semaine 47

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

Tous les billets

21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

Image: 
17 novembre 2017

Radar humain

&

Image: 

Amoureux du mystère
Et de la clarté lunaire
L'esprit, ailleurs
Attiré par la porte solaire
Le radar humain
Hume dans un demi-sommeil
Les portraits cachés
Dans les histoires familières
La présence de sel
Dans les silences gênés
Le sang versé
Dans les files indiennes

Amoureux du mystère
Et de la clarté lunaire
L'esprit, ailleurs
Attiré par la simple présence
De carrés de lumière
Le radar humain
S'éveille
Il louvoie, tranquille
Dans l'océan immense
Des imprévus
Des champs de vision
Des marches à suivre

16 novembre 2017

« Le socialisme est d’abord une morale »

Mercredi 1er novembre

 Il y a vingt ans, la firme Monsanto lançait des écrans publicitaires en faveur du glyphosate (que l’on appelait Roundup) à l’aide d’un chien, Rex, qui paraissait heureux de gambader dans des sentiers arrosés de cet herbicide. La publicité précisait que le produit n’était pas polluant, donc pas dangereux pour la terre « ni pour les os de Rex. » Et puis vinrent les cancers et les cas de maladie de Parkinson…On ne sait pas ce qu’est devenu Rex… Sans doute mort de vieillesse, car ce chien faisait du cinéma ; il n’avait peut-être jamais reniflé du gyphosate.

                                                           *

 … Et en ce jour de Toussaint, une question lancinante plane sur les cimetières : que sont devenues les sépultures aspergées de gyphosate ? Le cadavre empoisonné : un beau titre pour un polar.

Jeudi 2 novembre

 Comment est-il possible que l’on découvre seulement aujourd’hui dans la pyramide de Khéops une cavité aussi grande « qu’un avion de 200 places » (selon le co-directeur du projet ScanPyramides à l’origine de la trouvaille) ? Comme elle n’héberge rien, cette cavité a déjà été baptisée « Le grand vide ». Gageons que ce vide sera plein d’enseignements.

                                                           *

 Si l’on est parfois habité par des personnages de fiction (Pierre Dumayet avoua naguère être tombé amoureux d’Emma Bovary…), on habite aussi parfois chez eux. Á Paris, dans le XXe arrondissement, par décret préfectoral du 2 février 1977, une rue – impasse s’intitule rue Lucien Leuwen. Elle démarre au numéro 3 de la rue Stendhal (sic). L’œuvre de Beyle témoigne du fait que l’on sait quasiment tout de sa vie. Dès lors, on peut considérer qu’il ne soit jamais allé se promener dans ce quartier-là, encore qu’il s’agisse d’artères proches du cimetière du Père-Lachaise dont la célébrité fut surtout reconnue après Stendhal. Á son époque, il n’aurait pu visiter que les tombes d’Héloïse et d’Abélard, de Molière ou de La Fontaine… Cela dit, une des manières de  prendre le virtuel et le faux – si insidieux de nos jours - à contrepied est de plonger la grande fiction dans la réalité. On irait dîner chez les de Rénal à Verrières, dans le Doubs,  pour rencontrer Julien Sorel, interpeller Meursault dans les rues d’Alger, ou retrouver les personnages du merveilleux Patrick Modiano dans les rues de Paris. Justement ; voilà des visages qui mériteraient de laisser leur nom à des lieux… On pourrait aussi dénommer des cellules de prison, à l’instar des chambres d’hôtel. Si l’on connaît la chambre de Proust à Cabourg, l’on ignore le lieu d’incarcération de Fabrice del Dongo à Parme… Balzac, Pagnol, Flaubert, Zola et Hugo, bien sûr… La veine est intarissable. Il y a de nouveaux guides touristiques à écrire.

Vendredi 3 novembre

 Le Figaro a trop d’argent. Il ne sait plus qu’en faire. Il a commandé un sondage pour savoir si, un an après son élection, les Français avaient une opinion négative ou positive de Donald Trump. Le résultat est flagrant et publié comme une révélation : « Neuf Français sur dix ont une opinion négative de Trump». Cela signifie que plus de 6 millions de Français ont donc une opinion positive du président étatsunien. Si Le Figaro a encore quelques moyens, il devrait désormais approfondir. Car ce qui serait intéressant, c’est de mener l’enquête auprès de cette masse de citoyens-là.

                                                            *

 Quand il n’y en a plus, il y en a encore. Ursula Haverbeck est surnommée « Mamie nazie » par la presse allemande. Elle vient d’être frappée par la justice pour avoir tenu publiquement des propos négationnistes (le génocide des Juifs n’avait jamais existé, il n’y avait pas de chambres à gaz à Auschwitz, etc.) Cette femme a 88 ans. On serait tenté de considérer qu’elle est sénile. Mais non ! Elle a toujours tenu le même langage depuis plus de 60 ans !...

Samedi 4 novembre

 Dans 4 jours, Donald Trump soufflera sa première bougie à la Maison Blanche. Les suppléments de journaux propres à la fin de semaine consacrent quelques analyses en forme de bilan intermédiaire. La question fondamentale – la seule en vérité – n’est pas de savoir s’il tiendra quatre ans mais bien plutôt si nous tiendrons quatre ans…

                                                           *

 La Belgique a souvent été une terre d’exil pour des personnalités connaissant des ennuis politiques dans leur pays. Mais c’était surtout au 19e siècle. Á présent, l’Union européenne lie les États qui en font partie. L’Espagne est de ceux-là, souveraine, démocratique, n’ayant aucune leçon à recevoir de mouvements nationalistes extérieurs et surtout pas des Flamands comme, par exemple, monsieur Geert Bourgeois, président de la Région flamande. Dès lors, la présence de Carles Puigdemont à Bruxelles devient chaque jour un peu plus ambiguë. En début de semaine, s’appuyant sur les accords de Schengen qui garantissent la libre circulation des personnes, on pouvait essayer de considérer que l’homme avait bien le droit de venir visiter l’atomium. Comme il fallait néanmoins s’y attendre, la justice espagnole a lancé un mandat d’arrêt international contre le président déchu de la Catalogne déboussolée. Puigdemont devient donc un cas, ainsi, nous dit-on, que le Premier ministre Charles Michel l’avait prévu et craint depuis longtemps déjà. Mais comme le dit Kris Peeters, vice-Premier ministre, chef du parti catholique flamand, « quand on proclame l’indépendance de son peuple, on reste à ses côtés. » Eh oui ! Ou bien on est lâche et on sera tôt ou tard relégué aux magasins des accessoires de l’Histoire, ou bien on provoque cette Histoire et l’on en devient un héros en tant qu’acteur. Pour l’heure, Puigdemont aurait davantage sa place dans une histoire de Tintin. Un second rôle, bien entendu.

                                                           *

 « Le monde revient. Et c’est la meilleure des nouvelles. N’aura-t-il pas été longtemps le grand absent de la littérature française ? » Cette question pouvant paraître saugrenue et pourtant fondamentale était posée dans Le Monde du 16 mars 2007 par quarante-quatre écrivains parmi lesquels Tahar Ben Jelloun, JMG Le Clézio, Amin Maalouf, Érik Orsenna, Benoît Peeters, Patrick Rambaud, Jean Vautrin. Le texte commençait ainsi : « Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique : le Goncourt, le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Renaudot, le Femina,  le Goncourt des lycéens, décernés le même automne à des écrivains d’outre-France. Simple hasard d’une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la ‘périphérie’, simple détour vagabond avant que le fleuve ne revienne dans son lit ? Nous pensons au contraire : révolution copernicienne. » Dans quelques jours la saison des prix va modifier les rayonnages des librairies. Une décennie plus tard, il sera intéressant d’évaluer l’apport de la ‘périphérie’ et l’intensité de la révolution copernicienne.  

Dimanche 5 novembre

 Mohammed ben Salmane, 32 ans, se prépare doucement à occuper le pouvoir en Arabie Saoudite. Il est adoubé par son père, le roi, qui pourrait abdiquer en sa faveur. Une révolution de velours s’accomplit sous la direction de celui qui veut un islam moderne, tolérant ; promouvoir les femmes, ouvrir des cinémas, et surtout, investir dans d’autres domaines que celui du pétrole. Manifestement les émirats comme Dubaï ou Qatar impressionnent leur grand voisin. Alors le jeune Mohammed frappe un grand coup contre la corruption. Des dizaines de princes, ministres, hommes d’affaires dont plusieurs sont notamment propriétaires de palaces parisiens, sont désormais sous les verrous. « Avec ces arrestations, le royaume amorce une nouvelle ère et une politique de transparence, de clarté et de responsabilité » déclare le ministre des Finances Mohammed al-Jadaan. Celui-là ne doit pas figurer parmi les sanctionnés.

Lundi 6 novembre

 Trump s’en est allé jouer au golf avec le Premier ministre japonais Shinzo Abe La Corée du Nord ? Oui, bien sûr, ils en ont parlé aussi. D’autant que de Tokyo, il passe à Seoul, en Corée du Sud, où l’on est partagé. On est content de la visite du grand protecteur mais on craint la gaffe qui risquerait d’augmenter les tensions avec le Nord. Ce serait vache ça !... Meuh non !...

                                                           *

 Il semble que toutes les parties sont d’accord : l’élection présidentielle en République démocratique du Congo aura lieu le 23 décembre 2018. Elle aurait dû se tenir avant la fin 2016. Encore deux ans de gagné pour Joseph Kabila. Surtout pour la nomenklatura qui vit et prospère dans son sillage.

                                                           *

 Produit par Bertrand Tavernier, Lumière est un film à la fois didactique, amusant et touchant. Des 1422 films de 50 secondes réalisés par Auguste et Louis Lumière, d’abord à Lyon où ils inventèrent le cinématographe et ensuite dans le monde entier, 108 ont été sélectionnés, tournés entre 1895 et 1905. Grâce à un commentaire très instructif de Thierry Frémaux, le spectateur reçoit une magnifique leçon de cinéma, intelligente et distrayante. On apprend et on rit avec des images auxquelles on aurait été quelque peu indifférent. L’art de voir côtoie déjà celui de la mise en scène. C’est prodigieux. Évidemment.

Mardi 7 novembre

 Deux cents maires catalans (sur un peu moins de mille que compte la région) viennent à Bruxelles réclamer la liberté pour les indépendantistes, solliciter l’intervention de la commission européenne et marquer leur solidarité avec Carles Puigdemont, lequel prend la parole devant ses visiteurs au cours d’une  l’assemblée programmée au Palais des Beaux-arts (un haut lieu culturel appartenant à l’État belge…). Il défend ses actes au nom de la démocratie. De jour en jour, on n’entend plus que ces deux mots-là, « Liberté, Démocratie », clamée par des foules indignées. On va finir par oublier que ces gens se sont mis volontairement hors la loi en organisant un référendum interdit par la Constitution de leur pays et en proclamant leur indépendance, donc en bafouant une fois encore ladite Constitution. L’opinion publique aime les martyrs. Puigdemeont se trouve bien dans ce rôle.

                                                           *

 La France universelle peut déployer cette capacité d’user à dessein de la diplomatie culturelle pour le rester. Abou Dhabi va inaugurer demain en grandes pompes – et en présence du président de la République – un musée majestueux réalisé par Jean Nouvel qui hébergera des collections du Louvre et du Musée d’art moderne comme du Centre Pompidou notamment. Un milliard d’euros seront versés à la France par les Émirats arabes unis en faveur de ses musées. C’est une opération qui place gagnante chacune de parties. Et c’est un extraordinaire événement de beauté au milieu d’un monde qui ne développe que de la fureur.

                                                           *

 Nicolas Hulot (c’est-à-dire Emmanuel Macron) repousse le projet d’abandonner une partie du nucléaire en 2025 à 2030 et « peut-être 2035 ». Ce n’était pas qu’un engagement de François Hollande ; c’était une loi dite de transition énergétique prise le 17 août 2015 lorsque Ségolène Royal était ministre de l’Environnement, que l’ancien président avait promulguée, tandis que Nicolas Hulot l’avait saluée. Sans doute d’ailleurs l’avait-il  suscitée. Il s’agissait de ramener la part du nucléaire à 50 % dans la production d’électricité. On avait connu l’éclatant ministre de la Transition écologique et solidaire plus volontariste sous d’autres législatures. Cette fois-ci, la couleuvre a la taille d’un boa.

Mercredi 8 novembre

 En 32 ans de bons et loyaux services au Nouvel Observateur, Jacques Julliard (84 ans depuis le 4 mars) a souvent ronronné dans ses éditoriaux. Le voici, au Figaro et à Marianne, recouvrant une verve que l’on croyait éteinte. Á l’occasion de la parution d’un livre (L’Esprit du peuple, coll. « Bouquins », éd. Robert Laffont) réunissant ses principaux écrits, livres et articles, il a dialogué pour L’Obs avec Carole Barjon et Matthieu Croissandeau. En prenant congé de la social-démocratie à laquelle il a pourtant consacré sa vie, il lâche notamment : « Quel intellectuel se situant dans la mouvance sociale-démocrate a publié un livre important dans la période récente ? » D’une certaine manière – indirecte bien sûr – Alain Bergounioux, le meilleur historien de la social-démocratie, lui répond dans le mensuel de critique littéraire, culturelle et artistique de L’OURS (Office universitaire de Recherche socialiste) en saluant le livre d’Axel Honneth, L’Idée de socialisme (éd. Gallimard). Ce disciple d’Habermas, professeur d’histoire sociale à l’université de Francfort, apporte une contribution intéressante à une pensée qui n’est pas à son meilleur dans la traduction politique ces temps-ci. Jetons rapidement trois réflexions élémentaires et cependant utiles à répéter. 1) Pour se garantir un avenir, le socialisme ne peut plus être le domaine et l’action d’une classe particulière. 2) Et très important au regard de l’Histoire : il faut le clamer vigoureusement une fois pour toutes, on ne peut pas l’imaginer en dehors de la liberté. Le socialisme a besoin de liberté pour s’épanouir. 3) Enfin, que tous ceux qui se reconnaissent en lui ne l’oublient pas : le socialisme est d’abord une morale, une manière d’être civique, hors des démons de l’argent. Á partir de ces bases-là, on peut lui attribuer des perspectives d’avenir.

Jeudi 9 novembre

 Un an après son élection à la présidence des Etats-Unis, Donald Trump aligne des dizaines de gaffes, de menaces, d’insultes, de mensonges ou encore de plaisanteries cyniques. Sa cote de popularité en souffre mais son électorat est satisfait de son champion. Le suffrage universel a écarté durablement la crevasse entre le milieu urbain et le monde rural.

                                                           *

 La valse des dénonciations pour harcèlement et/ou abus sexuels continue de déferler. L’annonce la plus cocasse (et la plus réjouissante…) est celle qui concerne Tariq Ramadan, exclu de l’université d’Oxford et dont les conférences sont ça et là déprogrammées. Les prises de paroles les plus inattendues fleurissent. Ainsi, la belle Gina Lollobrigida, disparue depuis longtemps des micros et des écrans (90 ans, on la croyait morte…) signale qu’elle a été abusée sexuellement deux fois dans sa vie. Elle ne précise cependant pas le nombre incalculable d’abus oniriques et de fantasmes qu’elle a suscités tout au long de sa carrière, créant, involontairement bien sûr, séparations et scènes de ménage.

                                                           *

 Jeune femme, film de Léonor Serraille honoré de la Caméra d’or à Cannes. Les bricoles de l’existence nourries par les rebonds de la solitude. Interprétation difficile mais étourdissante de Laetitia Doish.

Vendredi 10 novembre

 Cette photographie officielle de la poignée de mains entre Trump et Xi Jiping : l’Étatsunien est bêtement paternaliste tandis que le Chinois n’en pense pas moins.

                                                           *

 L’Arabie Saoudite a-t-elle destitué le Premier ministre libanais Saad Hariri qu’elle aurait de surcroît assigné à résidence ? C’est une question qui était absurde avant-hier, qui est apparue plausible hier, qui demeure lancinante aujourd’hui et qui sera peut-être inquiétante demain avant d’occuper le devant de l’actualité après-demain. Tout dépend de la manière dont Téhéran est impliquée dans cette étrange situation. De près ou de loin.

                                                           *

 Le temps des dénonciations est au beau fixe. En dehors des questions sexuelles, celle de l’argent n’est jamais loin. Les listes de dépositaires dans des paradis fiscaux régalent tous ceux qui aiment décortiquer les facéties du voisin et qui, eux, bien entendu, n’ont rien à se reprocher.

                                                           *

 Les spécialistes des redites sont ravis : Twitter a doublé sa règle concernant la dimension autorisée des messages. On pourra désormais envoyer des avis et des prises de position de 280 caractères maximum au lieu de 140. On n’arrête pas le progrès et le règne de la bêtise enfle un peu plus chaque jour.

Samedi 11 novembre

 Des centaines de milliers de personnes dans les rues de Barcelone. Pas toutes indépendantistes mais indignées de savoir des anciens ministres régionaux en prison. La répression madrilène rassemble plus qu’elle ne divise, mais le premier diviseur, c’est Carles Puigdemont, ainsi que le souligne Ada Colau, la maire de Barcelone qui ne peut pas être soupçonnée de sympathie pour Mariano Rajoy.

                                                           *

« Oh ! Laissez-moi ! c’est l’heure où l’horizon qui fume

Cache un front inégal sous un cercle de brume,

L’heure où l’astre géant rougit et disparaît.

Le grand bois jaunissant dore seul la colline :

On dirait qu’en ces jours où l’automne décline,

Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

(…) »

 Victor Hugo. Rêverie.

                                                           *

 Tout nous sépare, film coécrit et réalisé par Thierry Klifa. Oui, tout les sépare, ces petits truands de la zone et cette bourgeoise obligée de les côtoyer parce que sa fille, droguée, les fréquente. Tout sépare aussi Deneuve et le rappeur Nekfeu (Ken Samaras) mais il importe de saluer la grande Catherine d’accepter de pareils films à risques et de la féliciter aussi pour la manière avec laquelle son jeu porte Diane Kruger, sa fille à l’écran, dans un rôle ingrat si bien assumé.

                                                           *

 C’est un Français au nom américain. Il s’appelle Teddy Riner. Il est né à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Il a 28 ans. Il vient de décrocher son 10e titre de champion du monde de judo toutes catégories. C’est un artiste. Demain, peut-être un politique.

Dimanche 12 novembre

 Logique respectée. Après l’Armistice, jour des saignées, le jour du Seigneur…

« Mais alors, vous êtes plus puissants que l’Opus Dei ! Ils sont 70.000 !

  • Votre Sainteté, nous ne sommes pas puissants ! Nous ne sommes que des travailleurs humbles et actifs.
  • Non, non et non ! Pour faire le bien, le pouvoir est une nécessité. »

(Jean-Paul II au Grand Recteur de la congrégation  des Salésiens. In Boletin saleslano, avril 1979)

                                                           *

 Xi lui a dit que la Chine allait accentuer ses sanctions à l’égard de la Corée du Nord. Vladimir lui a confirmé que la Russie n’était pas intervenue dans l’élection présidentielle étatsunienne. Mieux : après leur brève rencontre, Vladimir a déclaré à qui voulait l’entendre que le président était « un homme bien élevé et d’un contact agréable ». Trump rentre donc au pays satisfait de son voyage en Asie plus cocoricoesque que jamais. Un tout petit sentiment d’inconfort habite cependant l’observateur : espérer que les conseillers de Poutine l’inviteront à ne pas en faire trop s’il veut être cru. Il y va de sa crédibilité.

                                                           *

 Tandis que les négociations sur le Brexit stagnent, 40 députés conservateurs demandent la démission de Theresa May. Ah ! Comme nombreux doivent être les citoyens britanniques regrettant aujourd’hui de s’être laissé embobiner par les politiciens eurosceptiques !

                                                           *

 François Hollande est partout. La semaine dernière, une soirée culturelle au château d’Hardelot en compagnie de Julie Gayet fut même l’occasion de se retrouver en couverture de Paris-Match. Le voilà aujourd’hui emprunté par Anne Roumanoff sous le pseudonyme François de Tulle dans Le JDD. Une parodie fictionnelle assez gentille… Et ce soir, il s’installe sur le fauteuil rouge de Michel Drucker en face de Caroline Langlade, une rescapée des attentats du Bataclan qui publie un livre bouleversant, Sortie de secours (éd. Robert Laffont) que l’ancien président préfaça. En grand professionnel, en vieux routier, Michel Drucker lui demanda délicatement comment il vivait. Il répondit en terminant son propos par : « Je reste attentif à tout ». Et comme disait Michel Drucker en commentant ce passage sur Europe 1 : « Il a les yeux grands ouverts. »

Lundi 13 novembre

 Le Monde relaye un cri d’alarme de 15.000 scientifiques issus de 184 pays conduits par des Prix Nobel pour sauver la planète. Une pétition d’une ampleur inédite au moment où les travaux de la COP 23 débutent à Bonn et que la fabuleuse réussite des accords de Paris (COP 21) ne donne pas l’impression de se concrétiser dans les faits. L’histoire de l’humanité repose sur la folie des Hommes. Quand la nécessité ne fait pas loi, le besoin, si essentiel soit-il, reste négligé. Si la Chine s’est associée rapidement aux mesures à prendre pour atténuer le réchauffement climatique, c’est parce que sa population des grandes mégapoles ne peut plus vivre autrement qu’avec un masque sur la bouche et le nez, c’est parce qu’on n’y capte plus les rayons du soleil tant les nuages de pollution s’épaississent. Par-delà les récalcitrants ou ceux qui trainent les pieds voire les resquilleurs, ce sont évidemment les États-Unis que l’on attend pour espérer obtenir une résolution positive et suivie d’effets. Macron est attendu à Bonn après-demain. Peut-être arrivera-t-il muni d’une bonne nouvelle en provenance de son copain Trump. Ce serait un geste sympa pour son amie Angela…

Mardi 14 novembre

 Erdogan et Poutine se rencontrent pour analyser l’état de la Syrie. Devant la presse, ils constatent que la violence régresse dans ce pays ravagé par une guerre civile. Sans doute ont-ils déjà envisagé le sort à réserver à Bachar al-Assad, bien discret depuis quelques semaines. Le maintenir au pouvoir demeure problématique. Pendant leur communication, on apprend qu’un raid aérien sur un marché dans une zone hors combats tua plus de soixante civils. Erdogan et Poutine ne changent pas d’attitude pour autant : la violence régresse en Syrie. Une vraie scène de Muppet Show.

                                                           *

 Depuis soixante ans, l’Italie participait à la phase finale de la Coupe du Monde de football. Elle y brillait au point de remporter parfois le trophée. Surclassée par la Suède dans les épreuves de barrages, elle n’ira pas défendre ses chances à Moscou l’été prochain. Ce n’est qu’un jeu certes, mais le foute a pris tellement d’importance dans la vie des sociétés que cette élimination devient une affaire d’État. C’est à peine si un deuil national n’est pas décrété. Comme toujours en pareille circonstance, des têtes vont tomber. Il est possible que la mafia s’en mêle. Ou le Vatican. Ou les deux…

Mercredi 15 novembre

 Sydney est en liesse. Le peuple australien s’est exprimé à 62 % en faveur du mariage entre personnes de même sexe, avec une participation au scrutin très significative de près de 80 %. C’est quand même un étrange phénomène, ce besoin d’être reconnu en étant autorisé à se marier, alors que les lois, pas si anciennes, avaient prévu des pactes d’union qui, précisément, reconnaissaient le statut de vie commune et ses corrélats juridiques. On ne sait trop comment les historiens commenteront cette tendance dans quelques décennies, une vague qui pourrait ouvrir d’autres remous existentiels, notamment sur le plan de la procréation, sujet beaucoup plus délicat.

                                                            *

 Il arrive un moment où les vieux dictateurs sont tellement sûrs d’eux qu’ils dépassent les bornes de leurs propres bornes. Robert Mugabe, 93 ans, voulait conserver le pouvoir à tout prix. Il envisagea de le confier à sa femme plutôt qu’à son vice-président lequel devait piaffer depuis quelques temps déjà… C’en fut trop. L’armée intervint. On ne sait trop ce qui se passe au Zimbabwe mais on devine le schéma des événements qui vont suivre.

                                                           *

 Ross 128 b n’est pas un patronyme à consonance poétique. C’est pourtant le nom que l’Observatoire européen installé au Chili vient d’attribuer à sa nouvelle découverte, une planète qui présente de nombreuses caractéristiques autorisant l’éclosion de la vie, et située « seulement » - dit le communiqué – à 11 années lumière de la nôtre, soit un peu moins de 9700 milliards de kilomètres. Oui, seulement… Comme disait Albert Einstein : « J’aime penser que la lune est là, même quand je ne la regarde pas. »

Image: 

Le monde a bien besoin de Lumière!

11 novembre 2017

Marquenterre

&

Image: 

Dans ce ciel d'automne
Un fracas de scierie
Implose le silence
Un sursaut de vieille peur me colle à l'écorce d'un saule
De ma tranchée
Mes yeux affolés découvrent l'envol d'une famille de cygnes
Mon corps crispé injecte dans chacune de ses cellules
Une liqueur apaisante
Que je bois chaque jour à la beauté de l'oiseau sauvage.
Que vive en chaque inspiration
Ce terrible baiser de l'effroi qui tue
Et de la splendeur qui bruit.

10 novembre 2017

Pichi et Avo, le jeu des apparences

Depuis 2006, Pichi et Avo, deux street artists espagnols de Valence, font œuvre commune. Commune, au point de fondre leurs patronymes respectifs en « Pichiavo ». Les premiers temps de leur collaboration ont été marqués par l’originalité des sujets abordés et surtout par la dimension des œuvres, immense. Les thèmes croisent la peinture des corps et l’inattendu. Un genre de queue de comète du surréalisme revue par la liberté des artistes urbains. Les critiques mettent alors en avant l’hyperréalisme des œuvres qui, sur la toile, se distinguent par la qualité de l’exécution, l’étrangeté des images, et surtout à un changement d’échelle qui ouvre des points de vue inédits sur le rapport entre l’objet et sa représentation.

Ce ne sont pas les premières toiles de Pichiavo qui vont assurer une réputation internationale au duo « doué-et-prometteur » mais un projet artistique original qui deviendra leur marque de fabrique : sur un même support, le plus souvent un mur, ils vont rassembler dans une représentation unique, statuaire grecque et street art vandale. Nous retrouvons deux traits caractéristiques de leur talent : la maîtrise technique autorisant les deux artistes à reproduire fidèlement des objets et des corps et les dimensions des œuvres qui leur confèrent un aspect monumental soulignant ainsi le thème central, la statuaire antique.

En une dizaine d’années, nos artistes ont acquis une renommée internationale. Les festivals de street art, des institutions prestigieuses du monde entier sollicitent le duo qui décline dans les villes-capitales son projet artistique avec, certains diront, une remarquable constance, d’autres (les envieux, les jaloux, les méchants etc.), qu’ils réitèrent ce qu’ils savent déjà faire sans prendre de risque.

Rendus populaires par les multiples reproductions circulant via les réseaux sociaux, les « murals » de Pichi et Avo sont séduisants et, nous interrogent sur nos choix esthétiques.

Au-delà de la séduction, peut-on tenter en prenant en compte l’ensemble des œuvres murales de proposer une signification. J’en vois deux (et l’autre est le soleil !)

Examinons la première :

Toutes les fresques ont le même sujet, la reproduction d’une ou de plusieurs statues grecques et un fond constitué de lettrages. L’intérêt immédiat vient de l’effet d’opposition entre le classicisme de la sculpture et les graffs et les tags, formant le « fond » de l’œuvre et allant jusqu’à « recouvrir la statue ». Comme si la statue de marbre était vandalisée par des graffeurs minables. A la blancheur de la statue s’oppose les couleurs criardes du décor. A la beauté immaculée des Antiques s’oppose la laideur d’un mur de nos villes occidentale. Glorification du beau éternel opposée aux murs en déshérence des quartiers pauvres des villes. A la froideur, à la blancheur du marbre, à l’ordre, les couleurs trop vives, sans grâce des bombes aérosols, le désordre et l’anarchie. Accréditer cette interprétation, c’est confondre l’objet et sa représentation. Les « statues » ne sont pas des statues mais des peintures de statues. Pichi et Avo ne vont pas dans les musées chercher des modèles ; il leur suffit d’ouvrir quelque livre d’art, de dessiner la statue au crayon et éventuellement de compléter le sujet par d’autres « copies ». Les statues qualifiées de grecques sont pour la plupart des copies en marbre romaines. Rappelons que les vraies statues grecques de l’antiquité étaient pour le plus grand nombre en bronze et que nous ne connaissons cette statuaire qu’à travers les copies de marbre de riches romains. Rappelons aussi que les copies étaient polychromes. En conséquence, ce que représentent Pichi et Avo, ce sont bien davantage des « idéaux » de statues ; des statues « grecques » telles que notre mémoire en conservent l’image. Elles « représentent » notre héritage culturel occidental, elles le symbolisent. Ainsi la culture classique, du moins son image la plus traditionnelle, serait comme envahie par la sous-culture du street art.

Intéressant mais un peu trop germanopratin, trop intello décliniste. A ce louable effort de trouver un sens et une cohérence à des œuvres, je préfère (et de loin) une autre signification.

L’œuvre que nous admirons est, tout d’abord, une œuvre de street art et l’objet de notre admiration n’est pas seulement la statue mais l’ensemble, statue et street art vandale. Les tags, les graffs sont comme les statues des « copies ». Pichi et Avo n’ont pas tagué leurs murals, ils ont peint « à la manière de », des blazes aux lettrages maladroits old school ; ils ont peint les mots, en anglais, des ados qui écrivent sur les murs pour se prouver à eux-mêmes et aux autres graffeurs qu’ils existent. Pichiavo joue sur un deuxième degré ; ils peignent un mur peint. Peinture des tags et peinture de la « statue grecque » sont placées par eux au même niveau. C’est pas une statue, c’est pas un mur tagué. On joue sur la mise en abîme, le jeu des miroirs.

La peinture de Pichi et Avo est un jeu, certes subtil, mais un jeu de l’esprit. Un jeu sur la notion de représentation. Rien n’empêche d’y trouver d’autres significations. Pour ma part, je préfère le jeu de nos deux artistes à l’éculée antienne du « c’était mieux avant », au discours droitier sur la décadence de notre civilisation, au règne annoncé des Barbares.


 

Image: 

Une fresque couvrant le mur d'une maison de plusieurs étages.

La statuaire antique est magnifiée par le dessin.

Un César Imperator, le front ceint de lauriers, sur fond de graffitis.

Une perspective en plongée alliée à de grandes dimensions séduisent par la hardiesse des postures et le chromatisme.

Oeuvre peinte sur des containers lors du North West Walls (Belgique)

Un dieu grec qui en impose par la gravité des traits et leur noblesse.

09 novembre 2017

L'égocentrique vous salue bien...

Le Congrès Freinet de l’Icem (mouvement Freinet français) bat son plein à Grenoble ce 26 aout. Le soleil est de la partie. Nous sommes 700. Les repas peuvent se prendre dehors si l’on veut. Des enseignants liégeois sont attablés vers 12 h 30 pour le déjeuner (il faut bien se plier aux coutumes locales...). Probablement afin de ne pas se retrouver tous aux mêmes ateliers (ils sont trente-cinq, quand même) et pour avoir une connaissance diversifiée et collective de ceux qui sont proposés l’après-midi, ils annoncent l’atelier qu’ils ont l’intention de fréquenter. Tout cela se défend.
Une jeune institutrice, bien inspirée et qui doit avoir bon gout, évoque son intérêt pour celui que je tiens (« Mythes et légendes à propos de Freinet », salle A 102).

La coordonnatrice l’interrompt : « Ah non, pas Henry Landroit, il est trop égocentrique ».
Et crac, j’aurai une participante de moins à un atelier d’un intérêt exceptionnel, illustré par un diaporama remarquable plein de photos rares et, qui plus est, commenté de main de maitre par quelqu’un de très bien documenté et par ailleurs d’une modestie spectaculaire..
Zut alors...
Égocentrique, moi ? Alors que dans cette présentation, je ne parle que de Freinet et ses comparses du siècle passé. Si j’étais atteint de cette maladie, j’aurais plutôt préparé un diaporama sur moi, sur mon itinéraire pédagogique, avec des photos de ma noble personne sous toutes les coutures et latitudes. J’en vaux vraiment la peine. C’est quand même un sujet que je connais bien, que je laboure depuis plus de 50 ans si pas depuis le 19 janvier 1941... (1)
Eh oui, il y en a des choses à dire sur moi, mais si je ne le fais pas, c’est justement pour ne pas paraitre égocentrique. Je veux bien être ressenti comme imprévisible, manichéen, intolérant même, mais pas comme « égocentrique ». En tout cas si ce terme désigne des formes de narcissisme ou d’égoïsme. J’irai même jusqu’à dire qu’une petite dose d’égocentrisme n’est pas inutile dans notre développement à tous et toutes, pas trop certes, mais un peu quand même. Cela nous permet en finale, paradoxalement, d’aller vers les autres et d’entrer véritablement en relation, en mixant nos « égocentricités ».
Je ne peux m’empêcher de vous signaler d’ailleurs que j’organiserai bientôt une grande soirée au cours de laquelle j’aurai le plaisir d’écouter ce que vous aurez à dire à mon propos (et que vous n’avez jamais osé m’avouer). D’habitude, en effet, on attend, on attend, puis un jour, il est trop tard...
Cette soirée s’intitulera « Hommage anthume à Henry Landroit », qu’on se le dise. Je me tâte pour voir si j’y inviterai les protagonistes de cette histoire.
Et si par hasard, vous découvrez un peu d’égocentrisme (ne serait-ce qu’un soupçon) dans ce petit billet, n’hésitez pas à me le signaler. J’ai 76 ans, mais je peux encore évoluer entre autres en décortiquant mon discours, en observant mes expressions, mes attitudes devant le grand miroir de ma chambre, en me photographiant et en vous inondant de photos sur les réseaux sociaux.

(1) Voilà, maintenant vous connaissez la date de mon anniversaire, vous n'aurez pas d'excuses si mon téléphone reste muet le 19 janvier 2018 !

08 novembre 2017

Le squatter

Est-ce qu’il est mort parce que je ne pensais pas à lui ? Personne ne le sait, personne n’y songe, personne ne m’accusera jamais. Nous étions les meilleurs amis du monde, les plus proches et les plus intimes depuis plus de quarante ans. Toujours lui avec moi ou moi avec lui. C’est sa femme qui, au téléphone, m’a asséné la nouvelle et puis s’est tue comme si elle en avait trop dit. Elle reniflait, j’ai reniflé, c’était bien suffisant. Qu’ajouter d’autre ? Que j’étais anéanti, perdu, ivre de malheur et abattu comme un arbre qui, jamais plus, ne repoussera ? Inutile. Elle savait.

Ce samedi de novembre, au funérarium, des gens se réunissent en grappes sombres et parlent à voix basse. A l’intérieur du funérarium git un cercueil en bois blond. Est-il vraiment à l’intérieur de cette boîte ? J’ai du mal à le croire. Elle est probablement vide ou pleine d’un autre cadavre, un inconnu. Un homme grimpe sur une estrade pour s’adresser à la femme de mon ami et à ses enfants. Il prononce une suite magnifique de mots creux qui aurait bien fait rire mon ami en d’autres temps. Soudain, l’en vie me prend de lancer une vanne en pleine cérémonie, comme il aurait pu le faire. Quelque chose de drôle et d’explosif dont il avait le secret mais finalement, je n’ose pas car j’ai peur de choquer, de blesser et de mal faire. Et puis, je ne possède pas son sens de l’humour.

Après la cérémonie, je rentre chez moi. La ville fait comme s’il ne s’était rien passé, comme si elle ignorait que mon ami est mort. Dans la rue, je vois bien que les voisins font semblant de prononcer les mots de tous les jours : Bonjour, bonsoir et le temps qu’il fait. Je grimpe l’escalier jusqu’à mon appartement. Dans le salon, le cadavre de mon ami est là, couché de tout son long dans le canapé. Il est exactement à sa taille, le canapé. Comme s’il avait été fabriqué pour lui. Je me doutais bien que le cercueil était vide. Pendant plusieurs minutes, je reste dans le hall d’entrée, les clefs en main, sans oser m’approcher. J’ai peur. Des amis m’auraient fait une blague ? Impossible. La porte était fermée à clef et je suis seul à en posséder une. Une blague ? Il y a trente ans peut-être mais aujourd’hui, certainement pas. Nous sommes vieux et rangés des blagues vulgaires. Je n’ose pas m’approcher du cadavre car je trouille. Il est mon plus vieil ami mais la mort fait peur. Son visage est serein, ses yeux fermés, son teint jaunâtre. Les employés des Pompes funèbres l’ont habillé comme s’il était des leurs : chemise blanche, costume et cravates noires, chaussures cirées. Je pénètre plus avant dans l’appartement sans quitter le cadavre des yeux. Ma plus grande peur, c’est qu’il ouvre les yeux et prenne la parole. C’est absurde puisque j’aimerais tant que mon ami ne soit pas mort. Les heures passent mais le cadavre reste immobile dans le canapé. Il est tard, je suis fatigué. Je passe l’après-midi à tourner autour du cadavre, à vivre sans le quitter des yeux. Les heures passent mais je n’ose toujours pas m’approcher du mort. Quand vient le soir, rien n’a changé. Est-il possible de trouver le sommeil quand un cadavre git dans le canapé du salon ? Oui, si on verrouille la serrure à double tour et qu’on glisse un meuble très lourd devant la porte de sa chambre pour la bloquer. Dans mon lit, je suis à l’affut du moindre bruit mais il n’y en a aucun. Le squatter est silencieux. Au matin, il est encore là. Je comprends qu’il restera très longtemps dans mon canapé. Il ne va pas se lever et partir. Pour aller où ? Qui viendra le chercher ? Sa femme ? Certainement pas. Elle tente de poursuivre sa vie sans son mari, elle ne va pas s’embarrasser d’un cadavre. Les employés des Pompes Funèbres ? Non plus. Ils rédigent leur facture et ont déjà d’autres morts à fouetter. D’habitude, le dimanche matin, je m’assieds dans le canapé, devant la télé, pour siroter mon café en regardant les résumés des matches de football de la veille mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Je bois donc mon café debout, sans football et sans télé. Le cadavre ne semble pas se rendre compte qu’il dérange. Je passe mon dimanche à tourner autour du squatter comme s’il était devenu le centre de mon existence. Je n’allume pas la télévision et je ne mets pas à fond la musique que j’aime. Je mange en silence sur un bout de table. Paradoxalement, c’est moi qui suis mal à l’aise et pas lui. Lundi matin, rien n’a changé. Je pars au travail comme s’il s’agissait d’un lundi comme les autres. Au bureau, je ne parle évidemment à personne de mon squatter. Ma vie privée ne regarde que moi.

Le soir, quand je rentre harassé par ma journée de travail, il est toujours là, immobile et serein. Il commence à m’énerver sérieusement mon squatter. Je meurs de faim. Je mange en vitesse une horreur de plat surgelé, réchauffé au micro-onde. Après le repas, je m’ouvre une bière. Je suis sur le point de la boire debout dans le salon quand je me rappelle que je suis chez moi, que je paie le loyer et que j’ai le droit de boire ma bière assis dans le canapé que j’ai payé très cher. Je dépose le bout de mes fesses du côté de ses pieds et j’allume la télé. Petit à petit, mes fesses repoussent les pieds du cadavre et prennent leurs aises. Aucune réaction. J’en profite pour repousser ses pieds un peu plus encore. Ses jambes se replient comme un meuble IKEA. Quand débute la série que j’adore, je vais me chercher une autre bière que je sirote assis confortablement dans mon canapé. Je respire enfin car je comprends que la vie sera possible et peut-être même agréable malgré ce cadavre dans mon salon. Ce n’est qu’une question d’habitude

Image: 

Pages

entreleslignes.be ®2017 design by TWINN