement des caractères très différents (voyez les sept nains). En ce qui concerne les apôtres, l’on reconnait facilement Judas, l’hypocrite, Jean, le sérieux, Marc et Luc, les futurs écrivains inspirés, etc. » Jusqu’à présent, la personnalité de Pierre avait échappé aux analyses, mais en fait, c’était le plus rigolo de tous... bien qu'aussi le plus colérique. Il est vrai que dans ce groupe particulièrement cul serré, il en fallait peu pour paraitre comique. Cependant, un évangile apocryphe, retrouvé en 1728 dans un coin reculé du Canada, très bien conservé dans la glace, nous apprend combien les onze autres apôtres s’étaient esclaffés – mais dignement et sous cape – lorsqu’ils avaient entendu Jésus déclarer : « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église ». Ils connaissaient l’humour inénarrable et le gout prononcé pour les jeux de mots de leur copain. Nul doute qu’il l’avait soufflé à son maitre en cette grande occasion.

L’hypothèse avancée ensuite par Boris ne manqua pas de troubler François. Il suggéra que Pierre, très accablé au lendemain du vendredi tragique, voulait se changer les idées et celles de ses compagnons. S’apercevant que le dimanche était un 1er avril et anticipant l’association entre poisson et ἰχθύς (Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur) qui devait se faire bien des années plus tard, annonça à ses coreligionnaires que Jésus était ressuscité. Les théologiens ne sont pas d'accord sur l'origine de cette association dans le chef de Pierre : était-ce inconscient ou prophétique ? La nouvelle se répandit à la vitesse de la lumière, bien évidemment. Les jours suivants (que dis-je, les mois, les années), Pierre eut beau crier sur tous les tons et les toits que c’était un poisson d’avril, rien n’y fit. L’idée était trop belle, on en fit même un dogme !

À la mort d’Umberto Eco, l’on retrouva un de ses manuscrits inachevés racontant l’histoire réelle du mythe de la résurrection. Le grand sémiologue avait découvert le pot aux roses un soir d’errance dans sa fabuleuse bibliothèque dans un autre évangile apocryphe qu’il feuilletait de temps à autre pour stimuler son imagination quand il était en panne d’écriture pour ses romans historiques. La Commission Internationale de Théologie du Vatican, mise au courant discrètement de l’affaire, avait fait des pieds et des mains pour que ce récit reste dans un coffre dont le code secret serait connu seulement du pape lui-même, d’un cardinal choisi pour sa probité exemplaire et de la famille d'Umberto. La Pénitencerie apostolique proposa l’indulgence plénière à cette dernière en échange d'une promesse de secret mais, par respect pour la mémoire du grand homme, elle refusa.

Les Archives Secrètes Vaticanes déployèrent des moyens financiers importants pour acheter le manuscrit, mais là encore ce fut l’échec.

Le secret avait été gardé jusqu’il y a peu, mais un petit-fils particulièrement doué du grand écrivain parvint à percer le secret du code, lut le texte de son grand-père sous ses draps à la lueur d’une lampe de poche et transmit ces informations à Boris Cyrulnik qu’il adorait malgré son jeune âge (il avait été diagnostiqué Haut Potentiel dès ses quatre ans lorsque sa mère s’aperçut qu’il comprenait le théorème des deux lunules d’Hippocrate de Chios).

La question nous brule maintenant les lèvres : « Comment François va-t-il gérer cette affaire ? ».

Va-t-il pouvoir rassurer les nombreuses grenouilles de bénitier qui risquent l’évanouissement à l’annonce de cette découverte ?

Résistera-t-il à la pression des chocolatiers de tout poil venant le supplier d’étouffer cette affaire afin de préserver la coutume des œufs de Pâques et son commerce lucratif dans lequel d’ailleurs l’on sait depuis peu que le Vatican a aussi ses intérêts occultes ?

Si les cinquante chocolatiers de Bruges envoient en délégation les gérants de l'Univers de Charlotte ou mieux du Comptoir de Mathilde auprès du Primat de Belgique Jozef de Kesel pour qu'il intervienne auprès de François, cela sera-t-il suffisant ?

Comment pourra-t-il empêcher que la presse s’en empare et que Stéphane Bern n’en fasse une émission spéciale sur France 2 retransmise quelques jours plus tard sur TV5 Monde avant d’être installée ad vitam æternam (si j'ose dire) sur purepeople.com et de provoquer des débats interminables sur les réseaux sociaux ?

Comment pourra-t-il expliquer ce changement à la Commission interdicastèriale du Catéchisme de l’Église ?

L’avenir nous le dira. Restons attentifs lors des prochains journaux parlés et télévisés.

Mettons en garde nos enfants et nos adolescents afin qu’ils n’avalent pas n’importe quoi.

Et comme toujours, préparons-nous soigneusement à bien séparer le bon grain de l’ivraie, les fausses nouvelles étant si fréquentes quand on se met à s’intéresser aux religions.

30 mars 2018

Farid Rueda, un exemple du muralisme mexicain contemporain.

 

Si New York est mère du street art, cette mère fit d’innombrables petits. D’abord, par ordre d’entrée en scène, les tags du métro de New York dans les années 70 recouvrirent les murs, puis les rames. Les tageurs s’approprièrent cette forme nouvelle d’art et déclinèrent les tags en adoptant différents styles, en variant les formes, les couleurs et créèrent des compositions plastiques originales intégrant tags et lettrage, lettrage et fresque.

De la même manière, le mouvement street art s’est exporté mais en s’hybridant, mêlant formes nouvelles et cultures populaires. Le muraliste Farid Rueda, peintre mexicain, en donne une formidable illustration.

Rueda est un mexicain de Mexico-City. C’est dans cette ville mégalopole qu’il naquit, apprit la peinture et fit ses premières armes dans la rue. Dans une interview récente, il évoque le début de son parcours d’artiste : « J’ai commencé à dessiner quand j’étais môme, plus tard devant choisir un métier, j’ai étudié à l’Ecole des Arts plastiques de Mexico. Là, j’ai rencontré des artistes et grâce à eux j’ai commencé à peindre dans la rue utilisant les murs pour exprimer mes peurs et mes désirs. » Cette volonté de faire passer dans ses œuvres des émotions personnelles, des « messages », l’a naturellement amené à peindre seul. C’est donc seul, à Mexico, qu’il a peint ses premiers murs. Vite, de festivals en festivals, de commandes en commandes, il peint en Amérique du sud et en Europe ; en Colombie, Costa Rica, Cuba, Equateur, Espagne, Bruxelles, Allemagne, France, Estonie, Croatie, Serbie, Portugal, Pays-Bas etc. Ces expériences participèrent à sa formation : « Le voyage et la peinture sont de bons moyens pour apprendre et avoir des expériences nouvelles, ça développe votre inspiration et vous amène à vous interroger sur vous-même, savoir ce que vous allez faire de vos compétences. C’est comme cela que j’ai appris sur mes propres racines mexicaines et que j’ai découvert la culture actuelle de mon pays. Durant cette période, j’ai compris combien la nature et les animaux étaient importants. C’est ainsi que les thèmes que je peins aujourd’hui se sont imposés à moi. »[1]

La connaissance des racines de la culture mexicaine a été une source d’inspiration certes mais un tremplin également à une création moderne qui ne doit rien aux traditions.

Ses murs, souvent immenses, constituent un merveilleux bestiaire. Nous y trouvons les fauves qui peuplaient les forêts aztèques, des cerfs, des aigles, des grenouilles etc. Ce qui les rend remarquables, c’est la composition voire la décomposition. Composition, car le sujet principal, la tête de l’animal, est un élément d’un ensemble plus large comprenant d’autres éléments. Prenons par exemple sa fresque de tigre d’environ 6 mètres de haut sur 6 mètres de large (c’est Rueda qui donne l’échelle). Elle représente une tête ; un tigre rugissant. La gueule grande ouverte, les puissants crocs, l’allongement des yeux, la distorsion des muscles, tout concourt à l’expression de l’agressivité du fauve. En fait, la partie antérieure de la tête du tigre ne constitue que la moitié de la surface totale. L’autre moitié est formée par la représentation de plumes. Des plumes de différentes formes, de différentes couleurs. Elles sont la coiffure du tigre.

La composition surprend : un tigre coiffé de plumes ! Par ailleurs, la surface de la peau du tigre a été décomposée en espaces plus petits dont les formes s’intègre assez bien dans le mouvement dynamique du rugissement. Ces espaces sont décorés de motifs d’une grande variété. Tous les motifs sont différents, s’harmonisent avec les plumes peintes en rupture chromatique (un espace jaune et noir contraste avec une plume grise et noire). La peau n’est pas une peau (un démarquage fort avec les couleurs « naturelles »). Les plumes ne sont pas des plumes. Des espaces ornés de motifs jouxtent d’autres espaces ornés d’autres motifs. Nous sommes, non dans une peinture naturaliste, mais dans une composition en grande partie abstraite qui est lue comme un symbole. Le tigre appartient, en effet, au calendrier aztèque[2] .

Dans ce que nous croyions être un bestiaire, il y a une « forêt » de symboles aztèques et Farid Rueda n’est pas un Jean-Jacques Audubon aux petits pieds peignant sur les murs des métropoles du monde de grosses bêtes mais l’héritier d’un peuple et d’une culture qui refusent de disparaître. Tous les Mexicains partagent avec l’artiste la compréhension des symboles. Son œuvre est comprise comme un écho des cultures mésoaméricaines et un écho encore bien vivant de la mythologie aztèque.

Bien que trouvant nombre de ses sujets dans le fonds culturel aztèque, Farid Rueda n’est pas le fils naturel de la peinture aztèque. Les raisons en sont simples. Nous savons que les Aztèques décoraient les murs de leurs constructions de peintures. Un seul vestige l’atteste mais les sources écrites convergent sur ce point. Les peintures ont disparu parce que les édifices ont été détruits. Curieusement pour nous Occidentaux, la peinture se confond avec l’écriture. Les scribes aztèques étaient nommés « peintres » car les manuscrits, tous les manuscrits, étaient des recueils d’images. Les codex sont assurément une des sources de Rueda. Source quant au fond (les animaux sont des symboles), quant à la forme c’est bien différent. La variété des couleurs est certes attestée dans les codex par les enluminures représentant les dignitaires aztèques. Nous savons que les plumes étaient des éléments de vêtement et composaient de superbes parures. Rueda les peint comme éléments de décor ; elles apportent l’élégance et la diversité de leurs formes et l’incroyable variété des couleurs.

Sujets, références nombreuses à la culture aztèque, les fresques de Farid Rueda empruntent, en partie, aux codes de la peinture mexicaine contemporaine. Bien sûr, d’aucuns y verront les influences du mouvement muraliste qui se développa à partir de 1910 et qui a profondément marqué la peinture « de chevalet ». D’autres de peintres emblématiques du Mexique comme Frida Kalho ou, plus près de nous, de José Orozco et Rufino Tamayo. Les influences sont certaines mais limitées ; il faut y voir davantage une marque du talent particulier de Farid Rueda. Un talent remarquable dans la création des motifs décoratifs.

J’ai longtemps souhaité faire une histoire des motifs décoratifs. « Nés quelque part », ils voyagent de pays en pays, de siècles en siècles, oubliés, redécouverts, transformés, adaptés aux cultures locales, expurgés etc. Passionnant vous dis-je ! Rueda réinvestit des motifs « classiques », les points, les cercles, les traits parallèles, mais il y apporte une variété et une créativité exceptionnelle dans leurs déclinaisons formelles et chromatiques.

Il est rare qu’un peintre passé au muralisme abandonne la peinture de chevalet. Inti, le chilien, est une illustration du contraire. Farid Rueda a été marqué, comment aurait-il pu ne pas l’être, par l’histoire du muralisme mexicain.

Comme Diego Rivera, il puise dans le fonds culturel préhispanique promouvant l’idée forte que le Mexique actuel résulte d’un mélange original de cultures : la culture aztèque, elle-même fruit des cultures précolombiennes plus anciennes, la culture des Conquistadores et la culture du Mexique moderne.

Ses fresques murales parlent à ceux qui ont les référents pour les comprendre. Elles restituent la splendeur de civilisations que nous avons cru longtemps éteintes et sont d’authentiques œuvres modernes, dans lesquelles la signification se conjugue avec l’équilibre et l’audace des compositions, la décomposition des surfaces et leurs décorations par des motifs érigent en majesté ses symboles.


[1] Traduit de l’anglais par RT.

[2]

Le Tonalpohualli, calendrier sacré compte 260 jours. Le compte commence avec le premier signe : Crocodile. Il est en haut à droite du carré central, au pied d'une des divinités correspondant à l'Est (trapèze du haut). En remontant la bande rouge du trapèze, il y a 12 petits cercles, qui représentent les 12 jours suivants de la première série de 13 jours. Cela fait donc 13 jours, jusqu'au signe Tigre (14e glyphe des jours), qui commence la deuxième série de 13 jours. On poursuit jusqu'au Cerf, puis Fleur, en bas à gauche du trapèze rouge. On remonte alors le fer à cheval pour passer par Roseau et finir par Mort. On entame alors le trapèze jaune, jusqu'à Pluie, puis Herbe tordue et Serpent, qui vient terminer le trapèze jaune. On entame alors le fer à cheval suivant, en passant par Silex et Singe. Place au trapèze bleu avec Lézard, Mouvement, et Chien, puis on passe par le fer à cheval suivant, en passant par Maison et Vautour. Enfin, on termine avec le trapèze vert, avec Eau, Vent et Aigle, puis le dernier fer à cheval, avec Lapin et les 12 derniers cercles qui nous ramènent à Crocodile. Cela fait donc bien 20 signes x 13 jours = 260 jours, soit un Tonalpohualli complet.

In Cosmogonie et Mythologie.

Image: 

Exemple de symboles aztèques. On observera les motifs décoratifs très graphiques décorant le corps de l'animal.

Un autre symbole, la tortue.

Un troisième exemple d'animal symbolique.

Tracé d'une grande fresque.

Une fresque haute comme une maison.

Une très remarquable tête de tigre. F.Rueda donne l'échelle.

Esquisses d'une grande fresque.

Une rupture dans la représentation animale : la facture est ici réaliste.

Tête d'aigle.Work in progress.

Plan plus serré sur la fresque.

Une facture proche de celle de la grenouille, plus réaliste, moins "ornée".

Une tête de cerf. Les éléments décoratifs mettent en valeur le sujet principal.

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28 mars 2018

Y en a qui fêtent Mai 68 à leur façon...

Libre à n’importe qui de fêter Mai 68  : les soixante-huitards attardés (comme on les appelle injustement), les femmes et hommes politiques, les présidents, les écoles, les enseignants, les étudiants, les journalistes, bref tout le monde.

À coup de reportages divers, d’interviews d’acteurs et d’actrices de l’époque (il faut se dépêcher, bientôt ils ou elles ne répondront plus au téléphone ou auront perdu la mémoire), les radios et les écrans évoquent ce temps, béni pour les uns, honni pour les autres.

Mais évoquer Mai 68 à coups de battes et de barres de fer, c’est plus inédit, ça fait plus tendance. C’est ce qui est arrivé en France, un peu avant l’heure il est vrai.

 

D’abord au Lycée autogéré de Paris, une dizaine d’individus armés de barres de fer ont agressé étudiants et professeurs. Saluts nazis et insultes homophobes étaient de la partie.

Il est clair que le Lycée, ne serait-ce que par son nom, se devait d’attirer ce genre de personnages. Cette fois, ils procédaient à visage découvert comme membres du groupe GUD (Groupe union défense), un syndicat étudiant habitué aux actions violentes.

 

Ensuite à la Faculté de droit (sic) de Montpellier, où des étudiants manifestant contre le Plan étudiants dans un amphi ont été agressés à coups de poing par des hommes cagoulés et armés de planches cloutées et de tasers (il faut dire que l’atmosphère était électrique, si j’ose dire). Bilan  : plusieurs personnes blessées, trois hospitalisations...

Le doyen apparait comme étant de mèche avec les agresseurs en leur facilitant l’accès aux bâtiments. Il démissionnera par la suite. Les agents de sécurité laissent faire... On aura tout vu. Des étudiants ont même reconnu certains de leurs professeurs parmi leurs agresseurs.

 

Décidément, cinquante ans après, on peut s’interroger longuement sur les effets de Mai 68. De grands ténors de l’époque comme Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar et d’autres soutiennent Emanuel Macron qui se tâte pourtant pour commémorer cet évènement (le fera, le fera pas ?) et pratique une politique à cent lieues des idéaux de 68.

 

On dit que pour qu’une idée nouvelle s’implante dans notre société, il faut en moyenne septante ans.

Rendez-vous en 2038 ?

 

 

 

26 mars 2018

La vraie histoire de « Djisès».

Joyeuses Pâques

Joseph-Marie Ben Scrigny, surnommé Djisès par ses proches, est né un 29 février à l’aube d’une nuit sans lune, dans un réduit qui ressemblait  à une étable, où sa mère, Aïfa, s’était réfugiée parce qu’il drachait alors qu’elle était en route pour vendre ses dattes au marché matinal de Bethléem. Il devenait ainsi le septième enfant du couple Aïfa/Joseph Maktulaktulouk Ben Scrigny (dit le charpentier). Le bébé était prématuré et d’une conformité douteuse. Non qu’il ait 7 doigts, mais il était affligé de strabisme, de pieds palmés et d’un bec de lièvre. A l’âge d’un an, Aïfa le  laissa tomber sur le sol par pure maladresse ; il eut ainsi une déformation de la colonne vertébrale qui le rendit bossu.

Il était le contraire de son frère Jacques, surnommé Jack, qui le précédait dans la lignée. Nanti de toutes les qualités physiques que requiert un gamin, celui-ci  devint, en grandissant un véritable éphèbe qui, sa vie durant, séduisit les femmes auxquelles il faisait grande impression. A force de multiplier ses conquêtes, il devint une sorte d’entremetteur. C’est ainsi qu’il eut sous sa coupe plusieurs femmes qu’il envoyait tapiner dans les dunes. Ce qui le fit surnommer au grand dam de ses parents: Jack le Mak …(en araméen, ça se dit « bar Abbas »).

Par contre Djisès, s’il n’était pas beau, avait une grande intelligence, contrairement à son frère, bellâtre à  cervelle d’oiseau.

Inutile de dire que les deux frères se détestaient cordialement.  

Djisès-Marie-Joseph, un brin mythomane, ayant une imagination débordante et un caractère joyeux et farceur, affabulait en faisant croire à son entourage des histoires abracadabrantes dont il était le héros. Il ajoutait, s’il voyait l’incrédulité dans les yeux de ses spectateurs, qu’il fallait le croire vu qu’il était le vrai-le seul-l’unique fils de Dieu. Habile à se débarasser de toutes corvées, il vadrouillait avec une douzaine de potes avec lesquels ils inventèrent des extravagances et propagèrent des rumeurs folles comme cette fameuse journée dans le Sinaï, où il aurait soi-disant nourri 27 paysans pendant une semaine avec une seule miche de pain ; la rumeur s’étant propagée comme une trainée de poudre d’ellébore, la rumeur disait après trois lunes, à qui voulait l’entendre, qu’il en avait nourri plus de sept cent septante-sept !

Pour gagner sa croute, Djisès et ses complices, avaient imaginés un spectacle de rue où ils racontaient de hauts faits enrobés de tours de force et de tours de passe-passe  très (trop) vite nommé « miracle » par le crédule petit peuple, après quoi, ils passaient le chapeau…! Nantis d’une réputation quasi divine, ils écumèrent toute la région, n’épargnant aucun des villages avoisinants!  Ainsi, ils se firent invités partout, là où ils pouvaient faire ripaille, mangeant  et buvant gratuitement, profitant aussi des complaisances de délurées servantes …

Son frère Jack ne supportait pas ces élucubrations délirantes qui ternissaient son aura, d’autant plus que son laideron de frère tournait autour d’une de ses gagneuses ! De plus, c’était la plus belle et la plus rentable de son cheptel de prostituées ; elle se nommait Marie-Madeleine. Djisès l’avait d’abord apitoyée puis séduite, dévoilant sa bosse. Elle pouvait la toucher, ça porte-bonheur… ensuite il lui fit apprécier le contenu de ses braies.

Cependant, Jack le Mak/bar Abbas ne se privait pas de flanquer parfois et même souvent, des torgnoles à celles qui rechignaient devant le travail. Marie-Madeleine était particulièrement rebelle et, pour la mettre au pas, elle recevait plus d’une fois des raclées dont elle aurait dû se souvenir. Du coup, ayant assez de ces brutalités, elle quitta subrepticement le gynécée de Jack, pour suivre la bande à Djisès et leur théâtre ambulant, ce qui l’amusait beaucoup plus que le tapin

Jack la fripouille était excédé des outrecuidances de son Djisès de frère, que l’on considérait, même si on ne le croyait pas vraiment, comme une sorte de divinité burlesque, vrai faiseur de miracles !

Evidemment, je l’ai déjà dit, ça dévalorisait le souteneur à la verge d’airain.

Pour se venger, il fit courir le bruit dans les rang de l’armée romaine d’occupation, que Djisès était un agitateur et qu’il complotait contre les envahisseurs, précisément contre les chefs des centurions avec lesquels Jack le Mak s’entendait comme cochon puisqu’il leur fournissait des filles et du chanvre premier choix.  Finalement, au bout de trois ans de ce manège, un ordre d’arrestation fut lancé envers le dénommé Djisès !

Ce dernier (n’ayant ni la stature ni l’âme d’un héros),  ne fit ni une ni deux, et s’enfuit avec Marie-Madeleine et quelques fidèles! Ils traversèrent la Méditerranée et débarquèrent du coté de Marsala.

Au grand dam de Jack/bar Abbas, le complot contre son frère se retourna contre lui : Ponce Pilate, vexé de n’avoir pas pu attraper Djisès, le fit arrêter . Durant sa détention où il fut quanrt même un peu flagellé, Jack/bar Abbas parvint à corrompre ses gardiens et Ponce-Pilate en personne, en leur graissant la patte et en leur promettant la gratuité de ses services… Bien entendu, il fut gracié alors qu’on condamnait, à sa place, un obscur terroriste qui se disait  être le messie, affabulait et se nommait lui-même fils du Père . Le supplice de la crucifixion fut exécuté le premier dimanche d’avril et Pilate décréta que ce jour-là serait obligatoirement fêté chaque année par la populace afin qu’elle se souvienne de ce qu’il advient aux illuminés et aux agitateurs qui auraient l’audace de remettre en question l’autorité de Rome dont il était le juste représentant.

Plus tard, vraiment plus tard, sous prétexte de solstice, l’autorité religieuse reprit dans son calendrier la date du 25 décembre pour fêter la naissance d’un incertain Jack, surnommé « Christus » (signifiant messie) dont l’emblème était un maquereau stylisé), lui octroyant ainsi le statut de martyr de la cause palestinienne.

Cependant, les on-dits étant ce qu’ils sont, on prétendit que Djisès Marie Joseph Maktulaktulouk Ben Scrigny, officiellement en couple avec Marie-Madeleine, eurent de nombreux enfants dont les innombrables descendants devinrent par la suite, des gens d’armes haut-placés dans la francité européenne naissante …

Fiction? ...a pa peur...

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24 mars 2018

Le ciel ne l'arrête pas

&

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Un soleil orange
Sur un horizon intact
Epouse cette ligne à franchir
Que les dieux nous envient

Un homme bien chaussé
Le ciel ne l’arrête pas
Son œil brille
Quand les vents froids balaient son nez
Sa faim de loup
Le pousse à tous les départs
Il est pures formes
Comme nuages
Il se ride dans les fissures
De l’état sauvage
Il est pure force
Quand il nage dans un lac perdu
Dans un coude lumineux
Et secret
L’homme bien chaussé
Crépite
Sur la terre ferme
Blanche, inexplorée
Là où aucune route n’est tracée
Il aperçoit l’insensé
Dans cette absence d’ombre
La force de ses bras
Écarte
Pourriture et cliquetis
Sonneries et soubresauts
Sombres obstacles et surgelés
Recoins glauques et vieilles haleines
L’homme bien chaussé
Sait qu’une pointe d’envie
Tue tout désir
Il marche ici même
Sous nos yeux
Le ciel ne l’arrête pas

24 mars 2018

Une Francophonie trop négligée

Vendredi 16 mars

 Depuis qu’il a manqué son investiture pour être candidat du PS à l’élection présidentielle, Manuel Valls prétend que le parti est mort. 40.000 adhérents viennent d’élire leur nouveau Premier secrétaire au cours d’un scrutin qui était organisé en près de 4000 bureaux où il fallait se rendre pour exprimer sa voix, le vote par informatique n’étant pas admis. Olivier Faure en est sorti vainqueur. Cet ancien collaborateur de Jean-Marc Ayrault et de François Hollande, député de Seine-et-Marne et chef du groupe socialiste à l’Assemblée, est face à un travail intense. Il a la volonté de relever le défi. C’est l’essentiel. Il ne doit déjà plus prouver – n’en déplaise à Valls – que le PS n’est pas mort. Á lui de faire en sorte qu’il se porte mieux.

                                                                       *

 Un grand magasin de village. Le haut-parleur débite des réclames. « Parfois, les couches-culottes coûtent la peau des fesses… ! » Décidément, la mode du titrage façon Libération essaime jusque dans les recoins de la province profonde.

Samedi 17 mars

 Cette affaire d’espion empoisonné empoisonne les relations entre la Russie et les principaux États occidentaux. L’Allemagne, les États-Unis et la France se sont déclarés solidaires du Royaume-Uni. May renvoie 23 diplomates à Moscou ? Qu’à cela ne tienne, Poutine renvoie 23 diplomates britanniques à Londres. Et après, qu’est-ce qu’on fait ? Cette touchante solidarité accentue le parfum de guerre froide au moment où Vladimir Poutine va renouveler son bail au Kremlin  pour six ans. (C’est ainsi que les commentateurs finissent par s’exprimer. En fait, il y aurait lieu de dire : … au moment où le peuple russe va renouveler le bail de Vladimir Poutine…)

                                                                       *

 Dans le journal Le Temps (en quelque sorte l’ancêtre du Monde) du 17 mars 1928, on découvrait un Manifeste pour la défense de la beauté et de la salubrité de Paris. Le groupe signataire était conduit par Jean Giraudoux. On craignait que les Parisiens soient « enfermés bientôt dans une ville sans air et sans dégagement » car « il est aussi long de sortir de Paris que d’une ville en état de siège ». C’était 31 ans avant la naissance d’Anne Hidalgo.

                                                                       *

 L’Irlande est d’autant plus en fête à l’occasion de la Saint-Patrick que son équipe de rugby vient de remporter le tournoi des six nations en battant l’Angleterre à Twickenham. Tous les étrangers voyageurs participeront à la liesse populaire. Car pour un Irlandais, « il n’y a pas de touristes, il n’y a que des amis que l’on n’a pas encore rencontrés ». Si l’Union européenne optait pour cette affirmation en remplaçant le mot « touristes » par le mot « migrants », elle accoucherait d’un magnifique précepte chantant l’hospitalité.

Dimanche 18 mars

 Il n’y a pas eu de surprise à Moscou : les 107 millions d’électeurs ont réélu Vladimir Poutine avec plus de 70 % des voix. Le taux de participation ? Le seul qui pouvait être significatif ? On ne le connaît pas encore mais il ne voudra rien dire. S’il y a eu tricherie, c’est sur le nombre de votants que la malversation s’est accomplie. C’est, de toute façon, déjà secondaire. Le président indétrônable, qui entame un quatrième mandat auquel il convient d’ajouter deux autres en tant que Premier ministre, est reconnu comme le seul homme capable de rendre richesse et surtout dignité à son peuple. Un peuple qui ne badine pas avec le sentiment patriotique.

                                                                      *

 On meurt toujours en Mer méditerranée. Et on meurt aussi en Mer Égée. Quelques migrants, ça et là, sur des embarcations de fortune… Trois fois rien…

                                                                       *

 « Attention ! Le président va parler ! » L’effet d’annonce est peut-être le plus grand écueil qui guette en permanence Emmanuel Macron.  Le palais de l’Élysée avertit régulièrement le moment sacré où la parole s’épanchera, provoquant le changement, la commutation, l’innovation prononcée dans la hardiesse du renouveau. On apprend, grâce à un entrefilet de Journal du Dimanche (JDD), que mardi prochain, à l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie, par un « discours fondateur » (ce sont les termes du palais…), le président annoncera « des mesures pour renforcer l’usage du français dans les enceintes internationales, les médias, sur Internet et dans le monde de l’économie. » Vaste programme aurait rétorqué un grand homme qui n’avait pas besoin de décret ou de discours fondateur pour défendre la langue qu’il utilisait du reste très bien. Que Macron fasse donc bien attention : si, ce qu’il dira mardi n’est pas suivi d’effet et si donc, s’agissant d’effet, on ne s’en tiendra qu’à l’annonce, il devra essuyer quelques reproches bien fondés, bien élaborés, et surtout bien énoncés. Rendez-vous le 20 mars 2019 pour un premier point.

Lundi 19 mars

 Dix mois après la présidentielle, le parti de Macron (La République en marche – LREM) perd de sa vigueur. Dans une élection partielle de Haute-Garonne Joël Aviragnet, le candidat du PS, pourtant pas une vedette, écrase son concurrent de la majorité présidentielle avec un score poutinien de 70, 31 %. L’explication du résultat réside sans doute dans l’implantation populaire. C’est un indice de plus qui prouve que le PS n’est pas mort. Qu’on se le dise. Et qu’on le redise à Manuel Valls…

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 Tout le monde debout. Le film de Frank Dubosc n’est qu’un divertissement mais il amuse bien. Il donne aussi l’occasion de revoir Alexandra Lamy, ravissante et Claude Brasseur, toujours vivant. Elsa Zylberstein montre qu’elle est une grande actrice dans un rôle ingrat, celui d’une secrétaire de direction attentionnée, vieille fille amoureuse de son patron. Ceux qui aiment Gérard Darmon lui trouveront trop d’embonpoint. Hormis cette petite famille sympathique, il convient d’évoquer la vedette principale du film : la chaise roulante pour handicapé. En la rendant objet de drôlerie et de quiproquos marrants, Dubosc aborde un peu l’humour par le biais de l’audace.

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 Deux perles à épingler, trouvées dans Le Figaro du ouiquenne :

  1. De Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale : « On n’a pas besoin d’avoir des grèves en France ». Jadis, les ancêtres de classe de monsieur Blanquer prétendaient que les nègres n’avaient pas besoin de chaussures car ils aimaient marcher pieds nus.
  2.  De Jean-François Kahn : « La droite n’est plus libérale et les féministes sont devenues staliniennes. » Là, on ne peut pas lui donner tort. Mais ne serait-ce pas une conséquence d’un pays gouverné au centre ? Les vieux clivages que J-F.K. combattit toute sa vie pourraient bien revenir au premier plan. Ils auront néanmoins procédé à une indispensable mue. En ce cas, le tout-au-centre aura été bénéfique mais pas durable. Attendre et voir…

Mardi 20 mars

 Après une garde à vue de plusieurs heures, Nicolas Sarkozy est mis en examen pour corruption supposée avec la Libye et recel. Sa campagne de 2007 aurait été financée par Khadafi. La République parrainée par un dictateur, ce serait dramatiquement cocasse. En 2012, la France avait besoin avant tout d’un chef d’État honnête, un président qui ne dirige pas le pays comme un gangster. C’est pour cela que François Hollande fut choisi. C’est pour cela qu’il insistait sur le fait qu’il serait « un président normal » et qu’il fut déjà raillé pour cette expression pourtant significative. Mais manifestement, être normal et honnête, cela ne suffit pas pour se faire réélire.

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 La Belgique est de moins en moins francophone. Ses grands journaux (Le Soir, La Libre Belgique…) ignorent quasiment la Journée internationale de la Francophonie alors que la Fédération Wallonie-Bruxelles est toujours le troisième bailleur de fonds (le premier par habitant) à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Les anglicismes pullulent et de plus en plus de mots sont écorchés, y compris chez celles et ceux dont le métier est de transmettre, comme les présentateurs de journaux télévisés ou les responsables de l’Éducation. Le billet matinal de l’humoriste Bruno Coppens est construit sur « la journée sans viande ». On lui fait remarquer que c’est surtout la journée de la Francophonie, il feint de ne pas l’entendre, lui qui se réclame de Raymond Devos, superbe représentant de la belle langue française. On finit par regretter les belgicismes ; eux, au moins parviennent parfois à être intégrés dans l’usage. Á bon escient qui plus est. Et pourtant, des 27 capitales de l’Union européenne, Bruxelles est la seule francophone, à l’exception bien entendu de Paris…

Mercredi 21 mars

  On a donc vu ce qu’on allait voir : pour la première fois, un président de la République s’exprimait devant l’Académie française. Et pour un discours ambitieux : faire en sorte que la langue française ne soit plus la cinquième langue la plus parlée au monde mais la troisième. Pour qu’il en soit ainsi, Macron détaille une stratégie en trente points. Rien que ça… Bon. Donnons-lui le bénéfice du doute et ne le soupçonnons donc pas d’user d’un effet d’annonce… Au passage, on espère qu’il pourra aussi veiller à ce que la langue française demeure la première langue parlée… en France.

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 Stéphane Roques, le secrétaire général de LREM, le parti de Macron, est congédié six mois après sa nomination. On lui reprocherait un manque de fiabilité au plan idéologique et, partant, trop peu d’expérience politique. Tiens tiens…

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 Peut-être que Bruno Coppens avait  préparé son billet d’hier matin en consultant Wikipedia : le site encyclopédique renseigne le 20 mars comme Journée sans viande et Journée internationale de l’astrologie mais ignore la Journée internationale de la Francophonie.

Jeudi 22 mars

 La mémoire des dates est un domaine qui varie en fonction des sensibilités autant que des âges. Ainsi du 11-septembre qui, pour les femmes et les hommes de gauche de plus de 50 ans, rappelle le putsch au Chili contre Salvador Allende tandis que ceux qui étaient trop jeunes ou pas nés pour vivre l’attaque kamikaze contre les tours de Manhattan et le Pentagone ne se souviendront pas du 11 septembre 2001 comme un moment de leur existence. Aujourd’hui, Bruxelles commémore les attentats meurtriers de 2016 tandis que Paris évoque le 22 mars 1968 où la mèche allumée à l’université de Nanterre provoquera l’incendie de mai. Sur Europe 1 ce matin, répondant à une question de Patrick Cohen qui commentait son livre (Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu, éd. du Seuil), Patrick Rotman parle de « moment hystérique » au lieu d’ « historique ». Un lapsus qui lui collera désormais aux semelles.

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 Le Château Angelus, l’un des plus grands crus de Saint-Émilion, annonce qu’il traitera désormais ses 42 hectares de vignes selon les méthodes de l’agriculture biologique. Un fait divers qui pourrait bien être à la base d’une révolution dans le monde si prisé de l’œnologie.

 

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Avant Mai 68, le mouvement du 22 mars, ni parti, ni syndicat, fédère des anarchistes communistes, des socialistes et des communistes révolutionnaires, des situationnistes à travers une même conception de la lutte sociale. Photo © Jean-Pierre Rey

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