semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras par Jean-Pol Baras

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25 mai 2018

Quel cinéma!

Mercredi 16 mai

 Il faudra posséder du cran et faire preuve d’intrépidité cet automne pour aller au cinéma voir le dernier film de Lars von Trier The House that Jack Built. Il y démontre une pensée qui l’habite, selon laquelle le paradis et l’enfer ne font qu’un ; l’âme étant au paradis et le corps en enfer. Sept ans après avoir fait scandale à Cannes par des propos controversés sur Hitler, le cinéaste danois revient plus provocateur, plus dérangeant que jamais. On ne sait toujours pas si son comportement exécrable ressortit à du ludique ou à du lubrique, à de la suffisance ou à de la souffrance. Un jour peut-être, l’une de ses deux épouses ou l’un de ses quatre enfants témoignera. En attendant, l’homme exulte : « Je n’ai jamais tué personne mais si je devais, je tuerais un journaliste. » Hubert Beuve-Méry, directeur-fondateur du Monde, avait l’habitude de préciser : « Vous ne trouverez derrière mon dos ni banque, ni Église, ni parti. » Aujourd’hui, il devrait faire une exception pour Lars von Trier.

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 Les combats féministes connaissent cette année des échos et des avancées considérables. On rappelle qu’il y a un peu plus de cinquante ans seulement qu’une femme peut ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son mari ou de son père. C’est à peine croyable. En revanche, l’heure n’est pas tellement à se remémorer les conquêtes sociales, pourtant bien mises à mal ces temps-ci. Ainsi, les mineurs de fond qui mouraient étouffés dans la cinquantaine relèvent désormais d’une histoire oubliée parce qu’éteinte. Une toute petite évocation radiophonique souligne que la silicose fut considérée par la sécurité sociale dès 1945 (sic) en France tandis que la Belgique n’en tint compte qu’à partir de 1963, au moment où l’on commençait à fermer les charbonnages. « … Et chaque verre de vin était un diamant rose / Posé sur fond de silicose… « (Pierre Bachelet. Les Corons, 1982)

Jeudi 17 mai

 Panurge est à Washington. Les moutons suivent. Le Guatemala vient d’inaugurer son ambassade, transférée de Tel-Aviv à Jérusalem. D’autres s’y préparent…

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 La voilà, éblouissante, au pied des marches recouvertes de tapis rouge, en robe Chanel. On ne voit qu’elle au milieu de l’équipe du film Un couteau dans le cœur de Yann Gonzales, où elle joue le rôle d’une productrice de porno gay… Vanessa Paradis avait 15 ans lorsqu’on la connut, en 1987. Elle chantait Joe le taxi avec une voix de petite fille. On sentait déjà qu’elle allait devenir une star. Et puis, la chanson était d’Étienne Roda-Gil…

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 Michel Onfray dialogue avec Alexis Lacroix (L’Express, 2 mai). Á propos de l’éternelle querelle entre les Anciens et les Modernes, il prononce une parole sage : « Je préfère être dans le vrai avec un ancien que dans le faux avec un moderne et dans le vrai avec un moderne plutôt que dans le faux avec un ancien ». Á 59 ans, Onfray possède déjà une bibliographie abondante. Au nom de ce principe, on pourrait attendre de lui un ouvrage sur Marx. L’air du temps le suscite à l’envi.

Vendredi 18 mai

 Ce clivage gauche-droite que l’on dit désuet, comme il sert si bien ces partisans du nouveau monde qui puisent dans les plus mauvaises époques conservatrices ou même nationalistes les principes d’une nouvelle gouvernance ! C’est au tour de l’Italie, l’un des grands pays fondateurs de l’Union européenne, d’en faire désormais l’expérience. Trump est un Reagan mal élevé, un Bush junior plus brutal. Les futurs maîtres de l’Italie sont des Berlusconi  au dentier moins rutilant mais aux dents plus longues.

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 Il y a une dizaine d’années, les éditions Galaade publièrent un fort volume intitulé Israël, les Arabes, les Palestiniens. L’auteur était Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur. Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, en était le préfacier ainsi qu’Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l’Unesco. Cet ouvrage présentait un intérêt majeur. Rassemblant les chroniques de Jean Daniel sur les sujets évoqués dans le titre, entre 1956 et 2008 soit sur plus d un demi-siècle, on pouvait constater que l’analyse de l’écrivain-journaliste n’avait jamais varié, que sa pensée, loin du gouvernement israélien actuel, associait toujours la défense de l’Etat hébreu à l’existence d’une patrie palestinienne et un compromis pacifique durable avec les nations arabes. Durant la deuxième moitié du XXe siècle, cette position n’apparaissait pas utopique mais au contraire tout à fait plausible, ainsi que l’illustrèrent des présidents étatsuniens comme Jimmy Carter et Bill Clinton tout particulièrement. On en est loin désormais, et le massacre de lundi à Gaza, ponctué par les paroles et les actes de Trump, éloigne toute perspective de climat serein entre les différentes communautés du Proche-Orient. Aujourd’hui, Jean Daniel est un très vieux monsieur (21 juillet 1920). S’il lui arrive encore de signer de temps en temps un éditorial, sa plume ne dégage plus la même énergie mobilisatrice de clarté dans une condamnation nette et cinglante, en une intelligence du propos qui exige la considération, sorte de force tranquille intransigeante mais respectueuse et respectable. Sa fille, Sara, publie dans L’Obs un texte digne de son père qui rehausse l’honneur et la qualité de ce magazine dont on ne sentait plus très bien ces temps-ci l’identité politique et philosophique voulue par son fondateur. « Ce qui vient de se passer à Gaza est un rappel à l’ordre, tragique, à une communauté internationale qui a abandonné le peuple palestinien. » On ne peut pas mieux dire.

                                                           *

 Ce n’est pas en manipulant voire en détruisant la belle langue française que les revendications féministes sont les plus heureuses. Il faut l’affirmer haut et fort : l’écriture inclusive est une invention débile. Tordre la langue pour affirmer son identité, c’est criminel. La langue est une matière vivante. Elle n’évolue pas par décret.

Samedi 19 mai

 Les citoyens britanniques ignorant que le prince Harry a épousé ce matin l’actrice américaine Meghan Markle doivent consulter, toute affaire cessante.

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 Et que de chichis au château de Windsor, et que de chachas chez les commentateurs ! Pourquoi faire si long ? Tous les journalistes devraient connaître la leçon de brièveté d’Ernest Hemingway. Comment raconter la Genèse ? Très simplement :

« Un homme

   Une femme

   Une pomme

   Un drame. »

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 Quand le patronyme Le Pen lui servait de tremplin électoral, jolie Marion l’utilisait à volonté. Á présent, jolie Marion n’en a plus besoin. Elle est populaire simplement par son prénom. Comme son grand-père est encombrant et que sa tante l’agace, jolie Marion abandonne l’appellation contrôlée. Elle s’appellera désormais Marion Maréchal. « Marion Maréchal Nous voilà ! » pourrait ironiser le spirituel Jean-Marie… Oui, on la verra aux avant-plans, mais pas lui, il est trop vieux. Jolie Marion n’a que 28 ans. Elle n’a vraiment pas de raison de se presser.

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 C’est un art de proposer une histoire emberlificotée dans laquelle le lecteur ou le spectateur est dérouté, surtout lorsqu’il est question de querelles de famille. L’œuvre est réussie lorsque tout s’éclaire en fin de parcours, et mieux encore si - ô surprise !... – l’épilogue révèle l’inattendu. Ce n’est vraiment pas le cas pour Everybody knows, le film d’Asghar Farhadi qui ouvrit le Festival de Cannes, et c’est dommage car le couple Pénélope Cruz / Javier Bardem joue merveilleusement bien.

Dimanche 20 mai

 Puisque François Hollande a été le président le plus raillé, il a des chances d’être un jour le plus adulé. Ce théorème mitterrandien aurait été risible voici encore quelques semaines. Mais on se demande si une période Hollandemania n’est pas tout à coup en train de naître. Plus un jour ne se passe sans que l’on évoque la personnalité de l’ancien président. La semaine dernière, Le Point - qui l’a tellement ridiculisé durant son quinquennat - proposait un reportage très positif sur le périple discontinu de ses séances de dédicace et le succès qu’elles recueillent. Samedi soir, lors de l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier, comme d’habitude, il figurait parmi les victimes des caricaturistes mais de façon plutôt sympathique, pas du tout ironique ou violente. Et puis, les allusions critiques et parfois burlesques quant à certains de ses comportements ne portent plus ; elles ont tendance à choyer le personnage plutôt qu’à le nuire. On assista même à un moment tout à fait surprenant : de manière totalement spontanée, Christine Angot signala qu’elle était occupée à lire son livre et qu’elle le trouvait « vraiment bien, bien écrit ». Pour ne pas être en reste, Yann Moix, qui fut souvent si sévère avec Hollande, prédit « qu’il va revenir » ! Et d’ajouter « Et puis, il y a quelque chose de très français là-dedans : on adore ce qu’on a brûlé ». Hier, dans Le JDD (Le Journal du Dimanche), à la page des chroniques musicales, il est question de Foé, un jeune chanteur toulousain de 20 ans qui monte dans le domaine de la chanson française. Et alors qu’il n’y a aucun lien direct ni aucune raison de le créer, une note de bas de page nous apprend que François Hollande écoute son premier album en boucle. Il séjournera cette semaine à Pékin. Si les médias répercutent son voyage, ce sera un nouveau signe qu’il se passe réellement quelque chose autour de François Hollande.

Lundi 21 mai

 Rarement le Festival de Cannes aura été si transparent. Pierre Lescure et Thierry Frémaux se devaient de lui donner une identité féminine forte si bien que l’on eut droit de temps en temps à de nouvelles revendications ou à des révélations de harcèlement et de viol. La Palme d’or revint néanmoins à un homme, le cinéaste japonais Kore-eda, un habitué de la Croisette, pour son film Une affaire de famille. Le Prix du jury (Capharnaüm, de Nadine Labaki) devra être remarqué quand il sortira en salles. C’est à Girl, du jeune Gantois Lukas Dhont, la Caméra d’or de cette édition, qu’il convient de s’intéresser si l’on veut dénicher de nouveaux talents. Pour le reste il faut se dire « à l’année prochaine » en espérant que la Mostra de Venise, en septembre prochain,  et la Berlinale, en février 2019, ne vont pas faire de l’ombre au plus important rendez-vous cinématographique du monde.

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 Toutes celles et tous ceux qui auront gardé un souvenir captivant de l’exposition Mélancolie – Génie et folie en Occident réalisée par Jean Clair au Grand Palais à l’automne 2005 parcourront avec plaisir les cimaises de la Fondation Boghossian, Villa Empain à Bruxelles. Certes, l’ensemble a beau être de qualité, il est beaucoup plus modeste dans son ampleur, mais la commissaire Louma Salamé a tenu à présenter, parmi des noms et des œuvres renommées, quelques jeunes artistes dont il est bon de retenir les noms. Ainsi, les fresques murales du Français Abdelkader Benchamma, les broderies des jeunes artistes belges de KRJST Studio, la peintre franco-belge d’origine syrienne Farah Atassi, le sculpteur français Samuel Yal ou encore la vidéaste espagnole Eli Cortiñas trouvent parfaitement leur place parmi les Paul Delvaux, Giorgio de Chirico, Constant Permeke, Léon Spilliaert, et autres Claudio Parmiggiani. On souhaite aux organisateurs que les travaux de l’avenue Franklin Roosevelt auront cessé d’ici peu, afin que les amateurs ne soient pas découragés par les embouteillages assommants, d’ici le 19 août, dernier jour de l’exposition.

Mardi 22 mai

 Écrivain, éditeur, fondateur de la fameuse collection Dictionnaire amoureux chez Plon, Jean-Claude Simoën est un homme d’esprit. Il en a côtoyé tant de beaux qu’il possède un bissac d’anecdotes croustillantes et croquignolesques. De surcroît, il en tient aussi de seconde main. Apocryphes ou non, c’est leur saveur qui compte. Ainsi lorsqu’il déclare qu’Albert Einstein aurait affirmé qu’il existait sûrement dans une galaxie une planète identique à la nôtre, le convive est intéressé. Quand il ajoute que, toujours pour Einstein, « la preuve, c’est qu’ils ne sont jamais venus nous voir… », on rit, on décroche, on vacille. C’est déséquilibrant, superbe et tout à fait plausible : le sens de l’humour du grand savant est encore à dévoiler.

Mercredi 23 mai

 Les images tragiques de Gaza continuent de faire le tour du monde. Elles divisent l’écran selon deux  parties égales : d’un côté l’inauguration de l’ambassade US à Jérusalem où le champagne coule à flots et les embrassades affolent le téléspectateur candide ; de l’autre, à quelques dizaines de kilomètres de là, un massacre éhonté. Le contraste n’a pas besoin de commentaires.  Certes, le Hamas a poussé son peuple à la provocation. Mais cela permet-il seulement d’accepter l’usage de balles réelles contre des pierres ? « Enfermer l’Occident dans sa caricature ». La formule est de Jean-François Kahn. Ainsi qualifie-t-il le dessein de Vladimir Poutine. C’est bien vu car Trump nourrit presque malgré lui cette diabolique intention jour après jour.

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 L’Italie possède un Premier ministre qui n’a jamais trempé dans le monde politique, du moins officiellement. Avocat florentin de 53 ans, Giuseppe Conte commence par essayer de masquer son amateurisme en bidonnant son curriculum-vitae. De Pittsburg à Malte en passant par New York, les universités mentionnées déclarent que son nom ne figure point dans leurs tablettes. Le nouveau Président du Conseil a déjà usé des arrangements auxquels sont habitués les vieux dinosaures transalpins. Revoici le théorème de Lampedusa en pleine application. Mais comment, à l’heure où tout est filmé, où tout est vérifié, où tout se décortique sur-le-champ et tout se sait, des personnes intelligentes peuvent-elles encore user de stratagèmes aussi épais en imaginant tromper les observateurs ?

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Un peu de douceur dans ce monde de brutes : l’affiche du Festival de Cannes 2018 est tirée du film Pierrot le Fou, de Jean-Luc Godard (1965). Photo © Georges Pierre, maquette © Flore Maquin.

21 mai 2018

Viva la muerte

Le rapport entre James Dean et Humphrey Bogart? Entre Jean Seberg et Laura Marx? Y sont morts, ils et elles.

Cela a commencé comme un jeu. Après avoir vu un film (DVD ou VHS emprunté à la Médiathèque), j'ai pris l'habitude de consulter, reçu en héritage d'un parent défunt, l'encyclopédie du cinéma d'Ephraim Katz, la troisième édition de 1998, The Film Encyclopedia, gros bouquin de quelque 1.500 pages édité par HarperCollins.

Est-ce parce que j'avais en main un livre d'un mort que la mort a guidé mon regard? Je laisse cela aux ethnologues.

C'est naturellement bourré de notices biographiques, ce qui donne un peu une idée de la longévité dans le monde des arts, mais aussi, bien souvent la cause du décès. Intéressant, cela. De quoi meurent-ils? Crayon et papier, je m'y suis attelé. Par jeu, j'insiste.

La route du tabac

La cause la plus fréquente? Logiquement, là, vous placez une feuille de papier devant l'écran avant de continuer à lire pour former vos propres hypothèses. C'est fait? Sinon c'est pas du jeu. Là, par exemple, on peut imaginer, vu l'ampleur des communications gouvernementales invitant à apprendre par cœur LE TABAC TUE, que le cancer des poumons, de la gorge et des bronches sort en premier. Eh bien non, ce n'est pas ça. Des quelque 300 causes de décès signalées par l'encyclopédie, les cancers (de toutes sortes) ne totalisent "que" 80 cas tandis que l'infarctus sort du lot comme le champion toutes catégories avec 108 cas. La grande faucheuse, c'est elle.

Parmi ses victimes, Gérard Philippe (à 36 ans), Romy Schneider (43 ans), Montgomery Clift (45 ans), Eisenstein (49 ans), Douglas Fairbanks (56 ans), Orson Welles (70 ans), Louise Brooks (79 ans), Cary Grant (82 ans). Elle frappe à tous les âges comme on voit. La moyenne d'âge, pour qui cela intéresse: 56 ans.

Le cancer du fumeur? 23 cas, dont quelques célébrités, Robert Taylor (à 57 ans), Humphrey Bogart (58 ans), Sammy Davis Jr (65 ans), Ingrid Bergman (67 ans) et Fernandel (68 ans). L'âge moyen est ici de 61 ans. C'est peut-être une information à ajouter sur les paquets de cigarette. (J'ai une vieille collection de publicité où les acteurs de Hollywood faisaient la réclame pour la clope: Gary Cooper pour la Chesterfield, John Wayne pour la Camel, Carol Lombard pour la Lucky Strike avec son logo 1942 de Raymond Loewy - c'était les années 30 et 40. Vieux, tout ça.)

Bon, c'est peut-être le moment de répéter qu'il ne faut voir ici qu'un petit jeu. Cela n'a rien de scientifique. Le signalement des causes de décès n'est pas systématique. L'échantillon est fragile. Parmi les cancers, il y en a 42 non autrement spécifiés, il y avait sans doute des fumeurs parmi eux. En plus, l'encyclopédie est plutôt "américano-centrique" et figurent aux abonnés absents des noms prestigieux comme Bruno Cremer, Saturnin Fabre, Marcel Herrand, Le Vigan, Suzy Prim, Noël Rocquevert, Jacques Brel ou l'inoubliable Edmond Van Daele (Robespierre dans le Napoléon d'Albert Gance, 1927). Pas scientifique mais, tout de même, des constats susceptibles de prétendre au statut du tendanciel. Je laisse cela aux bureaucrates.

Eros et Thanatos

Pour rester au rayon mal famé du tendanciel, on notera que la bagnole, ELLE TUE aussi, et pas qu'un peu. On compte 26 victimes de la route, dont la sœur Deneuve, François Dorléac (morte à 25 ans), et puis James Dean (24 ans) et Jane Mansfield, morte à 34 ans le crâne écrabouillé dans la Buick Electra qui devait la conduire à la Nouvel Orléans. L'âge moyen tombe ici à 47 ans. La bagnole préfère les faucher plutôt jeunes. La petite Janie Marèse, par exemple, elle n'est pas dans l'encyclopédie mais qui ne l'a pas vue dans La Chienne de Jean Renoir où elle est la prostituée Lulu aux côtés du minable voyou Dédé (Georges Flamant) dans une opération d'arnaque sordide avec, pour proie, un pauvre cave (Michel Simon) qui la poignardera finalement de dépit: elle n'assistera pas à la première, mourant stupidement à l'âge de 23 ans, sur la route Saint-Tropez-Fréjus, à la suite d'une embardée fatale de la grosse américaine que son partenaire Flamant venait d'acheter. À l'enterrement, Michel Simon et Raimu, entre autres, lui rendront un dernier hommage. C'est triste tout ça.

Il y a enfin le suicide. 34 cas en tout, dont celui, mystérieusement "probable", de Jean Seberg, à l'âge de 40 ans. Le cas de Max Linder est plus troublant encore: il mettra fin à ses jours en 1925 à l'âge de 41 ans après avoir... assassiné sa très jeune épouse, Ninette Peters, 20 ans à peine. Ce n'est pas du jeu. Rien à voir, donc, avec les glorieux suicides d'amoureux qui décident de partir ensemble, comme Heinrich von Kleist avec Henriette Vogel en novembre 1811 sur les rives de la Wannsee, suivis par Paul Lafargue et Laura Marx cent ans plus tard, novembre 1911, en banlieue parisienne, ou encore Stefan Zweig et Charlotte Altmann au Brésil en 1942. La mélancolie est un livre rangé dans les enfers favoris du bibliomane impénitent. Que dis-je là? Je laisse aux assistants sociaux.

Une poire pour la soif? Mentionnons encore, alors, que sur les quelque 300 causes de décès signalées, la pneumonie n'était pas en reste (14 cas), ni l'alcool (8 cas), ce qui n'est pas pour étonner dans l'atmosphère dépravée du glamour hollywoodien. (J'ai dit dépravé? Je laisse aux gardiens de la vertu.) Par contre, le train, c'est pas dangereux, un cas seulement, idem pour la moto. À éviter, par contre, la guerre (5 cas, durant la deuxième Grande), les rixes à issues fatales (5 cas) et l'avion (6 cas). La tuberculose (4 cas), on peut oublier: en recul constant grâce au Progrès (de la médecine).

Là, je laisse à d'autres: le soin de recouper, comparer, vérifier aux moyens des statistiques démographiques, cliniques, historiques, que sais-je? Après tout, pas grand chose.

Pour illustrer: Melencolia, la célèbre gravure de Dürer (1514).

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20 mai 2018

Un léger parfum

&

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Un léger parfum

Une goutte... et le vase
S’ouvre une crise
Imprévisible
Rien ne convient au fleuve en crue
Sans une plainte
Il avance
Il monte
Il ravage
Son milieu et ses marges

A chaque instant fuyant
Un amour est perdu
A chaque signal d’alarme
Un amour est perdu
A chaque fusion froide
Un amour est perdu
A chaque dernier mot
Un amour est perdu
A chaque désir effacé
Un amour est perdu
Sans raison précise

Pedro vire au gris
Le feu dans les veines
Britt joue le silence
Sur ses charbons ardents
May cogne à la porte
Inutile d’insister
Bogdan abat son jeu
Dos au mur
Anne s’oublie
Dans l’horreur du vide

Une goutte... et le vase
S’ouvre une crise
Imprévisible
Rien ne convient au fleuve en crue
Sans une plainte
Il avance
Il monte
Il ravage
Son milieu et ses marges

Et pourtant
Un léger parfum
Trouble
L’obscurité

20 mai 2018

USA, Israël, Gaza… avant l’Iran ?

Mardi 8 mai

 Dans sa tribune du journal Le Soir, sous le titre Quand l’autre France s’éveillera, Jean-François Kahn décrit la situation des forces politiques françaises. Avec des mots secs et directs, comme il sait en user, il constate que les extrêmes sont les seules oppositions actives contre le pouvoir macronien. Dès qu’il eut connaissance des résultats du scrutin législatif, il y a moins d’un an, Kahn prônait déjà la dissolution : « Macron engage des réformes rapides, et puis il dissout… »  clamait-il. Certes. Mais on ne peut pas exclure une complaisance présidentielle à rester dans les ravissements du pouvoir personnel. Ce serait pourtant sa perte. L’Assemblée nationale a besoin d’une opposition intelligente, prospective, moins criarde et plus objective que celles qui se manifestent actuellement. D’autant plus que le gouvernement reste pâlot. Il y a des jours où l’on voit à travers.

                                                           *

 On les appelle « Les quatre géants du Web » ? Google, Apple, Facebook et Amazon sont devenus tellement célèbres que GAFA, leur acronyme tout récent, est déjà en passe de se substantiver. La définition de ce terme devra signifier l’ensemble des lieux où le plus d’informations sont conservées et diffusées donc aussi la réunion des organismes où la concentration des richesses est la plus dense à la surface de la planète. Gafa change la marche du monde. Elle dément l’expression Time is money, la remplaçant par Words are money. C’est devant son écran qu’aujourd’hui, Phileas Fogg devrait tenir son pari.

Mercredi 9 mai

 Benyamin Netanyahou avait reçu des lettres persanes lui évoquant des objets dangereux dissimulés. Ces révélations permettaient à son ami Donald Trump d’asseoir ses pressentiments. Il déclarerait : « Je vous l’avais bien dit… », ce à quoi le chef religieux du domaine incriminé allait répliquer : « Puisque c’est ainsi… » et le Docteur Folamour, installé sur son nuage radioactif rigolerait à pleins poumons contaminés.

 Donald Trump vient, comme on s’y attendait, de déchirer l’accord laborieux sur le nucléaire iranien, obtenu en 2015 après 21 mois de négociations. Qui plus est, le président étatsunien assortit son arrêt de nouvelles sanctions économiques. L’Europe - Royaume-Uni compris - va tenter de maintenir l’accord avec l’Iran. Une belle occasion de saisir les actes stupides ou irréfléchis de Trump pour fortifier sa cohésion.

                                                           *

 Le parlement russe a reconduit Dimitri Medvedev dans ses fonctions de Premier ministre par 374 voix contre 56 ; 56 qui s’opposent donc à la proposition de Poutine, 56 qui risquent de connaître bien des misères. Dans son discours d’investiture, Medvedev a déclaré : « Je pense que nous serons en mesure de résoudre toutes les tâches fixées par le président. » C’est bien la moindre des choses. Si tel n’était pas le cas, il pourrait être le 57e…

                                                           *

 Il faudra suivre le parcours de Nikol Pachinian, cet opposant que la rue arménienne est parvenue à porter jusqu’au poste de Premier ministre. On parle de révolution de velours, une expression qui avait déjà utilisée en Tchécoslovaquie lors du bouleversement de 1989. Les observateurs devraient se méfier des appellations qui surgissent de leurs réflexions sans recul. Avec le temps, elles alimentent les contradictions que des faits d’actualité provoquent dans l’Histoire. Ainsi la révolution de jasmin qu’a connue la Tunisie en 2011 n’a pas laissé les espoirs que le teint et le parfum de la fleur pouvaient symboliser. Des élections municipales viennent de s’y dérouler. Non seulement le parti islamiste les remporta, mais surtout la participation fut très faible. Un tiers des votants ont négligé les grands partis traditionnels. C’est peut-être là, dans les petites formations indépendantes, que le jasmin pourrait éclore au cours des prochaines années.

                                                           *

 Le 25 avril dernier, Macron prononça un discours devant le Congrès des Etats-Unis d’Amérique. D’emblée, il souligna que Charles de Gaulle occupait la même estrade 58 ans plus tôt, jour pour jour. Grâce à internet qui oriente vers les archives du Figaro, l’on peut voir quelques minutes de l’événement. Un constat frappe immédiatement : en ce temps-là le président de la République française s’était exprimé dans sa langue. L’actuel s’adressa aux parlementaires en anglais.

Jeudi 10 mai

 Netanyahou a bien compris les encouragements de Trump et sa réaction n’a pas tardé. Des raids sur les positions iraniennes se sont développés toute la nuit. Le théâtre de la confrontation est bien entendu la Syrie…

                                                           *

 Donald Trump annonce lui-même en twittant qu’il rencontrera Kim Jong-un le 12 juin à Singapour. Quelle extraordinaire victoire diplomatique pour ce petit saltimbanque Nord-Coréen, à la tête d’un pays en faillite (et peut-être même en famine) permanentes ! Et comme les Chinois doivent s’en amuser ! « Nous allons tous deux essayer d’en faire un moment important pour la Paix du Monde » écrit le président étatsunien. Á la lecture de ce commentaire, cette fois, les Chinois ne rient plus, ils s’esclaffent ; ils sont pliés, ils se serrent les côtes.

                                                            *

 Un socialiste un peu âgé ne peut pas s’éveiller un 10-mai sans se remémorer l’extraordinaire liesse que connut celui de 1981 avec la victoire de François Mitterrand.  Être socialiste au 20e siècle et le rester au 21e, c’est selon les bien-pensants d’aujourd’hui passer de la normalité à l’anormalité.

Vendredi 11 mai

 Thierry Frémaux et son équipe ont pris beaucoup de risques en présentant une sélection très éclectique pour le 71e Festival de Cannes. Des réalisateurs inconnus venus de nombreux pays lointains, très différents, et des thèmes inattendus. On est dans la découverte permanente. Ou bien de nouveaux talents et des révélations émergeront, ou bien le palmarès ne restera pas dans les mémoires et ce Cannes-ci sera un mauvais cru. Le vieux Gilles Jacob (87 ans), qui en fut le délégué général dès 1978 et président de 2011 à 2014, a réuni remarques, anecdotes et souvenirs dans un Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes (éd. Plon). L’occasion est belle, pour les magazines, de publier des entretiens qui finissent par déboucher sur le présent. On le sent sceptique et toutefois prudent. En tout cas, les journalistes cinéphiles consciencieux n’auront pas le loisir d’aller s’allonger sur la plage ou se baigner : il y aura de quoi disserter tous les jours. Comme chaque année certes, mais avec cette fois une documentation de base plus délicate à cerner. On les attend.

Samedi 12 mai

 Comment faut-il apprécier cette déclaration de Kim Jong-un, le fantasque président de la Corée du Nord, annonçant qu’il allait détruire ses sites nucléaires quelques mois après avoir inquiété le monde entier par des essais de plus en plus menaçants ? Trump, lui, s’est empressé de le remercier. Le gamin a-t-il répondu à un ordre chinois ? Bluffe-t-il ? Prépare-t-il un terrain de négociation avec le président des Etats-Unis pour leur rencontre du 12 juin à Singapour ? La décision est de taille. On peine à la prendre pour argent comptant. Content ?

                                                           *

  Ittre. Petite commune campagnarde du Brabant wallon. 7000 habitants. En face de l’hôtel de ville, le théâtre de La Valette. On y vient de partout assister à des spectacles de haute qualité. Le bistrot et le restaurant voisins ne désemplissent pas les soirs de représentation. Á l’affiche ces jours-ci, Le Souper, le chef-d’œuvre de Jean-Claude Brisville, dialogue entre Talleyrand et Fouché quelques jours après la défaite de Waterloo afin de déterminer l’avenir de la France. La mise en scène de Michel Wright  - qui interprète le premier flic de France entrepris à la séduction par le diable boiteux - est tout à fait bien adaptée à l’entrevue historique. Quand à Jean-Philippe Altenloh, il incarne Talleyrand de manière éblouissante. La stature du personnage, son art de la négociation associé à son raffinement de gourmet, l’élégance de sa fourberie que les textes de Brisville reflètent si bien, Altenhol les fait siens et les rend au public avec une authenticité qui dégage le sourire autant que l’émotion. Le diable l’emporte et Chateaubriand décrit ce duo infernal partant s’agenouiller devant Louis XVIII. En sortant de la salle, on ne distingue ni palais, ni cathédrale, rien que de petites maisons modestes et des champs. Les habitants du village ont signé une pétition, demandant à la ministre de la Culture de revoir sa position. L’excellence des tréteaux a en effet supprimé toutes les subventions de La Valette. On se demande bien pourquoi… Le conseil d’administration ne veut pas envisager la fermeture de ce lieu aussi captivant qu’insolite. Il est présidé par Jacques De Decker, le secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique. En personne. Un auteur averti pourrait écrire une pièce qui s’intitulerait Le Souper. Celle-ci consisterait en un dialogue entre le secrétaire perpétuel et la ministre de la Culture. L’objet principal de la conversation toucherait à la situation de la politique théâtrale en Belgique francophone. Bien entendu, cette pièce serait montée à La Valette. Succès assuré pour la bataille d’Hernanittre.

Dimanche 13 mai

 Israël prépare en grandes pompes les cérémonies de son 70e anniversaire car à cette occasion, le cadeau américain sera exceptionnel : le déménagement de l’ambassade US de Tel-Aviv à Jérusalem. On ne peut imaginer plus forte vexation pour le peuple palestinien qui devrait exprimer son mécontentement par des manifestations. Ce n’est pas verser dans une prédiction pessimiste que de les craindre sanglantes.

                                                           *

 François Hollande continue de fréquenter les plateaux pour assurer la promotion de son livre. Il est ce midi l’invité de l’émission Internationales sur TV5 Monde. Les phrases fusent : « La France est l’amie des Etats-Unis ; elle n’est pas l’amie de Trump ». Tu entends Emmanuel ?

                                                           *

 Amoureux de ma femme. Le premier film de Daniel Auteuil ne laissera pas un souvenir impérissable. Il y est question de gentils fantasmes qui troublent la narration au point qu’à certains moments, le spectateur ne sait plus s’il suit l’histoire en train de se dérouler ou celle, imaginaire, entretenue par le principal acteur, Daniel Auteuil lui-même. C’est en 1977 que Roland Barthes publia Fragments d’un discours amoureux, un judicieux plaidoyer pour le retour aux sentiments. Il y a plus d’un demi-siècle.

Lundi 14 mai

 Tandis que Netanyahou et la nomenklatura israélienne inauguraient la nouvelle ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, à 17 heures, leurs gens d’armes avaient déjà abattu 43 protestataires palestiniens et blessé environ 900 autres. Le feu d’artifice tient ses promesses. Bon anniversaire Israël !

                                                           *

  L’Italie, pays fondateur de l’Union européenne, aura donc un gouvernement composé d’une alliance entre l’extrême droite et le parti populiste 5 étoiles du clown Bepe Grillo, tous deux anti-Europe. On la sentait venir cette alliance-là…

Bruxelles est inquiet. Mais qu’avait fait la Commission pour aider l’Italie à l’accueil des migrants traversant la Méditerranée ? Malraux : « Constater la bêtise de la gauche n’est pas une raison pour trouver la droite intelligente. »

                                                          *

 Certes, Macron gouverne avec autorité ; il dispose d’un Premier ministre entièrement dévoué ; il bénéficie d’une majorité très confortable à l’Assemblée. Mais Air France perd beaucoup d’argent à cause d’une grève, la SNCF aussi, les forces de l’ordre ne parviennent pas à évacuer la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les Black Blocks ont détruit un Mc Do et annoncent qu’ils comptent poursuivre…Des universités sont aussi en grève, certaines épreuves d’examens sont déjà reportées voire annulées…  Le mot d’ordre reste « fermeté ». On ne négocie pas. On parie sur l’usure. Soit. Mais ça commence à faire beaucoup.

Mardi 15 mai

 Le bilan de la journée meurtrière de Gaza est passé à 59 morts et 2400 blessés. Ce matin, sur les ondes de la RTBF, Simona Frankel, l’ambassadrice d’Israël à Bruxelles, a déclaré que tous les morts étaient des terroristes. Il y avait notamment 8 enfants et un bébé parmi les victimes. Il n’y a aucune raison pour que les jours qui viennent soient moins empreints de violence. Ragaillardi par Trump, Israël continue d’attiser les haines dans la région. L’ennemi, c’est l’Iran. Il faut le combattre, quitte à s’allier avec l’Arabie saoudite. Implicitement, les Etats-Unis soutiennent cette thèse. Mais l’Iran, c’est la Russie… Pas besoin d’être polémologue averti pour se rendre compte que toutes les pièces d’un scénario préparant une escalade sont en place. Á propos, où était Israël dans la lutte pour la destruction de Daech ?

                                                           *

 Grâce à Stéphane Brizé, le film social tient toujours une place prépondérante dans l’actualité cinématographique. Cannes l’a bien compris. Vincent Lindon  est l’acteur qui convient pour ce genre-là. On osera même dire qu’il a la gueule de l’emploi pour incarner la victime du chômage. Il y a trois ans, il décrocha le prix d’interprétation masculine pour La Loi du marché. Le voici, toujours dirigé par Stéphane Brizé, dans la peau d’un syndicaliste au milieu d’un conflit social. Il y est entouré de nombreux militants qui jouent leur propre rôle.  En guerre a dû laisser des traces de fraternité au tournage. Qu’il en laisse donc d’autres aux belles âmes cannoises. Après le Festival, Lindon retournera sur le plateau de Benoît Jacquot afin d’interpréter Giacomo Casanova, le libertin du siècle des Lumières. On lui voit moins la gueule de l’emploi dans un pareil rôle. Mais Vincent Lindon est un grand artiste, très consciencieux. Il brillera aussi, c’est sûr, dans les palais de la Sérénissime.

                                                           *

 Venise donc. En 1995, Régis Debray publia un pamphlet : Contre Venise. Son ami le sénateur socialiste Roger Lallemand, qui fut l’un de ses avocats durant sa détention bolivienne, répliqua. Il écrivit Pour Venise sans que cette différence d’appréciation ne sombre en polémique et que leur amitié ne soit rognée, bien au contraire. Et dans Pour Venise, on trouve un alinéa qui s’inscrit dans une étrange actualité :

 « En 1967, lorsque Régis Debray fut arrêté et transféré à Camiri, les étudiants de Paris s’alarmèrent de cette aventure. Un intellectuel brillant était enfin sorti de l’impuissance du verbe. Il s’était engagé auprès de celui qui ouvrait une porte sur un au-delà du quotidien français. Capitaliste ou social-démocrate. Un an plus tard, ces étudiants avaient oublié les paradis extérieurs. Ils vécurent, en mai 1968, un moment exceptionnel, une réconciliation merveilleuse. Ils avaient ressaisi un monde qui leur appartenait vraiment (…) Á dire vrai, le statut de Venise suivit ces mouvements idéologiques. Tant qu’ils existèrent, Venise vécut dans la sérénité. Elle ne prétendait pas être un horizon. Tout au plus un havre, une halte (…) »

 Ce serait un cadeau très approprié d’offrir à Vincent Lindon au sortir de son séjour cannois le Contre Venise de Régis Debray et le Pour Venise de Roger Lallemand.

                                                           *

 Vladimir Poutine inaugure un pont de 19 kilomètres reliant la Russie à la Crimée par-dessus la Mer d’Azov. Il est évidemment rayonnant et selon son habitude, dans son discours, il évoque les tsars en faisant l’impasse sur les années communistes. Á chacun ses repères. Les tsars rêvaient de ce pont, les soviétiques construisaient des murs…

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Des manifestants palestiniens courent pour échapper aux gaz lacrymogènes lors d'affrontements avec l'armée israélienne à la frontière entre la bande de Gaza et Israël, le 14 mai 2018. Photo © MOHAMMED ABED

19 mai 2018

Dans la tour

Au pied de la tour, les derniers survivants de la ville nous envient et nous haïssent. A travers mes jumelles, je vois la haine dans leur regard quand ils ont l’audace de lever les yeux vers nous. La tour a été construite quand l’air de la ville est devenu toxique et que les morts dans les rues se comptaient par milliers. Elle est censée abriter les retraités qui possèdent assez d’argent pour y loger, les familles de quelques politiciens et les CEO des principales entreprises du pays.  Au- dessus de nos têtes, d’immenses turbines filtrent l’air pollué de la ville pour le rendre respirable et l’injecter dans les systèmes d’air conditionné de la tour. Sur le toit, poussent les légumes et les fruits que nous consommons.  Tout ce qui est récolté ailleurs est toxique pour l’homme et est détruit.

- Bizarre que Louis ne soit pas encore là. D’habitude, à sept heures du matin, il vient longuement m’embrasser, une bonne habitude commencée au début de notre mariage, au vingtième étage de la tour, il y a six ans.

Entre Emile et moi, ce ne fut pas le coup de foudre. On s’est longtemps reniflé, jaugé, évalué. A quatre-vingts ans, on ne s’embarque plus sur un coup de cœur. On a connu trop de naufrages, trop d’hommes et de femmes à la mer.« Trop d’hommes et de femmes à l’amertume », dit Louis.  En chaise roulante, je parcours les couloirs de l’étage à sa recherche. Je peux vivre sans le reste du monde mais pas sans lui. Dans sa chambre, Ernest est à son poste. Armé de ses jumelles, il compte les citadins qui meurent au pied de la tour pour avoir respiré trop de pollution. Quand il en compte quinze, sa journée est gagnée.

Comme d’habitude, Louise, nonante ans, se terre dans sa chambre. Elle est persuadée que ses trois maris décédés planent devant ses fenêtres. Elle prétend reconnaître leur visage fixé sur un corps de rapace. Les infirmiers qui s’occupent de nous ne rentrent jamais chez eux et ont perdu tout contact avec leur famille. Sortir de la tour, c’est risquer la mort.  Dehors, l’air tue. Moi, je me sens bien ici. Les repas sont servis à l’heure, la nourriture est saine et nous sommes en sécurité. Louis regrette de ne plus voir ses enfants. A moi, personne ne manque et c’est bon.

Soudain, je reprends espoir car je pense savoir où se trouve mon mari.  Il a probablement rejoint Norbert dans sa chambre pour parler du bon vieux temps.  Norbert passe son temps à compter les humains vivants autour de la tour. Il est ornithologue de formation. Son métier consistait à comptabiliser les moineaux. En ville. Compter les espèces en voie de disparition, c’est son truc.

Norbert n’a pas vu Louis de la matinée.

- Demande aux infirmiers, me dit-il.

Je parcours le restant de l’étage à toute vitesse. Louis n’est nulle part.

 Je pose des questions aux infirmiers que je rencontre

- Louis, je l’ai croisé ce matin, me dit l’un d’eux. Il comptait sortir de la tour pour embrasser ses enfants

- Sortir dehors ? je demande.

- oui, sortir dehors, Madame.

Je comprends enfin que le temps presse. Rouler vite jusqu’aux ascenseurs. Ils prennent toujours leur temps les ascenseurs. Enfin, le voilà !

Presser le zéro en vitesse. Espérer qu’il ne soit pas déjà sorti, que les portes automatiques du rez de chaussée soient tomber en panne. Cà arrive, des portes automatiques en panne, merde ! Espérer.

Sortir de l’ascenseur et rouler jusqu’aux portes vitrées. Il n’est pas là. Derrière les portes vitrées dort un SDF dans la position du fœtus. Il est vêtu d’un manteau que je connais. Le manteau de Louis, Louis qui voulait revoir ses enfants. Je déteste les enfants. Je les hais.

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© Serge Goldwicht

17 mai 2018

Jo Di Bona et le pop graffiti.

Parisien, amoureux fou de ma ville, j’aime en parcourir sans but les rues, fuyant les vernissages des expositions. La découverte des œuvres au hasard des promenades, la visite régulière des spots de street art, les rencontres avec les artistes, sont devenues en quelques années des repères dans mon temps personnel.

Ma première rencontre avec une fresque de Jo Di Bona date de décembre 2015. Paris en janvier de la même année, après l’attentat de la rédaction de Charlie-Hebdo, m’avait paru bien triste. Sur les murs, les street artists fustigeaient le fanatisme religieux et revendiquaient la liberté d’expression. C215 donnaient des pochoirs « Je suis Charlie » et les murs reprenaient cette antienne qui condensait en trois mots la douleur ressentie par chacun et la fierté d’être le citoyen du pays des Droits de l’Homme.

Les attentats du 13 novembre 2015, au Bataclan, au stade de France, aux terrasses, eurent un effet dévastateur sur les Parisiens. Nous réalisions que les caricaturistes n’étaient pas les seules cibles des djihadistes, que le massacre de la rédaction de Charlie-Heddo n’était pas dans le droit fil de l’affaire des caricatures de Mahomet, mais que nous étions tous des cibles potentielles. Les kouffars et les autres. Odda, ma jeune amie musulmane, d’origine tunisienne fêtait le 13 novembre son 35ème anniversaire à la terrasse d’un bistrot avec sa sœur et mon pote burkinabé Hyacinthe. Une rafale de kalach les faucha. A la peur et la douleur collective s’ajoutait le deuil de deux amis.

Le 12 décembre, des street artists créèrent « le mur de l’amour », un mur situé rue Alibert dans le Xème arrondissement, à deux pas du Petit Cambodge. Jo Di Bona se joignit à l’initiative. La veille, il déclarait : « « J'avais déjà réalisé une fresque en hommage à Cabu. Cette fois, je vais utiliser les mots de la devise républicaine — liberté, égalité, fraternité — et la Liberté de Delacroix. Ce sera forcément plus sobre que mes fresques habituelles. » Sa fresque de 6 mètres de large sur 3 mètres de hauteur, était une réinterprétation du très fameux tableau de Delacroix : « La liberté guidant le peuple ». La toile a été peinte en 1830 après les Trois Glorieuses, les trois journées insurrectionnelles du 27, 28 et 29 juillet qui entrainèrent la chute de Charles X et l’accession au pouvoir de Louis-Philippe. Si le contexte politique est oublié par beaucoup, alors que la colonne de la Bastille devrait le leur rappeler, l’œuvre peinte dans l’urgence par Delacroix est devenue au fil du temps une image symbolique d’une Liberté conquérante. Les Français se reconnaissent dans cette figure allégorique de femme, la poitrine nue, offerte aux balles, la tête coiffée du bonnet phrygien, franchissant sous le feu ennemi une barricade tenant dans sa main droite le drapeau national et de l’autre main, un fusil. Un Gavroche à sa droite, un bourgeois à sa gauche, les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, ils symbolisent le peuple de Paris rassemblé pour lutter contre l’arbitraire. Cette image fait écho aux « Marches Républicaines » du 10 et 11 janvier 2015. Les Français raffolent de ces rares moments d’union nationale. Pendant un temps, quelques jours tout au plus, on fait « comme si » la Nation une et indivisible existait.

C’est dans cette mythologie que Jo Di Bona puise. L’emprunt est consensuel. C’est la réponse que l’artiste donne à la barbarie. La fresque est un exemple rare de fresque patriotique. Le fond est décliné par une forme originale qui éclate l’image à partir d’un centre situé aux pieds de La Liberté, recadre le tableau de Delacroix sur les 3 personnages centraux « peints » en noir et blanc, répartit le sujet en trois zones de couleur représentant le drapeau bleu, blanc, rouge.

J’ai été séduit par cette œuvre pour deux raisons : sur un mur de l’Amour, répondre aux djihadistes par la revendication de la liberté est un message humaniste qui me va bien, la forme cassait les codes des fresques peintes à la bombe aérosol. C’était une raison suffisante pour mieux connaître l’artiste.

Les œuvres de Jo Di Bona ont certes des sujets différents, variant en fonction des commandes et des événements, mais elles ont de très nombreux traits communs quant à la forme. On peut parler, à ce titre, de style. Di Bona le nomme le « pop graffiti ».

Dans un entretien récent, l’artiste décrit sa façon de faire : « D'abord je fais un graffiti à l’aérosol, j'y intègre du tag, du lettrage et des codes pop-art, ensuite je colle une photo par-dessus et puis je viens lacérer le collage pour laisser apparaître le graffiti en dessous. Il y a un grand travail dans le choix des photos que je sample. J'aime quand la photo est un vecteur d'émotion, j'aime les regards et l'histoire des personnages que je colle."

Si le style se confond ici avec une technique, les sujets récurrents sont des portraits. Toutes les représentations viennent de photographies. En ce qui concerne les personnages publics, ce sont des photographies « cultes », iconiques, diraient certains. Elles sont connues et reconnues de tous et servent de références culturelles.

L’exemple de la fresque que Jo Di Bona consacre au 50ème anniversaire de Mai 68 est, à ce titre, illustratif. On y voit, organisée autour d’une photo d’un étudiant tenant un porte-voix, des visages de jeunes gens et des fragments d’affiches. Les portraits viennent de photographies des événements de la période et les affiches ont les mêmes sources. C’est, en quelque sorte, un montage mosaïque d’images des manifestations étudiantes.

Le fait de déchirer des fragments d’ « affiches » apportent de la couleur et une dynamique qui « colle » avec le fond ( la jeunesse, le mouvement, le changement). On peut bien sûr pinailler pour savoir si l’image de Jo Di Bona « représente » tout Mai 68. Faut-il rendre compte de la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste exacerbée par la guerre du Viêt-Nam, du refus de l’autorité, de toutes les autorités, des avancées féministes, de la grève générale, des Accords de Grenelle, de l’espoir naissant d’un monde nouveau, du rejet de De Gaulle par la jeunesse et du régime des partis etc. ? Choisir l’image marquante de ce qui déclencha les « événements », la révolte étudiante, est un choix qui a sa pertinence.

Ce qui parait au premier regard le plus novateur dans les fresques de Di Bona est le fait de déchirer des « affiches ». Pourtant, Jo Di Bona n’a pas inventé la technique. Elle fut inaugurée par Raymond Hains en 1947 qui réalisait des compositions avec des morceaux d’affiches déchirées dans la rue. Mais c’est Jacques Villeglé qui développa cette recherche en privilégiant l’expression spontanée à travers des performances publiques. Hains et Villeglé ont donné le nom de « non-action painting » à leurs travaux. De street artists contemporains sont des héritiers plus ou moins directs de ces précurseurs (Je pense en particulier à Thom-Thom à qui j’ai consacré un article lors de sa prestation sur les façades du Ministère de la Culture à Paris en 2015).[1]

Jo Di Bona « récupère » la technique de Villeglé en l’adaptant comme, très pratiquement, il « récupère » des photographies sur Internet. Il complète avec des figures issues du graffiti et donne ainsi naissance à un mélange original et séduisant.

Jo Di Bona, à partir d’éléments existants, a créé un style, voire un courant, dont il est le seul représentant. Ses œuvres colorées qui empruntent les images basiques de notre culture de l’image séduisent un large public qui apprécie la clarté du message et l’originalité de la forme, fut-elle un syncrétisme.

Image: 

La liberté, rue Alibert, Paris.

Détail de la fresque. Bourgeois et ouvriers.

La figure populaire de Gavroche.

Détail. La Liberté traduite en noir et blanc s'oppose au bleu, blanc, rouge des trois espaces de la fresque.

Portrait de Martin Luther King devant le musée de l'immigration à Paris.

Fresque "commémorative" de Mai 68 (mai 2018)

Détail.

Détail.

Détail.

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14 mai 2018

Le retour même

&

Image: 

Le retour même

Une nuit solitaire
Long soupir
Derrière un rideau gris
Humide
Tout était prêt
Dans le tunnel du temps
Pour les tremblements du mystère
Les pousses folles
Les vols planés
Emerveillé par la réapparition du même
Yves a le regard troublé
Il manque d’air
Sous les arbres encore nus
L’hiver se brise
Contre un monde qui palpite et chante
Dans le tunnel du temps
Yves respire et s’abandonne
A la fanfare
Soleil

11 mai 2018

Ma rencontre avec Max Tétar.

Mardi 8 mai, jour de commémoration nationale, un soleil d’été qui invite à la promenade. 15h30, la bonne heure pour photographier le mur de la rue des Cascades à Ménilmontant. Je regroupe la smala, c’est-à-dire, ma femme et Darling, mon caniche et hop nous voilà partis « en reportage » dans un Paris déserté par ses habitants, tandis que les touristes investissent le centre muséal de « la plus belle ville du monde ».

Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, rue des Cascades. Je confie à chaque membre du commando sa mission : ma femme doit rester dans la voiture à l’affut d’éventuelle contractuelle en quête de verbalisation ; Darling, caniche toy de son état, 3kg500 toute mouillée, est chargée de la protection physique du véhicule. Armé de mon appareil photo, un grand angle car la rue est étroite, j’aperçois l’objectif. Et surprise, l’artiste en train de terminer sa fresque. Bel endroit pour une rencontre. Pour quelques minutes d’échanges avec Max Tétar, avec un rouleau étroit dans la main droite et un pot de peinture dans la gauche. Après quelques phrases d’introduction pour me présenter et dire mon intérêt pour son travail, nous entrons « dans le dur », la genèse de sa fresque. Le dialogue in situ avec Max Tétar est aisé et permet de comprendre ce qui me passionne depuis des lustres, la création artistique en train de se faire.

Max Tétar m’explique avec une incroyable gentillesse et une infinie patience comment il procède. En amont de l’exécution de la fresque il doit connaître le support, sa surface bien sûr, mais aussi la matière dont il est fait. En fonction de ces informations, il choisit deux couleurs : une pour le fond, une pour le trait. Ces deux couleurs doivent être certes différentes pour que le trait ressorte mais pas trop. Max est bien davantage amateur de l’harmonie, du camaïeu, que des couleurs qui éclaboussent, les couleurs vives et a fortiori les couleurs fluorescentes ou phosphorescentes. Aujourd’hui, il a choisi deux couleurs on ne peut plus sobres : le noir pour le fond et un gris assez soutenu pour le trait. Il a également choisi ses outils : un rouleur large pour le fond et un rouleau plus étroit pour le trait. Somme toute, une grande économie de moyens : deux pots de peinture, deux rouleaux. D’autant plus que contrairement à de nombreux street artists, Max ne fait pas de croquis préalable (de sketch disent les happy few).

Max arrive donc « au pied du mur » et après avoir peint le fond, commence à peindre les « traits » en partant d’un axe de symétrie central. Central, à vue de nez. Il ne s’agit pas de savants (et inutiles) traits de construction. Il trace des traits donc en partant d’un « à peu près centre » et, dans un premier temps, reproduit les traits de manière symétrique. Les traits droits succèdent à des courbes, parfois liés, parfois discontinus. Dans ce « dessin », pas de préméditation, pas de volonté de reproduire un objet du réel. Pas de plan d’ensemble non plus. Max laisse s’installer le dialogue entre lui et le support. Les formes qu’il trace sont des éléments de réponse au questionnement du support, des compléments aux formes proches. Parfois il ménage des continuités dans le trait, comme la vue de dessus d’un savant labyrinthe, parfois il rompt la continuité, casse le « chemin », enchaîne sur des motifs abstraits en opposition graphique. La fresque s’étend de part et d’autre de son centre et plus on tend vers les bords (haut/bas, droite/gauche) plus des éléments asymétriques surgissent.

Comme de nombreux objets possèdent des axes de symétrie centraux, on croit reconnaître là une tête de fauve, ailleurs la forme stylisée d’un oiseau. Ce ne sont pas des illusions, mais des projections individuelles de notre bibliothèque de formes. En fait, Max Tétar ne stylise rien, il ne reproduit rien. Il peint.

Dire que l’œuvre de Max Tétar est abstraite, c’est un truisme. Cela n’explique rien. Tâchons d’aller un peu plus loin, un peu plus profond.

D’abord un indice, Tétar n’est pas son nom de famille. C’est son blaze. Un nom d’artiste qui n’a pas été choisi pour la forme de ses lettres comme pour certains artistes ni pour sa consonance. Tétar vient du « têtard ». Tétar, c’est un têtard sans queue. Pas de confusion, je ne dis pas que Max…Non, le têtard sans queue est un têtard qui est en pleine métamorphose et qui devient une grenouille. Max a choisi ce mot générique pour affirme son acceptation du changement. Je ne suis pas sans savoir (euphémisme !) que certains artistes font toute leur carrière en se répétant, en bafouillant. D’aucuns diront que c’est ça le style : la reconnaissance de traits communs dans un ensemble de productions. Max accueille le changement, se laisse pousser par les alysés du hasard (Ah là, j’ai fait fort !) Max se moque comme de l’an 40 du style, de la carrière etc. Il sait d’où il est parti, du tag. Il est passé par le graff, à Paris d’abord, à Rennes, à Toulouse, à Paris aujourd’hui. Il peint et dessine de superbes compositions habité par le désir de faire de belles choses et de les partager. On comprend mieux la définition qu’il fait de son travail (pourquoi toujours chercher à définir une œuvre ? J’ai déjà dit tout le mal que je pensais de ce vilain défaut des critiques et des galeristes de ranger une œuvre dans une boite avec une étiquette).

"Mon travail se situe entre la peinture et l'écriture, le tag, l'art brut, l'écriture automatique, l'expressionnisme abstrait, la peinture gestuelle, l'art primitif, l'art aborigène, etc. Je recrée des rituels de peintures, des gestes d'écritures ou de peintures non réfléchis et spontanés, guidés par la gestuelle du corps qui trace et de la surface qui reçoit."

Bref, définir par des « entre » et des « etc. », par ce que ça n’est pas et par ce que ça pourrait être est…vague. Ce n’est pas la réponse qui est insuffisante mais la question ; c’est une question qui ne se pose pas. Dire qu’on peut voir dans le travail de Max Tétar des influences, des filiations, c’est certain, personne ne part de rien. Max a fait de solides études de graphisme. Il connait la peinture, aussi bien les techniques que son histoire. Ses connaissances théoriques et pratiques ont été intégrées non comme les pièces d’un puzzle (le puzzle terminé les pièces qui le constitue restent inchangées) mais plutôt comme un cocktail délicat dont on reconnait le goût sans être capable d’en identifier les éléments constitutifs. Ses études, son expérience de plus de 20 ans (il est né en 1977) forment un « fonds » dans lequel Max puise, en laissant l’aléatoire, le hasard, la nécessité, la contingence, l’air du temps, son humeur, le support, la peinture décider. Il compare son travail assez volontiers à l’écriture automatique chère aux dadaïstes et, il est vrai, même si comparaison n’est pas raison, que les démarches sont cousines : pour écrire automatiquement encore faut-il savoir écrire, se laisser pénétrer par l’inattendu, le hasard, conçus comme des vecteur de la créativité.

 

L’Oulipo a été une traduction littéraire du dadaïsme en peinture jusqu’à faire de la recherche du hasard la source de la création. Pour sortir des idées toutes faites, des stéréotypes, des « prêts à penser », pour inventer quelque chose qui n’a encore jamais existé, il convient de casser nos cadres de pensée et laisser entrer l’inconnu et ainsi, peut-être « Le cadavre exquis boira le vin nouveau ». Max Tétar avec une grande modestie emprunte un chemin qu’il invente à chaque pas. Bravo l’artiste !

 

PS/ les oeuvres de Max Tétar sont diffusées par la galerie "Le cabinet d'amateur", Paris.

 

 

 

Image: 

Le mur rue des Cascades, Ménilmontant.

Détail du motif central.

Symétrie et rythmes colorés/

Max Tétar devant sa fresque.

La fresque de M.Tétar qui a précédé la fresque en noir et gris.

Détail.

Traits, courbes, espaces clos.

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10 mai 2018

La Poste, j'y crois pas, dit son PDG

Il y a des infos qui, à force, sombrent aussitôt dans l'indifférence générale, même chez celles et ceux qui auparavant - mettons dans les années soixante, septante - auraient hurlé au scandale: trop de coups reçus entre-temps, trop de revers et de désillusions, à force de voir s'écrouler les édifices du service public et pas seulement.

Là, pourtant, il y avait matière à avaler de travers le café matinal. L'interview du PDG de La Poste, Koen Van Gerven, dans L'Écho, 7 mai 2018. Et c'est asséné sous forme de citation placée en titre d'article: "Le nombre de boîtes aux lettres va chuter". Inéluctable, dit-il. La baisse du nombre de lettres, en recul de 6,4% au dernier trimestre 2017, confère à bon nombre des 14.000 boîtes aux lettres du pays un air d'obsolescence et, pire, allume de désagréables clignotants. Peu auparavant, signalait le même L'Écho (14 mars 2018), l'entreprise publique postale avait fait piètre impression à la Bourse malgré d'excellents résultats en termes de chiffre d'affaires (+ 38% au dernier trimestre 2017), sa valeur boursière chutant de 22% - et ce, principalement, en raison de la "faiblesse des volumes affichés dans la division «courrier»", le fameux recul de 6,4% étant supérieur à celui "escompté par les analystes". À entendre Van Gerven, une baisse de 6% l'an est gérable; au-delà, dit-il, "d'autres interventions sont nécessaires". C'est que voyez-vous, à 7%, la perte de revenus grimperait à 90 millions d'euros.

Placé devant un tel "défi" pour son produit phare, le patron lambda, imagine-t-on, commencerait par retrousser ses manches. Il plancherait sur les "interventions nécessaires" à mettre en œuvre pour redresser la barre. Et puis, avec ses copains du marketing: réfléchir à comment améliorer les ventes du produit. C'est vrai ailleurs, ce n'est pas vrai à La Poste. "Il n'y a pas de formule magique pour faire face à cela", dit benoîtement Van Gerven. En réalité, il n'a de formule d'aucune sorte. La Poste, il n'y croit pas. Ça marche mal? Fatalitas! Supprimons des boîtes aux lettres.

C'est un peu comme si Carlos Ghosn, PDG du groupe Renault, pour réagir à un recul des ventes, en venait à conclure que, les bagnoles, c'est fini, faisons autre chose, en achetant par exemple une multinationale états-unienne du "e-commerce" (chocolats Godiva, etc.)1. Ou Jan Boone, PDG de la biscuiterie Lotus, idem: ça vend un peu moins, cessons toute pub, diversifions! Ils seraient virés aussi sec, comme dans toutes boîtes normales où le patron tiendrait de tels propos. Mais, La Poste, pas une boîte normale2.

Ce n'est pas là qu'on va réunir les "créatifs" pour peaufiner une campagne de pub tous azimuts pour inonder le pays de panneaux vingt mètres carrés avec des messages de type éducation populaire.

Par exemple: LES LETTRES DE CHARLES DICKENS ONT ÉTÉ RÉUNIES EN 12 VOLUMES. ET VOUS, VOTRE DERNIÈRE LETTRE, ELLE DATE DE QUAND?

Il est vrai qu'à l'époque, première moitié du 19ème siècle, à Londres, l'envoi d'une lettre coûtait deux fois rien, et que les boîtes aux lettres étaient levées jusqu'à dix fois par jour3.

Ou encore: LA CORRESPONDANCE DE MARX ET D'ENGELS TOTALISE 35 VOLUMES. LÀ-DEDANS, PAS UN SEUL SMS, PAS LE MOINDRE MAIL. DÉ-ENCLAVIEZ-VOUS ET ÉCRIVEZ UNE JOLIE LETTRE À UNE ÂME-SŒUR!

Certes, les 35 volumes, richement annotés, doivent encore être publiés, c'est en cours dans le cadre de la nouvelle édition complète des œuvres de Marx en 114 tomes4 lancée en 1975, dite MEGA2.

On verrait bien ces panneaux illustrés de belles reproductions de lithographies représentant ces auteurs mais si les créatifs insistent pour un Marx en T-shirt Guevara fumant un pétard, pourquoi pas? Dickens, alors, plutôt en "drag queen" transgenre. Faut ce qui faut.

Ah! N'oublions pas. En fin d'entretien, Van Gerven avance l'idée que, par souci d'économie, les lettres pourraient être acheminées plus lentement. Voilà qui n'a aucune importance. Du temps de Goethe, une lettre mettait facilement plusieurs jours entre deux villes, et personne, mais alors personne ne s'en trouvait malade. Goethe, pour mémoire, 50 volumes, sa correspondance...

1La similitude ici avec la multinationale US Radial rachetée par La Poste 820 millions de dollars en octobre 2017 est évidemment fortuite.

2Sur la descente aux enfers programmée de La Poste, voir l'analyse fouillée de Maxime Vancauwenberge dans les Études marxistes n°115, http://www.marx.be/fr/content/la-libéralisation-de-bpost -quels-impacts-sur-les-conditions-de-travail-et-sur-le-service-pu, publication hélas suspendue sine die en 2017 (la gauche PTB ne fonctionne manifestement plus qu'en mode 2.0).

3Selon la recension de la sélection en un volume de la correspondance, TLS n°5680 du 10 février 2012.

4Voir sur le sujet l'instructif "Ce qu'est Le Capital de Marx", Michael Heinrich, Les Éditions sociales, 2017.

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09 mai 2018

« Sacrifier la France à la bagatelle »

Mardi 1er mai

 André Breton estimait qu’une idée reste sans valeur si elle n’éveille pas un sentiment.

 Dans les discours de la Fête du Travail, combien d’idées seront émises qui n’éveilleront point de sentiment ?

 Et combien de sentiments seront perçus qu’une idée n’aura pas éveillés ?

                                                           *

 Les bilans de Mai’68 continuent de déferler sur les ondes. Et une fois encore, il importe de souligner que si des spasmes sociétaux engendrèrent des formes libératrices dans les mœurs, la pilule contraceptive ne figurait point dans le palmarès. Elle était apparue en pharmacie dès l’année précédente, grâce à la loi que Lucien Neuwirth, député gaulliste, fit adopter contre son camp, avec l’appui de la gauche (la contraception par voie orale figurait d’ailleurs dans le programme du candidat Mitterrand lors de la campagne de 1965). Á cet égard, il convient aussi de corriger une autre idée reçue que plusieurs commentateurs distillèrent (voir Calepins, 7 avril 2018). Dans leur livre Jamais sans elles. Des femmes d’influence pour les hommes de pouvoir (éd. Plon, 2015), Patrice Duhamel et Jacques Santamaria précisent que c’est Yvonne de Gaulle, recevant beaucoup de lettres de femmes en détresse, qui convainquit son mari de légiférer en la matière, aussi étonnant que cela puisse paraître. Catholique pratiquante, elle veillait même à ce que des personnes divorcées ou coupables d’adultère ne fréquentent pas l’Élysée. Mais c’est pourtant elle qui influença le Général car c’est lui qui était radicalement opposé à cette réforme, comme le relate Alain Peyrefitte (C’était De Gaulle, éd. Gallimard, 2002) : «La pilule ? Jamais ! (…) On ne peut pas réduire la femme à une machine à faire l’amour ! (…) Si on tolère la pilule, on ne tiendra plus rien ! Le sexe va tout envahir ! (…) C’est bien joli de favoriser l’émancipation de femmes, mais il ne faut pas pousser à leur dissipation (…) Introduire la pilule, c’est préférer quelques satisfactions immédiates à des bienfaits à long terme ! Nous n’allons pas sacrifier la France à la bagatelle ! » Sacrifier la France à la bagatelle ! L’expression émailla les histoires et anecdotes concernant le Général. Contrairement à bien d’autres, celle-ci ne fut sans doute pas apocryphe puisqu’elle revint encore dans ses propos lorsque le projet Neuwirth fut soumis au Conseil des Ministres. De Gaulle en usa pour rejeter l’idée que la pilule pourrait être remboursée par la sécurité sociale : « Les Français veulent une plus grande liberté de mœurs. Nous n’allons quand même pas leur rembourser la bagatelle !...» Et là, Yvonne n’intervint pas.

Mercredi 2 mai

 Conférence de François Hollande à l’occasion de la présentation de son livre. L’ancien président ne dit pas un mot de la France de Macron. Il s’en tient à des évocations de son quinquennat et souligne quelques moments forts en les commentant, ainsi qu’on les trouve dans son ouvrage, au demeurant agréable à lire, écrit sur un ton parfois confidentiel mais sans volonté de dévoiler des secrets ou des propos intimes. Ce sont des leçons qu’il tire – et non pas qu’il donne – de son expérience (Les Leçons du pouvoir, éd. Stock). On est à Bruxelles. Hollande parle donc beaucoup de l’Europe. De ses participations au Conseil européen, de ses tandems avec Angela Merkel et de ses contacts avec les autres dirigeants des pays membres, il transmet des réflexions et des perspectives qui lui confèrent la carrure d’un grand défenseur de l’Union. Son credo est intéressant : « L’Europe finit toujours par prendre la bonne décision, mais trop tard. En conséquence, les peuples doutent. Il lui faudra convaincre et rassurer mais pas en usant de l’institutionnel. Un nouveau traité n’arrangerait rien ». C’est effectivement ainsi que l’on ressent les choses mais comment réformer le système et son fonctionnement sans passer par une refonte au plan institutionnel ? On aimerait lui poser la question. Trop tard, l’heure est passée. Il doit se rendre à la librairie Filigranes pour une séance de signatures. Quand il aura terminé son parcours de représentation, sans doute acceptera-t-il de redescendre dans l’arène (on sent qu’il est en manque) et se produira-t-il dans une ou deux émissions de télévision à grande audience. L’automne l’attend au tournant…

Jeudi 3 mai

 Il l’avait déjà dit mais il le répète. Le pape François : « En Occident, le premier des terrorismes, c’est celui de l’argent ». S’il le redit encore, on ne verra plus un seul banquier à la messe.

                                                           *

 GAFA. Cet acronyme (Google, Apple, Facebook, Amazon) est promu à une belle carrière. Pour l’heure, il est surtout évoqué pour sa place immense et ses brassages juteux dans le domaine de la finance. Mais Gafa est à mentionner aussi dans le cadre du mouvement des idées. L’argent plus les paroles, deux notions qui, associées, conduisent au pouvoir absolu. Gafa, c’est notre nouveau Big Brother.

                                                           *

 Á la manière du Figaro, le journal conservateur La Libre Belgique pose chaque jour une question à ses lecteurs. Celle d’hier était : Pensez-vous que les conséquences de Mai’68 sont positives pour la société actuelle ? Plus de 8200 lecteurs ont répondu. Résultat : oui : 52,3 % ; non : 40 % ; sans avis : 7,7 %. Cette majorité déroutante prouve, comme l’Histoire le démontre souvent, qu’avec le temps, ce qui paraît farfelu, impossible et qui inquiète finit par être non seulement accepté mais même approuvé ; le cas échéant souhaité. Comme le disait Giuseppe Verdi : « Tournons-nous vers le passé, ce sera un progrès. »

                                                           *

 L’Olympique de Marseille élimine Salzbourg et se qualifie pour la finale de la petite Coupe d’Europe de football. Le 16 mai, ce sera plus difficile contre l’Athletico de Madrid. En attendant, la Canebière et le Vieux Port sont en liesse. L’OM, c’est une légende. Contrairement au club parisien, il n’a pas besoin de l’argent du Qatar pour briller.

Vendredi 4 mai

 « Sortir de la politique du câlin envers les illégaux ». Voilà comment monsieur Théo Francken, secrétaire d’Etat à l’Immigration, entend poursuivre la gestion de son département. En Belgique, ces jours-ci, quelques politiciens ont, à juste titre, déclenché des indignations pour des propos inconvenants, des insultes à l’égard de femmes, ou encore des dérapages verbaux proches du négationnisme. Les médias en firent leurs gros titres ; parfois les tribunaux furent saisis. Cette expression tout aussi indigne et méprisante, de monsieur Francken sera digérée, presque passée sous silence par ses partenaires gouvernementaux, comme toutes celles qu’il a déjà exprimées. Normal, c’est un nationaliste flamand. Il pèse trop lourd dans l’attelage.

                                                           *

 Le mari d’un membre de l’Académie Nobel s’étant révélé pour viols et agressions sexuelles, ladite Académie annonce qu’elle ne décernera pas de prix Nobel de Littérature cette année. Qu’est-ce donc que cette hypocrisie puritaine ? Alfred Nobel a créé un prix Nobel de la Paix afin de faire oublier qu’il construisit sa fortune colossale en inventant une nouvelle arme de destruction massive…

Samedi 5 mai

  Puisque l’on ne cesse de se fixer sur Mai’68, on se souviendra qu’en ce mois-là, tandis que la Sorbonne commençait à bouillir, le Premier ministre Georges Pompidou se prélassait dans les montagnes d’Afghanistan, peu sûres désormais, trop fréquentées par les talibans. Pour l’heure, le Premier ministre Édouard Philippe est bien à Matignon, mais il est transparent. Le président, lui, foule les sols de l’Océanie, tentant, après avoir paradé en Australie, de convaincre la Nouvelle-Calédonie que ses ancêtres étaient bien les Gaulois. Á Paris et dans les grandes villes de France, la République est en marche, mais ce n’est pas celle de Macron. Ce sont les cheminots, les étudiants, les syndicats, les adhérents et les sympathisants de "La France insoumise" chère à Mélenchon. Air France est en grève, la SNCF aussi, et des universités sont occupées. Voici comment Hollande  décrit celui qu’il avait recruté comme conseiller durant les premières années du quinquennat dans son livre Les Leçons du pouvoir : « Il faut parfois le retenir dans son élan. Il croit volontiers que tout dossier peut être réglé dès lors qu’on s’y attaque avec fougue, que tout risque de conflit peut être surmonté par un dialogue direct entre personnes de bonne foi, que toute difficulté peut être dépassée par une forme d’impétuosité. Il est sûr que le réel se pliera de bonne grâce à sa volonté dès lors qu’elle s’exprime. » S’inspirant de Victor Hugo qu’il joue au restaurant étoilé La Scène Thélème (Hugo au bistrot) Jacques Weber dénonce « l’insupportable situation dans laquelle on patine quand on accepte le fatalisme de l’inhumain et le pragmatisme du libéralisme. » Faute d’entendre la rue, Macron entendra-t-il Hugo lui demandant : « Quel effort demandez-vous aux riches ? » La réponse ne doit plus trop tarder car le feu couve.

                                                           *

 La fièvre commémoratiste a oublié le bicentenaire de Karl Marx. Une citation, juste pour l’évocation :

 « Il ne s’agit pas de tirer un grand trait suspensif entre le passé et l’avenir, mais d’accomplir les idées du passé. »

          (Lettre à Ruge, septembre 1843)

Dimanche 6 mai

 Il y avait Cinematek, il y avait Bozart, voici Kanal. Ce ne sont pas des belgicismes, ce sont des mélanges franco-flamands destinés à éviter un bilinguisme considéré comme lourd à Bruxelles. Pourtant l’opéra s’intitule La Monnaie / De Munt et l’ensemble fonctionne très élégamment grâce à un logo raffiné. Soit. Kanal, nouveau centre d’art contemporain,  est malgré son nom de baptême boudé par les personnalités flamandes dont Zuhal Demir, la ministre chargée des musées restés en gestion fédérale. Ceux-ci possèdent beaucoup d’œuvres en réserves mais l’Etat belge est ainsi constitué que toutes les collaborations potentielles entre régions ne vont pas de soi. Les fondateurs de Kanal se sont alors tournés vers le Centre Pompidou de Paris qui, lui aussi, possède énormément d’œuvres en réserves. Puisque, comme Le Louvre, il a déjà essaimé dans plusieurs endroits à l’étranger, puisqu’il a même un projet de décentralisation dont Metz fut le premier point de chute, pourquoi refuserait-il Bruxelles ? Et pour le plus grand bonheur des francophones, Kanal-Pompidou est né. On l’inaugurait en cette fin de semaine : succès sur toute la ligne, la foule est au rendez-vous (près de 22.000 visiteurs en deux jours) et on n’enregistre que des satisfactions. La France démontre depuis Mitterrand – Lang que la Culture est un facteur de développement économique et toute l’Europe en profite. C’est l’printemps à Bruxelles aussi, grâce aux artistes !...

                                                           *

 « Picrocholine. Adjectif féminin du grec pikros, amer ; et de kholé, bile. » Et Larousse commente : « Guerre picrocholine. Guerre opposant Picrochole à Grandgousier et à Gargantua dans Gargantua, roman de Rabelais ; conflit entre des institutions, des individus, aux péripéties souvent burlesques et dont le motif apparaît obscur ou insignifiant. » Dans sa tribune au Journal du Dimanche (JDD), Anne Sinclair qualifie ainsi les querelles entre groupuscules d’extrême-gauche après Mai’68. Elle n’est pas la première à utiliser cet adjectif enfoui dans notre savoureuse littérature. Le terme revient de temps en temps dans les commentaires mondains et les dîners en ville. Souvent pour briller sans doute. Sinclair, elle, a choisi la signification parfaite pour décrire son paysage politique. La référence à Rabelais serait-elle de retour dans les conversations ? Cela ferait du bien à notre société brutale et pusillanime.

                                                           *

 Le Français, caricaturé par l’Anglais, une blague qui, paraît-il, plie en quatre le Royaume-Uni :

Lors d’un naufrage, un Anglais s’adresse à un Français qui monte dans un canot de sauvetage : « Monsieur ! Il reste des femmes à bord !... » Réponse du Français : « Si vous croyez que j’ai la tête à ça en ce moment… »

Lundi 7 mai

 Après sa brillante réélection, Vladimir Poutine est officiellement réinvesti. Surprise de taille : il choisit de renommer Medvedev au poste de Premier ministre. Parfaite illustration du théorème de Lampedusa : « Tout change parce que rien ne change ». L’ours russe est un guépard.

                                                           *

 « Une parole forte mais des gestes faibles ». Un an après son élection, voilà ce qui revient souvent dans l’opinion à propos d’Emmanuel Macron. Son principal atout pour gouverner, c’est la puissance des extrêmes, à gauche comme à droite Ou, inversement, la faiblesse de la droite et de la gauche classiques, républicaines, avec une majorité présidentielle peu expérimentée donc une Assemblée nationale brinquebalante. Celle-ci tiendra-t-elle pendant la totalité du quinquennat ? Si oui, le principal ennemi de Macron, ce sera lui-même. C’est déjà un peu le cas. « Candidat ‘ni de droite ni de gauche’, président bien de droite » commente Alain Auffray dans Libération. Comme disait Mitterrand : « Un centriste, c’est quelqu’un qui n’est ni de gauche ni de gauche ».

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Yvonne de Gaulle, en 1968, lors d’une réception au palais Beauharnais Paris. Photo © Bundesarchiv

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