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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

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22 septembre 2018

Né un 04 mai...

Le médium est le message, disait l'autre. Il ne croyait pas si bien dire. La langue française: "emburelucocquée" (Rabelais) par l'informatique

Il y a des textes qu'on sait pas par où commencer. Au point de se demander s'il vaut la peine de les écrire. À la réflexion, sans doute pas. Mais mettons que Balzac ou Stendahl (ou Proust, pourquoi pas Proust aussi?) eussent conçu cette forme d'hésitation, ils n'auraient rien écrit, pas une ligne, ils seraient allés au cinéma ou choisi plutôt de faire du lèche-vitrine dans un shopping center. J'écris ceci un 05 septembre.

Vais-je dire un mot d'un film idiot? Je vais. C'est un DVD emprunté à la Médiathèque qui s'appelle "12 strong" et raconte la mission d'une unité d'élite étatsunienne en Afghanistan. Douze mecs habités par cette franche camaraderie teintée d'homo-érotisme propre à la soldatesque (et au foot). Armés jusqu'aux dents, équipés d'un matériel de mort haut de gamme, appuyés par des bombardiers, ils ratatinent facile des milliers de bouseux talibans avec de beaux effets pyrotechniques.

Comme Hollywood auparavant ratatinait à la pelle les encombrants sous-hommes à la peau rouge. C'est d'un monotone. Mais le fait remarquable est celui-ci: d'un bout à l'autre, c'est en filigrane une glorification de la patrie étatsunienne, invincible, droite dans ses bottes, sûre d'elle-même. Il y a peu de nations qui font preuve d'une aussi constante propagande cinématographique d'exaltation du sol natal. Là-bas, ils en sont abreuvés, et ici aussi, vu la domination du ciné hollywoodien. "Nous sommes tous Américains", clamait fameusement un édito du journal Le Monde en 2001. On ne saurait mieux dire.

Les années 010

Ce film est d'un certain Chris Hemsworth et il date de 017. Je dis 017 pour ne pas confondre avec 1917, du siècle passé. Voilà qui est intéressant. M'était tombé entre les mains, voici peu, un petit livre de Nathalie Quintane intitulé "Les années 10" (éditions la fabrique), comme si c'était la chose la plus naturelle au monde. Les années 10, ce ne sont plus Kipling, Barbuse, Mandelstam, Bergson & Cie et, dans pas longtemps, les nouvelles années 20, qu'on imagine ni folles ni rugissantes, évacueront de même Joyce, Eliot, Sinclair Lewis, Mistinguett, Maurice Chevalier et bien d'autres vieilleries centenaires.

Un siècle chasse l'autre, c'est un peu déroutant, surtout quand on a un pied de chaque côté. Quintane, raconte-t-elle, est enfant des années 80 et forcément, ça marque. Tout comme, dans un autre espace-temps, chez un Olivier Rolin: le fait de "naître juste après Vichy", confie-t-il, cela donne "des envies d'épopée". L'épopée n'intéresse plus grand monde chez les "millennials". Comment faire un selfie d'une épopée, je vous le demande.

Mais je m'égare un peu. Le sujet qui joue ici fugitivement au saute-mouton entre les lignes, c'est le zéro idiot. Chose étonnante: dans le petit livre charmant que Mary Norris, la correctrice du New Yorker, a récemment publié sur le bon usage de la langue anglo-américaine, il est nulle part question du zéro idiot.

Le zéro idiot?

Norris cause en long et en large de la virgule, elle figure d'ailleurs dans le titre de son ouvrage où elle se présente comme la Reine de la Virgule1, surnom acquis à la suite de longues années passées à la célébrissime rédaction. La virgule, on rigole pas avec, au New Yorker. Elle doit se trouver au bon endroit. Et, par exemple, contrairement aux usages français (cfr. Grevisse), la virgule doit isoler chacun des éléments constitutifs d'une énumération aux États-Unis - y compris, nota bene, avant le dernier même s'il est introduit par la conjonction "et". Il y a à cela une certaine logique. Norris donne l'exemple "Ce livre est dédié à mes parents, Hillary Clinton et Dieu." L'absence de virgule devant "et Dieu" laisse en effet entendre que lesdits parents sont, formant bloc grâce au "et": maman Clinton et papa Dieu... Amusant. Mais, du zéro idiot, pas un chapitre, pas une ligne, pas un mot.

L'entre-rail

Elle allonge encore tout un chapitre sur le tiret. Un casse-tête, le tiret. Quand doit-il être présent entre deux mots formant bloc et quand, a contrario, ces blocs s'en passent-ils? C'est d'un chinois. "Entre-rail" en prend un mais son pluriel "entre-rails" laisse pour ainsi entendre qu'au singulier, il peut exister quelque chose entre un seul rail...

L'anglo-américain diffère un peu. Il place un tiret entre deux mots si ceux-ci qualifient (en bloc) un troisième. Ils écriront ainsi une "crème glacée" (ice cream) mais un "cornet crème-glacée" (ice-cream cone). Chipoteux? Et alors! Paraît qu'il y a des bureaucrates qui s'échinent à simplifier, on ne peut que plaindre les écoliers qui, victimes de cet élitisme ignare, auront demain toutes les peines à lire des textes du siècle passé (bourrés de fautes d'orthographes2, ils vont se dire).

Mais, répétons, fine lame du bon usage, Mary Norris ne pipe mot du zéro idiot.

Automatiquement automatisé

Venons-en, au zéro idiot. C'est un pur produit du décervalage robotisé imposé par le langage "numérique". Essayez un peu de dater quoi que ce soit sur un document Excell, par exemple du 4 mai 2018, en écrivant3 donc en chiffres 4/5/18: il va immédiatement corriger en 04/05/18. Idem dans la boîte de réception des courriels, le zéro idiot canarde à tout va4. Idem si vous insérez un texte sur tel blog à la date du 4 septembre 2018, il sera affiché 04-09-2018 (ou, pire, à l'envers, selon la mode étatsunienne, 2018-09-04).

Heureusement, ce n'est pas le cas partout. Les sites Internet sérieux datent le mois en toutes lettres. Mais celui du syndicat socialiste FGTB, qu'on veut croire sérieux aussi, livre un communiqué du 28.08.2018 (sic) ainsi que, à l'agenda, des activités dont la date est donnée comme ayant lieu le 02 du 10. (Je n'écris plus ceci le 05 septembre, j'ai un peu traîné, on est déjà le 2018-08-22...)

Si ce n'était que ça. Que la machinerie informatique standardise contre notre gré la notation des dates, passe encore. Mais c'est contagieux. Il devient de plus en plus fréquent que des courriers tapés à la machine (traitement de texte) par des humains (l'espèce salariée) comportent en tête de la missive une date délibérément écrite avec le zéro idiot. Pour l'avenir de l'espèce, y compris non salariée, c'est inquiétant.

On démarre une petition?

Signé Erik Rydberg, né un 04 mai.

1Mary Norris, Between you and me - Confessions of a Comma Queen, éditions W.W. Norton, New York, 2015.

2On s'en fichait pas un peu naguère. Suffit d'ouvrir un Rabelais...

3Hegel, dans sa correspondance, notait la date du jour au-dessus de celle, séparée par un trait, du mois, le tout suivi d'une indication de l'année abrégée aux deux derniers chiffres, précédée d'une apostrophe. Joli.

4Wiki, imbécile comme d'hab', met un tiret (tout-va)...

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Mots-clés

21 septembre 2018

Dans le territoire des filles

&

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Tout paraît si calme

Dans le territoire des filles

Le reste du monde

Sur son fil tendu

Ne cesse d'être envieux

Michel se fait oublier

Albert se reproduit

Luc attend la bonne réponse

Jean reproduit Albert

Moi

J'ai l'insouciance du plongeur

Je fends l'air

Je te cherche

C'est après toi, personne

Tout vibre

Sombre cascade

Chuchotements résignés

Colère du ciel

Partage des larmes

Jusqu'à l'assèchement de l'œil

Je m'écrase lourdement

Sur le reste du monde

Tout paraissait si calme

Dans le territoire des filles

13 septembre 2018

Trump : démocratie à la dérive

Samedi 1er septembre

 Les organisateurs du Festival Les Inattendues ont, en moins de dix ans, réussit à placer leur rendez-vous dans la liste des événements culturels de toute première ampleur grâce à deux caractéristiques originales : celle qui consiste à rapprocher les cultures d’Orient et d’Occident au point d’explorer leurs racines communes et de les confondre dans des créations spectaculaires ; celle aussi de distiller de la musique dans des rencontres philosophiques, au sein de débats, d’échanges ou de confrontations intellectuelles enrichissantes. Ce sont des respirations qui permettent de méditer le sujet évoqué afin de mieux le cerner au moment de le reprendre. Tout cela est présenté dans des lieux et des cadres de sérénité, autour de la cathédrale. Le public se presse en masse, heureux d’apprendre et de s’élever dans le savoir en pleine détente, et dont l’attention soutenue impressionne. Les comédiens lisent des textes ardus, les musiciens proposent des morceaux peu connus, les conférenciers se félicitent d’une écoute curieuse et concentrée, si bien que les commentaires spontanés accrochent la convivialité naturelle aux terrasses de la grand place toute proche, gorgée de soleil. Il est rare qu’un ensemble d’activités culturelles intelligemment ordonnancées procure une réjouissance intellectuelle aussi fertile.

Dimanche 2 septembre

 Si l’on est convié à suivre les pérégrinations et les paroles de François Hollande quasiment au jour le jour, il s’agit aussi d’observer l’ancien président des Etats-Unis Barack Obama qui, après un an et demi de retenue, a semble-t-il décidé d’expliquer à son peuple les dangers que l’actuel président lui fait courir. On l’aura compris vendredi dernier à l’occasion des funérailles de John Mc Cain, grande figure du parti républicain estimé de toute la classe politique sans distinction de tendance. Obama laissa quelques impressions discrètes auprès de journalistes choisis qui augurent d’un engagement actif et concret. Les élections intermédiaires s’annoncent à l’automne. Ce sera le bon moment pour dénoncer les facéties de Donald Trump autrement que par des caricatures ou des manifestations, ce Trump qui jouait au golf à l’heure de l’hommage au défunt Mc Cain.

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 Daniel Cohn-Bendit ne remplacera pas Nicolas Hulot à la tête d’un ministère de l’Écologie. Ce serait « une fausse bonne idée » déclare-t-il. Sans aucun doute. L’homme n’est pas disponible pour interpréter la voix de son maître. La seule parole qui compte, c’est la sienne. Il signale néanmoins qu’il souhaite aider Emmanuel Macron. Il vient déjà de le faire en refusant le maroquin que le président lui offrait.

Lundi 3 septembre

 On ne peut même plus parler de trahison dans le chef d’Aung San Suu Kyi, l’ancienne icône de la Birmanie. Il faut plutôt considérer qu’elle perd la raison.  Elle deviendra bientôt plus cruelle que la junte qu’elle avait naguère combattue et d’une certaine manière vaincue. L’ONU devra bientôt penser à l’interner, le jury Nobel de la Paix à lui reprendre son Prix.

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 Le diable est en Amérique latine et il ne s’appelle plus CIA. Le Venezuela de l’après-Chavez sombre dans la misère économique, l’Argentine voit sa monnaie décliner à une vitesse inquiétante et celui que le peuple brésilien veut revoir à sa tête est en prison tandis que sa candidature à l’élection présidentielle vient d’être invalidée. Comme un malheur ne vient jamais seul, le prestigieux musée national de Rio de Janeiro a été réduit en cendres par un gigantesque incendie trop difficilement contrôlable. La CIA, contrairement aux soubresauts et aux drames du siècle passé, ne semble certes plus aux commandes mais Dieu fasse que monsieur Trump n’ait pas envie d’aller remettre de l’ordre dans les boutiques.

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 Revoir 2001 Odyssée de l’espace cinquante ans après sa sortie dans une version techniquement améliorée procure toujours le même plaisir. Pas besoin de monstres aux apparences horribles pour que surgissent devant les astronautes  des phénomènes prouvant qu’une autre intelligence meuble l’univers. Un monolithe lisse, rien qu’une sorte d’épais parallélépipède qui traverse les millénaires des Terriens et encombre leurs projets colonisateurs de planètes. La poésie de l’inconnu sur la célèbre valse de Strauss - ce Beau Danube bleu qui résonne dans l’immensité du vide -  et le mystère de l’infini qui surgit sans être expliqué, sans être inscrit dans la rationalité d’une histoire. Parce que l’on ne sait pas. Parce qu’il est vain – et parfois bête – de suggérer. Ce film est un chef-d’œuvre et il atteste si besoin était encore que Stanley Kubrick est un génie. Les grands, les vrais anticipateurs sont des modestes angoissés. Orwell aurait pu intituler son roman 2084 et Kubrick son film 3001. Mais ils n’auraient pas touché les sensibilités, transmis leur angoisse de la même manière. Le lecteur et le spectateur, après avoir pris connaissance de l’histoire et constaté que les événements surviendraient longtemps après leur mort, se seraient dit : « Après nous les mouches… » Ecce homo.

Mardi 4 septembre

 Tout ça pour ça, disent les observateurs. On s’attendait à un grand remaniement ministériel. Finalement, un tout petit ballet politicien s’est déroulé au ministère des Sports et à la Transition écologique et solidaire. Nicolas Hulot, très ému, passa le relais à François de Rugy, qui était président de l’Assemblée nationale, lequel cédera son maillet à Richard Ferrand, président du groupe macroniste à l’Assemblée. Un tout petit ballet de serviteurs zélés, comme au bon vieux temps, dans l’ancien monde. Les réseaux d’informations pourront, sur Internet, repasser la prestation de Rugy sur le plateau de France 24 en janvier 2017 où il fustigeait le candidat Emmanuel Macron, en soulignant qu’il n’avait aucun objectif écologique parce qu’il s’attachait au développement économique polluant… Faudra autre chose pour que ta cote de popularité remonte Manu. Elle est déjà paraît-il, un point en-dessous de celle de Hollande à la même période. C’est dire !

Mercredi 5 septembre

 Il est certain que de multiples livres paraîtront sur Donald Trump, tous plus explicites que d’autres tant les enquêtes doivent pulluler. Mais celui qui vient d’être présenté à la vitrine du libraire n’est pas comme les autres. Il est dû à Bob Woodward, le journaliste qui déclencha l’affaire du Watergate au début des années ’70 et qui parvint à provoquer le départ de Richard Nixon. Cet ouvrage est donc l’œuvre d’un grand professionnel, un journaliste chevronné qui sait les risques d’une divulgation d’information et ses corrélats. Il fait donc preuve de sérieux dans ses analyses, de recoupements dans l’exposé des faits. Il prend maintes précautions avant d’avancer une description et chaque mot est pesé. Ceux qu’il emploie révèlent une situation catastrophique à la Maison-Blanche. La version française du livre n’est pas encore parue mais des extraits traduits sont déjà commentés dans la presse. La principale puissance du monde est dirigée par un dingue. Faut-il encore en rire ? Oui, pour ne pas pleurer, pour ne pas être angoissé en permanence, mais il faut néanmoins être conscient du risque. C’est Docteur Folamour. Ce qui est désormais certain, c’est que ça va mal finir. Ce qui est problématique, c’est qu’on ne sait pas encore pour qui. Pour le peuple américain ? Pour le monde entier ? Pour nous, Européens ? Le mieux serait que ce fût pour Trump lui-même et pour celles et ceux qui vivent et agissent dans son sillage, sous ses ordres ou avec sa bénédiction. Rien ni personne d’autre.

Jeudi 6 septembre.

 Même quand on veut s’intéresser à la marche du monde en dehors de lui, Donald Trump revient enrayer l’observation. Ce qui vaut la peine d’être transcrit, ce n’est pas ce qu’il dit, c’est ce qu’on dit de lui. Et pour l’heure, chaque jour apporte des témoignages ahurissants. Ainsi, le très sérieux New York Times publie un éditorial à la signature anonyme, fait très rare de la part de ce journal. Il aurait été rédigé par un conseiller haut placé dans l’aile ouest de la Maison-Blanche, celle de la présidence, assurant « une résistance silencieuse » et tenant à prévenir le peuple américain que ses collègues et lui veillent à préserver le pays. La gorge profonde déballe des situations illustrant l’attitude d’un fou, d’un demeuré, d’un imprévisible. L’auteur affirme pour rassurer : « il y a des adultes à la Maison-Blanche », qu’on ne s’en fasse pas. C’est inouï.

 Le 44e Festival du film américain de Deauville a couronné une nouvelle star, Shailene Woodley, 27 ans, militante écologiste, qui déclare : « Pour la première fois, on a un président qui se fiche de la démocratie.» Les observateurs précisent que Trump conserve toutefois sa base électorale. Soit. Mais si des témoignages aussi graves continuaient d’être déversés à un rythme quotidien, il finirait bien par se passer quelque chose…

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 L’homosexualité est dépénalisée en Inde. Scènes de joie dans les rues. Contraste avec ce que la France a connu. Une leçon de démocratie pour tous les militants opposés au « Mariage pour tous » qui défilaient dans Paris avec des slogans vulgaires et qui s’en prenaient, rustres, à Christiane Taubira de manière abjecte.

Vendredi 7 septembre

 Obama est rentré en piste. Il ne s’arrêtera pas jusqu’aux élections de novembre. Et il déclinera le plus souvent possible des phrases-chocs, les seules peut-être susceptibles de rivaliser avec les tweets du président. Son but est double : d’une part faire élire des démocrates pour reprendre la majorité à la Chambre ; d’autre part sensibiliser les républicains modérés à la dérive immorale de leur nation qui, en finalité, pourrait mettre la démocratie en péril. Il paraît qu’on l’attendait… Quoi ? Cet homme a gouverné les Etats-Unis pendant huit ans ; la Constitution ne lui permettait pas de se représenter, ne pourrait-on pas plutôt espérer découvrir quelques jeunes figures neuves se réclamant de son travail pour engager le fer ? En attendant, le black « fait le job ». Tout à son honneur.

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 Que d’hésitations ! Que de méandres ministériels ! Que d’interrogations sournoises pour mettre au point le projet de prélèvement à la source qui avait été parachevé sous le précédent quinquennat ! Serait-ce parce qu’il s’agit d’une réforme initiée par François Hollande que Macron se tâte et pataude tellement ?

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 Le célèbre architecte italien Renzo Piano présente un nouveau projet de pont pour Gênes. Discours officiel, petits fours… Au moment d’expliquer son ébauche, la maquette s’effondre. Un présage tragique ? Non, des rires spontanés, pas jaunes du tout. Il n’y a qu’en Italie que l’on peut voir cela.

La comedia !

Samedi 8 septembre

 Les Suédois voteront demain et là-bas (même là-bas !), l’extrême droite progresse et menace. Elle pourrait réaliser un score impressionnant grâce à une campagne axée sur la peur des migrants. Tous les commentaires mettent cette percée en évidence. Certes, il s’agit sans doute du fait le plus saillant de cette compétition. Il importerait néanmoins de rappeler que la coalition de gauche (social-démocratie / écologistes / communistes) du Premier ministre Stefan Löfven est toujours en tête dans les sondages (40 %), au coude-à-coude avec la droite classique (39 %). Avec les 20 % qu’on leur prédit, les bruns feraient l’événement mais pas la révolution.

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 Emmanuel Macron recevait hier Angela Merkel à Marseille pour évoquer, durant toute la journée, l’avenir de l’Europe. Le temps presse. Les extrêmes droites progressent un peu partout dans les pays membres, les eurosceptiques pourraient devenir majoritaires dans le parlement qui sera renouvelé fin mai. Sans attendre des résolutions fondamentales, on espère un contenu volontariste de la part des deux principaux moteurs de l’Union européenne. Mais après le dîner, Macron s’est offert un bain de foule sur le Vieux-port. Grâce à des « allez l’OM » répétés ça et là, avec des selfies à l’envi, sa popularité fut assurée. Il rencontra même Jean-Luc Mélenchon à une terrasse. Échanges courtois et républicains. Ce matin, du Figaro à BFM TV, cette rencontre est à la une des bulletins d’informations. On a presque oublié que Merkel était, elle aussi, à Marseille. La politique du spectacle nourrie par la com’, un jour, Macron s’en mordra les doigts.

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 Les substantifs « aoûtiens » et « juilletistes » ont fait leur entrée dans le Petit Larousse au début de la décennie ’70. Il faudra désormais compter avec les « septembristes », un néologisme figurant à la une du Parisien - Aujourd’hui en France. Un rapide tour d’horizon des stations balnéaires montre qu’en effet, nombreux vacanciers goûtent le soleil des ultimes journées de l’été. On connaît leur caractéristique principale : il s’agit de personnes sans enfants scolarisés. L’évidence surgit donc illico : les septembristes appartiennent souvent au troisième âge.

Dimanche 9 septembre

 Il y a une dizaine d’années, le nom d’Alep devenait connu de presque tous les Terriens, y compris ceux qui ne s’intéressent pas à l’histoire de l’Antiquité ou à celle du savon. Désormais, on va se familiariser avec celui d’Idlib, 6000 km², dernière poche où les fous d’Allah se sont retranchés. Les belles âmes craignent les bombardements destructeurs. La communauté internationale s’empare de l’indignation naissante puisque le mal sera enfanté, conduit par le trio d’enfer Iran – Russie - Turquie. Bien sûr que les bombardements auront lieu, bien sûr qu’ils causeront la mort d’innocents. Mais quoi ? Au point où l’on en est là-bas, on ne va quand même pas laisser un territoire aux mains de dérangés en violence qui, de surcroît, à terme, causeraient plus d’effrois aux populations civiles que quelques bombardements décisifs ? Idlib sera détruit, rasé peut-être, parce que la vermine s’y concentre. Ce n’est pas cet événement-là qu’il importe de cerner ou de commenter, c’est évidemment l’étape suivante : dans une Syrie transformée en champ de ruines, lorsque les armes se seront tues partout sur le territoire, que faire de Bachar al-Assad ? C’est la seule vraie question qui, latente, fait déjà débat dans les milieux diplomatiques. Une question vraie encombrée, pour l’heure, de réponses fausses.

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 L’extrême droite suédoise ne réalise pas la percée que la presse internationale lui prédisait. Telle est la seule information que les dépouillements peuvent révéler ce soir. Mais elle est déjà de taille.

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 Il est commun de signaler qu’avec la fin de la Mostra, le Lido retrouve le calme. Mais peut-on admettre que Venise possède encore des périodes calmes en ses quartiers les plus renommés ? La Sérénissime est même contrainte de réglementer les afflux touristiques en installant des barrières d’accès semblables à des parcomètres. Il n’empêche que la fin du Festival  rendu le Lido moins agité par le va-et-vient des vaporettos transportant des vedettes du grand écran. Cette 75e Mostra s’est achevée sur un palmarès historique. Le Lion d’or attribué à Roma du mexicain Alfonso Cuaron (Gravity, 2013) n’est pas tellement analysé en tant que tel. On attendra sa sortie en salles pour l’apprécier. Ce qui fait l’événement, c’est que ce film est distribué par Netflix qui décroche ainsi pour la première fois un trophée prestigieux. Comme le prix du scénario revient au western des frères Coen (The Ballad of Buster Scruggs) distribué aussi par Netflix, cette entreprise américaine prend officiellement une place prépondérante dans le marché cinématographique. Ce n’est pas une surprise ; on dira même que cette promotion était prévisible et attendue. Il n’empêche que l’évolution du paysage audiovisuel risque d’être très bousculée au cours des prochaines années, notamment pour les chaînes de télévision européennes.

 Lundi 10 septembre

 La social-démocratie suédoise n’est plus le phare de l’Occident. On le savait depuis plusieurs décennies. L’État-Providence n’est pas inébranlable ; ce constat était aussi acquis. Il n’empêche que le parti du Premier ministre Stefan Löfven, cet ancien métallo conduisant la coalition de gauche arrive en tête aux élections législatives avec plus de 28 % des voix. La droite classique est loin derrière et l’extrême droite ne réalise pas le score espéré, malgré une progression. En conséquence, la formation d’une coalition détenant la majorité des sièges est pour l’heure hypothétique. Se dessine ainsi de plus en plus la physionomie de la campagne européenne du printemps. Deux positions majeures s’affronteront : les partisans d’une relance européenne et les tenants d’une Europe à déconstruire. Ceux-ci baseront toute leur argumentation sur la politique migratoire en développant l’équation pernicieuse : immigration = insécurité. C’est pourquoi l’observation de la Suède est utile. Le pays accueillit une masse importante de migrants, un phénomène qui supplantera les options de politique sociale, celle qui a conduit la société vers un progrès remarquable en termes d’égalité.

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 Proverbe portugais cité par Julian Barnes dans Le Point : Si la merde était précieuse, les pauvres naîtraient sans cul.

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09 septembre 2018

Passe Passe Fox Trot

&

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Entrent Par la fenêtre ouverte

Et les bruits de la nuit

Et des lamelles de temps

Et des empires disparus

Dans des spirales de poussières

L'univers connu

Si compliqué

 

Ray existe à peine

Roi déchu

D'un chœur souriant

Une ombre, un reflet

Rien de plus

Soudain

Un vague souvenir

Une étoile morte

Éveille ses sens

Emma dévisagée

Sur les marches du musée

Son innocence précoce

Ses yeux miroir d'eau

Son goût du feu

Son derrière docile

Ses secrets

Ses absences

Sa brusque disparition

Nuage d'écume

Évaporé

Une nuit de mer

 

Ray existe à peine

Une ombre, un reflet

Rien de plus

Par la fenêtre ouverte

Surgit son père

Perdu de vue

Il a ce rire étrange de

Quand il lui offrait

Une Chevrolet Dinky Toy

"Ta mère t'aimait" Dit-il

Lèvres pincées

Nerveusement

 

Entrent

Par la fenêtre ouverte

Et les bruits de la nuit

Et des lamelles de temps

Et des mensonges nécessaires

Et des empires disparus

Dans des spirales de poussières

L'univers connu

Si compliqué

Qui change

En un éclair

Éperdu de vie

07 septembre 2018

Palestine : Le principal témoin assassiné

Le Département d’Etat vient d’annoncer la fin des subsides américains à l’UNWRA. Une mesure « sociocidaire » qui vient s’ajouter à la décision de Donald Trump, en décembre dernier, de reconnaître la totalité de Jérusalem comme capitale d’Israël.

A la mi-janvier déjà, les Etats-Unis avaient annoncé qu’ils ne transféreraient plus à l’UNWRA[1]que quelque 60 millions de dollars sur les 126 prévus, suspendant les 65 millions restants au motif d’examens comptables préalables. Puis, le 25 août, 200 millions $ d’aide bilatérale américaine avaient été « réaffectés » vers, dixit le Département d’État « des programmes hautement prioritaires ailleurs ». Enfin, ce 31 août, le Département annonçait tout bonnement la fin des versements américains à l’UNWRA, qualifiant les pratiques budgétaires de l’agence d’« irrémédiablement défectueuses ». La veille pourtant, Madame Nikki Haley, la virago chargée de représenter les Etats-Unis aux Nations-Unies, avait mis en cause le contenu des programmes scolaires de l’agence, jugés « agressifs » envers Israël[2]. Mme Haley avait toutefois parlé de « suspension » de l’aide...Le lendemain, Heather Nauert, la « voix » du Département d’État, dénonçait une « expansion sans fin et exponentielle » de ses bénéficiaires[3] qui, disait-elle,rendait l’agence « non viable ».

Liquidation
Ces justifications d’ordre budgétaire cachent mal une démarche éminemment politique. Trumps’est au demeurant montré plus franc : « l'Autorité palestiniennene veut plus parler de paix », a jugé le président. Il est vrai que, suite à sa décision sur Jérusalem de décembre dernier, Mahmoud Abbas avait jugé que les Etats-Unis ne pouvaient plus guère se poser en médiateurs dans le conflit. Yared Kushner,gendre du président etco-auteur d’un fantomatique « plan de paix », s’est lui aussi montré très clair : selon Foreign Policy[4],il aurait clairement expliqué qu’il s’agissait de « liquider »une agence, à ses yeux « corrompue et inefficace », mais qui – ceci dit plus franchement - « perpétue le statu quo et n’aide pas à la paix ». L’on ne s’attardera pas ici sur un « plan » - même le terme semble inadéquat - concocté en secret depuis des mois avec Jason Greenblatt, et David Friedman[5] et toujours pas exposé, qui, en plus de faire injure aux Palestiniens et à l’ensemble de l’opinion arabo-musulmane, piétine allègrement les principales résolutions des Nations-Unies sur la question israélo-palestinienne.

Le caractère incontestablement politique de ces décisions apparaît aussi dans un « détail » significatif :l’intitulé de la loi qui, en janvier,a entérinéla décision de Trump de réduire de moitié les subsides de l’agence : le Taylor Force Act, du nom d’un universitaire américain poignardé en mars 2016par un Palestinien lors d’un voyage d’études à Tel Aviv. La décision présidentiellese voulait aussiune mesure de rétorsion à l’égard d’une Autorité nationale palestinienne (ANP) qui s’évertue à verser des pensions aux familles des Palestiniens tués lors d’affrontements avec les Israéliens.

Plus fondamentalement, il apparaît que l’objectif de l’administration Trump est de « se débarrasser du statut de réfugié palestinien »[6]. Le 30 août, Mme Haley exigeait que l’UNWRA calcule « le nombre juste » de réfugiésenregistrés par l’UNWRA, lui enjoignant de le réduire.Selon le Washington Post, l’intention de Trump serait en effet de limiter ce nombre de réfugiés aux Palestiniens qui étaient en vie lors de la création de l’agence, le 8 décembre 1949[7]. C. à d. quelque 50.000 personnes sur les 5 millions de réfugiés …Il est piquant de voir que les Etats-Unis qui, de 1967 à 1988, ont refusé le contact officiel avec l’OLP parce que celle-ci rejetait une résolutiondu Conseil de sécurité- la 242- qui s’en tenait à ne mentionner que « le problème des réfugiés palestiniens »(et donc à nier un problème d’ordre national), s’efforcent aujourd’hui de faire effacer ce statut de « réfugié palestinien ». En réduisant dorénavant la question palestinienne à un « problèmehumanitaire » àcharge des pays d’accueil[8]. Il est vrai que ledit statut implique un « droit au retour ». Or, de par son existence, l’UNWRA perpétue ce « problème des réfugiés »…

Sursis ?
Ce manque-à-gagner de 300 millions de dollars (30% du budget de l’UNWRA) vient, comme l’a reconnu Pierre Krähenbühl, commissaire général (suisse) de l’UNWRA, s’ajouter à un déficit de 146 millions de dollars, ce qui met en danger «toute une partie des services de base», notamment à Gaza, mais aussi l’aide fournie aux Palestiniens de Syrie.Depuis janvier donc, l’UNWRA s’est mise en quête de solutions de rechange et a lancé une campagne pour lever 400 millions d’euros. Par la même occasion, elle a lancé, du Liban, un appel aux dons internationaux afin d’obtenir 409 millions $ pour répondre, en 2018, aux besoins humanitaires des Palestiniens de Syrie, restés sur place ou à l’étranger[9].

Depuis, dit-on, l’ONU s’est vue promettre pour près de 100 millions de dollarsen dons. A la mi-mars, à l’invitation de la Suède, de la Jordanie et de l’Egypte, une réunion a rassemblé à Rome - en présence d’Antonio Guterres et de FedericaMogherini - les représentants de nonante pays en vue de trouver des fonds permettant à l’UNWRA de poursuivre ses activités. Il manquerait toutefois 217 millions de dollars pour boucler l’année 2018, dont le budget a été estimé 740 millions de dollars.L’Allemagne a, quant à elle, annoncé une augmentation « substantielle » de sa contribution à l’agence. Lors d’une réunion des ministres européens des Affaires étrangères, à Vienne (le 31 août également), le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas,a estimé que c’était tout simplement « la capacité de travail » de l’UNWRA qui était en jeu. Et demandé à ses homologues européens de lui emboîter le pas. Sans illusions toutefois sur la possibilité de compenser la défection américaine. L’UE et ses Etats-membres, a reconnu PierreKrähenbühl, assurent déjà plus de 50% du financement de l’agence: «on peut difficilement leur demander plus», admettait-il. Un réfugié chasserait-il l’autre ? La multiplication des crises dans la région, disait Krähenbühl, rend d’autant plus «difficile de mettre la priorité sur les réfugiés palestiniens»…

La survie de l’UNWRA, déclarait en outre H. Maas, est « un facteur-clé pour la stabilité, en particulier dans la bande de Gaza », où règne, dixit P. Krähenbühl, une «frustration immense » que les « Marches du retour » illustrent depuis le 30 mars. Une situation qui alarme d’ailleurs jusqu’à l’état-major de l’armée israélienne. la mise à mal de l’agence risquerait, poursuivait le ministre, d’y « déclencher une réaction en chaîne incontrôlable »[10].L’enclave mobilise en effet 40% des activités de l’UNWRA, 1,3 millions de Gazaouis (sur 2 millions) en dépendent et 262.000 élèves et 9000 enseignants y sont tributaires deses 267écoles.H. Maas reprenait ainsi le cri d’alarme poussé le 25 janvier par le Coordinateur spécial des Nations-Unies pour le processus de paix face à un risque de « déstabilisation régionale» :« certains, déplorait Nikolaï Mladenov, croient en des gestes unilatéraux qui ne peuvent que conduire à une solution à un Etat, incompatible avec les aspirations des deux peuples». Une éventuelle cessation des services de l’UNWRA, juge P. Krähenbühl, serait « un facteur s’ajoutant à la longue liste des paramètres d’instabilité déjà présents dans la région ». Le 22 juillet, les mesures d’« austérité »[11] prises par le directeur de l’UNWRA pour Gaza, Matthias Schmale, ont provoqué une fronde des employés gazaouis de l’agence.

Nettoyage par le vide
Le 28 janvier, à Davos, D. Trumpavait déclaré - aux côtés de Benyamin Netanyahu - qu’il n’y avait désormais« plus à parler » de la question de Jérusalem puisque sa décision avait retiré celle-ci de l’agenda. Yaura-t-il, très bientôt, encore à parler des réfugiés palestiniens ?

Faut-il croire que, comme le suggère un éditorial du Monde (4.9.2018), Washington mise, au vu des réactions relativement modestes à a décision sur Jérusalem, sur « un défaitisme et un fatalisme » de la part d’une population palestinienne épuisée ? Un « calcul hasardeux », conclut le journal…

Ce dimanche dernier, 2 septembre, « Bibi » Netanyahu s’est félicité de l’arrêt des contributions étasuniennes à l’UNWRA, soulignant que « le nombre réel [des réfugiés] est très inférieur » à celui affiché par l’agence. Les récriminations israéliennes envers l’UNWRA sont anciennes. Parmi celles-ci, celle«d’attiser le radicalisme au sein de la population palestinienne». Quiconque a pu voyager, ne fut-ce que brièvement, dans les Territoires occupés sait combien la situation faite aux Palestiniens suscite l’indignation. Que penser, dans ce cas, des sentiments des fonctionnaires de l’UNWRA, témoins quotidiens et tout au long de leur mandat de cette situation ? Pourtant, P.Krähenbühla récemment rappelé que, parmi les 30.000 employés de l’agence, les cas de «comportements inappropriés» au vu des valeurs des Nations-Unies se chiffraient à moins de 0,5%. La question n’est à l’évidence pas là. Comme l’indique au Monde (4.9.2018), l’ex-députée travailliste israélienne, EinatWilf, le reproche essentiel que font les autorités israéliennes à l ’UNWRA est bien que celle-ci « maintient vivante l’idée politique du droit au retour » pour les Palestiniens. Certes, Mme Wilf estime que, de ce fait, l’agence est « le problème et non la solution », reprenant ainsila vieille antienne selon laquelle un « retour » de la diaspora palestinienne dans la « Palestine historique »signifierait la fin de l’Etat d’Israël. Nombre de spécialistes, cependant, conviennent de ce que,depuis bien avant Oslo, les conséquences d’un – utopique – « droit au retour » des Palestiniens ont bien été pesées par les leaders de l’OLP. Et que ceux-ci se sont fort pragmatiquement ralliés à l’idée qu’un retour, même minimal, ne pourrait se faire que suite à des négociations avec les Israéliens.L’alarmisme israélien à ce sujet relève donc bien d’une tactique de « dérivation ». La question des réfugiés palestiniensse pose surtoutau vu des obsessions des dirigeants israéliens quant à la « légitimité » de leur Etat. Une obsession qui s’est traduite dans l’adoption, le 19 juillet, de la très controversée – y compris au sein des communautés juives – loi fondamentale dite de l’Etat-nation. Une loi qui - on l’a trop peu souligné - visait aussi à éloigner des affres que, parmi d’autres, les « nouveaux historiens » israéliens ont ravivés en confirmant la quasi-totalité des doléances palestiniennes quant à laNakba.

Il reste que Loi sur l’Etat-Nation, la décision sur Jérusalem et, aujourd’hui, les attaques contre l’UNWRA apparaissent toutes trois comme la manifestation d’une hubris israélienne[12]aujourd’hui confortée par l’alignement de Donald Trump sur les positions de Netanyahu et par le « flirt poussé » auquel se livrent Israël et l’Arabie saoudite de MBS.

Vae Victis, Malheur aux vaincus !

Paul Delmotte
Professeur de Politique internationale, retraité de l’IHECS


[1]L’United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (L'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient)

[2]L’on rappellera ici qu’en février 2014, le journal Al-Shaffaf avaitfait état d’un différend entre le Hamas et l’UNWRA au sujet des manuels scolaires utilisés dans l’enclave de Gaza: le Hamas s’opposait, écrivait le journal à l’enseignement – dans les écoles de l’UNWRA - des Droits de l’Homme « totalement étrangers à la réalité de l’élève arabo-islamique palestinien»…

[3]Quelque 5 millions de Palestiniens (sur un total estimé à plus de 12 millions)bénéficient de l’aide del’UNWRA

[4]Foreign Policy, 3 août/Le Monde, 19-20 août 2018

[5]Respectivement ex-conseiller juridique du business de la famille Trump, aujourd’hui envoyé spécial du président pour le Moyen-Orient, et ambassadeur des États-Unis en Israël. Kushner et Greenblatt sont personnellement impliqués dans la politique israélienne de colonisation et liés à la droite dure israélienne

[6]Le Monde, 4 septembre 2018

[7] L’UNWRA a été créée par la résolution 302 (IV) de l’Assemblée générale des Nations-Unies. En 1950, l’agence avait recensé quelque 750.000 réfugiés palestiniens

[8]Le Monde, 19-20 août 2018

[9] Début février, Le Monde (4-5 février 2018) écrivait que plus d’un Palestinien de Syrie sur cinq avait quitté le pays et que 60% de ceux restés sur place – quelque 438.000 – étaient des « déplacés ». Les Palestiniens de Syrie, dépendent aujourd’hui à 95% de l’UNWRA : avant la guerre civile, ce taux était de moins de 10%. Ceux-ci risquent donc d’être parmi les premiers à faire les frais des suppressions de subventions. Le journal envisageait

«un scénario-catastrophe» dès mars 2018

[10]Le Monde, 2-3 septembre 208

[11]Passage à mi-temps de 584 contrats d’emploi et 113 licenciements

[12]Voir mon article Esther et Natalie, Entre-les-Lignes, 17 juillet 1918
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[1]Passage à mi-temps de 584 contrats d’emploi et 113 licenciements
[1]Voir mon article Esther et Natalie, Entre-les-Lignes, 17 juillet 1918

Image: 

Photo Baraa al-Alem © UNRWA

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06 septembre 2018

Gérard Zlotykamien, les Ephémères.

Si Lagardère ira-t-à-toi, il en est tout autrement avec les œuvres de street art: il faut aller les chercher. Chercher dans les galeries (certains galeristes font un remarquable travail de découverte des artistes et de promotion de leurs œuvres), dans les musées (en fait, en France ce sont des collections privées plus ou moins ouvertes au public), dans la rue (il serait temps de rendre au street art son sens premier, ce sont des œuvres (d’art) qui sont dans la rue). J’ai la faiblesse de penser que les œuvres des street artists qui sont dans des lieux dédiés au commerce de l’art sont des œuvres d’art contemporain urbain. Gardons l’expression consacrée aujourd’hui par l’usage de « street art » aux œuvres situées dans la rue et ayant comme public potentiel les badauds, les piétons…et non les amateurs d’art ou les collectionneurs.

Débat d’experts me direz-vous, chicanerie…voire ! La question du public, du destinataire des œuvres est un élément central dans l’art. Sans faire long sur le sujet, pensons aux peintres de la Renaissance italienne. Les œuvres (tableaux, fresques etc.) étaient des commandes. Pour en saisir le sens, il est primordial de savoir qui était le commanditaire, quelle était le lieu initial de l’exposition de l’œuvre choisie par le commanditaire, c’est-à-dire, indirectement, qui est sensé voir l’œuvre.

Cette notion de destinateur/destinataire est particulièrement intéressante dans l’œuvre que j’ai découverte récemment peinte sur le mur Karcher. Je rappelle que l’expression « le mur » désigne un lieu d’exposition d’œuvres de street art, lieu géré par une association en partenariat avec les communes (par exemple : le mur Oberkampf, le mur 12, le mur Orléans etc.) Le mur Karcher est donc…un mur géré par l’association Art Azoï situé en contrebas du square du même nom, dans la rue des Pyrénées, dans le XXème arrondissement de Paris,

Or donc, lors d’une de mes promenades street art (en fait, régulièrement, je fais le tour des spots de street art), je découvre peinte sur le mur Karcher une œuvre déroutante. L’artiste a peint à la bombe aérosol un fond avec des couleurs douces. Sur le mur blanc, des lacis de courbes tracées en rose et bleu. Le rose est un peu fané et le bleu, ciel. Sur ce fond, en noir, des formes dont les contours évoquent des corps humains. Plutôt des ectoplasmes tant les formes s’éloignent du réalisme. Pourtant, « celui qui voit » parvient à identifier les traits de visages, des formes oblongues semblent être des bustes, de longs prolongements des membres. Nulle composition si ce n’est une longue théorie de ces formes étranges se détachant du mur et nous questionnant. Formes « droites », peut-être, « à l’envers », sûrement. Des entretoises du mur sont soulignées en jaune et en rouge.

Les passants de la rue des Pyrénées passent, jettent un œil et …passent leur chemin. Faute de saisir immédiatement le sens du mur (qui est une œuvre en soi), déçus de ne pas comprendre ; le mur n’est pas l’objet d’une observation. Il fait partie du décor.

J’ai la sale manie de chercher à comprendre les traces. J’ai voulu en savoir davantage sur cette œuvre qui rompt avec le réalisme et pourtant qui n’est pas abstraite.

J’apprends que son auteur s’appelle Gérard Zlotykamien. Il est né en 1940. Il a commencé à peindre en 1955 et ses premières interventions dans la rue sont de 1963. C’est, en toute modestie, un des deux créateurs du street art ( le second est Ernest Pignon-Ernest).

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître ! Dans les années 1970, le « trou des halles » était entouré d’une palissade. Gérard Zlotykamien, alias Zloty, peintre de chevalet jusqu’alors, à l’aide de bombes aérosols, sur cette fameuse palissade qui a été un lieu d’expression dirons-nous, a dessiné des Ephémères.

 Ce sont pour Zloty des ombres humaines qui sont restées imprimées sur les murs après l’explosion de la bombe d’Hiroshima. Ombres, fantômes, traces laissées par les vivants dans leur mort tragique. Cibles civiles massacrées et aussi pour ce petit-fils de déportés, victimes de la Shoa.

Il nomme ces formes projetées sur le mur des Ephémères comme ces insectes qui ne dure que 24 ou 48 heures. Ses œuvres sont aussi destinées à être détruites. Comme nous ! Les éphémères représentent symboliquement la destinée humaine et les œuvres de Zloty sont une parabole de notre sort tragique.

Les dessins sont mortels (et s’ils ne sont pas détruits par d’autres, Zloty les détruit lui-même), et les fameux moins de 20 ans que j’évoquais plus haut ont certainement du mal à comprendre le terrible choc qu’ont provoqué la première utilisation de l’arme atomique et le massacre de 6 millions de Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Un choc universel des consciences. Après la « boucherie héroïque » de 14-18, l’organisation industrielle de l’anéantissement programmée de millions d’Hommes au regard de leur religion. Pour en parler, il fallut inventer, après-guerre le mot « génocide ». Le Japon d’aujourd’hui n’a pas oublié Hiroshima et Nagasaki. Le monde non plus.

Le travail actuel de Zloty n’est pas un regard vers le passé mais une invitation à penser notre futur. Dans une interview de 2017, il déclare : « En réalité je ne regarde pas en arrière. Quand vous donnez rendez-vous à quelqu’un c’est dans le futur. Quand je pense à une toile, c’est pour ce qu’elle sera demain et non pour ce qu’elle aurait pu être hier. Je ne suis pas historien. Je ne prétends pas lire l’avenir dans une tasse de café, mais je me base sur une émotion que je ressens à un moment donné par rapport à une époque ».

Son œuvre qui semble « minimaliste » porte une profonde interrogation sur nos sociétés. Une question sur l’effacement de la mémoire collective, une question également sur l’absurde qui semble gouverner le monde.

J’aime cette phrase écrite par Gérard Zlotykamien : « Il a fallu des milliers de doctrines religieuses, de civilisations avec les sages, des prophètes, des penseurs, des philosophes et des hommes de bonne volonté pour qu’aujourd’hui, nous puissions avoir des chambres de torture, des camps de concentration, des frontières et des hommes chewing-gum ».

Les « modestes » dessins de Zloty n’ont rien à voir avec la « déco » des courants main stream actuels. S’il fallait les qualifier (mais le faut-il ?), je dirais plutôt que son art est conceptuel dans ce sens où la représentation est le tremplin d’un questionnement.

Une dernière info pour la route ! Zloty a 78 ans et peint toujours les murs avec des bombes.

Image: 

Détail des Ephémères.

Le mur Karcher et la longue fresque de Zolty (40m de long sur 3 de haut)

Détail.

Détail.

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Détail.

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