semaine 17

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

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21 avril 2017

« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis...»

Mardi 11 avril

 Réunis à Lucques, en Toscane, les ministres des Affaires étrangères du G7 ont, par la voix de Jean-Marc Ayrault, déclaré « qu’aucun avenir n’est possible en Syrie avec Bachar al-Assad. » La portée de cette résolution finale est d’autant plus importante que plusieurs pays arabes (notamment les émirats du Golfe, la Jordanie, l’Arabie Saoudite) avaient été associés la réunion ainsi que la Turquie. Quelque chose de sérieux semble enfin se faire jour qui pourrait décider la Russie à lâcher le tyran et à faire cesser le carnage. Mais comment écarter Bachar sans qu’il ne se retrouve au tribunal pénal international de La Haye ? Et qui à la direction du pays pour le remplacer ?  Les chancelleries ont quand même bien l’une ou l’autre idée sur la question…

                                                           *

 Donald Trump se dit « prêt à résoudre le problème nord-coréen sans la Chine ». Mais quel est « le problème nord-coréen » pour Trump ?

Mercredi 12 avril

 Au début de la décennie quatre-vingt, Jean-Marie Le Pen éructait et vociférait en usant d’un vocabulaire bas, vulgaire, tapageur pour répandre des assertions racistes. Il ne représentait quasiment que lui-même et quelques nostalgiques de l’Algérie française. Des anciens soixante-huitards passionnés de littérature qui avaient été impressionnés par La Disparition, le roman de Georges Perec (1969) dépourvu de la lettre  e  tout au long de ses 300 pages, s’étaient résolus à écrire un conte à offrir au vieux fasciste dont la totalité des substantifs seraient issus de la langue arabe. Ils pensaient leur défi impossible à réaliser jusqu’à ce qu’ils découvrirent que la langue française fourmillait de références. Car il n’y a pas que lupanar, bakchich, lascar ou bazar, termes employés souvent par les écrivains orientalistes, pour nous emmener au pays des mille et une nuits. En présentant dans La Libre Belgique l’ouvrage de Jean Pruvost, lexicologue, membre du CNRS, professeur à l’université de Cergy-Pontoise (Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, éd. J-C. Lattès), Éric de Bellefroid souligne que dans son Dictionnaire universel (1694), Antoine Furetière avait déjà cité beaucoup de mots d’origine arabe. Aujourd’hui, les souches ne se comptent plus et le journaliste se plaît à énumérer « jupe, gilet, algarade, algorithme, aubergine, caban, sorbet, café, sirop, gabardine, azur, camaïeu, carmin, chamarré, zénith, nadir, magasin, momie, maroquin, avarie, avanie, mesquin, cafard, rubis, carat »… Ce ne sont là que quelques exemples. Comme quoi, pour celles et ceux qui en douteraient le monde est depuis longtemps multiculturel.

Jeudi 13 avril

 Au Conseil de Sécurité de l’ONU, pour la huitième fois, la Russie utilise son veto contre une résolution condamnant l’utilisation d’armes chimiques par Bachar al-Assad. « Où sont les preuves ? » dit Poutine. Les Etats-Unis en apportent mais ils ont perdu toute crédibilité depuis la question irakienne. La Grande-Bretagne en apporte aussi. Est-elle plus crédible aux yeux des Russes ? Qu’attend l’ONU pour envoyer une mission d’enquête que personne n’osera contester ?

                                                           *

 Dans la campagne présidentielle française, il y a beaucoup d’orateurs mais il n’y a qu’un seul tribun : Jean-Luc Mélenchon. Et c’est pour cela qu’il bouscule tout sur son passage, c’est pour cela qu’il grimpe dans les sondages, c’est pour cela qu’il rassemble des dizaines de milliers de personnes, comme hier soir encore à Lille. Marine Le Pen avait donné l’impression d’être la championne des tribunes. Elle n’entretient pas la même faconde que son père. On pourrait même penser qu’elle s’essouffle. Mélenchon, lui, ne donne pas le sentiment de perdre haleine. Mais au-delà de l’émotion d’un soir que Benoît Hamon n’a pas pu créer, le peuple connaît-il bien le programme de l’ancien trotskyste passé entretemps au PS ?

                                                           *

 Pour railler le général Louis-Jules Trochu qui l’avait nargué pendant le siège de Paris en 1871, Victor Hugo le ridiculisa en lui attribuant l’appellation «Trochu : participe passé du verbe tropchoir » (in L’Année terrible). Une journée sans allusion ou évocation de Victor Hugo est une journée à l’esprit pauvre.

Vendredi 14 avril

 Trump expérimente « la mère de toutes les bombes », appelée aussi « la méga-bombe » (c’est-à-dire la bombe la plus puissante juste avant la nucléaire) en Afghanistan. 90 djihadistes auraient été tués. Á la question : « à qui le tour ? », il faudrait probablement répondre : la Corée du Nord. Là-bas, il n’y a pas de djihadistes, juste des communistes radicaux, fous , mais jusqu’à ce jour inoffensifs. Si Trump commence à vouloir éliminer tous les radicaux un peu fous, il est loin d’avoir achevé sa tâche civilisatrice. Elle se terminera lorsqu’il découvrira sa propre effigie dans le miroir de son programme.

                                                           *

 Il est bien que François Hollande ait choisi Franz-Olivier Giesbert pour se livrer à un entretien-bilan un mois avant de quitter son palais. FOG est le meilleur journaliste de sa génération et c’est un homme libre, qui n’hésite pas à poser des questions dérangeantes et même provocantes. Il en abuse parfois tant il en raffole. Du reste, ce long dialogue est parsemé d’intermèdes où Giesbert, entre deux questions, décrit l’ambiance et le climat, croque les rictus de son personnage et propose dès lors un dossier qui se lit comme l’extrait d’un roman. Car Giesbert est aussi, espèce devenue rare, un journaliste littéraire. Ce n’est peut-être pas la dernière interviouve que le président donnera d’ici la fin de son mandat mais celle-ci constituera vraiment un jalon dans l’histoire du quinquennat. Le Point l’a bien compris qui lui consacre sa couverture en titrant carrément : L’entretien testament. FOG l’a bien senti aussi qui ouvre l’ensemble des pages sur une citation de Hollande : « Je suis insensible à la flagornerie et à la courtisanerie comme je le suis aux critiques et aux attaques. » Cela valait mieux pour lui sinon, durant les cinq années qui viennent de s’écouler, il aurait plus d’une fois frôlé l’infarctus ou la tentative de suicide…

                                                           *

 Au Musée des Beaux-arts de Mons (BAM), l’exposition Au pied de la lettre ne connaît pas un grand succès. Elle présente pourtant des œuvres intéressantes, notamment par leur date d’acquisition qui met l’accent sur les débuts voire l’antériorité d’un apport plus représentatif : on découvre ainsi d’anciens Alechinsky de l’immédiat après-guerre, un superbe Jean-Pierre Maury, constructiviste pas assez connu, un superbe collage de Jiri Kolar, Ben avant qu’il ne soit Ben (Les pierres tombent, 1986) et de magistrales compositions de Christian Dotremont. En abordant la première salle, on est confronté à cette affirmation de Louis Calaferte : « Les lettres sont elles-mêmes tout à fait inoffensives tant que quelqu’un ne se mêle pas d’en faire des mots. » Une belle citation à poser en exergue dans tous les dictionnaires.

Samedi 15 avril

 « Coucou me revoilou ! Coucou, c’est Mahmoud ! » Eh oui ! Ali Kamenei, le Guide suprême, le déconseillait fortement, mais Ahmadinejad n’en tint pas compte : il a déposé sa candidature à l’élection présidentielle iranienne qui aura lieu le 19 mai. Son programme consiste à « élaborer des réponses musclées à l’Amérique de Trump ». Avant d’estimer les risques de conflit entre les États-Unis et l’Iran, il s’agira d’abord d’examiner jusqu’où on peut s’opposer à l’avis du Guide suprême.

                                                           *

 Retour sur l’entretien Giesbert-Hollande publié dans Le Point de cette semaine. On attribue souvent à Voltaire la citation : « Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ; quant à mes ennemis, je m’en charge… ». Il semble toutefois qu’elle fut prononcée par plusieurs personnalités avant lui. Les références remontent même à Antigonos II, roi de Macédoine, mort en 221 avant J-C. Preuve que les trahisons font partie du domaine de l’amitié comme la neige appartient à l’hiver. En tout cas, l’expression aura trouvé une fois de plus sa pertinence dans le quinquennat qui s’achève avec toutefois une différence considérable : pour François Hollande, la trahison s’est épanchée tout au long de son mandat. En général, c’est plutôt dans le cadre de la compétition qu’elle apparaissait : Chirac-Chaban, Mitterrand-Marchais, Balladur-Chirac, Sarkozy-Villepin… Une fois le duel achevé, le vainqueur pouvait gouverner. Avec Hollande, ceux que l’on appela « les frondeurs » lui  savonnèrent la planche d’un bout à l’autre et le comble, c’est qu’ils continuent ! Le congrès de refondation du PS, à l’automne, sera particulièrement houleux…

                                                           *

 Marcel Gauchet au journal Le Soir : « Macron, c’est ce qui peut arriver de moins pire à la France. » Cette affirmation annonce une question qui arrivera tôt ou tard : « Que nous est-il  arrivé en 2017 ? » Autant donc se la poser tout de suite, dès le second tour accompli, et quel qu’en soit le résultat.

     

 Garth Davis a été marqué par le roman autobiographique de Saroo Brierley, Je voulais retrouver ma mère (City éditions, 2014). Il l’a porté à l’écran. C’est une belle histoire qui se termine par des rires affectueux et beaucoup d’émotion, une aventure servie par de bons et beaux acteurs. Mais en toile de fond, cette épopée noire finissant rose ne doit pas occulter deux constats : en Inde, chaque année, 80.000 enfants sont perdus. Par ailleurs, le mécanisme de l’adoption demeure fragile, même quand tout s’accomplit positivement de l’enfance à l’âge de raison, et jusqu’à l’âge adulte.

 

 

 

 

 

 

 

                                                         

21 avril 2017

Street art et publicité, Da Cruz et la campagne Tank de Diesel.

 

Le street art et la publicité sont faits pour s’entendre. Excluons de notre démonstration les artistes de street art reconnus, menant de front travail « dans la rue » et galerie, dont les œuvres ornent aujourd’hui les murs des musées d’Art moderne et les cimaises des grands collectionneurs. Le street art est à la mode ; une nouvelle génération de collectionneurs et des institutions culturelles acquièrent les œuvres pour des sommes  considérables. Le distinguo est souvent difficile à faire entre les authentiques amoureux d’art urbain et les spéculateurs, certains collectionneurs joignant la recherche du profit au plaisir de posséder dans son salon de belles œuvres. Si des artistes vivent de leur vente d’œuvres, ils sont légion ceux qui à leurs ventes en galerie ajoutent les produits dérivés, des performances rémunérées, des live painting,  et la publicité etc. En fait, les agences sont à l’affut des jeunes artistes émergents originaux et créatifs qui, en prise directe avec la jeunesse de leur pays,  proposent des sujets, des formes, des couleurs, des matériaux inédits, « dans l’air du temps ». C’est pour des raisons de cet ordre que la marque italienne de vêtements Diesel a sollicité Da Cruz pour lancer sa nouvelle collection, Tank. Le récit de cette nouvelle campagne éclaire les relations entre l’art urbain (du moins, certains de ses artistes) et le monde de la publicité.

La marque Diesel s’est déjà illustrée dans la publicité pour de bonnes et de mauvaises raisons. Dès 1991, la campagne intitulée « Comment mener une vie équilibrée », conseille de fumer, d’apprendre le maniement des armes et d’augmenter le nombre des rapports sexuels. Elle crée une vive polémique, atteignant son objectif : faire parler de la marque. Elle réitère ses provocations en 1995, « Comment devenir un vrai homme », en montrant deux marins s’embrassant sur la bouche dans un port en fête. Dans la même veine, elle reprend des publicités des années cinquante promettant une vie meilleure grâce à la consommation (For Successful Living). En 2000, profitant de l’actualité de la télé-réalité, elle met en scène une pop star fictive faisant la une de journaux à scandale. L’année suivante, elle présente l’Afrique comme une grande puissance et les Etats-Unis comme un pays en voie de développement. La campagne suivante montre des centenaires qui ont réussi à atteindre cet âge canonique en se privant de sexe, en buvant leur urine et dormant 24 heures sur 24 pour ne pas ressentir les affres de la vieillesse. Comme on ne change pas une recette qui gagne, les campagnes de publicités ont continué dans cette veine (campagne de 2006 représentation d’anges dans des poses suggestives, le rock and roll au paradis, le monde après le réchauffement climatique).

Pour lancer sa prochaine collection baptisée Tank, l’agence a fait appel à des street artists. Da Cruz a proposé un projet qui a été accepté. Le choix du lieu de l’événement qui va lancer la campagne est d’une grande importance. Il s’agit d’un mur ayant pignon sur une placette, jouxtant le quai de Valmy à Paris. Les berges du canal Saint-Martin, les jours (et surtout les nuits !) de beau temps, sont « envahies » par de jeunes adultes pour boire des verres (soyons plus précis, des centaines de canettes !) et faire des pique-nique. Par ailleurs, depuis une vingtaine d’années, les berges à hauteur du mythique Hôtel du Nord, sont un des spots les plus connus du street art à Paris.

La création de la fresque devait être un événement parisien. Pendant une semaine, la fresque a été réalisée (collage sur le mur d’un support papier, mise en peinture). Elle est restée exposée huit jours. Pas un jour de plus. Pendant les deux semaines (réalisation, exposition), l’accès direct à la fresque a été protégé par des vigiles (jour et nuit). Le neuvième jour, elle a été décollée du mur.

Les habitués des lieux ont relayé l’information et diffusé des images de la fresque via les réseaux sociaux. Les amateurs de street art, très rapidement, ont photographié la fresque dans tous ses états et mis en ligne les clichés. C’est ainsi qu’on crée le « buzz » !

Regardons la fresque attentivement. La marque est indiquée sous le nom de l’artiste. Les caractères sont petits, comparés à la surface totale de l’œuvre. Un slogan est peint dans une partie centrale aisément lisible : « Make love not walls ». Chacun comprend que c’est une reprise de « Make love not war », antienne des hippies aux cheveux longs et aux chemises bariolées. La formulation est ironique : the walls devant être compris comme « ne peignez pas de murals, de fresques sur les murs ». Ainsi, sont rassemblés un symbole guerrier (tank) et l’amour (symbolisé par des centaines de cœurs). Comment concilier les deux ? Da Cruz apporte une solution : deux tanks qui se font face, en bas de la fresque, tirent des cœurs qui montent vers un cœur-visage qui redistribue sous une forme rayonnante des cœurs-secondaires qui eux-mêmes diffusent des cœurs, des étoiles et des cercles de couleurs.

La composition est relativement complexe : deux tanks à la base, entourés de six totems, de six cœurs-visages se détachent d’un fond rayonnant avec un point haut, là on tout converge et d’où tout descend.

Le cœur-visage qui occupe la partie centrale représente la fusion de deux visages, ceux des êtres qui s’aiment. Cette image des êtres réunis dans une complète fusion est une icône classique de l’amour. Sa stylisation évite de « sexuer » la fresque : les deux amants pouvant être soit de même sexe soit de sexes différents.

La fresque est une illustration du slogan. La référence à la période hippie est explicite par le nombre des couleurs, très vives, aux contrastes forts (les rapports couleurs primaires/ couleurs complémentaires se comptent par dizaines) et l’utilisation traditionnelle de la figure du cœur pour représenter l’amour.

Les tanks ne sont pas peints comme des armes meurtrières, des cœurs les décorent, ils tirent des cœurs. Une manière de désamorcer ce que la représentation d’une nouvelle gamme de vêtements par des armes de guerre aurait eu de choquant, dans un moment historique marqué par des images de conflits armés au Moyen-Orient, en Afrique et les menaces de guerre mondiale. De plus, la jeunesse de notre pays victime du terrorisme islamique aurait, sans doute, repoussé des références explicites à la violence guerrière.

Disons tout de go que ce n’est pas parce qu’une fresque est publicitaire que ce n’est pas une œuvre. Nous retrouvons les figures propres à l’univers de Da Cruz : les totems aux masques précolombiens, les anthropologisations de certaines représentations traditionnelles (ici les cœurs), la palette encore plus vive que dans ses œuvres récentes, la géométrisation de sa composition, le guillochage des aplats. Bref, son esthétique est convoquée et s’exprime pleinement. Quant au « message », c’est de la pub ! Il n’est pas dans mon champ de compétences d’en faire ni la louange, ni la critique !

 

Image: 

La fresque haute comme un immeuble d'habitation de six étages, donnant sur les quais du canal Saint-Martin.

Le slogan,ironique pour les "happy few".

Blaze de l'artiste et nom de la marque, mise volontairement en second plan.

Un des deux tanks (élément central puisqu'il donne son nom à la campagne, "secondarisé" également.

Il convient de faire "oublier" qu'il s'agit d'une publicité et d'entretenir une relative ambiguïté.

Fusion des êtres dans un seul cœur, "so romantic".

Détail de la partie basse de la fresque.

"Totems", figures récurrentes dans le travail de Da Cruz.

18 avril 2017

Tout est vrai

°

Image: 

Le vide en moi
L’océan à nouveau
Un parfum de curry
Je dévore des yeux
La route poussiéreuse
Silence
Les anonymes et les illustres
Font naufrage
Tout est vrai
Invraisemblable
Invraisemblable et vrai
Saute le couvercle
De la bonne aventure
Odeurs de poudres
Et de soupe au lait
Le ménage est fait
Je bois le pousse-café
Au bord de l’océan profond
Tout est vrai
Invraisemblable
Invraisemblable et vrai
Le soir à la télé
Les ignorants et les savants
Empileront les sous-entendus
Seconde après seconde
Off the record
Ici bas
Bas c’est bas
Et
Tout est vrai
Invraisemblable
Invraisemblable et vrai
Le sel
Les vagues
Le bleu
L’écume
Le pousse-café
L’océan
Tout est vrai

12 avril 2017

« Une campagne (présidentielle) plus drôle et plus citoyenne », Jaeraymie et Combo, avril 2017.

Dans de précédents billets j’ai évoqué la remarquable campagne anti-Trump organisée et mise en œuvre par un street artist américain, Shepard Fairey. Les journalistes politiques étatsuniens considèrent que sur un mandat de 4 ans, les deux dernières années sont consacrées à la campagne suivante. La France n’est pas en reste ; la campagne dure, dure, avec ses scandales, ses révélations, ses primaires, ses débats, ses polémiques. Elle est scandée par les informations publiées par « Le canard enchaîné » le mercredi, les démissions des ministres, les ralliements attendus, ceux qu’on n’attendait pas… Chacun, à moins de deux semaines du premier tour,  comprend que rien ne sera plus comme avant ; « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ». Le Parti Socialiste explose, les Républicains, d’après les sondages, ne seraient pas au second tour, le Front National est aux portes du pouvoir, le candidat de la France insoumise pourrait créer la surprise et être au second tour.

C’est dans ce contexte d’une extrême tension que deux street artists, Combo et Jaeraymie collent sur les panneaux électoraux de drôles d’affiches (ou des affiches drôles). Des affiches électorales : « Votez, Juste Le Blanc », « La France festive avec Marion Cotillon » par exemple. Les candidats sont Pinocchio, Schtroumpf Grognon, Duckenson , Peggy la Cochonne, la petite Sirène.

Des affiches qui reprennent les codes graphiques des candidats (ou d’anciens candidats dont les affiches sont restées fameuses comme La France tranquille de Mitterrand avec fond rural et clocher d’église signée Séguéla). Les noms des candidats de cette campagne pour rire sont des clins d’œil aux électeurs avertis : Pinocchio dont Jiminy Cricket n’a jamais été assistant parlementaire (François Fillon), la Petite Sirène « en nage » (Emmanuel Macron), Schtroumpf Grognon (Benoît Hamon), Peggy avec sa perruque blonde associée au logo de Marine Le Pen. A campagne atypique, conception originale. Combo « a demandé aux internautes de donner des idées de personnages et de slogan, et de voter pour les meilleurs. J’ai repris les idées qui avaient le plus de vote et j’en ai fait des affiches ».

A la galerie des candidats, Jaeraymie a ajouté Francis Huster  parce qu’il «  a joué Juste Le Blanc dans Le dîner de cons » et John Goodman, a good man, le candidat des gens gentils.

Une campagne alternative pour nos deux artistes pour faire rire et faire (enfin !) réfléchir en réaction à la vraie campagne parce qu’avec les « nombreux retournements, on ne parle pas du fond, on n’évoque pas les vrais sujets ». Réaction également à la langue de bois des débats, à l’omniprésence des experts de tous poils.

Une manière de donner la parole « aux vrais gens », d’utiliser le rire pour faire mieux comprendre, illustrer le ridicule d’une situation.

C’est maintenant un fait acquis, les street artists ont acquis une légitimité à parler politique. Combo a compris depuis le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo le pouvoir du rire ; on se remet d’une condamnation pour emploi fictif après une pénitence dans un pays éloigné et froid. On ne survit pas au ridicule.

Je ne sais pas vous, mais moi, je crois qu’il va y avoir des morts.

Image: 

Combo après avoir collé des affiches invitant à la coexistence des 3 grands religions monothéistes a été agressé par des militants d'extrême-droite.Une intervention radicale du street art français dans le champ politique.

Cendrillon (une référence supplémentaire aux"affaires" de F.Fillon.)

Des personnages de Disney et de la bande-dessinée, archétypiques, pour prendre de la distance par rapport aux "vrais"candidats.

Goodman pour représenter les gans gentils.

Le comédien Francis Huster pour illustrer le vote blanc.

Marion Cotillard sur fond de campagne riante en référence à l'affiche de Jacques Séguéla.

La Petite Sirène et les autres candidats.

11 avril 2017

A propos de la déradicalisation

Aujourd’hui, de nombreuses initiatives sont prises pour « déradicaliser » en particulier en direction des jeunes. S’est-on interrogé sur la stigmatisation que peuvent revêtir nombre de  ces initiatives largement subventionnées par les pouvoirs publics car c’est vers les quartiers où vivent majoritairement des jeunes issus de l’immigration que se portent les « déradicalisateurs ». Ce n’est pas dans les beaux quartiers de l’avenue Louise ou d’Uccle que se portent leurs efforts.

 Et pourtant, ne devrions-nous pas nous interroger de manière aussi urgente, sur les autres formes de radicalisme et la nécessité de procéder à des déradicalisations s’agissant de la xénophobie, du racisme et des différentes formes d’antisémitisme qui minent nos sociétés et certaines propositions ou pratiques politiques. De même, la foi aveugle de certains qui prônent l’ultralibéralisme économique ne nécessite-t-elle pas une sérieuse déradicalisation afin de permettre une plus juste distribution de la richesse et de permettre ainsi aux peuples victimes de l’injustice criante de la pauvreté de vivre décemment chez eux.

11 avril 2017

"La gauche est toujours une morale"

Samedi 1er avril

 Après un tour d’horizon des différents canulars révélés par les médias, on comprend la position des journaux norvégiens et suédois qui ont décidé de ne plus diffuser une information sous la forme d’un « poisson d’avril » : plus rien, désormais, n’est perçu comme invraisemblable. Deux repères pour méditer toutefois cette constatation : en 1962, la télévision française avait bâti un reportage de poisson-d’avril en inventant que la circulation automobile serait limitée à Paris, en faveur d’un développement de la mobilité par la bicyclette. Tollé chez les habitants de la capitale. En 1967, cette même ORTF avait annoncé qu’il serait interdit de fumer dans les lieux publics. Autre tollé spectaculaire à l’antenne sur le thème de la privation de liberté.

                                                           *

 Présidentielle française. Attention aux mirages ! Il y a toujours 50 % des électeurs qui savent qu’ils iront voter mais qui ne savent pas encore pour qui. Arithmétiquement, cela peut modifier tous les sondages et chambouler tous les pronostics.

                                                           *

 Chaque semaine, Courrier international propose une revue de la presse étrangère observant la campagne française. On se retrouve souvent dans le tragi-comique. Ainsi, l’annonce de Valls signalant qu’il va voter pour Macron, vue par le  Süddeutsche Zeitung de Munich : « Ce câlin de plus semble écraser Macron. »

Dimanche 2 avril

 Le gouvernement espagnol ne s’opposera pas à la demande de l’Écosse si celle-ci, ayant acquis son indépendance, sollicitait son adhésion à l’Europe. On en conclut donc que Madrid ne craint pas l’effet-domino et ne sent pas la Catalogne embrayer vers la quête de l’autonomie. Il est vrai que l’indépendance écossaise ne résulterait pas d’une hypertrophie de revendications régionales mais, au contraire, d’un besoin de rejeter le divorce du Royaume-Uni d’avec l’Union européenne. L’Histoire n’est jamais écrite à l’avance.

                                                           *

 Le Journal du Dimanche consacre ses trois premières pages à Jean-Luc Mélenchon, le seul intellectuel de tous les candidats, et cite Jean d’Ormesson : « Mélenchon recèle une poésie épique. Il est très cultivé et extraordinairement éloquent. Il est le seul candidat lettré de cette élection. Si vous discutez de Pascal, de Bossuet, ou d’Hugo avec lui, vous ne vous ennuyez jamais. » Diantre ! Jean d’O. serait-il devenu gaga ou virerait-il de bord au soir de sa vie ? Nenni. Il ajoute : « Mais je ne peux pas voter pour lui ; je ne partage aucune de ses opinons. » Ouf ! Au Figaro, on préparait déjà les mouchoirs…

                                                            *

 Le JDD consacre aussi une page à Cédric Lewandowski, « omnipotent bras-droit de Jean-Yves Le Drian », ministre de la Défense, « le seul directeur de cabinet à avoir traversé le quinquennat ». Si le portrait que dresse François Clemenceau n’est pas exagéré, il n’y a pas de doute possible : en cas de victoire de Macron, cet homme occupera encore l’Hôtel de Brienne mais cette fois, en succédant à son patron.

Lundi 3 avril

 François Fillon a vraiment un problème avec l’argent. Le voilà qu’il confie aux journalistes de BFM-TV qu’ « il ne parvient pas à mettre de l’argent de côté » !

Aussitôt, Libération ironise sur son site en précisant qu’il touche en ce moment 23.000 euros par mois (tout à fait correctement, bien entendu). Cet homme, au demeurant compétent, qui défend un programme intelligemment charpenté, cultive l’art de se tirer des balles dans le pied. On murmure que Sarkozy est déjà en embuscade, et que c’est même lui qui l’aurait encouragé à poursuivre son chemin de candidat. Cette droite hautaine est diabolique.

Mardi 4 avril

 John Major, ancien Premier ministre britannique, estime que les eurosceptiques soutiennent Theresa May dans ses négociations de sortie de l’Union européenne mais qu’ils finiront par l’abandonner. C’est fort possible et même probable, une attitude caractéristique des élus d’extrême droite : du courage et de l’allant pour foutre le bordel, de la lâcheté pour en assumer les conséquences.

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 Et François Fillon continue, lors de chaque meeting quotidien, de rassembler des milliers d’enthousiasmes. Cahuzac sur scène il ne tiendrait pas 30 secondes avant que les tomates ne l’atteignent. Il ne faut pas se plaindre que l’on tolère plus de malhonnêtetés aux gens de droite qu’aux gens de gauche. C’est la preuve, quoi qu’on en dise, et malgré les brebis galeuses, que la gauche est toujours une morale.

Mercredi 5 avril

 L’ONU est en émoi. Son Conseil de Sécurité, très tendu, vacille sous la position de la Russie qui refuse de condamner Bachar al-Assad pour l’utilisation d’armes chimiques tuant une centaine de civils dans des douleurs atroces. Ce salaud a éliminé environ 300.000 personnes appartenant à son peuple et tout à coup, on voudrait l’exécuter. Certes, en termes statistiques, le chiffre est banal, mais la manière est pour le moins répréhensible. La représentante des Etats-Unis est virulente et menace d’intervenir, de faire elle-même la loi. Qu’elle n’oublie pas que dans cette même enceinte, il n’y a pas si longtemps, le porte-parole de George W. Bush essayait de faire croire à ses collègues que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. Il ne les utilisait point, mais il les avait… En réalité, il ne les utilisait point parce qu’il n’en avait pas… Bachar, lui, il en a et donc il les utilise, avec la bénédiction de l’Iran et de la Russie.

                                                           *

 De la pure politique-spectacle. Tout le monde est d’accord pour admettre que le débat des 11 candidats suivi par plus de six millions de téléspectateurs sur BFM-TV n’a rien apporté de transcendant. Comme ceux des primaires, les débats de ce type, sous le prétexte d’une action démocratique, faussent les échanges et diluent les objectifs de chacun. Ça suffit ! Il n’appartient pas à la télévision d’élire le président de la République. Le face-à-face des deux qualifiés pour le second tour ne doit pas être précédé d’autres joutes, déviant les enjeux.

Jeudi 6 avril

Donald Trump a donné l’ordre de détruire la base aérienne de Bachar al-Assad d’où sont partis les avions qui ont largué des bombes chimiques, tuant une centaine de personnes civiles dont de nombreux enfants de manière atroce. Amorce d’une guerre étendue aux grandes puissances ou simple coup de semonce ? C’est la question que le monde se pose, mais c’est d’abord la question que le Congrès américain se pose, disposé dans sa majorité à l’extrême prudence après l’échec irakien et les incertitudes qui planent sur le comportement du président.

                                                           *

 On attendait Emmanuel Macron à la grande émission politique de France 2. Serait-il moins vague ? Tiendrait-il la distance ? Il accomplit une prestation remarquable, pleine d’assurance, de précision, de confiance et, on peut même le souligner, de courage. Pour autant, rien n’est gagné. Il le sait.

Vendredi 7 avril

 Le 21 août 2013, Bachar al-Assad avait déjà utilisé des armes chimiques afin d’éliminer des centaines d’habitants de la banlieue de Damas. Ce triste épisode de la guerre civile syrienne restera dans l’Histoire sous l’appellation "Massacre de la Ghouta". En ce temps-là, François Hollande avait pris l’initiative de l’empêcher de nuire davantage. David Cameron et Barack Obama, qui l’avaient suivi, se rétractèrent et le président français avait du même coup dû abandonner la riposte qu’il avait envisagée. On en connaîtra peut-être un jour la raison des volte-face britannique et américaine. Des milliers de vie auraient pu être épargnées tandis que le tyran aurait été mis hors d’état de nuire. Muselé par le prix Nobel de la Paix qui lui fut décerné au début de son premier mandat, Obama ne prit pas ses responsabilités, ne voulant pas apparaître comme ses prédécesseurs, le gendarme du monde. Trois ans et demi ont passé. Le gendarme du monde est, craint-on, désormais un Docteur Folamour ; la Russie, l’Iran et la Turquie ont occupé le terrain aux côtés du sanguinaire syrien, et le monde est plus instable. On ne se souviendra bientôt plus que François Hollande fut le plus prompt à interrompre le carnage et à éviter une éventuelle escalade, un embrasement toujours possible. Notons par exemple qu’à peine connue l’opération de bombardement déclenchée par Trump, Israël publia un communiqué pour s’en réjouir…

Samedi 8 avril

 Les parlementaires démocrates américains soutiennent la réaction de Trump. Sans doute regrettent-ils encore la reculade d’Obama en 2013. Par contre, beaucoup de parlementaires républicains n’approuvent pas leur président. Sans doute se souviennent-ils que l’un des principes fondamentaux de sa démarche de candidat se résumait dans l’expression « America first ! » Sans doute craignent-ils aussi la finalité du geste… Dans son très instructif livre L’Aveuglement. Une autre histoire de notre monde (éd. Taillandier, 2015), Marc Ferro relève : « Le 16 janvier 2012, aux primaires du parti républicain, en Caroline du Sud, un des candidats, Ron Paul, déclara ‘qu’il ne fallait pas que les Américains fassent aux autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fasse à eux : les bombarder et se demander  pourquoi ils sont fâchés contre nous…’ Il se fit copieusement huer et fut pratiquement éliminé de la convention républicaine. »

Dimanche 9 avril

 Pour célébrer le 40e anniversaire de la mort de Jacques Prévert, Europe 1 lui rend hommage et diffuse En sortant de l’école interprété par les Frères Jacques. L’émission se terminera inévitablement par Yves Montand qui chante Les Feuilles mortes. Ce dimanche de printemps est annoncé estival. Difficile de savourer mieux le petit déjeuner.

                                                           *

 Le risque d’enivrement causé par son raid aérien sur la Syrie est bien réel. Trump a ordonné qu’un porte-avion faisant route vers les mers australes soit dévié vers la péninsule coréenne afin d’intimider l’apprenti sorcier de la Corée du Nord qui n’attend que cela. On peut, afin de se tranquilliser, opter pour une autre explication : Trump aurait mené son attaque en Syrie pour permettre à Poutine de se débarrasser de Bachar devenu vraiment trop encombrant. L’Iran semble du reste inviter le tyran à s’effacer. Comme les loups, les diables ne se mangent pas entre eux.

                                                           *

 L’ETA rend les armes. L’organisation terroriste basque semble abandonner la revendication armée. Elle indique à la police française huit caches d’armes dans les Pyrénées atlantiques. L’Espagne embraye et l’invite à se dissoudre. C’est mal connaître le sentiment régional qui nourrit la fierté d’appartenance là-bas. Bayonne fait la fête pour célébrer le retour à une vie apaisée, mais la foule ne renie pas pour autant ses origines.

                                                           *

 Hier, on se rendait aux grands meetings pour prendre connaissance du message de l’orateur-vedette (Lamartine sur les marches de l’Hôtel de Ville de Paris, Jaurès au Pré-Saint-Gervais…) Aujourd’hui, le but est d’être présent, de montrer son soutien aux médias. C’est l’image qui fera le succès. Évidemment, si l’orateur peut lâcher une phrase, une expression qui fait mouche, il entrera dans l’Histoire avec la foule de ses supporteurs enthousiastes. Il y avait 70.000 personnes sur le Vieux port de Marseille pour encourager Jean-Luc Mélenchon ; il y en avait un peu plus de 20.000 à la Porte de Versailles pour applaudir François Fillon. Le talent d’orateur du premier le conduisit à la métaphore déjà utilisée par Jaurès à propos de la braise sous la cendre et que Dominique Strauss-Kahn avait du reste choisie pour bâtir le titre d’un de ses livres. Quant à Fillon, sa phrase qui restera dans l’Histoire fut : « Je ne vous demande pas de m’aimer mais de me soutenir ». On ne sait trop s’il s’agit là d’une supplique de désespoir ou l’expression d’une ultime volonté de rebondir coûte que coûte.

Lundi 10 avril

 Un à deux milliers d’hommes au service de Daech, installés dans un campement retiré au sein du désert du Sinaï, parviennent à déstabiliser l’Égypte pourtant fameusement équipée en forces armées. Deux églises coptes ont été l’objet d’attentats en plein office. Mais aujourd’hui, Daech a même réussi à toucher Israël avec une roquette. Le président al-Sissi décrète l’état d’urgence. Ce sont des symptômes comme ceux-là qui augurent d’une possibilité d’embrasement.

                                                           *

En cette période de campagne présidentielle, les livres abondent sur le sujet, les acteurs et le lieu qu’ils ambitionnent d’occuper. Bernard Pivot commente L’Élysée, Histoire, Secrets, Mystères, de Patrice Duhamel et Jacques Santamaria (éd. Plon) : « C’est Historia, avec ses Conseils des ministres, ses cohabitations, ses menaces terroristes, ses remaniements, ses visiteurs du soir. Mais c’est aussi Paris Match avec ses arbres de Noël, sa salle des fêtes, ses garden-parties, ses premières dames, ses robes de haute couture, ses photos officielles, ses fastueuses réceptions, ses bourdes… ‘ Désignant le Prince de Galles, fils du roi, qui règnera à partir de 1910 sous le nom de George V, Marie-Louise Loubet demande avec candeur à Édouard VII : « Et ce grand garçon, qu’est-ce que vous allez en faire plus tard ?’ »                                               

Image: 

Capture d'écran du site ina.fr

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